Racine ? Racines...

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Quand Marmonet apparaît sur le haut du morne si droit et si grand, toutes les bouches s'entrouvrent de stupéfaction. Est-ce bien lui, ce nègre blanc, responsable du destin de la petite Imprévue, originaire d'Haïti, rescapée du naufrage qui a détruit son embarcation et retrouvée esseulée, toute nue dans une flaque d'eau ?ŠAvec une plume piquante, Yvelise Vetral emmène le lecteur sous les Tropiques, dans l'île de la Martinique, à l'époque où les plantations faisaient vivre la plupart des gens. On peut presque sentir sa sueur perler ou un fourmillement persistant dans ses orteils tant on est au coeur de l'action imprégnée de la langue créole.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
Lecture(s) : 29
EAN13 : 9782336357416
Nombre de pages : 162
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Racine ? Racines... Yvelise VETRAL
Quand Marmonet apparaît sur le haut du morne si droit et si
grand, toutes les bouches s’entrouvrent de stupéfaction. Est-ce
bien lui, ce nègre blanc, responsable du destin de la petite
Imprévue, originaire d’Haïti, rescapée du naufrage qui a détruit
son embarcation et retrouvée esseulée, toute nue dans une
fl aque d’eau ?
Avec une plume piquante, Yvelise Vetral emmène le lecteur
sous les Tropiques, dans l’île de la Martinique, à l’époque où les Racine ? Racines...
plantations faisaient vivre la plupart des gens. On peut presque
sentir sa sueur perler ou un fourmillement persistant dans ses
orteils tant on est au cœur de l’action imprégnée de la langue
créole.
Roman
Yvelise VETRAL, originaire de la Martinique, nous offre avec ce
premier roman l’occasion de découvrir ou de redécouvrir son île, au
rythme du questionnement qui vient hanter les cervelles. Les bruits,
les couleurs, les odeurs nous évoquent ce bien-être et ce rire joyeux,
au milieu de circonstances parfois pénibles. Racine ? Racines… est
un chemin vers soi, vers l’autre, une route balisée vers la vie.
Lettres
desISBN : 978-2-343-04308-1
9 7 8 2 3 4 3 0 4 3 0 8 1
16 € Caraïbes
LETTRES_CARAIBES_VETRAL_12_RACINES-RACINES_V3.indd 1 2/09/14 11:34:40
Yvelise VETRAL
Racine ? Racines...








Racine ? Racines...




Lettres des Caraïbes

Fondée par Maguy Albet, cette collection regroupe des
œuvres littéraires issues des îles des Caraïbes (Grandes
Antilles et Petites Antilles essentiellement). La collection
accueille des œuvres directement rédigées en langue
française ou des traductions.


Derniers titres parus :

Louise ADELSON, Tribulations d’une Négropolitaine, 2014.
Carmelle ST. GERARD-LOPEZ, Une lettre à ma mère, 2014.
Juan DEL PUNTO Y COMA, Un écho du tamtam. De
l’interculturalité de la banane plantain et du camembert, 2014.
Gabriella MANGAL, Je ne suis pas morte. Je l’ai cru.
Ce n’était pas vrai, 2014.
Martin MAURIOL, L’Enfant imaginé, 2014.
Fabian CHARLES, Les racines du présent, 2014.
Clarisse BAGOE DUBOSQ, Lucie Solitaire, 2014.
Roland TELL, Un homme d’esclavage, 2013.
Steve GADET, Un jour à la fois, 2013.
Yollen LOSSEN, Le Fruit de la passion, 2013.




Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Yvelise Vetral











Racine ? Racines...
















































































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04308-1
EAN : 9782343043081
Préface

J’entends les cris des millions d’enchaînés qui ne
sortent des entraves que par le pouvoir des mots.
Qu’ils viennent des îles, des continents, des tribus
effacées par la force du sang, j’entends leur colère, leur
besoin de justice.
J’entends les pleurs des nourrissons à la mamelle qui,
avides du lait de la réussite et du bien-être, déchirent le
mamelon fané de l’ignorance.
Et je me lève en Juste, Moi, la Mémoire, pour briser les
chaînes des captifs du silence…
Je m’arme de mots vrais, de mots jurons, de mots
savants, de mots amants, de mots vivants pour faire couler
des plaies le pus de la reproduction de comportements
destructeurs.
Le devoir de mémoire s’impose pour les bébés des
métropoles, des îles, des continents, des pays lointains qui
cherchent encore le lait de la Liberté.
Le mieux-être est leur destinée.
Pour vous, avec espoir …




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La mer était houleuse et déchaînée.
Je n’avais jamais rien vu de tel.
Les enfants s’agrippaient, désespérés, aux robes
déchirées de leur mère.
Le sel, le sel était partout et collait à nos peaux
écorchées.
C’était un jour de grande douleur, de peur, de malheur.
Un jour de désespoir.
Moi, la vieille Tanée de mon île d’Haïti qui avait si
souvent prédit le malheur aux autres, moi que l’on jugeait
maudite car je faisais profession de servir l’esprit des
ancêtres, moi qui ne savais même plus si j’étais humaine
ou seulement prêtresse, je décidai d’arrêter là ma course.
Je n’avais pas choisi les circonstances de ma naissance,
les tragédies de mon existence, mais je choisirais sans
regret ma mort.
Tous les regards se tournaient vers moi, tous
attendaient l’incantation qui les délivrerait. Je devinais
leurs prunelles brillantes de peur, et plus les minutes
s’égrenaient, plus la tempête grossissait, plus la haine
grondait dans leurs yeux qu’éclairait un faible croissant de
lune.
Tous, ils m’estimaient responsable de l’échec de leur
traversée, eux qui avaient choisi de fuir la grande île Haïti,
pour partir vers ailleurs, pour partir trouver la vie.
Alors je serrai dans mes bras l’enfant que j’avais
nommée Imprévue. Elle n’avait pas l’habitude de ces
contacts physiques et comme une chatte sauvage elle
s’écarta bien vite.
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Je pleurai sa fragilité, l’enfant de personne. Ni noire, ni
blanche, l’enfant de ma fille que j’avais tuée de mes
propres mains pour avoir enfreint les lois de la maison et
s’être fait engrosser par un étranger maudit, raciste et
pingre.
Imprévue était née quand même, sortie des entrailles de
sa mère mourante. Je ne l’avais pas aimée, je ne l’avais
pas haïe. Elle était là, voilà tout.
J’avais tout de même souhaité lui offrir une vie
meilleure. Si j’avais accepté de partir vers l’inconnu,
c’était surtout pour elle. Je lui murmurai tout cela à
l’oreille.
Puis, dans le silence de cette nuit d’horreur, je me
laissai glisser le long de la paroi de la barque… J’avais
choisi ma mort !

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Chapitre 1

Comme à l’accoutumée, Gisèle marchait sur la plage du
grand bourg à cette heure matinale. Dans cette petite
commune côtière située sur l’île de la Martinique, la
plupart des hommes nourrissaient leurs familles grâce à
l’art de la pêche. Gisèle enfonçait ses pieds dans le sable
blanc et du haut de son mètre soixante-quinze, elle portait
ses regards au loin, vers l’horizon en aspirant goulument
cet air marin si frais et tonifiant. Une écharpe amarrée sur
ses hanches soulignait sa taille fine malgré les arrivées
successives de ses cinq enfants. Elle guettait l’approche
des canots chargés de poissons ou rentrant bredouilles
d’une longue nuit infructueuse.
Délaissant l’attroupement autour du site d’abordage,
Gisèle préféra se diriger vers un sentier la conduisant à
une petite crique où abordait généralement la pirogue de
son grand-oncle. Il lui réservait toujours quelques
poissons.
En s’y rendant d’un bon pas, elle découvrit dans une
crevasse pleine de feuilles et tapissée de sable blanc une
petite forme humaine recroquevillée. Gisèle se rapprocha
prudemment de la créature qui gisait, nue et inconsciente.
Parcourant les alentours d’un regard scrutateur, elle
cherchait à qui pouvait bien appartenir cette gamine
qu’elle n’avait jamais vue dans les environs.
– Eh bien debout, réveille-toi ! Ou ka domi ou byen
1kisa ?

1 Dors-tu réellement ?
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L’enfant ne réagissait ni au son de sa voix, ni aux
secousses de son petit corps maigre et froid.
Quelques brindilles balayaient son visage fluet aux
yeux clos.
C’était une fillette qui ne paraissait pas avoir plus de
cinq ans. Elle était allongée sur le sable, comme inanimée.
Gisèle hésita un moment, puis la prit dans ses bras pour
la ramener dans la case familiale.
Sa marmaille dormait encore sur les linges de maison
qu’elle avait étendus au sol en guise de matelas.
Son petit dernier, Jérôme, n’avait que huit mois. C’était
un gros bébé vif et souriant. Tout en dormant, il était sorti
de sa couche de fortune pour regagner en rampant la terre
battue. C’était à même ce sol qu’il s’endormait le plus
facilement. Gisèle contemplait ses cinq enfants, ses
tendres poussins qui n’étaient si calmes qu’à la nuit
tombée. Les deux aînées, Brigitte et sa jumelle
Marguerite, étaient âgées de huit ans.
Elles ressemblaient toutes les deux à leur maman et
avaient hérité d’elle une très belle peau noire, lisse et
satinée. Gisèle n’avait que quinze ans quand sa propre
mère et la vieille voisine étaient venues l’aider à mettre au
monde ses deux premières filles. Les contractions
douloureuses l’avaient beaucoup fait pleurer. Elle pensait
qu’elle allait mourir avant que les bébés ne sortent enfin
de son corps meurtri.
Sa pensée ne savait vers qui fuir pour trouver le
courage de supporter cette douleur qu’elle n’avait pas
désirée. La haine lui faisait serrer les poings et hurler plus
fort. C’était son père qu’elle détestait pendant ces minutes-
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là. Son père Gustave, aux mains larges, à la taille
imposante, à la voix vrombissante, à l’odeur de sueur, à
l’haleine pestilentielle du rhum.
C’est lui qui avait choisi d’éduquer son ignorance
sexuelle après s’être enivré comme d’habitude. Et elle
était si minuscule devant cet homme écrasant.
Comment fuir ? Comment crier ? Un seul de ses doigts
lui écrasait si fortement les lèvres ! Elle essaya tout de
même de se débattre, de griffer, de rouler sur le côté pour
fuir. Mais son père lui assena une claque d’une telle
violence qu’elle sentit son souffle se couper et son courage
l’abandonner.
La mère de Gisèle avait la réputation d’être une femme
droite et sévère. Monsieur Gustave craignait la vengeance
de sa compagne si elle découvrait qu’il était l’auteur de la
grossesse de sa fille. Ainsi, il menaça Gisèle de la tuer si
elle racontait la vérité à sa mère. Au fur et à mesure que le
ventre de la fillette s’arrondissait, le secret devenait de
plus en plus difficile à garder. La mère de Gisèle l’insultait
et la pressait de questions pour savoir quel homme lui
avait ainsi manqué de respect.
Alors, pour écarter la menace d’une telle révélation, le
père de la fillette la poussa hors de la maison et l’obligea à
prendre case avec l’idiot du village. Il prétexta que Gisèle
était une mauvaise graine et qu’elle gâterait par son
exemple la moralité de ses jeunes frères et sœurs.
Le premier mari qui lui tomba sous la main était un
jeune garçon d’une vingtaine d’années prénommé
Marmonet. Marmonet était toujours seul et silencieux.
Certains le croyaient muet. Grand, il se tenait toujours très
mal, la tête baissée et le corps tassé comme s’il était déjà
un vieil homme. La malformation de ses lèvres déformait
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son visage maigre au menton délicat. Son front était
recouvert de petites boucles rousses désordonnées. Sa
couleur contribuait aussi à le rendre étrange aux yeux des
autres.
Marmonet n’était pas noir comme tous les gens de son
île et il n’était pas blanc comme les colons, ces Européens
arrivés par le bateau à vapeur ou leurs descendants les
békés. Il était un mélange de noir et de blanc.
Chaque jour, il se rendait dans les champs de canne à
sucre, le coutelas sur l’épaule et la tête basse. Il marchait
d’un bon pas quand Monsieur Gustave l’apostropha pour
lui dire qu’il était temps qu’il se trouve une femme.
Le jeune homme écouta avec respect ce vieillard qui
paraissait soucieux de son sort. Personne ne s’était jamais
préoccupé de lui. Sa différence l’isolait. Petit garçon, il ne
trouvait pas d’amis pour s’amuser avec lui. Il avait pris
l’habitude de se taire et de fuir ceux qui venaient le
frapper ou le provoquer. Face aux insultes, aux railleries, il
s’éloignait sans se défendre.
Adolescent et même adulte, il conserva ce caractère
pacifique, ce silence vis-à-vis de son entourage. Tout le
monde s’accordait à dire qu’il ne cherchait jamais la
bagarre. Il préférait s’éloigner plutôt que de se défendre
malgré sa force physique. Sa différence était accentuée par
sa timidité. On ne le voyait jamais se rapprocher des
femmes pour les courtiser comme tous les autres garçons
de son âge. Les gens racontaient que Marmonet ne parlait
qu’avec les personnes qu’il aimait beaucoup. Certains
prétendaient l’avoir entendu discourir tout seul près de la
rivière quand il pêchait des écrevisses.
Jour après jour, il s’en allait à l’aube et ne rentrait
qu’après le coucher du soleil. Il n’était pas beau. Un vilain
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bec-de-lièvre déformait son visage et lui valait toute sorte
de sobriquets moqueurs. Et sa couleur, indéfinissable,
inclassable, ni blanche, ni noire, ajoutait à l’étrangeté du
personnage.
Cependant, Gisèle était pleine d’affection pour lui. Il
n’usait d’aucune forme de violence contre elle. Son
comportement serein était si incompris par les autres
habitants de la commune et si différent qu’on l’attribuait
généralement à une faiblesse mentale.
Il ramenait à la maison, semaine après semaine, chaque
sou si laborieusement acquis.
Sa fierté était de glisser dans la jupe de sa femme les
quelques pièces gagnées en échange de son labeur. Cette
dernière feignait l’indifférence mais un soupir d’aise
venait trahir son contentement. Alors ses doigts, emplis
d’huile de coco, couraient plus vite dans les petits sillons
tracés par le morceau de peigne à l’aide duquel elle tressait
avec application les cheveux de ses filles.
Une relation extrêmement privilégiée existait entre ses
enfants et leur père. La joie de ce dernier était de se mêler
à leurs jeux ou de les observer, un sourire vague sur les
lèvres.
En échange de sa gentillesse, Gisèle prenait soin de
Marmonet, son homme. Elle lui préparait ses repas,
entretenait ses vêtements. L’accomplissement de ces
devoirs qui incombait du reste à toute femme mariée ne lui
pesait nullement. Après avoir grandi auprès d’un père
tyrannique et exigeant qui se comportait comme un maître,
elle aspirait à un changement radical. Marmonet lui
apportait la liberté dont elle avait rêvé puisqu’il ne lui
imposait rien. Elle lui était reconnaissante de l’avoir
épousée. Grâce à lui, elle avait échappé aux sévices
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