Renaissances

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Renaissances

H.V. Gavriel
Roman de 526 500 caractères
Quatre hommes tentent, chacun à leur manière, d'oublier leurs traumatismes pour se construire un avenir plus serein.

Leurs chemins se croisent. Ils se rencontrent, se lient plus ou moins volontairement, ils s’aiment, se blessent, s’effondrent, se relèvent.

Et ce passé qui revient les torturer.

Gabriel cache sa trop grande sensibilité sous des dehors de petite terreur. Il vit dans la rue, fait la manche, vend parfois son corps contre une nuit au chaud, un repas ou quelques billets.

Hugo le ramasse un soir dans la rue et l'héberge. Pourquoi ce grand gaillard, autrefois policier renommé tient-il aujourd’hui un petit bistro de quartier ?

Mischa, fils d’une famille riche, est un jeune avocat d’une rare beauté. Ce prince charmeur attire dans son sillage amis, amants et amoureux, mais ne s'implique jamais.

Jamie, l'irlandais, l’ami du frère de Mischa, pourrait bien faire fondre son cœur de glace. Il a vécu quelques années plus tôt avec lui une passion aussi éphémère que douloureuse.

Chacun saura-t-il tirer son jeu des imbroglios de la vie ?
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Publié le : vendredi 8 mai 2015
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EAN13 : 9791029400643
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Renaissances

 

 

Roman gay

 

 

H.V. Gavriel

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1

 

 

Hugo débarrasse rapidement les assiettes sales de la table du fond et les rapporte à la cuisine tandis que Marco, le cuisinier, qui a éteint les feux, entame la plonge. Le service du soir est terminé. Vingt couverts, c'est plutôt bien, vu la taille du troquet et le temps maussade et pluvieux de ces derniers jours qui n'incite guère mettre le nez dehors. Il est content d'avoir mis en place un service de restauration ou remis en place plus exactement. Quand il a acheté le bar, trois ans auparavant, celui-ci n'était plus que l'ombre chancelante de ce qu'il avait été autrefois… un peu comme lui. C'est peut-être ce qui l'avait décidé, en fin de compte.

Il avait de bons souvenirs de cet endroit. Quand il était jeune, très jeune, son père l'y avait emmené dîner deux ou trois fois, entre hommes. Il y retrouvait souvent ses collègues. À l'époque, c'était un petit bistrot typiquement parisien, un peu vieillot, au charme suranné : des photos jaunies sur les murs jaune citron, un demi-rideau de dentelle aux fenêtres, des banquettes en Skaï. On y mangeait bien, une cuisine familiale. L’air était rempli du bruit des couverts en métal, des conversations animées des hommes en uniforme qui en avaient fait leur cantine. La patronne, telle une caricature tout droit sortie d'un épisode du Commissaire Maigret, trônait derrière sa caisse enregistreuse au bout du magnifique comptoir en acajou et zinc.

C'est presque par hasard qu'il en avait franchi le seuil, alors qu'il marchait depuis des heures aux hasards des rues, cherchant à se perdre sans y parvenir tout à fait. Fatigué de son errance, il voulait faire une pause et ses pieds s'étaient dirigés presque malgré lui dans la petite rue quasiment déserte. Vers la porte en bois écaillée dont seul un examen attentif pouvait encore révéler le rouge d'origine. Les lettres peintes sur la vitrine étaient désormais tellement délavées que l'on ne pouvait plus les déchiffrer, mais la vieille enseigne lumineuse, « Le petit bout », était toujours là, clignotant de manière irrégulière, avec des soubresauts inquiétants. Avec le cœur un peu serré, il avait poussé la porte et la petite cloche avait sonné, du même son argentin dont il avait gardé le souvenir. Précieux, si précieux, comme tout ce qui se rapportait à son père, à sa vie d'avant, à une époque tellement révolue qu'il avait parfois l'impression que cela n'avait été qu'un rêve. Un rêve heureux induit par les drogues et les médicaments dont on l'avait nourri pendant de si longs mois.

Le comptoir était toujours là, terni par la crasse, le manque d'entretien. La poussière tapissait les bouteilles sur les étagères, le beau carrelage en ciment coloré avait été recouvert d'un linoléum usé jusqu'à la trame, quelques tables et chaises bancales et dépareillées peinaient à garnir la salle, qui n'était pourtant pas si grande. Les lieux suintaient la tristesse, la lassitude et l'abandon, à l'image du patron, un vieux débris rassis, dont les mains tremblaient tant qu'il eût du mal à lui remplir un verre de pastis. Hugo s'était hissé souplement sur le tabouret haut un peu branlant et tandis qu'il buvait à petites gorgées, sans hâte, la boisson anisée, il lui semblait entendre les échos des rires et des conversations animées d'autrefois. Ces lieux désormais tristes et sans âme lui semblaient comme un miroir de sa vie. C'est là que lui était venue l'idée, un peu folle, de reprendre ce bar. Il n'avait plus de travail, mais il avait un peu d'argent de côté, plus l'assurance vie de Juliette et l'argent versé par le fonds d'indemnisation. Il avait laissé Quentin s'occuper de tout ça, il avait à peine jeté un regard sur le chèque obtenu après un an de procédure. Tout le monde lui avait dit qu'il avait eu de la chance, que cela avait été anormalement rapide, en principe cela aurait du prendre des années, mais qu'est-ce qu'il en avait à foutre de tout ça ? Le temps, il en avait plein devant lui, vide, désert, empli de silence et quelques zéros sur un chèque ne pouvaient réparer, effacer…

Mais cet argent lui avait permis d'acheter « Le petit bout » et d'essayer de le remettre sur pied, d'en refaire un troquet sympathique, convivial. Un endroit pour prendre son café du matin en lisant son journal, déjeuner seul ou avec des collègues le midi, prendre le chocolat à la sortie des écoles, dîner en famille ou en amoureux, confortablement et sans chichi. Venir boire un verre le soir quand on était seul, pour oublier un temps le silence, côtoyer d'autres êtres humains, juste pour se sentir exister. Rendre la vie à ce bistrot, cela avait occupé la sienne. Il avait un but, de nouveau. Plus d'illusions, non ni de rêves ni d'idéaux stupides. Juste un but, quelque chose pour le tirer du lit le matin et l'animer dans la journée. La nuit, c'était autre chose… mais avoir un but, c'était déjà bien.

Il avait donc acheté le fonds de commerce et les murs avec au vieux débris pour un très bon prix. Le vieux voulait prendre sa retraite depuis des années. Évidemment, tout était à refaire ou presque : l'installation électrique, la plomberie, la cuisine, les peintures. Il avait largement mis la main à la pâte pour les travaux, avec le double avantage de lui faire économiser de l'argent et dépenser de l'énergie et du temps. Pendant quelques semaines, perclus de douleurs à force de charrier des tonnes de gravats, d'enduire, de plâtrer, de carreler, de jointer, de peindre, il avait pu s'endormir à peine la tête posée sur l'oreiller, sans somnifère ni bouteille de JB. Il avait rendu au vieux comptoir son lustre d'autrefois, récupéré le magnifique sol en carreaux-ciments avec ses arabesques rouge, noir, ocre et bleu sur fond crème, posé des lambris à mi-hauteur contre un des murs, couleur acajou comme le bar, qui tranchait joliment sur la couleur crème des murs lisses. Tables acajou, banquettes en cuir noir, chaises bistrot crème, quelques vieilles photographies noir et blanc du Paris d'autrefois, soigneusement encadrées. Maintenant les rangements et placards sont ultra modernes, en inox, tout comme la cuisine et de même les luminaires et la patère d'entrée très contemporains. L'ancien et le moderne se marient à merveille, l'endroit est gai et propre, tout en ayant le charme d'autrefois, un peu comme un vieux club. D'ailleurs dans la mezzanine qui surplombe toute la cuisine et une partie de la salle, juste assez haute pour tenir debout, Hugo a installé un vieux canapé Chesterfield, de profonds fauteuils clubs, une table basse avec des magazines et un billard. Cela s'est avéré une bonne idée, ses hôtes peuvent s'attarder à prendre leur apéritif en faisant une partie, tandis que le service se déroule en salle.

Il fait tout lui-même et n'a embauché qu'un cuistot. Pas les moyens de prendre un extra au début et maintenant l'habitude est prise. Ça ne lui déplaît pas de travailler beaucoup, le coup de feu du service de midi ou du soir lui vide la tête, le laissant épuisé, les jambes raides, le dos en compote, mais l'esprit serein. Ce n'est pas le cas tous les jours, bien sûr, parfois la clientèle se fait rare, mais dans l'ensemble, les affaires marchent plutôt bien. Il a ses habitués, des gens du quartier, ceux qui travaillent à proximité. Quelques anciens collègues aussi, il ne sait pas trop quoi en penser et préfère ne pas y penser du tout.

 

Finissant de nettoyer la table, il se dit qu'il va pouvoir fermer tôt ce soir, il est 21h00 et ses quelques clients du soir sont rentrés chez eux. Il se dirige vers la cuisine, prend les deux assiettes de cannellonis que lui tend Marco et va les poser à table, sortant les couverts pour eux deux et une bouteille de rouge. En rapportant les verres, il jette un œil par la grande vitre qui donne sur la rue. La porte-cochère un peu plus loin est vide. Cela fait cinq jours maintenant. Il fronce les sourcils. Cela commence à l'inquiéter, cet emplacement vide. Il se sent un peu idiot, d'ailleurs, a-t-on idée de se faire du souci pour un SDF ? Il est libre, il fait ce qu'il veut et il va zoner où il veut. Mais il est si jeune. Il l'a bien vu, malgré les épaisseurs de vêtements, le bonnet descendu bas sur les sourcils, l'écharpe qui dissimule à moitié le visage. La peau claire et lisse, les yeux bleus, si bleus, que viennent masquer des paupières fines ombrées de longs cils bruns, le nez droit, des traits fins. Presque l'air d'un lutin sous le gros bonnet de laine rouge, mais jamais les lutins n'ont les yeux aussi tristes ni ce petit sourire en coin, ironique. Il ne sait pas comment il s'appelle, il ne sait rien de lui. Seulement qu'il s'est installé un jour dans le mince abri de la porte à quelques mètres de l'entrée de son bar, il y a plusieurs semaines. Il ne sait pas s'il y dort, il est déjà là à son arrivée, encore là à son départ, mais il n'a jamais vu de trace d'un campement, d'un duvet ou de quoi que ce soit. Juste un vieux sac gibecière en toile entre ses jambes.

Un matin qu'il faisait particulièrement glacial, à cause d'un vent aigrelet qui s'infiltrait partout, le gosse avait poussé la porte du Petit Bout. Timidement, prêt à se faire jeter. Hugo avait à peine glissé un œil vers lui, vu le nez rougi, les yeux plissés de froid, larmoyants à cause de la bise, les mains, fines, trop fines, presque bleues. Et il avait seulement dit :

— Qu'est ce que je te sers ?

— Un chocolat chaud, s'il vous plaît.

La voix était jeune, un peu voilée. Il a fouillé ses poches, remontant de la monnaie et soigneusement aligné les pièces sur le comptoir :

— Il y a assez ?

— Même un peu trop. À ce prix là, tu peux prendre un croissant ou une tartine si tu préfères.

— Ah ? Alors, je veux bien une tartine. Avec de la confiture.

Hugo lui a servi son chocolat, un grand, au prix du moyen et a préparé la tartine. Là encore, il a augmenté sans rien dire la dose, une demi-baguette entière, au lieu d'un tiers, il a étalé généreusement le beurre frais et la confiture de fraise et poussé sans rien dire l'assiette vers le jeune SDF.

— Assieds toi, a-t-il dit au gosse, qui était resté debout, emprunté, comme pour fuir à la première alerte, les yeux et les oreilles aux aguets.

Celui-ci a obtempéré, se perchant maladroitement sur le tabouret haut. Il a collé ses deux mains sur la tasse brûlante en porcelaine blanche, pour les réchauffer, penché son visage vers la vapeur odorante, humé le parfum lourd du chocolat, les yeux mi-clos. Le patron l'a regardé, ses yeux noirs braqués sur le jeune homme. Il ne savait pas pourquoi, mais il l'intriguait et le touchait aussi. Cela faisait bien longtemps qu'il ne s'était plus intéressé à personne. Il a haussé les épaules inconsciemment et soupiré avant de se baisser pour vider le petit lave-vaisselle et reposer tasses et verres à leur place, tandis que le client attaquait la tartine géante de bon cœur.

Le lendemain, le SDF était resté sous le porche toute la journée, mais n'était pas venu au bar ni le jour suivant. Le troisième jour, la température était encore descendue, on était à peine mi-octobre, mais il faisait un froid de canard. Hugo se sentait tracassé sans trop savoir pourquoi et à chaque aller-retour dans la salle ou vers la cuisine, il jetait un regard vers la petite silhouette engoncée et immobile. Finalement, il s'est décidé et a préparé un chocolat chaud, dans lequel il a mis deux sucres – il a toujours été observateur – et est sorti dans le froid glacial. Quelques pas et il était devant le jeune homme. Celui-ci réagissait à peine, sans relever la tête, fixant les jambes plantées devant lui, comme s'il n'avait plus la force de monter plus haut, comme si cela ne valait pas la peine de faire l'effort, comme si plus rien de bien ne pouvait jamais plus arriver.

Le brun s'est accroupi devant lui, le dévisageant, visage sévère, sans sourire et lui a tendu la tasse fumante.

— Tiens !

Devant le manque de réaction de son vis à vis, il a attrapé la main inerte couverte d'une mitaine déchirée :

— Prends et bois.

Et lui a collé d'autorité la tasse, refermant de force les doigts gelés dessus. Il s'est redressé souplement et a fait demi-tour, regagnant à grands pas le bar, frissonnant dans son pull en maille fine. Il n'a pas vu le regard bleu embué se braquer sur son dos musclé, tandis que les mains tremblantes ont rapproché la boisson chaude de deux lèvres glacées. Un peu plus tard, le gosse a ramené la tasse vide, attendant que le bar soit presque vide pour s'y risquer et lancer un petit « merci » d'une voix presque inaudible avant de filer. Depuis, tous les jours, Hugo lui apporte quelque chose à boire et à manger aussi. Il lui dit que ce sont des plats du jour qu'il n'a pas réussi à placer. Parfois c'est vrai, parfois lui se prive de repas ou se fait un sandwich pour garder une part pour le gosse. Et depuis cinq jours, la petite silhouette n'est plus là et ça lui fait un vide dans le ventre.

 

*

* *

 

Gabriel reste planqué derrière la haie d'arbustes rabougris, réprimant difficilement sa toux. Ça ne s'arrange pas. Il a comme un poids dans ses poumons et sa respiration devient sifflante. Deux nuits qu'il dort dehors, il n'ose plus retourner à l'accueil de nuit où il va d'habitude, trop peur que le type le retrouve. Il faudrait qu'il se lève un client ou deux. Avec le prix d'une ou de deux passes, il pourrait se payer une nuit dans une chambre d'hôtel, prendre un bain chaud, laver son linge. Et avec un peu de chance, s'il tombe sur un mec qui ne veut pas le sauter dans une ruelle à cause du froid ou dans sa voiture, il pourra lui faire payer la chambre en plus. Ça, ce serait cool.

Pendant un moment, il s'imagine paressant dans une baignoire, avec un bain moussant et puis, tout propre, s'étaler sur un matelas confortable et s'enfouir sous des draps et des couvertures, bien au chaud. Un sourire monte à ses lèvres sans qu'il s'en rende compte, perdu qu'il l'est dans sa douce rêverie. Son esprit ne s'attarde pas sur ce qu'il devra faire pour obtenir ce moment de félicité, ce n'est pas important. Ça ne l'est plus depuis longtemps. Il sait que tout se paye dans la vie, que le moindre instant de bonheur doit se payer au prix fort, il a bien appris la leçon. Ouvrir les cuisses n'est pas un prix excessif pour une nuit de chaleur. Au début, oui, il a pleuré. Ça lui a fait mal et pas seulement au cul. Maintenant, c'est différent. Maintenant, il a compris.

C'est un peu ironique d'ailleurs. Avant, personne ne voulait de lui et maintenant, des mecs payent pour l'avoir ! Enfin, pour baiser son corps, bien sûr, pas pour lui Gabriel, lui, n'intéresse personne. C’est presque rassurant de n'être personne. Pendant que son corps se soumet aux désirs brutaux de ses clients, lui peut s'évader, s'éloigner, son esprit voyage au loin, très loin. De plus en plus loin. Au début, il cherchait juste une zone de confort, un endroit sans douleur ni tristesse, mais il n'avait pas ça dans sa mémoire, même en cherchant bien. Enfin si, il y a eu une période où il avait été heureux, mais tout n'était qu'illusion et mensonge et maintenant qu'il le savait, il ne pouvait plus y revenir, ce n'était plus un refuge. Alors, il a fallu qu'il invente de toute pièce un abri, un endroit heureux où s’enfuir. Il l'a construit comme un oiseau fait son nid, brindille par brindille, prenant dans les films à la télé ou les quelques livres qu'il s'était hasardé à lire des petits morceaux de bonheur, collés les uns aux autres.

Parfois, il a du mal à ressortir de ce refuge et à rentrer dans son corps. De plus en plus de mal au fil du temps. Ça lui fait peur, l'idée qu'il est en train de s'égarer de plus en plus loin et qu'un jour peut-être, il ne reviendra pas. En même temps, c'est curieusement attirant. Il n'a jamais tenté de se suicider, jamais eu le courage peut-être pour mettre fin à ses jours. Ou alors, il était trop obstiné pour mourir. Déjà sa naissance était une preuve de son entêtement à vivre, envers et contre tous, et sa présence ici, derrière cette haie, également. Mais simplement conserver son esprit bien à l'abri, avec son corps vivant… Non. Brrr, il se secoue, quelle idée débile ! C'est presque pire que la mort, il en a vu quelques-uns comme ça, à l'orphelinat ou dans les asiles.

 

Il ne se sent pas bien, une quinte de toux le secoue et ça lui fait mal dans le rein. La plaie mal cicatrisée s'est rouverte. Il grommelle, c'est vraiment stupide de sa part d'avoir baissé sa garde. Il ne sait pas pourquoi il se sent si bizarre depuis quelque temps, décalé, comme s'il n'était plus à sa place nulle part, un étranger où qu'il soit. Comme s'il ne comprenait plus vraiment les choses. Tout lui paraît étrange. Paradoxal. Comme avec le mec du bar, tiens. Grand, musclé, sombre. Il bouge comme une panthère, comme un tueur, en silence. Le crâne presque rasé, comme un militaire, des yeux noirs effrayants, un beau visage pourtant, très beau même, mais froid comme la mort, pas l'ombre d'un sourire sur ses lèvres si masculines. Il lui file les jetons. Carrément. À son approche, c'est comme si toutes ses sirènes d'alarme se déclenchaient, lui intimant en même temps de se carapater à toutes jambes et de se faire tout petit sans bouger, signaux contradictoires qui le laissent chaque fois immobile et tremblant.

Et pourtant ! L'homme ne l'a pas chassé du bar ni n'a tenté de le déloger de la porte-cochère où il zone depuis quelques semaines. Il ne l'a pas insulté ni cogné. Il a pris sa commande sans rien dire un jour qu'il a osé, trop gelé pour ressentir encore de la peur, entrer dans son pub et ne lui a pas fait payer le prix normal. Il n'a rien dit, mais Gaby n'est pas un idiot, il a vu les prix affichés sur le tableau dans un coin et s'est rendu compte qu'il n'avait pas mis assez d'argent sur le comptoir. Pourtant, le mec lui a fait le meilleur et le plus grand chocolat chaud du monde et une méga tartine dégoulinante de confiture, il lui vient encore l'eau à la bouche rien que d'y penser. Et tous les jours, il lui a offert quelque chose à manger. Sans rien lui demander en échange, il ne lui parlait même presque pas.

Gaby ne sait plus quoi en penser. Ce mec qui lui fait si peur se montre gentil finalement, c'est à n'y rien comprendre et il n'aime pas ça. Il préfère quand il sait à quoi s'attendre des gens. Ou quand il n'attend rien d'eux. Il sait qu'il n'est pas très doué pour comprendre les gens et voir leur vrai visage derrière les apparences. Il ne le découvre toujours que trop tard et ça fait si mal. Il s'est juré que maintenant qu'il est adulte, presque 20 ans, il ne se fera plus avoir. Jamais. C'est le bon endroit d'ailleurs pour s'en souvenir et raffermir sa résolution. Planqué derrière cette putain de haie à se geler le cul en attendant que la cloche sonne la fin des cours. Enfin, les portes du collège s'ouvrent et les gamins s'égaillent comme des volées de moineaux, aussi pressés de décamper que s'ils sortaient du bagne.

 

Gabriel guette les collégiens de son regard d'azur, sourcils froncés, cœur battant, quand soudain il la voit. Elle a grandi, on dirait une vraie jeune fille, mais il reconnaîtrait entre mille ces cheveux blonds comme les blés et sa voix cristalline. Elle marche avec deux autres filles, franchit l'enceinte du Lycée, traverse la route, leur dit au revoir et tourne dans la petite rue à droite, comme il l'espérait. Il la hèle doucement « Laura », elle se retourne, le dévisage un instant, interloquée, puis soudain le reconnaît. Elle se jette dans ses bras, le serre fort contre elle, sanglote contre son vieux manteau :

— Grand frère, grand frère, tu es revenu !

— Chut, chut, Laura, ne pleure pas, je suis venu te voir, mais je peux pas rester longtemps.

Elle se déprend de lui, s'essuie les yeux avec les deux poings telle la petite fille qu'elle était encore il y a peu de temps. Elle le regarde de haut en bas, comme si elle absorbait son image, les yeux aussi bleus que les siens. Ça les a rapprochés, cette ressemblance, tous les deux si fins, si blonds, leurs prunelles presque identiques. On les a toujours crus du même sang et ça leur faisait du bien, à l'un comme à l'autre, tous deux orphelins, enfants adoptés, rassemblés par le hasard. Ils se sont senti une vraie famille, tous les deux, pendant un temps, ils ont été heureux, avec Sébastien.

— Gabriel, tu es si… tu es tout pâle et maigre, regarde tes mains et tes fringues, c'est une horreur et elles puent en plus. Viens, rentre à la maison !

— Tu sais bien que ce n'est pas possible, Laura. Ils m'ont mis dehors. Je ne peux pas revenir.

— Mais ça n'est pas juste, Gaby, t'as rien fait de mal… Je ne comprends pas pourquoi ils ont fait ça, pourquoi ils t'ont mis dehors. T'es mon frère, leur fils, on peut pas mettre ses enfants dehors !

— Ben si, on peut. Tu sais, il y a des gens qui supportent pas les gens comme moi même quand c'est leur chair et leur sang, ils sont capables de mettre leur gosse dehors. Alors quand c'est pas le leur…

— Mais ils t'ont adopté, Gaby, c'est comme si t'étais leur fils !

— Non, Laura, c'est pas comme si, ça l'a jamais été pour moi. Pour toi, oui, ils t'ont eu toute petite, t'ont élevé, aimé, ils te considèrent comme leur fille et te donnent le meilleur. Ou peut-être parce que t'es une fille, que tu les as considérés comme tes parents dès ton arrivée, que tu les as aimés et qu'ils ont pas pu faire autrement que de t'aimer en retour. Je sais pas, au juste. Mais pour moi, c'était pas comme ça, ça l'a jamais été et pour Seb non plus. On est pas de leur famille. C'est plus ma maison.

— Mais moi je t'aime, t'es mon frère, tu me manques !

— Tu me manques aussi, petite sœur. T'es ma seule famille Laura. Viens là, dans mes bras et arrête de pleurer, j'ai pas de mouchoir. Je te laisserai jamais, princesse, je viendrai toujours te voir.

Il la serre contre lui, les yeux fermés, se gorge de son odeur, cette odeur de brioche qui n'appartient qu'à elle et qui l'a fait craquer dès qu'il est arrivé dans la maison des Gonthier, quand une petite puce de 5 ans a jeté ses bras potelés autour de son cou.

Il finit par se séparer d'elle, à regret, mais il faut qu'il rentre à Paris intra-muros s'il veut tapiner ce soir. Et puis c'est risqué de rester trop longtemps par ici, on pourrait le repérer. Elle a du mal à le laisser partir, insiste pour qu'il prenne son argent de poche. Elle voit bien qu'il ne va pas fort, se doute qu'il est à la rue, elle est trop jeune pour comprendre exactement ce que ça implique, mais trop vieille pour croire que cela ait quoi que ce soit de romantique.

 

Il est presque sorti de son ancien quartier, quand il croise deux types qu'il connaît. Deux types qu'il croyait ses amis, avec qui il a passé tant d'heures à zoner dans la rue, à regarder des DVD tombés du camion, à fumer, à se raconter les coups tordus qu'ils monteraient quand ils seraient plus âgés, à parler des gonzesses. Des amis qui lui ont tourné le dos ensuite, qui l'ont insulté, lui ont lancé des pierres et pour finir, qui l’ont…

Il ne peut s'empêcher d'avoir un réflexe de fuite. Ils le repèrent et malgré son bonnet et son écharpe, ils le reconnaissent. Il court, court, comme un dératé, le cœur battant tellement fort dans sa poitrine qu'il pense qu'il va en crever. Ça le brûle, il halète et s'essouffle tandis qu'une pointe de feu s'enfonce dans ses poumons, mais il continue de courir, éperdu, tandis que les brefs cris d'encouragements de ses poursuivants se rapprochent. Il bouscule les gens, se tord la cheville en glissant du rebord d'un trottoir. De la peur ou de la douleur, il ne sait lequel l'emportera. Il pense à ce reportage qu'il a vu à la télévision, un jour, sur la chasse à courre… Il se sent comme le cerf coursé par les chiens. Ils se rapprochent. Il est faible, malade, il n'a pas mangé depuis deux jours. Déjà ils sont sur lui, brutaux, riant et le font tomber à terre. Il se protège comme il peut, la tête avec ses bras, le ventre avec ses genoux repliés. « Sale pédale », « enculé », les insultes pleuvent aussi dru que les coups de pieds. Heureusement qu'ils sont en baskets pense-t-il confusément, avec des Docs ça ferait beaucoup plus de dégâts. Mais ça fait mal quand même, très mal, quand il sent une côte craquer. Il hurle, puis continue de crier, il ne sait pas trop pourquoi, la douleur, la rage, les souvenirs…

Puis miraculeusement, il entend des voix, des bruits de course, d'autres cris que les siens, des gens interviennent, invectivent ses agresseurs, l'un appelle les flics avec son portable, un homme prend même le risque de s'interposer, bouscule violemment un des mecs, lui gueule dessus. Son fils s'est fait agresser il y a un mois, depuis il n’ose même plus sortir. Les gens autour opinent de manière virulente, ils n'en peuvent plus de ces petits voyous qui se croient tout permis, de cette violence. Tous les jours ils la côtoient, tous les jours ils tremblent pour eux, leurs femmes, leurs gosses, aujourd'hui leur peur se transforme en colère. Tonio et Smaïn sentent bien qu'on est proche du lynchage et, bousculant le public agité, ils s'enfuient. Trois hommes leur courent après, le reste des spectateurs commente, chacun raconte son agression ou celle du voisin, de la tante. Gabriel profite de l'agitation pour se redresser. Péniblement et d'un pas titubant, il se dirige vers la gare du RER et s'engouffre dans les sombres couloirs.

Assis dans un wagon, la tête appuyée contre la vitre, bonnet baissé presque jusqu'aux yeux et écharpe remontée sur le nez, il regarde défiler le paysage urbain. Il plonge dans une sorte de torpeur inconfortable, son épaule droite lui fait mal, sa côte cassée lui fait mal, ses poumons lui font mal, chaque respiration est une torture. Il se demande vaguement où il va aller, ce qu'il va faire. Trouver un client, tout compte fait, ça ne va pas être possible et les 20 € de sa petite sœur ne suffiront pas pour une chambre d'hôtel, surtout qu'il faut qu'il s'achète quelque chose à manger, vraiment. Un accueil de nuit, hors de question en étant blessé et vulnérable. L'hôpital peut-être, ils le soigneraient, il passerait au moins la nuit au chaud. Peut-être. Ou alors sa porte-cochère. C'est pas prudent de dormir dans la rue dans cet état, mais peut-être que l'homme aux yeux noirs lui donnera à manger. Et peut-être que s'il veut bien de lui, il le ramènera chez lui pour la nuit, au chaud et en sécurité. Ça le fait frémir de penser à l'homme sombre penché sur lui, mais il ne sait pas si c'est vraiment de peur ou de…quoi au juste ? Il l'ignore. Sa main, forte et ferme, qui attrape les siennes pour les poser autour de la tasse de chocolat, son regard si noir, sa voix qui ordonne « prend », il a chaud tout à coup. Il descend à l'arrêt suivant, marche dans les longs couloirs, petite silhouette emmitouflée parmi les autres, sort dans la rue glaciale, la nuit est tombée.

 

 

 

Chapitre 2

 

 

Les bruits, la musique et les rires du rez-de-chaussée lui parviennent de manière assourdie. Il est en retard, comme souvent. Mais en retard chez lui et pour son propre anniversaire, c'est pousser le bouchon un peu loin, même pour lui. Il sourit en enroulant son corps ruisselant d'une grande serviette éponge bien moelleuse et toute chaude. Ils lui pardonneront. Comme toujours. Ils aiment cela, lui accorder leur pardon. Cela ne le surprend plus vraiment, il a appris avec les années. Ils l'aiment flamboyant, charismatique, ils rient de ses conneries, applaudissent quand il joue les divas. Son extravagance les rassure, comme si elle justifiait mieux cette espèce de fascination qu'il exerce sur eux, presque malgré lui. Alors quand il trébuche, quand il faute, quand il se montre humain parfois, juste un bref instant, que le masque glisse ou qu'il le fait volontairement glisser, ils ne l'en aiment que davantage. Cet air de contrition sur son visage, son petit sourire désolé, ça les fait fondre, ils se disent que le roi est nu « Ça, c'est bien notre Mischa ! » s'extasient-ils, avec cet air à la fois amoureux, possessif et un peu méprisant qu'ils arborent. Ce même regard qu'ils ont tous sur lui. La plupart du temps, il se sent loup face à un troupeau de moutons. Mais parfois, il se devine dresseur, frêle silhouette isolée au centre de l'arène, entourée de grands fauves prêts à le dévorer, l'œil plein de concupiscence et de rage. Sa cour, comme dit son frère Sergueï, sa secte, comme dit son père. Eux n'ont pas ce regard sur lui, c'est normal, ils l'ont connu avant. Ils sont de son sang, de sa famille, même si un gouffre les sépare.

Mischa soupire en se dirigeant nu vers son dressing, la conversation qu'il a eue hier au dîner avec son père lui reste encore sur l'estomac.

— Tu es comme un papillon, Mischa, aussi beau et inconstant qu'un papillon ! Il est temps de te poser, de devenir sérieux, de fonder une famille. Tu vas avoir 25 ans demain. Multiplier les aventures avec les filles et les garçons de ton âge, ça allait quand tu avais 20 ans, il faut savoir te ranger maintenant…

— Papa, je n'ai plus d'aventures avec des filles depuis des années ! Je suis gay, merde, tu le sais parfaitement, je suis à 100 % homosexuel. Ton fils est homosexuel. Je ne fais pas ça pour choquer tes relations d'affaires ou tes partenaires de golf ni pour jeter ma gourme, comme tu disais avant. Je ne me cherche pas, je me suis déjà trouvé. Je couche avec des mecs parce que j'aime ça, point barre. Je ne me marierai jamais. Et je n'aurai jamais de gosse. C'est comme ça. Tu as Sergueï pour te faire des petits enfants.

— Je ne te comprends pas, Mischa ! Je conçois que tu aies des aventures avec des garçons, je suis quelqu'un de tolérant, ouvert d'esprit, je pense. Je peux admettre qu'on ait une sexualité libre entre adultes consentants, tout ça. Mais bon Dieu, le sexe c'est une chose et le mariage, c'en est une autre. Notre famille a survécu à la révolution bolchevique, à l'exil. Ton arrière grand-père est reparti de zéro, en arrivant en France et ton grand-père a travaillé dur toute sa vie, comme un chien, pour rendre à notre famille la sécurité et la prospérité. Le nom des Tcherbatov est un nom respecté, nous sommes riches et influents, je fais tout ce qu'il faut pour que nous le restions. Je donne mon temps et ma vie à nos entreprises, je travaille nos relations, comme ta mère. Et ton frère et toi, vous devrez prendre la suite. Et pour cela, vous aurez besoin d'épouses de notre milieu, qui comprennent ces impératifs et qui puissent vous aider au mieux. Moi, sans ta mère, je n'aurais jamais pu atteindre le niveau où nous sommes aujourd'hui. Tu as la jeunesse pour toi, Mischa mon fils, la jeunesse et la beauté et ce quelque chose en plus, ce je ne sais quoi qui fait que tes frasques charment ou amusent nos relations plutôt qu'elles ne les choquent. Mais cette indulgence n'aura qu'un temps et s'étiolera avec ta jeunesse. Alors profite en maintenant pour choisir ta future épouse, parmi toutes les groupies énamourées de ta petite secte, tant que ça les émoustille de te voir embrasser un homme sur la bouche. Fais un effort.

— Papa, je fais déjà des efforts ! J'ai eu le bac à 17 ans, je me suis tapé un Master de droit international, un MBA en même temps, l'École des Avocats, je suis le plus jeune avocat jamais recruté au service Fusion Acquisition de Cornfield Lawer's France et Cattrell m'a laissé entendre que d'ici un an ou deux, je pourrais passer associé junior !

— Et il est où, l'effort, là-dedans ? Tout te vient facilement et naturellement, tu as eu tes examens pratiquement sans travailler, tu n'as même pas eu besoin de mes relations pour être recruté dans ce grand cabinet ! Tout ce que je te demande, c'est de te trouver une jolie petite femme, ce n'est quand même pas la fin du monde !

Mischa a baissé la tête, sans répondre. À quoi bon ! C'est vrai qu'il a toujours eu l'air de ne pas prendre ses études au sérieux. À part Sergueï, personne n'a jamais su les nuits blanches qu'il passait pour apprendre, réviser, être le meilleur. Pour faire plaisir son père, mais aussi pour se prouver qu'il en était capable, qu'il n'était pas qu'un corps désirable, lascif. Pour Lui prouver, à Lui… Personne n'a jamais su non plus qu'il avait dû passer sous le bureau de Cattrell pour être recruté dans cette firme si prestigieuse et l'un et l'autre faisaient comme si de rien n'était. Il se donnait du mal pour être bon et efficace dans son travail, afin que son boss ne regrette pas d'avoir laissé sa queue décider à la place de sa tête. Et personne, personne, ne se doutait à quel point il détestait cette vie, ce travail, ce milieu. À quel point il se détestait lui-même et ce qu'il lui en avait coûté de ranger ses toiles et ses pinceaux. Oh bien sûr, ses parents comme son frère savaient qu'il dessinait bien, il crayonnait depuis son enfance sur ses carnets, sur le moindre bout de papier, en marge de ses cours, mais il n'avait jamais laissé personne voir ses peintures et il avait brûlé la plupart de ses toiles quand il avait intégré l'École des Avocats.

 

Tandis qu'il s'habille pour sa fête d'anniversaire, mordillant ses lèvres pleines en hésitant entre deux chemises, il ne peut s'empêcher de repenser aux paroles de son père et une étrange amertume lui serre la gorge, lorsqu'il se dit que personne ne le connaît ni ne le voit vraiment comme il est, même pas ceux qui l'aiment. Il se plante devant le grand miroir du dressing, admire d'un œil distrait sa belle silhouette, les jambes longues dans son jean noir hors de prix, les hanches souples, le ventre plat, les épaules larges, mais pas trop, androgyne ma non tropo, la peau crémeuse mise en valeur par la soie émeraude de la chemise cintrée. D'un geste machinal, mille fois, dix mille fois répété, sa main droite vient caresser sans y penser la cicatrice boursoufflée qui dépare la peau douce un peu au-dessus du téton droit, seule trace visible de celles qui ont mutilé son cœur et son esprit et il approche son visage de son reflet. Il se toise, droit dans les yeux. Souples cheveux châtains un peu trop longs, coupe à la mode de chez un coiffeur très chic et très cher, quelques mèches d'or et de miel qui mettent son visage en valeur. Son beau visage, un peu triangulaire, pommettes larges, slaves, nez droit...

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