Rencontres avec Éric Jourdan

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Rencontres avec Éric Jourdan

Serge Kandrashov

Textes de 20 200 mots, 119 000 caractères

Éric Jourdan (1938 - Paris, 7 février 2015) est l'auteur en 1955, à l'âge de 17 ans, du roman Les Mauvais Anges qui connaît la censure en raison de son thème de l'amour charnel entre deux garçons adolescents. Il fut deux fois interdit en France en l'espace de vingt-neuf ans, ce qui n'empêcha pas des éditions de luxe et notamment sa première traduction anglaise sous le titre Two par Richard Howard. Il fut le fils adopté d’un autre écrivain célèbre Julien Green et lui resta filialement fidèle jusqu'à sa mort. Éric Jourdan a toujours vécu à l’écart du monde littéraire et est resté discret sur sa vie dont le public ne sait à peu près rien, sauf un peu via Trois Cœurs. On ne trouve aucune photo de lui sur Internet.

Serge Kandrashov, auteur d’origine Biélorusse, a réussi a entrer dans l’intimité d’Éric Jourdan dans ses dernières années de vie. Ce sont ces rencontres qu’il relate dans cet ouvrage.

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Publié le : vendredi 16 octobre 2015
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EAN13 : 9791029400971
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Rencontres avec Éric Jourdan

 

 

Serge Kandrashov

 

 

 

Partie 1 : Comment j’ai obtenu une Préface d’Éric Jourdan

Partie 2 : Nos relations

 

 

 

 

Partie 1 : Comment j’ai obtenu une Préface d’Éric Jourdan

 

 

Mon livre Le Bois de Boulogne débute par une préface d’Éric Jourdan. Au lecteur russe, ce nom ne dira probablement rien, mais pour certains Français, fervents amateurs de littérature, il est très significatif. Il incarne un personnage légendaire, l’écrivain homosexuel culte.

Je vais raconter comment moi – écrivain autodidacte et autoédité – j’ai réussi à obtenir une préface de cet auteur. Et je tâcherai, dans mon récit, d’être le plus sincère et précis possible.

J’ai appris l’existence de cet illustre écrivain par le plus grand des hasards et seulement en 2009, aux environs du mois de mars. Mieux vaut tard que jamais ! Au moins, moi l’étranger, je l’ai découvert malgré tout, tandis que maints de ses compatriotes ne savent rien de lui (chose à quoi je me heurterai plus tard).

Précisons, qu’en 2001 j’ai émigré de mon pays natal - la Biélorussie - en France, et depuis lors c’est là que je réside constamment. Trois ans plus tard, j’ai obtenu le statut de réfugié et un permis de séjour de dix ans, puis en 2010 la nationalité française.

Je travaillais alors comme veilleur de nuit dans un hôtel parisien. Les nuits, par désœuvrement, je restais des heures sur Internet, en m’occupant de l’autodidactie dans le domaine de la littérature. Naturellement, j’étais intéressé par les différents écrivains homosexuels et, en étudiant les pages web, je suis tombé par hasard sur un nom, celui d’Éric Jourdan. Il y avait même une page Wikipédia dans ma langue maternelle, le russe, dans laquelle figurait la biographie suivante :

Éric Jourdan, ou Jean-Éric Green, né en 1938 – est un écrivain français. Le fils adoptif du classique de la littérature française Julien Green. Il fut exclu de dix établissements d’enseignement pour désobéissance et conduite amorale.

À l’âge de 17 ans a écrit le roman Les Mauvais Anges. Ce livre sur l’amour sadomasochiste de deux cousins, Gérard et Pierre, tient une place unique dans l’histoire de la littérature française, en effet son interdiction par la censure a duré 30 ans – plus longtemps, que pour quelque œuvre d’art du 20e siècle. Le roman fut interdit pour la première fois tout de suite après sa publication, en 1955, puis, de nouveau, en 1974. La commission de censure avait intenté un procès à Éric Jourdan, alors âgé de 17 ans, pour « offense à la morale publique ». Il fut sauvé cependant par l’intervention en sa faveur de Paul Boncourt, collaborateur de l’ONU et de l’avocat Pierre Descave, qui avait un temps protégé les intérêts d’un autre écrivain, victime de persécutions et de la censure – Jean Genet. La levée de la censure date seulement de 1985, et depuis ce temps-là Les Mauvais Anges a été réédité à plusieurs reprises.

Le deuxième roman de Jourdan Saccage fut publié en 1958 dans un format considérablement réduit. La version complète, qui pendant quelques décennies se passait de main en main sous le manteau dans des réimpressions clandestines, est sortie seulement en 2005 pour la première fois en intégralité et dans une édition autorisée par la loi.

L’œuvre principale de Jourdan – la trilogie Charité, Révolte, Sang, éditée en 1984, d’un volume total de plus de mille pages – fut, selon les témoins de l’auteur, écrite en seulement 29 nuits.

 

En 2008 est sorti le récit autobiographique Trois Cœurs.

Dans la plupart de ses textes, thématiquement et dans un style proche des romans expérimentaux de Pierre Guyotat, Jourdan se concentre sur la violence sexuelle dans les communautés masculines – les écoles, les camps de concentration et les guérillas.

Il participait activement à la préparation de quelques volumes des œuvres de son père adoptif, Julien Green.

Éric Jourdan ignorait toujours ostensiblement les milieux littéraires. Il ne donnait pas d’interview, était publié principalement dans de petites maisons d’édition érotiques, et plusieurs de ses livres sont encore inédits.

Cette page de Wikipédia s’achevait par cette phrase : « Jourdan vit à Paris dans l’appartement où Stendhal a écrit Le Rouge et le Noir.

Et juste, peu de temps avant cela j’avais notamment lu ce roman de Stendhal, pour la première fois de ma vie !

Rapidement, a germé dans ma tête l’idée de faire la connaissance de cet écrivain, et même, pourquoi pas, de lier des relations avec lui, puisque nous habitions maintenant la même ville. Le prétexte idéal pour faire sa connaissance devait être notre appartenance à la littérature. Certes, il était beaucoup plus reconnu que moi, mais j’espérais bien marcher sur ses pas. À ce moment-là, la préparation de la publication de mon premier roman entrait dans sa phase finale, et je m’apprêtais à chercher un éditeur. « Peut-être pourrait-il m’aider dans cette démarche ! », ai-je pensé. Je voulais aussi vraiment entendre l’opinion d’une telle personnalité sur ce que j’avais écrit. « Bref, il faudra sérieusement s’occuper de cette question », ai-je décidé.

Quand on passe des nuits dans le hall vide d’un hôtel, dans une grande ville où tout le monde dort, les pensées sont extraordinairement vives, et les désirs semblent déjà presque accomplis.

Peu de temps plus tard, par un beau jour où je me promenais à travers Paris, mes yeux sont soudain tombés sur une plaque commémorative, sur un bâtiment, qui rappelait que Stendhal avait vécu dans cet immeuble et qu’ici même, il avait écrit son célèbre roman Le Rouge et le Noir.

Bien sûr, je n’avais pas oublié la page de Wikipédia que j’avais lu sur Éric Jourdan et qui disait qu’il habitait précisément dans l’appartement où Stendhal avait écrit Le Rouge et le Noir.

Je compris instantanément que c’était un signe du destin qui m’indiquait le chemin vers cette personne.

Je suis entré dans le bâtiment et j’ai commencé à chercher le nom du locataire parmi ceux inscrits sur les boîtes aux lettres. Et immédiatement, j’ai vu le sien. En plus, j’ai appris qu’il habitait au sixième étage. J’y suis monté. Une fois sur le palier, j’ai vu qu’il n’y avait que deux appartements. J’ai décidé de sonner, pourquoi pas ?!

Je me suis dit, si on m’ouvre, j’expliquerai qui je cherche et pourquoi, et c’est tout. Et si je me trompe d’endroit, je m’excuserai platement en annonçant quel était l’objet de mes recherches.

Quand on s’est fixé un but, tous les moyens pour l’atteindre sont bons et l’esprit d’initiative n’est jamais superflu.

Personne ne m’a ouvert suite à mes coups de sonnette dans les deux appartements. À côté de la porte d’un des deux, il y avait un cheval de plâtre coloré, à l’instar d’un jouet d’enfant. À cet appartement, je décidai de ne pas insister, escomptant qu’une famille avec de jeunes enfants devait y habiter, et non pas Éric Jourdan.

Ma persévérance fut récompensée uniquement à l’étage du dessous, mais on m’y répondit seulement :

— « Non, nous ne le connaissons pas. »

J’ai décidé alors d’agir autrement. D’abord d’écrire une lettre, et de revenir ensuite ici la déposer dans la boîte aux lettres de l’auteur. Dans cette missive, je pensais me présenter comme un admirateur de son œuvre. C’était, certes, un peu malhonnête de ma part, mais qui n’a jamais eu recourt à la ruse dans la vie ? Surtout, quand on n’a aucun soutien et qu’on doit tout obtenir par soi-même ! Quand on comprend que nos capacités seules peuvent ne pas suffire à nous conduire au succès ! Quand on sent qu’on a quelque chose à dire dans ce monde, mais que notre façon de s’exprimer est trop limitée, notamment par la barrière de la langue, ou l’absence de conditions matérielles nécessaires pour mener à bien un travail littéraire en toute sérénité. Quand on rêve d’une carrière littéraire et de gloire, et même si l’on songe à un prix Nobel. Et dans l’immédiat, je me proposais de lire au moins Les Mauvais Anges, le livre référence de cet écrivain.

Et c’est ce que j’ai fait.

Une fois à la maison, je lui ai écrit une lettre dans laquelle je me suis présenté comme un admirateur passionné, je lui confiais que j’écrivais moi-même et, tout à la fin, j’en profitais pour lui demander une petite audience afin de faire sa connaissance. Puis, je suis retourné à son adresse et j’ai mis la lettre dans la boîte. J’ai attendu sa réponse avec impatience pendant quelque temps, mais elle n’est jamais venue…

En janvier 2010, mon livre est enfin paru, en autoédition. Aucune maison d’édition gay officielle n’a voulu le publier, et pour que ne disparaisse pas mon travail de plusieurs années, et pour ne pas permettre à divers censeurs gay d’étrangler ma pensée, j’ai opté pour cette solution.

Je me suis donc résolu à être mon propre éditeur et distributeur. En France, c’est possible. En outre, le livre publié de cette façon se distingue assez peu en qualité d’un livre publié dans une maison d’édition classique. On lui attribue un code électronique et on doit fournir une copie gratuite à la Bibliothèque Nationale, pour le dépôt légal.

On m’a livré mes exemplaires à la maison le vendredi 29 janvier 2010. Le 1er février, je me suis rendu à la Fnac centrale du Forum pour le présenter à l’enregistrement et il a aussitôt été référencé sur la base de données d’une des plus grandes chaînes de magasins de France, qui comptait des succursales dans tout le pays. Grâce à ça, mon livre était désormais accessible à l’achat sur tout le territoire français.

Sur le chemin du retour, je me suis retrouvé presque malgré moi de nouveau devant l’immeuble de Jourdan, ce lieu agissait vraiment sur moi comme un aimant.

Comme on peut s’en douter, une fois sur place, je n’ai pas pu m’empêcher de réitérer ma démarche. D’autant plus que, maintenant, je pouvais exhiber la preuve de notre appartenance à la même profession, à la même race, celle des écrivains, ou au minimum la preuve de la présence d’un intérêt commun entre nous – celui pour la littérature.

Sur la couverture du livre, il y avait la photo d’un jeune homme à l’aspect attrayant, que j’avais volontairement choisi parce que je pensais qu’on devrait logiquement l’identifier comme étant l’auteur du livre. C’est un peu un subterfuge, mais c’est tout à fait l’effet que je voulais, et j’espérais que cela fonctionnerait avec mes lecteurs. Je ne doutais pas que le contenu de mon livre intéresserait les homosexuels, quels qu’ils soient.

Quelle était alors mon apparence à moi ?Au moment de la sortie du livre, j’avais 37 ans. À 30 ans, j’aurais encore pu poser pour la couverture moi-même, mais à cette époque, je n’ai jamais pensé à faire ce genre de photos et je n’en avais donc pas pour mon livre.

Désormais, à l’âge où j’étais rendu, je n’avais plus le physique pour me mettre en couverture. Comme on le dit, avec un humour sarcastique, dans une publicité française : « les années passent, les kilos s’installent » – et c’est vrai !

J’avais pris des kilos superflus, ma jeunesse ne dessinait plus une auréole autour de mon front, elle s’était évaporée, dans les limbes, les brumes des années passées !

Je me l’avouais tout à fait tranquillement, sans amertume pour mon amour-propre. Je ne souhaitais pas coûte que coûte mettre une photo de moi sur la couverture – ce qui est parfois l’obsession de certains auteurs gay – et je préférais en toute conscience montrer des hommes plus jeunes et plus sympathiques que moi. En ce qui concerne mon apparence, je ne suis pas du tout vaniteux, et je m’arrange très bien avec mon « look » personnel.

Pour toutes ces raisons, j’ai eu recours aux services d’un modèle. J’ai trouvé de manière tout à fait fortuite, aux alentours de la Porte Dauphine, un gars qui ressemblait à mon héros. Son apparence correspondait parfaitement. Quant à sa vie intérieure, on pourrait la découvrir dans le texte.

J’ai suivi l’exemple de maints auteurs-gays, qui place sur la couverture une image la plus séduisante possible...

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