Egon

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Que s'est-il passé le mardi vingt-cinq février 2014 ?
Personne n’a rien remarqué, et pourtant, ce jour-là quelque chose a changé.
Qui est cet homme triste à fendre le cœur que l'on amène aux Papillons blancs ce soir-là ? Stella, employée dans ce foyer d'accueil depuis trois ans, n'en a pas la moindre idée. Pourtant, elle se sent vite attirée et prête à prendre tous les risques pour lui, même si elle devine que sous le chagrin qu'il porte en permanence se cache un lourd secret.
Qui est Egon ? Que dissimule-t-il ?
Tout ce que vous aimez est là : romance, sentiments, joies et peines, amours et secrets…, le tout rehaussé d’une belle écriture.
Après avoir publié « Liens de Sang », après vous avoir offert « Un seul jour », Callie J. Deroy vous livre ici un passionnant roman qui la fait rentrer directement dans la cour des grands.
Publié le : mercredi 23 mars 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782368921395
Nombre de pages : 204
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Egon

 

 

 

 

 

Callie J. Deroy

 

 

 

 

 

Illustration : AbigailDream

 

 

 

 

La Romance, coll. dirigée par L.S. Ange

Éditions L’ivre-Book

Prologue

 

 

 

 

Que faisiez-vous le mardi vingt-cinq février 2014, à onze heures quarante-sept exactement ? Vous l'ignorez ? C'est normal. Et il est fort probable que la quasi-totalité des habitants de cette planète n'en ait pas souvenir non plus.

Et pourtant.

Personne, ou presque, n'a rien remarqué, mais il s'est produit un événement sans précédent. Ce jour-là, à cette heure précise, quelque chose a changé. Quelque chose de plus grand que tout ce que vous êtes en mesure de concevoir. Une rupture. Un cataclysme. La fin du monde tel que vous le connaissiez.

Vous ne vous souvenez vraiment pas de ce jour-là ? La lumière n'a-t-elle pas... légèrement vacillé ? N'avez-vous pas été parcouru d'un infime frisson ? Peut-être pas. Peut-être que rien n'a été perceptible, pour aucun d'entre nous.

Qui pourrait savoir ? Stella ? Non, elle était au travail et n'a rien remarqué d'anormal. Pourtant, ce qu'il s'est passé à cette seconde-là va transformer sa vie. Du tout au tout, et pour toujours.

La leur, la vôtre, celle de tous les autres.

 

Mais tout cela n'a pas d'importance, parce qu'il est déjà trop tard. Depuis le mardi vingt-cinq février 2014, onze heures quarante-sept, il est trop tard. 

1.

 

 

 

 

Mardi vingt-cinq février 2014, vingt heures quarante.

 

— CHRIS ! Viens par là, s'il te plaît !

Après un léger soupir résigné, ledit Chris, de son vrai nom Christophe, quitte le fauteuil sur lequel il était installé et regagne la salle à manger.

— Tu n'as pas oublié un truc, à tout hasard... ?

Le jeune homme adresse à Stella qui se tient devant lui, les mains sur les hanches, un petit sourire contrit.

— Non, j'ai pas oublié.

— Tant mieux, lui répond-elle. Ce n'est pas parce que Madame Mercueil n'est pas là que tu peux en profiter pour te tourner les pouces...

— Ah ça, je sais bien !

Tout en attrapant une première assiette, il jette un regard en coin à la jeune femme et ajoute, à mi-voix :

— Vous êtes encore plus casse-pieds qu'elle...

Le petit coup de torchon qu'il reçoit sur l'épaule le fait éclater de rire. Le voyant hilare, Stella arrête de faire semblant d'être fâchée et s'esclaffe à son tour.

— Je vais vider le sèche-linge. Quand tu auras fini de débarrasser, assure-toi que Louis n'oublie pas que c'est à son tour de faire la vaisselle.

— Ouais... Si j'arrive à lui faire lâcher son plateau de Scrabble !

Stella soupire longuement, comme si le manque d'entrain de ses pensionnaires la désespérait, mais c'est tout à fait sereine qu'elle quitte la pièce pour rejoindre la lingerie. Elle sait que lorsqu'elle reviendra, la table de la salle à manger sera propre, la vaisselle faite et la cuisine rangée.

Tous ceux qui vivent au refuge savent que rien ne fonctionnerait si chacun n'y mettait pas un peu de bonne volonté. Ce n'est pas un hôtel, ici. Pas de femmes de chambres, de cuisinier ou de service d'étage... Pour que les Papillons blancs continuent d'exister, il faut que chacun mette la main à la pâte et tous l'ont bien compris. Alors même si c'est parfois en traînant un peu des pieds, ou si une bonne partie de Scrabble est difficile à délaisser, personne ne tente de se dégager de ses obligations. Avoir la possibilité de passer l'hiver avec un toit au-dessus de la tête vaut largement quelques vaisselles ou autres petites tâches ménagères, surtout pour des gens qui viennent de la rue. Le foyer pour lequel Stella travaille depuis maintenant trois ans n'a pas les moyens d'embaucher du personnel spécialisé, loin de là. Il n'a même quasiment plus les moyens de payer ses deux employés...

Lorsque Madame Mercueil l'a ouvert, dans les années soixante-dix, les choses étaient différentes. Elle pouvait compter sur la relative fortune de son mari, un médecin provenant d'une famille bourgeoise de Normandie. À sa mort prématurée, sa veuve hérita de tout ce qu'il possédait et elle fit de son mieux pour gérer le plus intelligemment possible ce qu'elle avait reçu. Elle s'en sortit admirablement bien. Seulement voilà, il n'y a rien d'inépuisable, surtout pas l'argent. Après presque deux décennies passées à entretenir un endroit qui ne rapporte rien, les fonds sont aujourd'hui épuisés. Certes, le refuge reçoit une aide financière de l'État, mais si cela couvre les frais les plus indispensables, la situation est loin d'être facile. Sa propriétaire vit donc avec une lourde épée de Damoclès au-dessus de la tête : le foyer pourrait fermer, réduisant à néant le travail dévoué de toute une vie. Les pensionnaires se retrouveraient à nouveau dans la rue, la femme qui a passé des années et des années à tenter de leur venir en aide également.

Les douze habitants des Papillons blancs sont tous au courant de la situation, voilà pourquoi chacun participe à la vie communautaire sans se faire prier. Des « Madames Mercueil », il n'y en a pas tant que ça. Car sous des abords stricts, et derrière ses petites lunettes rondes qui lui donnent un air de maîtresse d'école un peu sévère, tous savent que se cache une femme avec un cœur énorme. Pour beaucoup, elle est et restera la seule à leur avoir tendu la main quand ils n'avaient plus rien, la seule à leur avoir offert une chance de s'en sortir.

 

Un grand panier à linge sous le bras, Stella passe la porte de derrière en la poussant d'un coup de coude, descend maladroitement les quelques marches qui mènent au jardin sans vraiment voir où elle met les pieds et rejoint la dépendance qui, aujourd'hui, fait office de lingerie. La petite construction faite de la même brique rouge que la maison est en piteux état et, en cette fin février, la température est encore bien trop froide pour envisager de s’y attarder plus que de raison. La jeune femme dépose son panier sur le carrelage craquelé, devant une machine à laver industrielle plus toute jeune, mais bien pratique lorsque l'on doit s'occuper du linge de lit et de toilette de douze personnes. Elle ouvre le hublot et entreprend de sortir la fournée de draps qui se trouve à l'intérieur. Alors qu'elle a tout juste eu le temps de vider le tambour, Sam, le plus ancien et le plus particulier des pensionnaires des Papillons blancs, qui est aussi son collègue, passe la porte qui était restée entrouverte.

— Mademoiselle Stella ?

Elle tourne la tête, un air interrogatif sur le visage.

— Oui, Sam ?

— Y'a quelqu'un qui vous d'mande, à l'accueil.

Elle se redresse.

— Qui ?

— Vous devriez v’nir...

Stella fronce les sourcils. Pourvu qu'il n'y ait pas de problème... Madame Mercueil s'est absentée, ce qui est extrêmement rare. Elle n'aimerait pas avoir à la déranger pendant les quelques jours que sa patronne s'autorise à passer loin de son foyer. Sans oublier qu'elle lui avait assuré être apte à gérer les Papillons blancs en son absence...

Malgré la curiosité et la pointe d'inquiétude que la nouvelle fait poindre en elle, elle ne demande pas d'explications supplémentaires à Sam. Elle le connaît bien, suffisamment pour savoir que s'il est l'homme le plus gentil qu'elle connaisse, il est aussi le moins bavard. Jamais de mots superflus ou de grands discours, avec lui. Une habitude qu'il avait prise quand il vivait dans la rue et qu'il n’a pas perdue depuis, même si cela fait plus de huit ans qu'il vit et travaille aux Papillons blancs.

En lui souriant de manière rassurante, elle passe devant lui pour quitter la dépendance et rejoindre la maison, d'un pas un peu trop rapide pour être vraiment détendu. Lorsqu'elle emprunte le couloir menant à la porte d'entrée de la maison et qu'elle aperçoit l'une des personnes qui l'y attendent, son cœur fait un bond. Dans son uniforme bleu foncé, un agent de police se tient dos à elle, les pouces passés dans la ceinture. Pourvu que l'un des pensionnaires ne se soit pas mis dans une situation délicate ! Elle serait dans l'obligation de téléphoner à Madame Mercueil.

Tout en continuant d'avancer pour rejoindre le petit groupe, Stella se racle la gorge pour tenter de se donner une contenance.

— Bonjour, lance-t-elle d'une voix presque claire.

L'agent de police, un homme assez jeune, grand, à l'allure un peu dégingandée, se retourne pour lui faire face.

— Ah, bonjour. Vous êtes la responsable ?

— Euh... ce qui s'en rapproche le plus en ce moment. Est-ce qu'il y a un souci ?

— Non, ne vous en faites pas.

Il se tourne vers sa collègue, une femme petite et robuste qui semble encore plus jeune que lui, et vers un homme auquel Stella ne prête pas vraiment attention, trop inquiète quant à la présence de deux policiers au sein des Papillons blancs.

— Y'a un endroit quelque part où nous pourrions discuter ?

— Oui... Oui, venez.

D'un signe de tête, elle lui désigne la porte vitrée qui se trouve sur sa droite, celle du bureau de Madame Mercueil. Elle s'avance et y entre la première, suivie quelques secondes plus tard par l'agent de police. Elle referme derrière eux et attend, un peu nerveusement, que ce dernier lui explique enfin la raison de leur venue.

— Bon, voilà, commence-t-il. On a trouvé cet homme, tout à l'heure.

D'un coup de pouce vers l'arrière, il désigne celui dont il parle. Stella, les bras croisés sur la poitrine, se penche légèrement sur la gauche pour voir de qui il est question.

Il se tient juste à côté de la femme policière. Il est grand, peut-être encore plus que l'agent avec lequel elle discute, et d'une carrure très athlétique. Pas le genre de personne à qui on a envie d'aller chercher des noises... Ses cheveux blond foncé sont coupés courts, mais pas assez pour ne pas donner une impression désordonnée, comme s'ils n'avaient pas été coiffés depuis longtemps. Stella pose les yeux sur son visage et quelque chose la frappe. Ce grand type baraqué, qui, a priori, n'aurait pas à craindre grand monde, paraît... extrêmement vulnérable. Il garde la tête et les épaules basses, comme s'il portait un poids trop lourd pour lui sur les épaules.

Elle se redresse pour faire face au policier.

— Quelqu'un nous a appelés, un peu avant seize heures, pour nous signaler qu'un homme errait sur la voie publique et qu'il avait manqué de se faire renverser. Quand on est arrivés et qu'on l'a récupéré, il ne semblait rien comprendre à ce qu'on lui racontait.

La jeune femme hoche la tête, attentive au récit qui lui est fait. Le policier poursuit.

— On l'a amené aux urgences, les médecins l'ont examiné mais n'ont rien trouvé. Il est en pleine forme.

Ça y est, elle voit où il veut en venir. Elle le laisse pourtant poursuivre sans l'interrompre, déjà occupée à réfléchir à ce qu'elle va bien pouvoir lui répondre.

— Le truc, vous voyez, c'est qu'ils ne peuvent pas garder un type qui va on ne peut mieux. Ils sont débordés, là-bas. Il y a eu un accident de car...

— Et donc, vous voulez qu'on s'en occupe, énonce-t-elle.

— Oui, c'est ça.

Stella se penche à nouveau sur la gauche et jette un coup d'œil au jeune homme blond.

— Le problème, c'est que les Papillons blancs ne fonctionnent pas comme ça... On est un centre de réinsertion, vous comprenez ?

— Oui, je comprends. Mais avec le froid qu'il fait, les foyers d'urgence sont déjà complets. On l'a amené ici parce qu'il n'y a plus de place nulle part...

La jeune femme soupire, indécise. En pleine réflexion, elle pose une fesse sur le grand bureau en bois vernis de Madame Mercueil, avant de réaliser ce qu'elle est en train de faire et de se relever rapidement.

— Il s'appelle comment, votre type ? demande-t-elle en replaçant soigneusement les affaires de sa patronne.

— C'est un autre problème...

Elle s'arrête et lui lance un regard d'incompréhension.

— Il n'a pas ouvert la bouche depuis qu'on l'a trouvé, explique-t-il. Pas un mot, rien.

— OK... Donc ça pourrait tout aussi bien être un fou dangereux ou un psychopathe. C'est ce que vous me dites.

Le policier se gratte le cou, cherchant ses mots. Il hausse les épaules et dit :

— Honnêtement, mademoiselle, je peux pas vous assurer à cent pour cent que le type est clean. Mais j'ai pas mal d'expérience, vous savez. Des gens, j'en ai vu de toutes sortes, et pas que les bonnes. Lui...

Il laisse sa phrase en suspens une seconde.

— Lui, je suis certain qu'il n'est pas dangereux, reprend-il. Il est juste... paumé. Je sais pas ce qui lui est arrivé pour qu'il se retrouve dans cet état, mais ça a pas dû être marrant.

Un long silence suit cette déclaration. Stella se pince les lèvres, indécise, avant de jeter un énième coup d'œil vers l’homme en question.

— Le problème, dit-elle, c'est que ma patronne n'est pas là. Je ne suis absolument pas apte à prendre ce genre de décision...

— Et vous ne pouvez pas l'appeler ?

— Si... si, je pourrais...

Je pourrais l'appeler et la déranger pour lui mettre un autre souci en tête, pense-t-elle. C'est vrai qu'elle n'en a pas assez comme ça.

Stella ne sait pas du tout quoi faire. Certes, elle n'a pas en charge le choix des pensionnaires, n'est pas autorisée à accepter qui que ce soit en l'absence de Madame Mercueil, même pour quelques nuits, mais la vocation des Papillons blancs n'est-elle pas de venir en aide à ceux qui n'ont rien ? Pendant qu'elle se creuse la cervelle à essayer de savoir qu'elle est la bonne décision à prendre, le policier l'observe en silence. Il devine qu'elle hésite.

— C'est comme vous voulez, dit-il d'un ton faussement détaché. Mais si vous le refusez, nous, on devra le remettre dehors...

Stella lève un sourcil et détaille un instant le visage de son interlocuteur, sur lequel vient de se poser un masque d'innocence pas très convaincant. D'une parce que tous les deux savent qu'il n'a pas dit ça au hasard, de deux parce qu'il joue particulièrement mal le type qui n'aurait rien à se reprocher.

— Vous êtes malin, vous... lance-t-elle, un peu contrariée qu'il joue ainsi de sa corde sensible.

Le policier retrouve une expression plus naturelle et lui sourit faiblement, l'air désolé.

— Vous ne voulez vraiment pas qu'il se retrouve à la rue, hein ?

— C'est que... regardez-le, mademoiselle. Il se ferait manger tout cru, dehors.

Cette fois-ci, elle lève les yeux au ciel en soupirant bruyamment.

— C'est bon, c'est bon ! Vous avez gagné ! capitule-t-elle. Il peut passer la nuit ici...

Un franc sourire se dessine sur le visage de l'agent de police, qui se retourne pour hocher la tête en direction de sa collègue. Celle-ci donne une petite tape dans le dos de l'homme blond qui se tient à ses côtés, en lui disant quelques mots que Stella n'entend pas. Le type enfonce encore un peu plus la tête dans les épaules, comme si cette soudaine agitation lui faisait mal. Stella suit le policier hors du bureau et ils rejoignent les deux autres.

Elle se retrouve face à celui qu'il convient désormais d'appeler son « nouveau pensionnaire », et, tout de même inquiète, cherche à l'évaluer pour savoir à qui elle a à faire. Quand il comprend qu'elle essaie de capter son regard, il se pétrifie et, sans oser se soustraire tout à fait à cet examen silencieux, détourne les yeux dans la direction opposée.

Le fait qu'il ait esquivé un contact visuel direct n'interpelle pas vraiment Stella, habituée au côté un peu sauvage qu'ont parfois ses pensionnaires. Par contre, ce qu'elle entraperçoit dans les iris bleu vert qui la fuient lui porte un coup au cœur. Ils expriment une telle douleur, une telle détresse... Elle comprend mieux de quoi lui parlait le policier, tout à l'heure. Rien dans son attitude ou dans sa façon d'être ne raconte autre chose que cet immense chagrin qui semble gravé sur ses traits. Il ne dégage rien d'inquiétant, aucune méchanceté. Juste un profond et poignant désarroi.

La radio des deux agents de police se manifeste, mais Stella n'entend pas la voix déformée et robotisée qui en sort. Elle continue de fixer son nouveau pensionnaire, mimant, sans même s'en rendre compte, l'expression de tristesse qu'elle voit sur son visage. La femme répond puis fait un pas vers la sortie, imitée par son collègue.

— Bon, merci mademoiselle, dit celui-ci.

La voix forte du policier fait sursauter Stella, qui tourne la tête vers lui en clignant des paupières, comme le ferait quelqu'un qui viendrait de se réveiller.

— Oui. Oui, de rien.

— Mon grand, t'as de la chance, dit le policier en s'adressant au nouveau pensionnaire des Papillons blancs. Tu passeras pas la nuit dehors.

Mais ce dernier ne répond pas. Il se renferme encore un peu plus, comme si la sollicitude dont on fait preuve à son égard lui était douloureuse.

Après de nouveaux remerciements et les salutations d'usage, les deux agents se dirigent vers la sortie.

 

Au-dehors, on entend une voiture démarrer, puis s'éloigner. Quand le silence est revenu, Stella se tourne vers l'homme qui se tient derrière elle. À l'instant où elle ouvre la bouche pour lui parler, quelques-uns des pensionnaires font leur apparition dans l'entrée. Selon toute vraisemblance, ils n'étaient pas très loin et n'ont pas dû manquer grand-chose des événements.

— Ça va, mademoiselle Stella ? demande le vieil homme noir.

— Oui, Sam. Ça va.

Elle lui sourit gentiment, puis reporte son attention sur le nouvel arrivant. La tête baissée et les yeux rivés sur le sol, il a reculé contre le mur. Il se comporte presque comme un animal blessé, que des chasseurs auraient acculé et qui s’attendrait à se voir porter le coup fatal. Et elle n'est pas certaine qu'il ait réellement compris ce qui vient de se passer. Elle fait signe à Sam de retourner au salon, ce qu'il fait, en entraînant les autres avec lui. Quand ils sont à nouveau seuls, c'est tout doucement qu'elle s'approche de lui.

Ce n'est que lorsqu'elle arrive à sa hauteur qu'il relève un peu le menton, sans pour autant oser la regarder vraiment. Ses prunelles turquoise ne sont que tourment et peur, et sa détresse la touche, profondément. Qu'a-t-il bien pu lui arriver pour qu'il ait l'air à ce point triste et effrayé ? Spontanément, elle lève la main, avec l'intention de la poser sur son bras. Elle voudrait le rassurer, même un peu, lui faire comprendre qu'il n'a plus rien à craindre. Il a un léger mouvement de recul qui arrête la main de Stella avant même qu'elle ne l'ait effleuré.

— Ce n’est pas grave, murmure-t-elle.

Puis, après lui avoir adressé un léger sourire, elle fait un pas en direction de l'escalier.

— Venez. Je vais vous montrer où vous allez dormir.

Elle avance un peu, se retourne, voit qu'il n'a pas bougé.

— Venez, répète-t-elle d'une voix douce.

Après quelques secondes, il semble comprendre ce qu'elle lui demande et se décide à la suivre.

Elle ouvre la marche et lui fait monter le vieil escalier en merisier menant aux étages. La tapisserie aux couleurs aujourd'hui fanées les accompagne jusqu'à ce qu'ils arrivent au palier du second étage. Elle se retourne pour vérifier qu'il la suit toujours, même si ses pas font grincer le bois derrière elle. Ils débouchent dans un long couloir, dont les murs sont ornés de parements en bois ouvragés sur la partie basse. Même si Madame Mercueil a beaucoup concédé à la praticité, indispensable dans un lieu tel que celui-ci, elle a tenu à conserver quelques-uns des éléments qui faisaient le charme de cette belle et noble bâtisse. Le parquet ancien, lui, n'a pas eu cette faveur : c'est sur la couche de linoléum, très facile à nettoyer, que Stella guide son nouveau pensionnaire.

Finalement, elle s'arrête devant la porte la plus au fond du corridor. Les voilà devant la seule chambre encore inoccupée du foyer, qui se trouve être également la plus petite et la plus à l'écart. Stella ouvre et actionne l'interrupteur. Après quelques hésitations, le néon consent à s'allumer. Elle entre et invite celui qui la suivait à faire de même d'un petit signe de tête.

— Voilà, déclare-t-elle. Nous y sommes.

Comme il ne dit toujours rien, elle ressent le besoin de meubler le silence.

— Vous avez une armoire ici, et un bureau là-bas. Et puis, il y a aussi une étagère, sur le mur, et le lit... qui est... juste là.

Quelle andouille, se dit-elle. Il n'est pas idiot, il voit bien où se trouvent le lit et l'étagère.

Même si, pour ce qu'elle en sait, il est possible qu'il n'ait pas compris un traître mot de ce qu'elle lui dit depuis tout à l'heure... 

Alors que jusqu'à présent il était resté sur le seuil de la porte, il fait quelques pas à l'intérieur. Dans cette pièce mansardée, la hauteur sous plafond n'est pas très importante et Stella se dit qu'il faudra que son nouveau et grand pensionnaire prenne garde à ne pas se cogner la tête. Mais comme c'est ça ou rien, il devra faire avec.

Toujours sans dire un mot, il s'assoit sur le lit, les épaules et la tête basses. C'est à peine s'il a jeté un regard autour de lui. Le cœur de Stella se serre. Pourquoi semble-t-il si malheureux ? Des gens en grande misère, tant affective que sociale, elle en a vu beaucoup, mais pas comme ça, pas comme lui.

Elle le rejoint et s'accroupit devant lui.

— Vous avez tout ce qu'il vous faut, je crois, dit-elle d'une voix douce, en résistant à l'envie de lui attraper la main.

Il relève un peu la tête et, pour la première fois, leurs regards se croisent. Mais il se dérobe instantanément et se met à fixer ses mains.

— Le petit déjeuner est à sept heures, ajoute Stella. Il y a un réveil sur le bureau, si vous voulez.

Juste après avoir désigné ledit objet d'un coup de menton, elle reporte son attention sur lui. La réaction qu'il a à cet instant, même si elle est si faible qu'elle en est presque imperceptible, ôte un grand poids de la poitrine de Stella, car elle lui apporte non seulement la certitude qu'il comprend ce qu'elle lui dit, mais aussi qu'elle a réussi à entrer en contact avec lui.

Il vient de hocher la tête. 

Comme elle ne veut pas le brusquer, elle décide de ne pas pousser trop loin sa chance et de le laisser tranquille.

— Bon... alors... bonne nuit.

Avant de se relever, elle ajoute :

— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je dors dans la pièce qui est à côté du bureau, au rez-de-chaussée. D'accord ?

Il ne lui répond pas, ce qui ne surprend pas la jeune femme. Elle lui sourit, même s'il ne peut pas le voir, et quitte la pièce en refermant derrière elle.

 

Allongée dans ce qui lui sert de lit en l'absence de Madame Mercueil, un matelas posé à même le sol, Stella a beaucoup de mal à trouver le sommeil. Et ce n'est pas le manque de confort de son couchage de fortune qui lui pose problème. Certes, son petit chez elle lui manque un peu, mais tant que sa patronne n'est pas là elle est obligée de rester sur place vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle aurait pu s'installer au second étage, dans les appartements privés de Madame, mais l'idée la mettait mal à l'aise. Non, ce qui la tracasse, c'est la décision qu'elle a prise ce soir. Seule, sans demander l'avis de quiconque. Une décision dictée par son cœur, pas par sa raison, et qui est en totale inadéquation avec le fonctionnement habituel des Papillons blancs.

Les hommes et les femmes accueillis ici ne le sont pas au hasard. Tous, sans exception, ont la farouche volonté de s'en sortir. Le foyer est une main tendue à ceux qui se battent pour se dépêtrer du sable mouvant qu'est la rue. On leur offre un toit, de la nourriture, une douche chaude tous les jours, mais, surtout, on leur permet de retrouver des repères, un cadre. Le but étant de les aider à se reconstruire et de retourner à une existence plus « normale ». Les Papillons blancs ne sont qu'un tremplin vers une nouvelle vie et, lorsque tout se passe bien, certains finissent même par reprendre un petit logement. C'est là la raison d'être de cet endroit.

Ce qu'a fait Stella ce soir, ni elle ni personne au foyer ne l'a jamais fait. D'autant que c'est Madame Mercueil qui sélectionne ceux qui auront la chance de rejoindre les Papillons blancs. C'est une étape obligatoire et très importante, car l'avenir même des lieux en dépend. Ils survivent déjà trop difficilement pour accueillir des gens qui ne feraient que profiter du système et qui prendraient la place de ceux qui voudraient vraiment essayer de s'en sortir.

Pourvu que sa décision ne porte pas préjudice aux Papillons blancs... Ni à elle-même, tant qu'à faire.

Elle se retourne pour la cinquantième fois en une heure, remonte son duvet bleu jusque sous son nez et soupire longuement. Madame Mercueil revient après-demain, ce qui lui laisse le temps de trouver un autre point de chute à son nouveau pensionnaire. Ou alors de réfléchir à ce qu'elle dira à sa patronne...

 

Finalement, Stella s'endort. Elle ne sait pas qu'au second étage de la maison, le nouvel arrivant, lui, est toujours éveillé. À vrai dire, il est dans la même position que celle dans laquelle elle l'a laissé plus tôt dans la soirée : assis sur son lit, les coudes sur les genoux, la tête basse. Comme s'il portait toute la misère du monde sur ses épaules.

2.

 

 

 

 

Six heures et demie. La nuit a été courte. Stella se lève avec un mal de crâne carabiné, attrape le sac dans lequel se trouvent ses affaires et grimpe lourdement les escaliers pour rejoindre la salle de bain privative de sa patronne. Là, elle souffle copieusement et, tout en évitant de croiser son reflet dans le miroir, s'attache les cheveux et se déshabille rapidement pour se glisser sous le jet d'eau.

Aaahhh... Ça va déjà un peu mieux...

Si seulement une bonne douche pouvait suffire à tout régler... Un savon « anti-problèmes » senteur cerise, voilà qui ferait un malheur ! Elle regarde la bonde par laquelle l'eau s'échappe en se disant qu'elle aimerait voir ses soucis y disparaître en même temps que la mousse parfumée. Bien évidemment, le miracle n'a pas lieu. Une fois le robinet fermé, ses préoccupations sont toujours présentes. Mais elle a moins mal à la tête, c'est déjà ça.

Vient le moment qu'elle avait jusqu'à présent soigneusement évité : celui d'affronter son image dans le miroir. Un rapide examen lui confirme que, effectivement, elle a déjà eu l'air plus à son avantage. Lorsqu'elle se détache les cheveux, ce qui forme d'ordinaire un amas de longues mèches châtains assez harmonieux a des allures de nid d'oiseau. Quant à ses yeux noisette, ils sont excessivement cernés. On lui dit parfois que les éclats mordorés de ses iris lui donnent un très joli regard, mais ce n'est pas vraiment flagrant aujourd'hui... Bof, tant pis. Un rapide coup de brosse, un chignon désordonné sur le sommet du crâne fait en une demi-minute avec un élastique, et ça ira. Les dents, les vêtements... et hop ! C'est parti !

 

Vêtue d'un jean brut, d'un pull beige et de ses sempiternelles Doc Martens, elle descend au rez-de-chaussée d'un pas un peu plus léger. La journée s'annonce particulière sur bien des points, mais elle décide de ne rien changer à son petit rituel. Surtout qu'apparemment, il n'est pas encore descendu.

Arrêt cuisine pour mettre la cafetière en route, arrêt salle à manger pour saluer le pensionnaire qui est en charge de mettre la table du petit déjeuner, ouverture des volets et direction le bureau.

Elle allume le vieil ordinateur, un pc Hewlett Packard qui a connu son heure de gloire il y a déjà quelques années, et se connecte à internet. Comme tous les matins, elle consulte les admissions de la veille. Cette liste de noms, quotidiennement mise à jour par les différents centres d'accueil de la région, n'est consultable que par les foyers eux-mêmes. Mis en place il y a quatre ans, le système permet une centralisation des données et un suivi plus efficace de tous ces gens en situation délicate. Stella lit la liste avec attention, en essayant de ne pas se faire trop d'illusions. Depuis le temps, elle ne devrait plus espérer y voir apparaître le nom qu'elle attend. Pourtant, elle ne peut s'empêcher de parcourir l'écran des yeux en retenant son souffle. Malheureusement, ce matin ne sera pas différent des autres. Avec un pincement de déception qui ne lui est que trop familier, elle se lève avec l'idée d'aller donner un petit coup de main à la cuisine. C'est alors qu'elle aperçoit une grande silhouette, plantée sur le seuil de la porte. Elle fait un bond en arrière.

— Oh, la vache ! s'écrie-t-elle, une main sur la poitrine. Mais ça va pas bien, non !

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