Renée Vivien

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Trop.
Renée Vivien est trop: trop décadente, trop romantique, trop crépusculaire, trop languide, trop Mallarmé et Lautréamont. Trop d'amours féminines et de boudoirs parfumés: trop de Liane de Pougy et d'Emilienne d'Alençon, consolations et perversités d'une bourgeoisie corsetée, sur le qui-vive, pressentant les bouleversements sociaux qui n'allaient pas tarder à se produire avec la Grande Guerre.
Publié le : lundi 4 mai 2015
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Renée Vivien, ou de l'inaccessible perfection.
J'écoute en rêvant... La fraîcheur de ta voix
Coule, comme l'eau du verger sur la mousse,
Et vient apaiser mes douleurs d'autrefois,
Vierge à la voix douce.
Sapho.
Trop.
Renée Vivien est trop: trop décadente, trop romantique, trop crépusculaire, trop
languide, trop Mallarmé et Lautréamont. Trop d'amours féminines et de boudoirs
parfumés: trop de Liane de Pougy et d'Emilienne d'Alençon, consolations et
perversités d'une bourgeoisie corsetée, sur le qui-vive, pressentant les
bouleversements sociaux qui n'allaient pas tarder à se produire avec la Grande
Guerre.
Trop 1900 en fait...
«…. et j'affrontais, chez Renée, l'air, qui comme une eau épaisse, retardait mes
pas, l'odeur de l'encens, des fleurs, des pommes bletties. C'est peu dire que j'y
suffoquais d'obscurité. » Colette, Le Pur et l'Impur, livre de Poche, p 93.
Et pourtant....quand on découvre Renée au détour d'une page, d'une citation, d'un
poème, quand on la lit par petite touches, au tournant d'un recueil, d'une traduction
aussi belle qu'infidèle, on la reconnaît immédiatement comme une petite sœur, une
femme qui lutta pour exister, pour faire œuvre.
Une solitaire, retranchée dans son orgueil de timide, ses exigences contradictoires,
une affamée de culture, de connaissances. Il faudra lui ôter ses chapeaux trop
grands, ses voilettes et ses gants si l'on veut comprendre cette femme double, triple
même. Toujours riante, enfantine presque, selon Colette, si grave, si mélancolique
dans ses oeuvres:
« Il n'est pas un trait de ce jeune visage qui ne me soit présent. Tout y disait
l'enfance, la malice, la propension à rire. Où chercher entre la chevelure blonde
et la tendre fossette du menton effacé et faible, un pli qui ne fût point riant, le
gîte de la tragique tristesse qui rythme les vers de Renée Vivien ?...» Colette,
ibidem, P 89
J'ai rencontré Renée Vivien il y a longtemps: mince ombre fragile, elle apparaissait,
au sens premier d'apparition, chez Colette. Qui était-elle ? Que faisait-elle dans la vie
de Colette à ce moment ( c'est la période Willy ou peu après sans doute ) et je me
méfiais des rencontres que Colette faisait à cette époque. Dans mes souvenirs je la
confondais avec la silhouette menue d'Hélène Picard, autre vraie et sincère amie
poétesse aussi de Colette, dont je parlerai peut-être dans quelques temps.
Il faut donc se plonger dans un des chapitres du livre intitulé « Le Pur et l'Impur » publié en 1932 mais qui se rapporte principalement à ses années de vie parisienne
avant la Grande Guerre.
Colette eut quelques amitiés féminines solides et sans équivoque: Marguerite Moreno
par exemple.
Mais quel sentiment portait-elle à Renée ? Un sentiment qu'elle nomme amitié mais
qui me semble assez loin de ce lien particulier: le regard narquois, condescendant,
même cruel qu'elle porte à Renée dans le « Pur et l'Impur » côtoie paradoxalement
une grande finesse d'analyse à son habitude, mais aussi je crois de la compassion.
Peut-on avoir de la compassion pour un/e ami/e ? Je ne parle pas d'une compassion
temporaire dans un moment singulier, non il s'agit ici d'une compassion générale sur
ce qu'était Renée. De la compassion et finalement une fois que Colette pense avoir
percé le secret de Renée de la pitié.
Colette ne se permet de pas de juger l'écrivain dont elle reconnaît la valeur. Elle épie,
scrute la femme, la personne, pas la poétesse. En fait leur «amitié » fut courte,
semée des enfantillages de Renée et peut-être Colette ne put-elle s'empêcher de se
prendre aux éclats de la personnalité de la poétesse. Mais une amitié vraie j'en
doute ? Une attirance sans doute, de la curiosité peut-être.
Des années plus tard, j'avais oubliée Renée, comme tout le monde d'ailleurs, mais
préparant un article sur la poétesse Sappho, immanquablement, je ne pouvais que
retrouver sa belle traduction- adaptation de ses vers.
Renée Vivien a fait irruption dans mon univers littéraire et j'ai acheté ses œuvres
complètes publiée dans les années 80 chez Régine Desforges ( cela situait la
poétesse bien évidemment ) et présentées par JP Goujon. Puisque Renée est restée
longtemps classée comme poétesse homosexuelle.
Dans mon désir angoissé de tout savoir, de tout connaître, j'ai commencé par la
première page, le premier poème et j'espérais tout dévorer.
Impossible: René vous étouffe rapidement, comme un de ces serpents des forêts
amazoniennes. Ses vers vous enveloppent, vous enserrent et vous asphyxient. Il m'a
fallu stopper la lecture totalisante, et j'ai opté pour le « à sauts et à gambades » cher
à Montaigne. Il faut musarder, picorer, choisir, abandonner, reprendre les textes.
Vivien ne se lit pas, elle se découvre et se dérobe, elle vous fatigue et vous attire.
Vivien, il faut en faire un usage homéopathique et je vous assure vous en tirerez
toute la substantifique moelle. Vous comprendrez qu'elle est une poétesse importante
au carrefour du classicisme grec antique, italien renaissant, baudelairien et même
rimbaldien.
Même si Colette cruellement dit d'elle qu'elle est venue trop tard, après Baudelaire,
que les temps étaient passés, c'est déjà placer très haut son œuvre: « Renée Vivien
trahit sa qualité d'étrangère – c'est à dire l'assimilation ralentie des chefs
d'œuvre français- en n'exsudant son baudelairisme qu'entre les années 1900 et
1909. C'était pour nous autres un peu trop tard ». Colette, ibidem P 102. Une vie d'exil, une vie en exil:
La vie de Renée apparaît comme un exil permanent: une errance entre le passé et le
présent, l'idéal et le réel, la perfection et la matière, les exigences et les faiblesses, les
fréquentations les plus hautes et les plus vulgaires.
Pour cette raison, elle y a brûlé et son âme et sa santé mais pendant sa courte vie
comment fit-elle pour concilier ses antagonismes intérieurs ? Il est d'usage de penser
qu'un écrivain tire de sa propre expérience l'inspiration de ses œuvres.
Qu'en-t-il de Renée Vivien?
Elle est née Pauline Tarn, de père anglais et de mère américaine, en 1877. Ses
parents dotés d'une fortune solide vivent en France, à Paris. La jeune Pauline est
donc élevée dans la culture française: elle parle français, elle lit en français, elle joue
dans les jardins publics parisiens, elle va dans une école française. Ses amies sont
françaises aussi. Le français est donc pour elle la porte d'entrée vers la connaissance,
vers les autres cultures et les autres langues. Même si elle est naturellement bilingue,
jamais elle ne se permettra dans ses textes ces boiteries du langage, ces snobismes
qui laissent transparaître l'étranger maniant presque parfaitement une autre langue
mais qui tient à le faire remarquer.
Car l'Angleterre et l'anglais représentent pour elle l'exil, la solitude, la noirceur et
l'ennui: après la mort de son père, Pauline est contrainte de vivre à Londres en raison
de ses conflits avec sa mère. L'adolescente, très vite, très tôt, se révolte contre les
injustices qui lui sont faites par, justement, celle qui devrait prendre soin d'elle: sa
mère. Elle se rebelle, écrit, porte plainte, dénonce ses agissements qui visent à la
spolier. Madame Tarn à la suite d''une fugue de plusieurs jours dans les rues de
Londres, tentera même de la faire interner.
Mais Pauline sera alors soumise à la volonté de son tuteur: elle est contrainte de
quitter Paris pour être mieux protégée de sa mère.
Les séjours à Londres la plongent dans une solitude et un ennui mortel interrompus
seulement pendant les étés où elle peut voyager en Europe: Italie, les Pyrénées...
Regrette-t-elle alors de s'être plainte de l'indifférence de sa mère et de la spoliation
dont elle est victime ? Quel peut-être le poids, l'influence de ces affrontements entre
la mère et la fille qui se poursuivront tout au long de la vie de Pauline, devenue
Renée.
Pauline adolescente est une jeune femme exilée: de son enfance, du pays qu'elle
aime, des gens qu'elle aime. Privée par la mort, de l'amour paternel, elle est
également exilée aussi de l'amour maternel. Madame Tarn voyage, a des liaisons
comme on dit à cette époque.
En revanche, Renée choisit volontairement sa langue d'écrivain, le français, et nul ne
peut soupçonner en la lisant qu'elle n'est pas une Française d'origine.
Sa connaissance de la langue, de la littérature française est absolument parfaite.
Rapidement Pauline s'émancipe et obtient sous le couvert d'un chaperon de revenir
vivre dans son Paris bien-aimé. Seule, indépendant, suffisamment riche, elle inquiète
les parents de ses amies et notamment ceux de Violette Shillito, qui hantera les
poèmes de Renée en raison de sa mort précoce ( les violettes, l'améthyste sont
comme autant de petits pas japonais dans les poèmes ).
Par la suite, Pauline devenue Renée Vivien cherchera notamment dans les îles
grecques, à Mytilène, ou bien en Italie, des résidences idéales. « La mer porte le poids voluptueux des Iles...
Le lapis-lazuli des ondes infertiles
Sollicite le frais recueillement des îles... »
Les îles. La Vénus des Aveugles.
Le Paris 1900: Pauline sort, va au théâtre, rencontre du monde. Son amour pour la
musique n'est pas superficiel, ni sa passion pour l'étude. Elle veut savoir, elle veut
apprendre.
Qui fréquente-t-elle dans le Paris 1900: Nathalie Barney, Violette Schilitto, Colette,
Willy, Paul Hamond, des écrivains, des journalistes, des artistes mais aussi des
demimondaines. Tout ce petit monde se régale des scandales, des amours des unes avec
les autres, des suicides spectaculaires, des ruptures.
De jeunes héritières américaines goûtent en France une liberté d'autant plus grande
que leur fortune les protège du qu'en dira-t-on et les éloigne du puritanisme
américain.
Et Pauline devient Renée.....
Très clairement, la poésie amoureuse de Renée s'adresse à des amies, des amantes.
Il serait très facile de dire qu'après avoir été rudement rejetée par un homme dont elle
s'est éprise après avoir échangé une longue correspondance avec lui ( plus âgé
qu'elle, marié, Amédée Moullé est quinquagénaire, industriel, épris de poésie que
Renée a rencontré au cours d'un dîner... ), elle se soit consolée auprès d'amies
femmes.
C'est la théorie de Colette qui dit qu'après avoir bien souffert à cause des hommes,
certaines femmes trouvent consolation, paix et tranquillité auprès de l'une d'elle:
Renée transfigure ses amies dans ses poèmes, que ce soit Natalie Clifford Barney ou
Hélène de Zuylen, les deux femmes qui ont le plus compté dans sa vie.
« Éparse autour de toi pleurait la tubéreuse
Et tes seins se dressaient dans leur virginité
Dans mes regards brillaient l'extase douloureuse
Qui nous étreint au seuil de la divinité »
Nudité, Études et Préludes.
On a eu tendance à réduire Renée Vivien à la une poétesse homosexuelle, mais elle
est essentiellement et sans aucun doute une femme qui écrit, qui fait œuvre: elle est à
la recherche désespérée d'un idéal littéraire, ré-écrivant, re-travaillant jusqu'à la fin
ses textes afin de les améliorer et n'oublions pas dans une langue qui n'est pas sa
langue maternelle.
Mais Renée écrit aussi pour les femmes, toutes les femmes: enchaînée dans des
mariages où elles subissent une domination masculine sans limite. Renée a une
vision des hommes très noire « bestialité, orgueil » sont des termes qui apparaissent
dans Le Chant des Sirènes.Renée est une femme qui se consume, c'est le terme qu'emploie Colette et bien
évidemment, en bonne terrienne, elle n'aime pas les femmes qui se consument.
Renée brûle sa vie dans les excès: alcool, attitudes extravagantes, obsession de la
minceur, voyages, fréquentations orageuses, liaisons mortifères, production littéraire
énorme si l'on se souvient qu'elle commence à publier en 1901 et qu'elle meurt en
1909.
Hantée par la mort, la fin des choses, des sentiments, Renée se projette dans un
univers d'éternité, quelque part loin dans un monde mythique, le passé rêvé ( la
Grèce, les monde scandinaves, leurs légendes ), des aubes et des nuits éternelles.
Rejetant le matérialisme de fer de la fin du XIX ème siècle et du début du XX ème,
elle préfère le rêve, le symbole, les impressions. Son écriture est à la fois précise
mais aussi très symbolique et énigmatique. Elle privilégie les associations, les
sensations, les suggestions: fleurs symboles ( lys, tubéreuses,violettes ), parfums,
couleurs, divinités antiques, héroïnes mystérieuses ( Sappho, cycle arturien ).....
« Le vent d'hiver s'élance, audacieux et fort
Ainsi que les Vikings aux splendides colères;
La tempête a soufflé sur les pins séculaires?
Et les flots ont bondi... Venez, mes Dieux du Nord!.... »

Toi, notre Père Odin A l'heure des mains jointes.
Renée refuse la situation qui est faite aux femmes dans son temps, et la modernité
terriblement matérialiste de ce temps.
A la recherche de l'inaccessible perfection sur terre et dans son œuvre, Renée brûle
ses ailes et sa vie. Elle s'éteint à peine âgée de..... empoisonnée par l'alcool, détruite
intérieurement.
Survit son œuvre, oubliée parce que trop datée, mais re-découverte parce que
majeure. Une œuvre lue à la lumière d'autres critères qui permettent de donner à
nouveau sa place dans la littérature contemporaine à la poétesse.
Je vous conseille de lire en premier sa traduction/adaptation de Sappho.
Prenez le temps de lire afin d'approfondir cette approche: Les Oeuvres Complètes
de Renée Vivien publiées chez Régine Desforges et présentées par JP Goujon.
Le Pur et l'Impur de Colette, collection le livre de Poche.
Vous pouvez lire sur le site Gallica l'œuvre entière de Renée Vivien en accès libre.
Catherine Calvel

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