Léo le jour, Léo la nuit

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Léo le jour, Léo la nuit

Jean-Louis Rech
Roman de 195 000 caractères
Le jour, Léo est un enseignant qui vit en HLM.

Léo, la nuit, erre à la recherche de corps masculins.

Le jour, il essaie de faire bonne figure auprès de ses voisins.

Il pense que ses rencontres de la nuit les choqueraient.

Léo, le jour et la nuit, rencontre son nouveau voisin, un homme jeune et beau avec juste deux défauts : femme et bambin.

La rencontre aura lieu dans le local des poubelles.
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Publié le : samedi 2 mai 2015
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EAN13 : 9791029400612
Nombre de pages : non-communiqué
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Léo le jour, Léo la nuit
Jean-Louis Rech
Sur le plan humain, ma visibilité à long terme n’était pas excellente
Henri Alloy
Rien n’est plus loin qu’une bouche d’une autre bouche et plus tentant entre inconnus.
Marcel Jouhandeau
Chapitre 1
Cette fois, j'attaque lourdement mon escalier de HLM. Je me suis déjà senti plus frais. C'est par principe que je zappe l'ascenseur. Pas forcément pour l'exercice. Sur cinq étages, quand même ! Pas tellement pour les rencontres. Sur trois portes à chaque palier, deux sont verrouillées sur des veuves. À l'abri, elles attendent. Le facteur, l'infirmière ou le miracle d'une visite. Si rare et si précieuse, la visite, qu'elles n'osent pas rêver quelle visite leur ferait le plus plaisir. Alors, elles font comme au loto : elles attendent le miracle.
Quand je reviens au moment où le troupeau s'abreuve au bavardage devant les boîtes aux lettres, leurs regards me rendent vif, léger et je m'envole en attaquant les marches par lot de quatre. Mais en plein après-midi, c'est plus rare. Ne reste alors que l'espoir de tomber sur la gardienne qui promène balai et serpillière entre les étages tandis que le seau suit dans l'ascenseur, plein d'une eau empestant la Javel et qui frémit quand elle l'appelle en perdant quelques gouttes mousseuses. C'est une grande femme aussi tonitruante que charpentée, coiffée d'un crin décoloré blanc blond, ondulée au fer, tellement laquée qu'elle en paraît casquée. Court, le casque. Elle a casé ses six enfants dans les CRS, directement ou par alliance. Habituée à parler à des sourds, sa voix tonique peut meubler toute la cage d'escalier.
J'aurais bien aimé la croiser pour rire fort de n'importe quoi. J'en serais arrivé revigoré à mon cinquième. Mais c'est raté. Alors je garde en tête et sur l'estomac le gros Tinaillas de la e classe de 5 G, son sourire lunaire hautement absorbant.
On peut tout lui dire sans jamais ébranler le vide abyssal de son regard. Il est toujours passé en classe supérieure au poids ou à l'ancienneté. Trop en retard pour qu'on puisse espérer en tirer un son clair. Et il bouffe les heures sans s'écarter d'une inertie béate sauf aujourd'hui où, du même battement de cuisse indéfiniment répété, tout en me regardant de son sourire bête, il ébranlait son malheureux petit voisin tout maigre et tout timide, incapable de supporter même un regard appuyé sur lui. Si désarmant qu'il m'a désarçonné dans mon élan alors que je caracolais sur du La Fontaine, en pleine coulée jubilatoire des mots. Il m'a fait trébucher. Je suis resté nu, coupé en pleine phrase, après quoi je me suis lamentablement traîné jusqu'à la sonnerie.
Mais je suis sûr que j'aurais pu remonter le courant vers le rire si seulement j'avais pu croiser la gardienne et lui raconter ça.
Une fois passée la porte et le tour de clé donné, je jette tous mes accessoires de prof,
même les vêtements. Et vite à poil, je pisse un coup puis, devant le frigo, la tête renversée en arrière, je retourne la bouteille pour me rafraîchir l’intérieur à grandes gorgées d’eau claire avec des gargouillis qui sonnent dans ma tête comme le bruit d’un torrent de montagne. Après, je peux m’installer à la fenêtre côté cuisine pour retrouver joyeusement l’ordre de mon monde. D’abord le hurlement lancinant d'un Klaxon. Pas un coup de colère, juste le volailler qui pique dans la rigole avant de se redresser sur le parking, hayons déployés pour passer aux affaires dès l'arrêt. Déjà la mégère du premier est en place, en tablier. Elle sourit à la mémé du troisième qui avance péniblement, porte-monnaie serré dans le poing contre son cache-cœur de laine.
Je m’étire pour me doucher au bruit de l’avenue. Profitant du feu vert, voitures et deux-roues se ruent sur quatre voies. Ce tumulte me lave peu à peu de la classe, comme une musique à laquelle je m’abandonnerais. Puis je cherche à qui accrocher mon regard pour ainsi me figer et me vider complètement jusqu’à demain, à moins que dans mes rêves de la nuit ne resurgisse Tinaillas, ou d’autres, en face de qui je me noierai.
En bas, le volailler repart dans un hurlement de Klaxon. Les deux femmes traînent. J’aime bien la mémé du troisième. Chaque fois qu'elle me rencontre, on dirait qu'elle voit Jésus et le trou noir de son sourire avale tout entre les pics du menton et du nez. Elle s’emmerde toute seule et c’est volontiers qu’elle participe à nos défoulements verbaux quand je me cale sur un palier avec la gardienne. Elle parle toujours lentement, brassant les mots comme si elle les mastiquait et frappe de la langue comme les femmes battaient le linge au lavoir quand elle était petite. Là, ne montent jusqu’à moi que le claquement mouillé de ses « a », épais comme une mayonnaise et j’imagine sans mal le bas de son visage qui vibre sous les mots comme une gelée pâle. La voix de l'autre ne porte pas, elle sécrète son fiel avec un timbre de gamine, les bras croisés sur la poitrine, six œufs frais en bout de doigts. Mais le vieux con sort. Ça les fait fuir. Elles n’ont pas envie de le saluer. La teigne rejoint son mari paralytique, l’autre l’isolement au troisième où je ne tarderai pas à voir sa tête surgir comme un champignon sur le béton plat de la façade, quelques mètres au dessous de moi.
Prototype du retraité, le vieux s'avance sous sa casquette écossaise, l'ébauche d'un sourire du côté du public, une cigarette éternellement crispée de l'autre. Un rien suffisant, il va jusqu'à sa voiturette proprette à la plage arrière décorée d’un tapis rouge. Tout au long des beaux jours, il la déplace pour suivre les flaques d'ombre sous les mûriers malingres. C’est un homme rutilant des tôles et des chaussures, toujours en veste et cravaté, petit sac à la main et cérémonieux. Il ouvre lentement les portes pour donner de l'air, ôte sa veste qu'il plie et dépose à l'arrière, puis prend sa cigarette en main, lâchant un peu de fumée, regarde posément alentour et s'installe au volant avec cette satisfaction de soi qui amidonne les visages.
Les femmes m’ont dit qu’il est retraité de La Poste et que son fils a « une bonne place » à la SNCF. Du coup, il pense être encore une affaire à saisir pour celle d’entre elles qui voudrait frictionner sa solitude à ses appâts faisandés. Elles ne se sentent pas malheureuses à ce point.
Sa voiture vibre et fulmine, se décolle de l’arbre et prend lentement l’allée. C’est l’heure de
la promenade. Mais voilà qui enfin me réjouit: la voiture bleue arrive en trombe, le gars en sort d'un bond, comme toujours, et s'enfourne en sifflotant vers l'escalier.
En retrouvant mon nid après les vacances, j'avais remarqué cette voiture garée à « ma » place. Puis j’avais été surpris par la traversée fulgurante de cet homme jeune au bleu de travail flatteur qui conduisait la fameuse voiture. Un nouveau locataire. Un nouveau centre d’intérêt. J’ai vu qu’il partait tôt le matin, dès 7 heures, revenait déjeuner, reparaissait en fin d’après-midi et disparaissait en soirée. Je l'ai épié sous tous les angles : de mon perchoir, bien sûr, mais aussi en voiture quand on se croise, même en contrebas quand c'est moi qui suis au volant, passant près de lui qui traverse le parking. Je vérifie chaque fois l'absence de défaut. Il rentre du boulot comme saupoudré de farine, mais le bleu se marie mal avec la boulangerie. J’ai décrété qu’il devait être plâtrier. Sérieux, dynamique et plus jeune que je n'avais cru d'abord. Peut-être 25 ans. Moins ? Vivant avec maman ? En tout cas pas en couple : un dimanche matin, je l’ai vu partir seul, bien net, dans une chemise à fleurs aux manches courtes roulées sur les deltoïdes. Une splendeur ! Et drôle sans le vouloir : sa vitalité tendait de partout son pantalon blanc sous lequel un mini-slip échancré marquait le haut des fessiers comme deux boules de glace. S’il y avait une femme derrière, elle ne l'aurait pas laissé sortir ainsi. Il partait joyeusement. La voiture n'est pas reparue de la journée. Ça m'agaçait ! Je n'ai rien pu faire. Je n'arrivais pas à me concentrer. J'ai dû boire trois litres d'eau à force de repasser par la cuisine pour vérifier.
Mais l’épilogue a écrabouillé mes rêves le dimanche suivant. Il n’était sorti que vers midi, net, mais tout simple, en jeans et chemise d'été, le même effet de manches roulées sur des bras de statue pour revenir peu après avec une baguette de pain. La voiture n'était plus là dans l'après-midi. C'est tout à fait par hasard que j'ai assisté à son retour. Sur le parking, il déchargeait l'arrière de sa voiture. Et là, accoudé à la fenêtre de la cuisine, j'ai senti un poids sur mon rêve. Il sortait d'entre les sièges les éléments d'un lit d'enfant...
Depuis, je l'ai croisé avec, à l'arrière, femme et enfant. Une femme qui fume, informe, maigre. Désolante. D’ailleurs, elle me regarde de travers. Je salue tout le monde dans l’escalier, sauf elle… Et le vieux con… Et son mari, bien sûr, parce que je ne sais pas comment m’y prendre à force de l’avoir tellement regardé en détournant bêtement les yeux au moment où tout le monde trouverait naturel de sourire et de saluer. On ne se refait pas. Je le regarde autant que je peux. Je me délecte à détailler sa splendeur, mais dès que son regard tombe sur moi, je me dérobe. D’ailleurs ça devient idiot parce qu’il se rembrunit. On en arrive à des choses absurdes. Il doit penser que le prof ne veut pas saluer l’ouvrier. C’est du moins la pensée la plus anodine que je lui prête. La femme est devenue franchement hostile, cherchant mon regard pour me braver. Je ne me dérobe pas ; je glisse sur elle comme sur un mur de chiotte. On devient chien en HLM.
Pour aujourd’hui, plus rien à voir. Tinaillas revient, lancinant, pour me rappeler que je suis nul et que je m’y prends comme un pied. Pas question de traîner là pour ressasser ce que je sais par cœur. Alors longue douche pour décrasser, m’habiller autrement, monté sur baskets, élastique, et puis cafétéria pour mater à loisir, prolongée par un café, des cafés, en terrasse,
avec des bidasses moulés en jeans passant par grappes. Et peut-être, la nuit venue, le jardin de l’évêché où je ne rêve plus de tomber sur le plâtrier sorti pour apaiser une autre faim. Jouir sans problème et rentrer soulagé. Au moins que ce truc-là marche ! M’exciter à la faim des autres. Enfin me sentir à ma place et convoité. Bon programme pour une nuit encore d’été. Là, je suis à l’aise et je n’hésite plus. J’ai repéré une silhouette qui m’a coulé un regard insistant avant de se glisser entre un mur et la haie de buis taillés qui le masque. Je l’ai suivi.
On y voit mieux que je ne croyais. J’aime ce jeu obscène à deux pas des allées où passent quelques promeneurs bavards au sortir d’un restaurant, sans aucune idée de ce qu’attendent les ombres croisées sur des bancs ou dans ces allées. Le gars avait déjà baissé son pantalon, un survêtement. Il se caressait en me regardant approcher.
Tous mes whiskies me décontractaient et la situation me semblait cocasse. Il n’était pas mon genre. Son air suppliant alors qu’il s’offrait en T-shirt, tout le reste aux chevilles comme des entraves, sa peau laiteuse de garçon gras qui lui donnait l’air d’une motte de saindoux, tout aurait dû me faire débander et fuir. Mais je suis allé jusqu’à lui sans un mot. Se haussant sur la pointe des pieds, il a pris mes lèvres, malaxant ma braguette avec une urgence qui me mettait en appétit. Bientôt je me suis retrouvé adossé au mur, les pantalons aux chevilles et sa bouche chaude autour de ma queue. Je me penchais pour caresser la peau douce sur son dos et ses fesses. Comme il se tortillait, j’ai coulé un doigt dans le sillon moite, le parcourant jusqu’à l’arrêt des couilles. J’étais couché sur son dos, palpant ses fesses et ses cuisses, allant pincer son modeste paquet, puis m’enfonçant d’un doigt en lui. Il est devenu vorace. Alors, j’ai frétillé dans son cul, ma main libre s’énervant sur ses fesses.
Il a pivoté et s’est cambré, la tête seule tournée vers moi en une imploration muette. Je promenais les mains sur cette masse douce, surpris d’être excité par autant de rondeurs. J’aurais cru m’enfoncer dans du beurre, mais il me retenait de tout son dedans chaud et collant. J’enflais en lui comme s’il fallait le combler, et toute sa mollesse me durcissait. Ses reins ne s’incurvaient pas gracieusement, il n’avait pas le cul nerveux des athlètes qui frémit comme la peau des chevaux. Devant moi, il était penché, immobile, accroché aux branches de la haie qu’il bousculait sous mes assauts. Je caressais en largeur ses flancs généreux sous lesquels son cul fondait en lignes incertaines, et face à cette mollesse soumise, je m’emballais avec un tel enthousiasme que j’aurais aimé l’idée de commencer quelque chose avec lui. Il m’a semblé qu’un sentiment était possible. J’ai englobé cet endroit dans ma tendresse, me promettant d’y glisser plus souvent le nez, à l’affût d’autres moments de vie.
Il n’y a décidément aucun lien entre l’esthétique et la volupté. Je me suis couché sur lui pour mordre sa nuque pâle pendant que mes reins vibraient aux derniers spasmes du plaisir. Je m’écoulais en lui, toujours conscient de ma fermeté pleine et entière dont il restait complaisamment bouché.
Un autre type venait de se glisser entre le mur et la haie, se caressant, les yeux sur nous. Comme sa présence ne nous perturbait pas, il a sorti son sexe et commencé à se masturber en s’approchant, promenant sa main libre sur mes reins. Le mien s’est redressé en gardant ses fesses collées à mon pubis pour me tenir en lui, il s’est cambré, dilatant du coup son ventre pour accrocher nos bouches et me percer de sa langue durcie tandis qu’il s’acharnait
sur son petit bout en tremblant. Je l’aidais en promenant mes mains sur toute cette ampleur glabre, étonné moi-même d’en apprécier la douceur. L’excitation du troisième lancé en pleine course nous stimulait. En mugissant dans ma bouche, mon gars a secoué sa misère pour en tirer un maigre lait. Tout son corps frissonnait par saccades et son tréfonds me malaxait. L’air comblé et frétillant de gratitude, il a voracement englouti mes lèvres et aspiré ma langue tandis qu’il s’accrochait douloureusement aux pointes de mes seins. C’était touchant. Le troisième a fléchi contre nous en jouissant. Nous l’avons soutenu. Nos bouches se sont emmêlées. C’était tendre et muet. Il avait des mouchoirs en papier que nous nous sommes passés en silence, puis nous sommes repartis avec des sourires complices. Tenant serré dans une main mes mouchoirs sales, j’ai glissé des coulisses vers le décor commun dans lequel je marchais avec une aura de mystère. Au moins, j’avais fait quelque chose.
J’ai retrouvé mon parking sous la façade presque endormie de l’immeuble. J’avais toujours mes Kleenex souillés et le désir d’une douche. J’ai garé la voiture, l’ai fermée et me suis dirigé vers l’entrée.
Évidemment, je n’ai pas su réagir quand j’ai vu qu’il était là, debout dans le passage, immobile sur mon chemin, planté à côté du bouton de la minuterie sur lequel il n’avait pas pressé. J’aurais pu en profiter pour dire bonsoir. Mais comme si j’étais coupable, j’ai baissé les yeux. Peut-être à cause de ces Kleenex à jeter, surtout pour mon aura de sueur et de sperme. J’ai suivi mon idée première. Je suis passé trop près de lui avec une impression de vertige et déjà le regret d’avoir d’aussi mauvais réflexes, puis j’ai dépassé l’entrée pour ouvrir la porte du local des poubelles. C’est un endroit où je ne vais jamais qu’en plein jour. Je ne sais même pas s’il y a de la lumière. Je me suis retrouvé dans l’obscurité totale. J’ai fait un pas vers où je sais que sont les poubelles, j’ai balancé mes maigres papiers. Quand je me suis retourné, il était là. Sa silhouette barrait la porte. J’ai cru qu’il allait m’agresser. J’ai fait un pas vers lui en disant pardon ! essayant de passer comme si de rien n’était. Au lieu de s’écarter, il s’est avancé davantage. Nous étions presque l’un contre l’autre, ainsi ai-je vu qu’il était légèrement moins grand que moi. Il ne disait rien. C’était comme si je n’existais pas. Alors je me suis avancé contre lui, en disant excusez-moi ! Il n’y avait aucun moyen de passer. Je me suis retrouvé tout contre. J’ai senti une main ouverte sur ma cuisse qui passait sur moi tandis que nous glissions l’un sur l’autre, s’accrochait à ma braguette et l’enveloppait. Déjà j’avais réussi à me faufiler dehors et je continuais sans allumer davantage avec un dernier excusez-moi ! Mais je n’avais plus de jambes. J’ai pris l’ascenseur, craignant, tandis que la porte restait encore ouverte, de le voir paraître et monter avec moi. Mais le système s’est refermé et je me suis retrouvé seul, épuisé, au cinquième.
Que me voulait-il ? Se moquait-il de moi ? Était-ce une provocation ou une invite ? Je n’avais pas rêvé sa main accrochée à mon sexe. Je ressassais mentalement son geste et, maintenant, j’en bandais.
Évidemment, quoi que ce soit, ça tombait mal. Je me sentais sale, et comme pris sur le fait de mes amours furtives. Mais une fois douché et couché dans la nuit de ma chambre, je me suis repassé le film en essayant de le modifier. Si, au lieu de vouloir à toute force passer, j’étais resté face à lui, souriant, attendant qu’il fasse ou dise quelque chose ? Pourquoi m’aurait-il agressé ? Et pourquoi n’ai-je pas tout simplement dit bonsoir en arrivant sur lui quand je l’ai reconnu ? Mais qu’attendait-il ainsi immobile dans l’obscurité à une heure pareille ? Moi ? J’en rêvais. Ma main avait pris sur moi la place qu’avait furtivement occupée la sienne. Mais cette fois, je ne portais rien.
Eh bien, au bout d’un moment, il a fallu retourner dans la salle de bain.
Chapitre2
Je crois que je vais déménager. Ma vie devient complètement idiote. J’avais jusque là le sentiment de vivre coupé des autres. Comme s’ils ne me voyaient pas. C’était commode : je les regardais de loin en observateur transparent, je les écoutais. Mais maintenant, il y a leurs regards sur moi, un regard dur qui me transperce. Rien ne leur a échappé. Je n’ose plus les gestes les plus naturels jusque là. Pas question de me planter à la fenêtre aux heures où j’ai le plus de chances de le voir arriver ou sortir. Je fais ça honteusement, furtif, l’air de rien, comme par hasard. Il me semble que c’est lui qui me guette, ou sa femme, et qu’ensemble ils se moquent de moi. Surtout j’ai compris ce qu’il faisait dehors à une heure pareille. Ils ont aussi un chien. Un petit truc, tout jeune, tout fou. Évidemment qu’il n’était pas là pour moi quand je rentrais ! Il attendait le bon plaisir de la bête.
Je m’étrille sous la douche avec une espèce de rage. Tout y est passé : les cheveux comme le cul et le reste. Je gratte, je récure, je savonne, et je recommence, puis je laisse longtemps l’eau couler comme si ça pouvait me calmer, m’apaiser, me réconcilier avec moi. Raté, je râle tellement que j’en parle seul. Et quelqu’un sonne !
— J’arrive ! Un instant.
Je m’éponge vite et en gros. Le faux carrelage de plastique ne risque rien. Serviette autour des reins, j’ouvre. Je pensais à un copain, ou aux témoins de Jéhovah, ou encore à des représentants. Non. C’est lui.
Comme il s’avance, je ne peux que m’écarter en ouvrant plus largement. Bien sûr, je suis incapable de me taire :
— Excusez-moi, je me douchais.
Comme si ça ne se voyait pas ! Mais ça me donne une contenance. Il passe, le chien dans les jambes. Juste en short et débardeur. Après sa douche, visiblement. Mais qu’il est beau ! Je referme la porte. Il s’est tourné vers moi, muet. Serait-il possible que je l’intimide ? Il n’a toujours rien dit. Il ne sourit pas. Il...
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