Les loups égarés

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Les Loups égarés Christian Leroy Les Loups égarés Récit © 2010 – Christian Leroy 
 Tous droits réservés – Reproduction interdite sans autorisation de l’auteur. I Dans le compartiment-capharnaüm, ça commence à s’affairer. Kiev n’est plus qu’à quelques petits kilomètres et la fin de vingt-quatre longues heures d’un éprouvant voyage constitue une perspective excitante. L’impatience succède à l’ennui. Ioulia Petassovna se maquille, Piotr Kaziol bourre sa valise et celle de Ioulia, putain, tu vas froisser ma robe, fais gaffe, merde, Nadja Nofuturovna récupère des restes de nourriture, j’ai connu la guerre, on ne sait pas de quoi demain sera fait et tend à Zinaïde Iebanko, finis ça, poivrot, une bouteille avec un fond de bière chaude qu’elle a trouvée sous sa banquette. Dans le couloir, des passagers prennent place pour sortir les premiers. -Mais poussez vous donc ! Je suis entré avant vous dans le train ! -Les premiers seront les derniers…Laissez-moi passer ! -Non, mais c’est un monde, ça ! Je suis votre aîné, vous me devez le respect ! -Vas-tu te taire, phacochère ! -On m’attend, je ne peux pas me permettre d’être en retard, j’ai des responsabilités, môa ! -Il faut que je sorte ! Il faut que je sorte ! Ma femme va accoucher ! -Mon grand-père a reçu la médaille militaire !
Publié le : dimanche 15 juin 2014
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Les Loups égarés Christian Leroy









Les Loups égarés

Récit









© 2010 – Christian Leroy 
 Tous droits
réservés – Reproduction interdite sans
autorisation de l’auteur.




I




Dans le compartiment-capharnaüm, ça
commence à s’affairer.
Kiev n’est plus qu’à quelques petits
kilomètres et la fin de vingt-quatre
longues heures d’un éprouvant voyage
constitue une perspective excitante.
L’impatience succède à l’ennui.
Ioulia Petassovna se maquille, Piotr
Kaziol bourre sa valise et celle de
Ioulia, putain, tu vas froisser ma robe,
fais gaffe, merde, Nadja Nofuturovna
récupère des restes de nourriture, j’ai
connu la guerre, on ne sait pas de quoi
demain sera fait et tend à Zinaïde
Iebanko, finis ça, poivrot, une bouteille avec un fond de bière chaude
qu’elle a trouvée sous sa banquette.
Dans le couloir, des passagers prennent
place pour sortir les premiers.
-Mais poussez vous donc ! Je suis entré
avant vous dans le train !
-Les premiers seront les
derniers…Laissez-moi passer !
-Non, mais c’est un monde, ça ! Je suis
votre aîné, vous me devez le respect !
-Vas-tu te taire, phacochère !
-On m’attend, je ne peux pas me
permettre d’être en retard, j’ai des
responsabilités, môa !
-Il faut que je sorte ! Il faut que je
sorte ! Ma femme va accoucher !
-Mon grand-père a reçu la médaille
militaire !
-L’oncle de ma troisième épouse s’est
bourré avec Eltsine en mille neuf cent
quatre-vingt-trois, monsieur !
-J’ai failli marcher sur la lune !
Réveillé par l’effervescence générale,
d’un œil vague, je regarde par la vitre
sale le terne paysage banlieusard…Immeubles grisâtres et
cités cafardeuses que quelques arbres
faméliques tentent vainement d’égayer.
A perte de vue.
Mais je ne suis pas mécontent
d’arriver : Simféropol-Kiev en
quatrième classe, à cinq dans un
compartiment pour quatre et aux
fenêtres condamnées…Merci bien ! De
plus, mon visa est périmé et j’ai dû,
histoire de ne pas me faire pincer par les
douanes à cause de mon accent
étranger, m’astreindre à observer le plus
parfait silence et à me faire le plus
discret possible. Pénible. Au début du
voyage, mes co-passagers ont voulu,
surtout Nadja Nofuturovna, engager la
conversation- faut que ça cause,
n’est-ce pas. Je répondais d’un
hochement de tête ou d’une mimique
significative. Si bien qu’au bout d’un
(bon) moment, ils ont laissé tomber,
c’est un misanthrope, nous ne sommes
pas assez bien pour lui, il est peut-être
tout simplement con. Devenu en quelque sorte invisible, j’ai dès lors
passé le plus clair de mon temps à lire,
rêvasser et somnoler.

***

Nous ralentissons ; je mets mon sac de
couchage dans mon sac à dos et
m’assois sur ma couchette en plastique
dur, à côté de ma guitare.
Si j’éprouve une satisfaction certaine
d’arriver enfin, je ne ressens cependant
pas la joie pleine d’une délivrance
prochaine. Dans quelques minutes, ma
vie prosaïque va reprendre son cours. A
commencer sans doute par des
retrouvailles que j’imagine désagréables
avec Galina, repartie à Kiev quarante
jours plus tôt en me plantant au milieu
de nulle part en Crimée. Bon, elle avait
ses raisons, d’accord, mais tout de
même…
Après, je ne sais pas du tout ce que je
vais faire. Rentrer en France ? Non.
Rester à Kiev ? Probablement pas. Confusément, je me dis que quelque
chose, par-delà l’horizon immédiat,
m’appelle encore…que mon périple
n’est pas fini...que… Brutalement, le
train s’immobilise. Effet domino sur les
passagers et les bagages. Zinaïde
Iebanko se viande sur Ioulia
Petassovna, Piotr ! Piotr ! Il me lèche le
maquillage et me lape le parfum !
-Je vous saurai gré, monsieur, proteste
mollement Piotr Kaziol, de vous
désengluer du visage de Mlle
Petassovna.
Kaziol, la cinquantaine, maigrichon,
dégarni, est l’amant de Petassovna, la
vingtaine, quelques rondeurs, teinte en
blonde. Genre pute. Il l’a rencontrée il y
a quelques semaines lors d’une soirée
prout-prout-ma-chère à Sébastopol. Il
est tombé raide dingue de cette poulette
hyperficielle, narcissique et
opportuniste. Elle veut devenir
coiffeuse pour les stars -tout un
programme. Elle aime être gâtée et
Kaziol ne regarde sans doute pas à la

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