Rives à dérives

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Certes, l'eau a beau bouillir, elle n'enflamme pas pour autant une case même en feuilles de cocotiers, mais un peuple qui bout de colère est à même d'enflammer un océan de glace. Si seulement ceux qui ont sous leur responsabilité la société foisonnante se désolidarisaient de la source qui entretient la ladrerie, la masse populaire comorienne ne se verrait pas ainsi condamnée à s'adonner, par nécessité plus que vocation, à une bassesse de basse-cour pour survivre.
Publié le : mardi 2 décembre 2014
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EAN13 : 9782336364070
Nombre de pages : 296
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Ibrahim Ali
Rives à dérives
Certes, l’eau a beau bouillir, elle n’enfl amme pas pour autant une case
même en feuilles de cocotiers, mais un peuple qui bout de colère est à
même d’enfl ammer un océan de glace. Si seulement ceux qui ont sous
leur responsabilité la société foisonnante se désolidarisaient de la source
qui entretient la ladrerie, la masse populaire comorienne ne se verrait
pas ainsi condamnée à s’adonner, par nécessité plus que par vocation,
à une bassesse de basse-cour pour survivre. Peut-être qu’ensuite, les gens
s’éveilleraient aux pourquoi de leurs plaies gagnées par la gangrène.
Et qu’ainsi titillée, la conscience aurait une opportunité de se voir Rives à dérives
quelque peu revêtue de ses attributs les plus nobles. Certes, le mal ronge
depuis trop longtemps les Comores, mais à peuple éveillé, rien ne lui
reste interdit, pas même sa résurrection, pas même sa rédemption.
Roman comorien
Professeur de français, d’histoire et de géographie depuis 1982, Ibrahim
ALI est né en 1957 aux Comores à Mutsamudu (Anjouan).
Auteur de plusieurs œuvres parmi lesquelles un recueil de poésie, Cliquets
et cliquetis (Prix de l’Océan Indien - Éditions Orphies) et une nouvelle,
Réfl exe de survie, ou le discours de Bamina (Éditions Komédit),
il compte dans son répertoire plusieurs textes inédits : des romans,
des pièces théâtrales et des recueils de poésie.
Illustration de couverture : © Fotolia. Montage Studio Oxyane Lettres
de l’OcéanISBN : 978-2-343-04411-8
25 € Indien
Ibrahim Ali
Rives à dérives





















Rives à dérives



Lettres de l’océan Indien

Fondée par Maguy Albet et Alain Mabanckou, cette collection
regroupe des œuvres littéraires issues des îles de l’océan Indien et
tout particulièrement de l’archipel des Comores, des îles de
Madagascar et de La Réunion, de Mayotte ou des Seychelles. La
collection accueille des œuvres directement rédigées en langue
française ou des traductions.



Derniers titres parus

Expédite LAOPE-CERNEAUX, Clotilde, de la servitude à la liberté,
2014.
David JAOMANORO, Le mangeur de cactus, 2013.
Umar TIMOL, Le monstre, 2013.
Halima GRIMAL, Le Manuscrit de la femme amputée, 2013.
Quraishiyah DURBARRY, Féminin pluriel, 2013.
Christine RANARIVELO, Le Panama malgache, 2011.
Catherine PINALY, Sur Feuille de Songe…, 2011.
SAST, Le sang des volcans, Des Kalachs et des Comores, 2011.
Jean-Louis ROBERT, Concours de bleus, 2009.
François DIJOUX, Le Marlé, 2008.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Ibrahim ALI











Rives à dérives
Roman comorien























































































































Du même auteur


Cliquets et cliquetis – Poésie (Prix de l’Océan Indien), Ed. Orphie, 2003.

Réflexe de survie, ou le discours de Bamina – Nouvelle, Ed. Komédit, 2006.













































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04411-8
EAN : 9782343044118
Aux confins du non-dit,
le silence s’étaie
aux rives à dérives PREMIÈRE PARTIE CHAPITRE 1
Dans le véhicule qui le menait tambour battant vers la prison, Onzzan
Kakir Ohw se réconfortait en se disant qu’il avait toujours vécu enfermé
dans quelque chose. Jeune garçon, déjà, il était confiné dans un monde
d’adultes où il était tenu de se conformer à des règles dont il ignorait leur
provenance et leur utilité. Sa jeunesse – ce que les autres avaient l’habitude
d’appeler la tendre jeunesse – n’avait pas été si tendre que ça. Il se souvenait
l’avoir passée dans des espaces initiatiques dont les murs tapissés d’interdits
étaient tout sauf polis ; il fallait faire ceci et non cela, se conformer à ceci et
non à cela, se soumettre et obéir encore et toujours sans chercher à
comprendre le pourquoi du comment de tous ces remparts à ne pas franchir.
Oui, il avait été tout le temps limité par des valeurs dont la finalité lui avait
toujours échappé. Aussi loin qu’il puisse remonter dans ses souvenirs, son
enfance a toujours été accaparée par l’école coranique et ses contraintes.
Et c’est ainsi qu’entre les sorties aux champs du maître, les séances
d’apprentissage du saint coran, suivies de longs prêches qui précédaient les
prières, il n’y avait guère de place pour autre chose. Les journées, les
semaines et les mois étaient ainsi réglés : maison, champs, école coranique,
maison, champs, école coranique. À l’exception du vendredi, tous les jours
se suivaient et se ressemblaient.
Il s’isola encore plus dans sa tête et se rappela, comme si c’était hier, ce
qu’il aimait et détestait le plus à l’époque. Dans son enfance, il n’avait
comme loisir que le jeu pour tenter d’aérer un quotidien taciturne, nourri de
privations. Quand le vendredi était enfin là, il adorait jouer en compagnie
d’autres enfants de son âge au nyama quand ce n’était pas aux billes, au
ballon ou encore à la fabrication des voitures à l’aide des boites de sardines
vides.
Il se revoyait couvert de poussière, les pieds sals et sanglés dans des
sandales qu’on appelait kabwa za shofera, en train de jouer au foot, fonçant
tête baissée vers le camp adverse. Mais pour marquer un but, il fallait se
lever de très bon matin et être expert en dribles sur sol rocailleux tellement le
ballon et le terrain sur lequel ils jouaient étaient contraires à la pratique du
football.
Le quinquagénaire ouvrit des yeux ternes, regarda tour à tour les
miliciens qui l’entouraient et se sourit à lui-même avant de se replonger dans
ses souvenirs. En fait de ballon, le leur était fait de lambeaux d’étoffes roulés
en boule et liés entre eux par des lanières de toutes sortes. Ce ballon-là ne
pouvait ni rouler ni rebondir. Il fallait s’acharner à taper dessus comme un
forcené pour le voir avancer de quelques mètres et surtout, être capable de le
frapper avec force, au risque de se luxer les genoux, de se blesser aux pieds
ou aux orteils.
11 Ce n’était qu’à ces conditions qu’on avait une chance de voir la fameuse
boulle d’étoffes dépasser les buts adverses souvent délimités par deux
grosses pierres posées à même le sol. Quant au terrain proprement dit, il était
couvert de poussière avec ici et là, des cailloux qui sortaient du sol inégal.
Les matchs avaient lieu tard dans l’après-midi ; il fallait attendre que les
vieilles vendeuses lèvent le camp pour qu’on puisse occuper la cour du
marché.
Le nyama était un jeu de poursuite où un gamin s’amusait à poursuivre
les autres, le but étant d’entrer en contact avec l’un des participants. Une fois
que cela était fait, celui qui a été attrapé ou touché prenait le relais, et à son
tour se mettait à traquer les autres participants. Enfant, il aimait par-dessus
tout pratiquer ce jeu tout en se baignant dans le lac de Dziakundre où toute
une troupe de garçonnets avait l’habitude de s’y retrouver, gambadant et
sautillant autour du lac, se poursuivant en hurlant dans une cacophonie
insouciante.
Souvent, sur le chemin de retour, ils cueillaient des fruits secs et ronds
d’un arbuste dénommé mwiri wa msumu. Une fois dans leur quartier, ils se
procuraient quelques boites de sardines vides. Avec les fruits de l’arbrisseau
en guise de pneus, ils se fabriquaient des voitures et des camions qu’ils
tiraient derrière eux à l’aide d’une ficelle.
Hormis ces quelques évasions caractéristiques d’une enfance démunie, il
n’avait, à l’époque, jamais été libre de faire ce qu’il désirait, hanté et
poursuivi qu’il était par les interdits, les us et les coutumes d’une société
partagée entre la religion et l’animisme. Était-ce parce qu’il n’avait pas
connu l’avantage d’être élevé par ses parents ? Son père et sa mère vivaient
séparés loin de là, dans la grande île de Madagascar. C’était sa grand-mère
qui l’élevait. Une vieille dame digne, veuve, sans ressources et sans forces si
ce n’était une patience à l’épreuve de tout. Jamais, elle ne s’était montrée
excédée ou dépassée par l’enfant indocile et turbulent qu’il fut. Jamais, elle
ne le grondait, jamais elle ne le battait. Ce rôle revenait à l’oncle éleveur de
djinns.
En fait des djinns, comme tous les gamins de son âge, il éprouvait à
l’encontre des esprits, plus particulièrement des djinns mangeurs d’enfants,
une frayeur indescriptible. Il avait surtout peur du celui qui vivait enfermé
dans un fût posé à même le sol dans la cour de son oncle, et qui se faisait un
malin plaisir à vouloir se saisir de l’enfant qu’il était à l’époque dès que
l’occasion s’y prêtait. Ce démon-là, qui avait la particularité d’obéir
aveuglément au frère cadet de son père, avait comme nom de sévices
« Herefu ». Il était aux dires des grandes personnes très vorace ; il raffolait
par-dessus tout manger les oreilles et les orteils des enfants.
Il se rappelait encore la peur panique que ce génie déclenchait en sa petite
personne candide et naïve. Maintes fois, sur le point d’être livré aux crocs de
ce mangeur d’oreilles, il pleurait tétanisé et demandait terrorisé mille fois
pardon, jurant en rafales que jamais plus, il ne ferait la même bêtise. Un jour,
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son oncle qui le tenait au collet, avait poussé le supplice jusqu’à soulever de
quelques centimètres le couvercle qui confinait le mauvais esprit en le
menaçant de le jeter à l’intérieur du fût. Il avait été pris d’une telle frayeur
qu’il avait uriné dans sa culotte.
Brutalement, le véhicule se mit à tanguer ; une forte secousse lui fit
ouvrir des yeux fatigués. Il grimaça de douleurs : les menottes qu’il portait
aux poignets s’étaient subitement incrustées dans ses chairs. Il gémit en se
mordillant la lèvre inférieure. Les brusques secousses du quatre-quatre
cisaillaient de souffrance son corps meurtri. Ils étaient en train de rouler sur
un sentier tapissé de nids de poule. Ils progressèrent ainsi ballottés quelques
minutes avant de freiner sec devant un haut portail en fer forgé. Au-dessus
de l’imposante porte pendait une pancarte. Il y était inscrit en gros caractères
SSR. Juste en dessous Shiva Sha Raha. Le lourd panneau de fer grinça
lugubrement en ouvrant grande sa gueule devant le véhicule.
Quelques miliciens sautèrent du véhicule. Le quinquagénaire se sentit
brutalement tiré par ses menottes. Immédiatement, une douleur fulgurante se
vrilla dans sa tête ; sous la morsure du métal froid, la peau de ses poignets
venait de se déchirer encore plus profondément. Dans le même laps de
temps, une kyrielle d’élancements prit corps sur toute l’étendue de sa
personne.
Tiré sans ménagement, il se courba et s’apprêtait à descendre de la
voiture quand, venant de derrière, un violent coup de pied le propulsa hors
du véhicule. Sous la force du coup, il perdit l’équilibre et fut projeté en avant
la tête la première. Comme un poids mort, il tomba et son front heurta
violemment le sol. Une onde de douleur partit de son front éclaté et se
propagea tout le long de son corps. Il perdit connaissance sous les rires
moqueurs des miliciens.
Barda aux épaules, un groupe de soldats émergea de la prison. Ils
enjambèrent un à un avec indifférence le corps étendu dans la poussière. Ils
grimpèrent dans le quatre-quatre qui attendait moteur au ralenti. Sac au dos à
l’épaule, le dernier décocha un violent coup de godasse sur les côtes offertes
du quinquagénaire inanimé.

Onzzan Kakir Ohw sursauta brusquement comme si quelque chose l’avait
piqué. Il ouvrit des yeux lourds de sommeil. En grimaçant, il tâta un à un ses
côtes droites. Durant son sommeil, il s’était malencontreusement appuyé sur
le bras du fauteuil, et le bois avait mordu à son flanc droit. Il allongea les
jambes et s’étira comme un félin. Enfoncé dans un vieux fauteuil, l’homme
devait avoir la cinquantaine bien sonnée. Il était seul dans la pièce et devant
lui, le téléviseur déversait son flot d’images en couleur. Le son était baissé
au maximum et le tic-tac régulier d’une horloge emplissait la pièce. Sur le
mur d’en face, une petite pendule nue accrochée au mur élaguait le temps. Il
était midi et quart.
13 Juste sous la pendule, trônait, posé sur une vieille commode dont l'âge
remontait à des lustres, un poste de télévision en marche. On y voyait se
mouvoir une femme soldate en train de serrer à tour de rôle la main à des
civils. Sous son uniforme flambant neuf, se dressaient, fiers comme deux
canons de marbre, deux obus de chair d’une arrogance militaire.
Le regard lointain, la tête enfoncée dans ses épaules, l’homme continuait
de fixer les images qui tremblotaient en silence sur l’écran. Venant de la
cour, le grincement d’une porte se fit entendre. Immédiatement après, des
bavardages d’enfants tout au plus éloignés de quelques mètres firent écho au
tic-tac de l’horloge.
Une voix de femme se fit soudain entendre :
– Les enfants ! Que chacun vienne prendre son déjeuner !
Dépêchezvous, si vous ne voulez pas que les poules se régalent ! Comme tous les
dimanches, nous partirons ensuite à la rivière pour la lessive de la semaine.
Allez, dépêchez-vous !
– Ouiaiaiaiaiais ! Que mange-t-on maman ? crièrent en écho des voix
d’enfants.
– Du riz avec de feuilles de taro !
– Encore ! Mais c’est-ce qu’on a mangé hier, maman ! Déjà, nous
n’avons rien pris le matin et à midi, c’est un n’keya encore ! Ah, là là !
– Comment ? Oui, c’est le reste du repas d’hier soir, et alors ! Si vous
saviez les acrobaties que votre père est obligé d’accomplir chaque jour, rien
que pour faire bouillir la marmite, vous vous mordriez la langue plusieurs
fois avant de dire n’importe quoi ! Adalia ! Va demander à ton père s’il veut
qu’on lui apporte sa part du reste du repas d’hier !
Toujours enfoncé dans son fauteuil, l’esprit ailleurs, Onzzan Kakir Ohw
continuait de fixer l’écran où un nain, le bras prolongé par un énorme
pistolet, braquait la soldate. Sous la menace, la femme en tenue reculait, les
yeux étincelants de colère.
– Papa ! Papa ! Veux-tu qu’on t’apporte le n’keya ?
Le regard absent, le père fit non de la tête.
– Maman ! Maman ! Il a dit non !
Onzzan Kakir Ohw avait encore le regard vissé à l'écran quand un petit
bout de femme s’encadra dans l’embrasure de la porte. Alaya Bounha était
une Noire d’un âge indéfini, encore fraîche malgré les sept maternités
qu’elle avait eues. Son visage qu’elle avait agréable et rond était en grande
partie mangé par une paire de joues bien en chair. Un petit nez en l’air
s’étirait sous de minuscules yeux pétillants de candeur. De petite taille, elle
était épaisse quoique d’un allant léger.
Forte, elle l’était sans doute, mais point de graisse : rien que de la chair
ferme. Et bien qu’elle approchât de la quarantaine, elle avait encore sa grâce
de jeune femme. Comme ses filles, elle portait un ensemble traditionnel d’un
jaune usé. Des sandales en caoutchouc chaussaient ses pieds. Elle pénétra
dans la pièce et se laissa tomber avec un « ouf » sur un fauteuil en face de
14 son mari. Toujours ailleurs, ce dernier continuait de regarder des images
qu’il ne voyait pas. Il fit mine de ne pas avoir remarqué la présence de sa
conjointe. Sans se cacher, celle-ci se mit à scruter attentivement l’homme en
face d’elle.
Court sur pattes et bien conservé, Onzzan Kakir Ohw, communément
connu sous ses initiales d’O.K.O était maigre sans être décharné. Son visage
d’où émergeaient deux yeux bridés comme ceux d’un chinois était ceint
d’une barbe fort bien entretenue. Son nez, qu’il avait moyen et fin
surplombait une moustache grisonnante au-dessus des deux lèvres aux
contours bien tracés, qui faisaient de sa bouche une superbe entaille
horizontale. Ses oreilles étaient, pour le moins que l'on puisse dire,
proportionnées au reste de la charpente : petites et à peine décollées. Si ce
n'était le front qu’il avait plus bombé qu'à l'ordinaire, l’homme serait doté
d’un visage d’ange à tous les égards. Bien bâti, le reste du corps bénéficiait
d’une armature bien solide. Et ce n’était pas le pantalon à la couleur assortie
à une chemise d’un gris allégé qui desservait le charme feutré du
personnage.
Onzzan avait fait à sa femme une ribambelle d’enfants, six au total. Un
septième, parce que né maladif, n’avait pas fait long feu. Adam poursuivait
ses études auprès de sa tante à Mayotte, l’île française voisine. Adalia, Fadia,
Nataêl, Alib et Karnha vivaient dans l’Île-Etoile, à côté de leur mère et de
leur père.
Le regard critique, mais néanmoins satisfait, Alaya soupira profondément
avant de prendre la parole.
– Toi, tu vas finir par ne rien manger à force de ruminer des pensées
noires dans ta tête. Tu sais, nous ne sommes pas les seuls à vivre de la sorte !
Tous les habitants de l’île sont logés à la même enseigne !
– Tous les habitants ? En es-tu sûre, femme ? La vérité est que nous
autres vivons couverts de dettes des orteils aux cheveux. Vois-tu, ce n’est
pas normal ! Non, ce n’est pas normal ; c’est une infortune certes, mais
délibérément entretenue. Nous ne pouvons pas baisser les bras
éternellement ; il faut chercher des portes de sortie, dit-il en suivant du
regard l’aînée de ses fillettes, qui se faufilait en douce dans la pièce.
– Maman ! Maman ! cria-t-elle. Je ne suis pas rassasiée !
– Encore ? s’étonna la mère. Toi, Adalia, tu mangeras un mort avec sa
planche en prime sans être rassasiée ! C’est fou la quantité de nourriture que
tu ingurgites !
– Peu de nourriture sursoit à peu de faim ! remarqua calmement Onzzan
Kakir Ohw. Va couper mon repas et mange à ta faim, ma fille ! Va ! Va, ma
fille !
Alaya attendit le départ de la gamine avant de demander à son époux la
raison qui faisait qu’il ne mangeait pas son repas. Pour toute réponse, le
quinquagénaire, l’air résigné, lui fit remarquer qu’à force de manger la
même chose, l’envie venait à lui manquer. Certes, il avait l’estomac vide,
15 mais il était peu pressé d’avaler pour la énième fois les mêmes feuilles de
taro. Si cela ne changeait pas, il allait finir par devenir allergique à toutes ces
feuilles. Quand ce n’était pas du yombo, c’était des mataba. Le matin, c’était
du pangu, des fois sans sucre, à midi des mahohos à moins que ce ne soit du
mhogo. C’était là leur quotidien alimentaire depuis toujours.
La femme écouta le père de ses enfants lui conter son amertume. Dans le
fond, elle partageait le même sentiment, mais elle se disait qu’après tout, ce
qu’ils mangeaient faisait partie des mets traditionnels de l’île, même si la
réalité voulait que ce riz accompagné de feuilles de taro ou de manioc cuites
au lait de coco relevât de l’ordinaire des gens pauvres.
Très terre à terre, le petit bout de femme avança qu’elle était persuadée
que beaucoup de leurs compatriotes dormaient souvent avec l’estomac vide,
faute d’avoir pu se procurer ces mêmes repas des pauvres. Eux au moins
arrivaient, tant bien que mal, à ne pas passer une journée sans avoir fait
usage de leurs dents. En bonne croyante qu’elle était, elle remerciait Dieu de
ne pas laisser ses enfants dormir sans avoir mangé quelque chose.
En réponse, l'homme dit qu’il ne comprenait pas pourquoi elle ne perdait
aucune occasion pour remercier le Ciel bien qu’ils fussent abonnés aux
mêmes médiocres repas depuis longtemps et bien qu’elle portât le même
voile des mois durant. À la suite de quoi, calmement, la femme répliqua que
Dieu aurait pu ne pas la créer saine d’esprit ou de corps, et rien que pour
cela, elle ne remerciera jamais assez son créateur.
Imperturbable dans sa logique, le mari demanda à la mère de ses enfants
si vraiment elle pensait que la vie était un cadeau, que l’existence qu’ils
menaient méritait cette dévotion qu’elle ne cessait de faire montre en toutes
circonstances, quelles que fussent les frustrations, les injustices auxquelles
ils étaient confrontés.
Pas le moins du monde ébranlée, Alaya répondit qu’il y avait pire dans le
monde, que des milliers voire des millions de ménages étaient plus mal lotis
qu’eux, et que dans ces conditions, elle ne voyait pas pourquoi elle ne serait
pas reconnaissante envers Dieu. Certes, des millions d’autres menaient une
vie meilleure, mais elle restait persuadée que pour éviter que l’amertume et
l’envie ne prennent le dessus, pour éviter de devenir trop aigri et trop révolté,
il faut savoir regarder devant soi pour avancer au lieu de lorgner vers les
riches en tête. L’envie peut pousser quelqu’un à vouloir un jour ausculter de
nuit les serrures des autres.
Oui, elle croyait que l’appel du besoin était capable de pousser un homme
à des extrémités déplorables. Certes, il y avait matière à cogiter, mais avant,
il fallait d’abord chercher à s’accepter soi-même, à s’accorder avec sa propre
condition. Oui, il fallait prendre la vie telle qu’elle se présentait, telle que le
destin l’assignait. Chercher à se rebeller contre la nature des choses, c’était
se révolter contre le préétabli, contre le prédestiné. Après tout, si Dieu l’avait
voulu, il y a belle lurette qu’ils seraient riches. Tout ce qui arrivait ici-bas, le
Tout-Puissant l’a d’abord voulu avant qu’il soit.
16 Pendant que parlait la femme, le mari la regardait d’un air avisé, et c’était
sans élever la voix qu’il lui fit remarquer qu’en réponse à sa soumission,
seuls se dressaient devant elle le silence et l’absence. Comme s’il n’y avait
pas assez de malentendus, de souffrances et d’injustices sur cette boule
d’épines qu'était le monde, il a fallu que le Ciel ajoutât par son silence plus
de distance, plus d’incohérences. Non ! En la matière, le silence était le plus
inquiétant des discours, mais aussi le plus rigide des prêches.
– Tu t’égares mon mari ! Tu t’égares, mais Dieu te pardonnera tes
propos. Oui, il est miséricordieux et...
– Femme, pour ce qui est de la clémence de Dieu, je crois qu’Il doit la
réserver à ceux qui en ont le plus besoin, c’est-à-dire les affameurs, les
spoliateurs, les tortionnaires et les criminels de tout genre qui sévissent
partout dans le monde. Le pardon ne peut s’appliquer qu’aux bourreaux.
Nous autres victimes, nous n’avons pas besoin d’être absoutes, jeta l’homme
dans un souffle désillusionné.
– Peut-être, mais et demain ? Certainement que Dieu nous récompensera
de notre soumission, de notre obéissance, et que notre réveil à nous sera
mieux que la vie que nous menons ici-bas, non ?
– Jusqu’à preuve du contraire, femme, il n’y a jamais eu pour nous autres
des lendemains dignes de ce nom. Et il n’y a pas de raison pour qu’il y en ait
des meilleurs ailleurs. Pour nous, aujourd’hui est encore hier comme demain
sera encore aujourd’hui. Pour dire les choses telles qu’elles sont, notre route
s’étale devant un cul-de-sac à sens unique et à contresens de toute logique
sensée ; le passé, le présent et le futur sont tous les trois peints de la même
couleur éternelle qui est celle du noir indélébile du destin des pauvres. De la
naissance à la mort, tout n’est que cycles inéluctables, inextricables à la fois
distincts et confus. Ce qui revêt aujourd’hui les traits du présent a été jadis le
passé et sera le futur pour ceux à venir. Le fait est que le présent, c’est le
passé en plus oppressant et le futur, c’est le présent en plus contraignant.
Tout est de plus en plus dur, de plus en plus révoltant.
– Mais et tous ces prêches et ces Écrits qui disent que…
– Parce que la langue n’a pas d’os, on peut l’avoir volubile et agile. On
peut sans risquer de l’abîmer, lui faire dire et écrire tout ce que l’on veut, à
tort ou à raison. Cela bien sûr au détriment de la…
– C’est exactement ce que tu es en train de faire, s’exclama la femme
quelque peu désorientée. Parce que ta langue n’a pas d’os, tu pèles ton
amertume et ton ressentiment de la manière la plus…
– Femme ! Pourquoi espères-tu que demain sera différent d’aujourd’hui ?
Pourquoi veux-tu qu’après ta mort, ta condition change du tout au tout ?
Qu’as-tu donc fait pour mériter la souffrance qui est tienne ici-bas ? Et eux,
qu’ont-ils donc fait pour mériter cette insouciante richesse ?
– Mais… mais… je… tu… nous…
– Les réalités, femme, sont multiples, temporelles avant d’être
spirituelles, n’en déplaise aux Dires écrits. Au niveau de l’univers, hier,
17 aujourd’hui et demain demeurent de la même teneur et des mêmes épaisseurs
qui font, défont et refont les frontières d’une même éternité à la fois une et
plusieurs, à la fois courbe et parallèle ; la vie conçoit la mort comme la mort
conçoit la vie. Les deux restent liées l’une à l’autre, s'opposant et se mariant
à l'infini, se régénérant et se détruisant à n’en plus en finir. Tout n’est que
répétitions et annihilations, régressions et progressions, assimilations et
oppositions. Rien n'y échappe. Rien n'est à l'abri de cette dichotomie. Le
temps lui-même n’est qu’une mystification de la réalité spatio-temporelle
propre à chaque entité physique.
– Je ne comprends rien à ton charabia savant, mais tout n’est que par la
volonté de Dieu !
– Non, femme ! Tout n’est que par la volonté de la marmite !
– La marmite ? Ah, la marmite !
– Oui, la marmite.
– La hantise des pauvres.
– Notre pierre d’errance.
– La machine à créances par excellence.
– Notre rocher de Sisyphe à nous les non-nantis. CHAPITRE 2
Treize heures sonnaient à la pendule quand Onzzan se décida à quitter le
foyer conjugal. Quelques instants après, il longeait la route qui partait de la
Cocoteraie, son quartier résidentiel, vers le centre-ville. Au fond de sa poche,
un modeste billet de 1.000 francs tenait compagnie à quelques menues
monnaies. C’était là toute sa fortune, lui, un chef de service,
fonctionnairecadre en passe d’être admis à la retraite. Et dire qu’il était supposé revenir
avec de quoi remplir la marmite.
Il se rappelait encore la discussion qu’il avait eue avec sa femme au sujet
de leurs conditions de vie, tout comme il se souvenait des souhaits de ses
enfants : « Papa ! Pense à nous rapporter un peu de viande aujourd’hui ! On
est fatigués de manger la même chose tous les jours » lui avait crié Adalia
sur le seuil de la porte. « Papa ! Moi, je voudrais du pain et du chocolat, »
avait renchéri Fadia, la cadette, un brin excitée. C’étaient là, les désirs de ses
filles. Le problème, c’est qu’il n’avait en sa possession que 1.175 francs
autant dire rien ; le kilo de viande coûtait au bas mot 1.500 francs.
Mais qu’allait-il pouvoir faire ? se demandait-il en cheminant, pensif.
Arrivé à quelques mètres du pont de Ntsambwamwé, il s’assit sur une pierre
en bordure de la route à l’ombre d’un manguier ; il lui fallait réfléchir quant
à la démarche à suivre. Devant lui, sur la chaussée goudronnée aux nids de
poules, les véhicules se croisaient et se doublaient à coups de klaxon rageurs.
Les voitures de luxe s’y pavanaient à côté de vieux tacots tout cabossés.
Lestes et fragiles, les bicyclettes et les motocyclettes se faufilaient entre
elles, faisant souvent des tête-à-queue aux camions surchargés suivis
cahincaha par les brouettes des vendeurs ambulants.
Du coin de l’œil, le quinquagénaire regardait ce va-et-vient familier
quand un chariot harnaché sens dessus dessous, tiré par deux grands
gaillards en nage, se trouva tout d’un coup coincé au beau milieu de la
chaussée ; une vielle, qui traînait un cabri derrière elle, venait de couper la
route à l’attelage hétéroclite. Le camion qui suivait pila sec pour ne pas
écraser le chariot et ses deux moteurs vivants. Suant abondamment, les deux
tireurs s’arrêtèrent brusquement de se démener contre leur attirail et se
mirent à injurier le conducteur du monstre à huit roues. Pour toute réponse,
celui-ci se mit à leur rire au nez, exhibant à l’occasion des chicots pourris par
le tabac à chiquer.
Dans l’Île-Etoile, aucun code de la route n’était respecté. La plupart des
chauffeurs, y compris ceux qui faisaient du transport en commun, ignoraient
jusqu’à l’existence même d’un tel document. Et malgré tout, aucun agent ne
régulait le trafic pourtant intense et disproportionné, compte tenu de
l’étroitesse des chaussées défoncées à longueur d’année. C’était à qui se
montrerait le plus hardi, le plus hargneux ou le plus inconscient derrière son
volant.
19 Quand on sait que dans l’île, ce que l’on nommait, avec une bonne dose
d’exagération, des routes goudronnées mesuraient à peine trois mètres de
largeur, on devinait aisément le degré d’insouciance et d’inconscience qu’il
fallait pour s’y hasarder. Cependant, se disait en silence le quinquagénaire
assis sur son gros caillou, les natifs de l’Île-Etoile s’en sortaient assez bien.
Malgré leur état lamentable et malgré le fait qu’elles servaient dans les deux
sens à la fois aux véhicules, aux deux roues, aux chariots, aux animaux et
aux piétons, les accidents, bien que fréquents, n’étaient pas tous mortels.
Soudain, surgissant d’une ruelle, un énorme taureau dégoulinant de bave
déboula à hauteur du pont et sema le désordre sur le bitume. Dans sa course
folle, l’animal faillit encorner un gosse à bicyclette. Celui-ci n’eut la vie
sauve que grâce aux puissants coups d’avertisseurs du camion. Paniquée, la
bête changea in extremis de direction évitant ainsi l’enfant.
« Je me demande quelles sont les bêtes. Est-ce ces animaux laissés en
divagation ou nous qui les regardons s’ébattre sans rien faire au milieu de la
circulation ? » remarqua le quinquagénaire. « Les vraies bêtes sont leurs
propriétaires ! » répondit un passant qui s’était arrêté pour mieux se délecter
de la scène. À quelques pas d’eux, désorienté, le taureau cherchait sa route
entre les véhicules immobilisés pare-chocs contre pare-chocs. Les naseaux
fumants, il finit par se diriger vers les locaux des Travaux publics, situés à
quelques dizaines de mètres du pont. Comme si de rien n’était, la circulation
reprit son écoulement cahoteux, ponctuée par les coups de klaxon
intempestifs.
Une odeur de moisissure mélangée à toutes sortes de relents montait du
pont sous lequel s’entassaient des déchets d’origines diverses. Ici et là, des
épluchures pourrissaient à côté d’autres détritus ménagers. Les sachets en
plastique tenaient la vedette dans cet amas putride qui défigurait le lit et les
berges de ce qui fut jadis une rivière. Les tas d'ordures jetées par des mains
anonymes s’entassaient à même le sol nu. Des bœufs, des chèvres, des
moutons, des poules et des chats fouillaient sans relâche la décharge à la
recherche de leur pitance.
Partout ailleurs dans les quartiers, près des bordures des rivières et de la
mer, poussaient des dépotoirs sauvages qui enlaidissaient la ville dans son
ensemble. Mutsamudu, la capitale de l’Île-Etoile, était sans conteste
l’agglomération la plus sale de l’île. Personne ne semblait remarquer cet
outrage fait à la ville, cette disgrâce collée à la capitale, cette plaie
affligeante et parsemée, qui affectait l’espace et le quotidien des habitants.
Tout était laissé à l’abandon, à la volonté de la rue. On y faisait n’importe
quoi, n’importe comment, sans que cela interpelle en quoi que ce soit les
autorités.
Les responsables publiques et les Mimba-Tata avaient les yeux et les
mains occupés ailleurs. À tous les niveaux, la classe dirigeante focalisait sur
les mille et une manières de polir leur embonpoint. À leurs yeux, toute la
propreté du monde, mise bout à bout, n’engendrait aucun profit. À quoi donc
20 servirait une ville propre ? Allez donc savoir, ricana le quinquagénaire dans
sa tête. Se pourrait-il que l’insalubrité qui caractérisait les mœurs ait fini par
déteindre sur le comportement des gens ? Les habitants avaient-ils vraiment
perdu toute notion de dignité et de savoir-être ? « Avons-nous tous perdu
notre sensibilité endogène ? » se murmura-t-il, dépité par tant de
laisseraller.
Venant du centre-ville, un homme, les bras alourdis par des sachets de
provisions, attira son attention. Il se dit que ce gaillard venait du marché.
Malgré lui, il soupira: voilà quelqu’un qui avait rempli sa journée. Lui était
encore là à se demander ce qu’il allait pouvoir faire pour réussir la sienne. Il
se tata les poches pour vérifier la présence de ses modestes 1.175 francs.
Résigné, il se leva avec lenteur, rappelé au pourquoi de son périple : on
l’attendait chez lui pour faire bouillir la marmite.
Il lui fallait, d’une manière ou d’une autre, pourvoir au remplissage de sa
marmite. Il se devait de se rendre au grand marché de Hampanga pour y faire
ses courses. Il allongea le pas et traversa l’étroit pont à grandes enjambées,
après qu’un mastodonte à six pneus ait bien voulu libérer le passage. Il
longea la devanture de la boutique d’un des plus anciens commerçants de la
ville et profita de l’occasion pour apprécier la qualité des matériaux de
construction exposés sur le sol carrelé. Il aurait tant aimé se construire une
vraie maison en dur, lui qui habitait encore dans une vieille bicoque aux
murs composites et au toit en tôles ondulées.
Il continua son chemin augmentant sensiblement son allure. Il dépassa
l’école privée qui avoisinait le magasin du riche négociant et ressentit un
pincement au cœur comme chaque fois qu’il passait par-là, n’ayant pas
jusqu’à ce jour, réussi à payer la totalité de l’écolage d’un de ses enfants,
naguère inscrits dans cet établissement réputé pour la qualité de son
enseignement, le sérieux et la rigueur de ses dirigeants.
Un individu qui longeait l’asphalte de l’autre côté lui adressa un salut de
routine. Il répondit machinalement de la tête. Tout autour, une foule
bigarrée, qui, en boubou, qui, en gawuni ou en shiromani, avait envahi les
trottoirs qui bordaient la route. Sans prévenir, un taxi plein à craquer freina à
mort devant lui. Précédée par les effluves d’un parfum captivant, une
adolescente en descendit et distilla avec un naturel bien rodé, un clin d’œil
provocateur immédiatement enveloppé d’un « Que dieu te bénisse
monsieur ! » aussi langoureux qu’entreprenant à un Onzzan Kakir Ohw
décontenancé. Un peu plus haut, un groupe de jeunes filles piaillaient. La
petite délurée n’insista pas et se dirigea en ondulant vers le groupe.
Devant lui, le taxi s’apprêtait à repartir quand deux énergumènes
essayèrent de s’y engouffrer de force. À l’intérieur, le chauffeur houspillait
ses passagers pour qu’ils fassent de la place aux deux nouveaux. Onzzan
secoua la tête, désappointé. C’était là une des spécificités du pays. De leur
plein gré, les gens s’entassaient dans les taxis comme de vulgaires colis.
C’était un miracle si ces derniers ne se transformaient pas en des cercueils
21 ambulants tous les trois ou cinq kilomètres. Décidément, les îles de la Lune
étaient en soi un nœud de particularités toutes aussi irrationnelles les unes
que les autres.
Il reprit la route, et après avoir parcouru quelques mètres, trouva, étalés
sur le trottoir, quelques maigres tas de bananes, de maniocs et des tomates
gorgées de soleil. Il s’en éloigna sans hésiter. Chemin faisant, il
s’immobilisa un court instant, ferma les yeux pour mieux visualiser la
distance qui l’éloignait encore du grand marché de la ville. Il lui fallait
traverser tout le quartier de Gungwamwe puis celui de Missiri avant
d’emprunter le passage dit Paré-la-magari, situé en contrebas de l’ancien
palais des sultans batailleurs.
Il hâta les pas et, arrivé à hauteur du Centre Médical Urbain de la ville, il
leva les yeux et se rendit compte de l’indescriptible confusion qui régnait sur
tout le long du boulevard de la Mairie. Au milieu de la bande d’asphalte
parsemée ici et là de chariots et de brouettes tirés ou poussés par des
marchands ambulants, certains piétons plus hardis que les autres arrivaient
tant bien que mal à zigzaguer entre les voitures qui roulaient les unes trop
près des autres, sous les interpellations crues des chauffeurs excédés.
Au milieu de tout ce tohu-bohu indescriptible, des poules affolées
caquetaient pendant que bêlaient en écho des moutons désorientés, perdus au
milieu des pets des pots d’échappement fumants. Et pour corser le tout, sur
les deux trottoirs qui se faisaient face, évoluait, épaules contre épaules, une
foule d’individus aussi volubiles que pressés. La plupart portaient une
chemise et un pantalon, mais quelques boubous cependant, marqués par les
intempéries d’un quotidien peu reluisant, émergeaient ici et là, usés certes,
mais moins fatigués que ceux qui les portaient.
La masse grouillante allait et venait en submergeant les trottoirs de la
chaussée où s’ébattaient, dans un désordre indescriptible, véhicules, chariots,
brouettes, bêtes et piétons. Quelquefois, au hasard des rencontres, un ou
plusieurs groupes de personnes se formaient spontanément, ralentissant par
la même occasion l’écoulement du flot dans les deux sens.
Dans cette foule bigarrée, les femmes étaient reconnaissables de loin par
le port des shiromanis, des voiles colorés dont la gent féminine s’enveloppe
le corps pour le soustraire aux regards souvent intéressés des hommes ; plus
la femme se veut discrète, plus elle en use.
Sur tout le long du boulevard, régnait un vacarme tel que le
quinquagénaire aurait payé cher pour posséder la faculté de se rendre sourd,
tellement le charivari était exaspérant ; aux pétarades des motocyclettes et
des guimbardes s’ajoutaient les hurlements des avertisseurs des camions qui
dominaient les appels des personnes s’interpellant de trottoir à trottoir, sans
compter les jurons et les insultes à la criée, proférés soit par des chauffeurs
excédés, soit par des piétons sur le point de se faire écraser. Et pour en
rajouter encore plus, la musique de certaines voitures transformées en
discothèques mobiles se mêlait aux cris de réclame des vendeurs ambulants.
22 Plusieurs bœufs en liberté donnaient la réplique par intermittence aux
bêlements des chèvres et des moutons en vadrouille. Le résultat de ce
capharnaüm était très déplaisant.
On entendait pêle-mêle : « Hé, Abdou ! Pipiiiiii ! Salaud ! Bwaaaaaan !
Corossoool ! Corossoool ! Hé ! T’as failli m’écraser, chauffard ! Cot ! Cot !
Cot ! Pipiiiiii ! T’as payé quoi pour avoir ton permis, une chèvre volée ?
Oignon-on-on ! Oignon-on-on ! Carrroooootte ! Chchchou ! Qui veut des
trambases ? Achetez mes trambases ! Bêêêêêê ! Pauvre mec, va ! Cot ! Cot !
Cot ! Bwaaaaaan ! Bêêêêêê ! Carrroooootte ! Oignon-on-on !
Chchchou ! Pipiiiiii ! Hé, la vieille, tire-toi de là, vite fait ! Oignon-on-on !
Carrroooootte ! Merde ! Souffrance ! Hé, Souffrance ! Pipiiiiii ! T’aurais pas
vu Baco quelque part ? Le grand Baco ? Bwaaaaaan !! Oui !
Pipiiiiii ! Bêêêêêê ! Si ! Je l’ai vu se diriger vers le quartier de Hampanga en
compagnie de Ridjal et de Damed ! Bwaaaaaan ! Pipiiiiii ! Oignon-on-on !
Bêêêêêê ! Ils se dirigeaient où ? Vers le quartier de Hampanga ?
Chchchou ! Pipiiiiii ! Oui ! Hé, sabwa lilé ! Avance donc ! Sarambavi !
Koringe wule ! Corossoool ! Corossoool ! Gawu dhwalimu !
Nyombe bwaaan ! Hé, du con, regarde donc devant toi ! Pipiiiiii ! Bêêêêêê !
Mais freine donc freine vuriyapa lini ! Cot ! Cot ! Cot !! Pipiiiiii ! Nadzi ya
hamaji, nyombe bwaaaaaan ! Cot ! Cot ! Cot ! Bêêêêêê ! »
Onzzan hâta les pas, pressé de s’éloigner. Quelques instants après, il
trouva, étalé à même le trottoir nu, quelques tas de feuilles de manioc, de
taro et de tomates gorgées de soleil, mais il ne s’arrêta pas pour autant ; il
préférait se rendre au grand marché, là où les prix étaient plus abordables, là
où les tas étaient plus gros. Vif et leste, un chevreau voulut se saisir de
quelques tomates, mais sur le qui-vive, la vendeuse la chassa avant qu’elle
ne pût commettre son forfait. Pendant que l’animal se faufilait entre les
jambes des gens, une bousculade naquit tout autour de la vieille dame qui se
mit à maudire les propriétaires de ces animaux laissés en divagation. Riant
aux éclats, deux garnements aux casquettes renversées heurtèrent
accidentellement le quinquagénaire. Les deux gosses insouciants
s’excusèrent allègrement avant de disparaître en courant.
Onzzan Kakir Ohw continua sa route. Arrivé à hauteur du lycée de la
ville, il sentit quelque chose comme un pincement au cœur. C’était dans cet
établissement, à l’époque bien entretenu, qu’il avait passé une bonne partie
de son enfance. Maintenant, l’ensemble de bâtiments était méconnaissable,
délabré et défiguré par le temps et les intempéries. Sans effort, il se rappela
que le lycée polyvalent de Mutsamudu était l’édifice le plus beau et le plus
animé de ces temps-là. Les salles étaient des vrais espaces réservés aux
études avec à l’intérieur tout ce dont avait besoin un élève pour aller de
l’avant.
Certes, les professeurs étaient d’un abord difficile, très imbus de leurs
prérogatives, mais ils étaient consciencieux, efficaces et pointilleux quant à
leur exigence de la chose bien apprise, car bien transmise. Il ferma les yeux
23 comme pour mieux dissoudre le temps. Aussitôt, il revit son professeur de
sciences naturelles engoncé dans sa blouse blanche, penché
immanquablement sur son microscope.
À l’époque, les élèves l’avaient surnommé Monsieur Propre tellement
cette propriété lui collait à la peau. Le fait est qu’il était d’une propreté
maladive, détestait le laisser-aller et l’absentéisme. Selon lui, ces deux plaies
étaient à la base de la pire des insultes faites à la nature : l’ignorance.
Dans sa classe laboratoire, Monsieur Propre veillait à ce que chaque
chose soit à sa place et nulle part ailleurs. Ah, qu’il était savant dans son
domaine ! Sachant tout, il avait réponse à tout. D’aucuns racontaient que
certaines cellules animales ou végétales détalaient à sa vue tellement il avait
l’art et la manière de les disséquer. Dans ses schémas, les lichens, les
mousses, les cellules, humaines et autres cellules - souches n’avaient pas de
secrets pour lui.
Pour le jeune lycéen qu’il était à l’époque, les professeurs, plus
particulièrement celui de sciences naturelles, étaient détenteurs d’un savoir
qu’ils savaient distiller avec rigueur, maîtrise et passion. Aussi, pour les
élèves de ces temps coloniaux, le lycée de la capitale de l’île était l’antre du
savoir universel. En souriant, il rouvrit des yeux émus, larmoyants de
nostalgie, mais ce qu’il vit à sa droite eut raison des images que venait de lui
restituer sa mémoire. Le lycée, son lycée, n’était plus que le pâle reflet de ce
qu’il fut jadis. C’était, à n’en plus douter, le résultat déconcertant d’une
irresponsabilité et d’une immaturité chroniques dignes d’un peuple de
barbares aussi incultes que dévastateurs.
Comment a-t-on pu détruire le peu qu’on avait hérité de l’ancienne
puissance colonisatrice ? La maison du savoir n’est-elle donc pas le
fondement même de la liberté, de la fierté et du développement ? Le progrès,
ne passe-t-il pas par la connaissance ? Un peuple sans instruction n’est-il pas
un peuple de va-nu-pieds livrés au bon vouloir d’un hasard fait
d’inconsciences et de régressions ? Un pays sans infrastructures éducatives
n’est-il pas livré aux bons offices d’un obscurantisme, père des
pires insuffisances ? Le nord d’une nation ne s’aimante-t-il pas sur les
connaissances d’un savoir universel autant acquis que conquis au fils des
ans ?
La fausse et prétendue hideur du Noir déteindrait-elle sur la conscience
collective des Africains ? Cette disgrâce serait-elle liée à la laideur des
mœurs postcoloniales ? Les natifs des îles, jadis réputés, à tort ou à raison,
comme les intellectuels de l’archipel, auraient-ils, dans un même élan
suicidaire perdu la soif de s’instruire ? « Où sont-ils donc partis les enfants
de l’Île-Etoile, dignes héritiers d’un intellect qui se voulait d’abord insulaire
avant d’être national ? « C’est vrai que ce qui blesse la conscience ne tue
point ! » pensa-t-il à haute voix, écœuré.
Kazam Kaki, l’actuel ministre de l’Éducation de Sa Grandeur, s’était
révélé à la hauteur de sa renommée. De notoriété publique, il était connu
24 comme un fervent adepte du système D bon chic bon genre ; mine de rien, la
main droite posée sur la Constitution, l’autre caressant le vide de ses poches,
il avait juré à qui voulait l’entendre qu’il était pour la sauvegarde des intérêts
de la jeunesse. Pourtant, c’était sous sa direction que les institutions relevant
de l’enseignement avaient touché le fond de la bêtise humaine.
Quelque part, ricana Onzzan à voix basse, « peut-être qu’ils ont raison
ceux qui ont contribué à ce beau gâchis. De toute façon, il faut se lever très
tôt, en se munissant d’une bonne dose d’utopie pour trouver à quoi servirait
un lycée. Tous les natifs des Îles de la Lune, ceux de l’Île-Etoile en premier,
ont fini par apprendre à leurs dépens que les diplômes – quand ils ne sont pas
faux – n’ont aucune utilité. Il faut, plutôt à défaut d’être bien nanti, faire
partie de la famille régnante pour espérer s’en tirer à bon compte, diplômé
ou pas. Dans tous les cas, il incombe de savoir hurler avec les loups ou tout
au plus, savoir se joindre à la meute des pieds-plats qui font du zèle à
longueur de journée au Palais-Nour. Sans quoi, avec ou sans diplômes, on
reste affilié à l’incontournable casse-tête de la marmite à remplir.
« Au moins, le petit terre-plein surélevé qui, dans sa jeunesse, servait à
l’apprentissage des techniques des sauts, est aujourd’hui destiné à la pratique
de la pétanque, un jeu ô combien intellectuel. Une pratique hautement
nécessaire à l’émancipation de la jeunesse de l’île en proie à une oisiveté
galopante.
« Le jeu des boules, il faut savoir le pratiquer comme il faut, ne serait-ce
que pour s’éviter de perdre justement la boule. Moi-même, railla-t-il à
mivoix, c’est peut-être parce que je n’en joue pas souvent que je suis un peu
maboul sur les bords ! Après tout, au vu de l’intensité du désœuvrement dont
souffrent les enfants de l’Île-Etoile, ce jeu s’avère d’une utilité forte et d’un
à-propos plus que circonstancié. Un jeu de boules en lieu et place d’une
pratique hautement sportive, qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour combler le
vide vertigineux qu’engrange la déconfiture du devenir des îles de la Lune.
« Il faut dire que le délabrement dont est sujet le lycée de la capitale est
loin d’être alarmant pour le seigneur en puissance de l’apathie de l’Île-Etoile
à savoir le Chef en chef des Mimba-Tata, la plus noire des milices qu’a eu à
enfanter la mégalomanie des politiciens locaux. »
En proie à une soudaine révolte intériorisée, le quinquagénaire détourna
soudain son regard et s’éloigna à grands pas comme pour fuir l’image du
vieux machin qui, par dérision, était encore considéré comme le lycée de
référence de l’île. « Quand tout un pays est gagné à la mauvaise foi
endémique, rien de bon ne peut en sortir sauf le désarroi, » conclut pour
luimême Onzzan Kakir Ohw. CHAPITRE 3
Derrière lui, une voiture klaxonna. Pris par ses réflexions, il ne s’était pas
rendu compte qu’il marchait au milieu du bitume. Un taxi débordant de
passagers crissa des pneus avant de s’immobiliser derrière son dos. « Ouf ! Il
a failli de peu pour qu’il se fasse écraser, le pauvre ! » s’écria une petite
voix. « Hé, vieux fou ! T’as perdu la tête ou quoi ? lui jeta, furieux, le
taximan, la tête penchée hors du véhicule. Je ne suis pas assuré, alors va te
faire écraser par quelqu’un d’autre ! »
Il ne se fit pas répéter deux fois la proposition et se dépêcha de libérer le
passage en se réfugiant sur le trottoir. Mais où avait-il la tête pour qu’il se
trouvât au milieu de la chaussée à la merci du premier chauffard venu ? Il
reprit sa progression le long du trottoir. Au rond-point de la mairie, il
entendit une voix familière crier derrière lui : « Il a failli de peu que je
n’entre dans l’Hôtel de Ville pour déclarer ta mort, » assena la voix en
pouffant.
Il se retourna et tomba nez à nez avec un vieux boubou tout édenté qui lui
souriait affablement. S’étant rendu compte de l’identité de celui qui jouait à
l’oiseau de mauvais augure, il se détourna et allongea le pas après avoir pris
le soin de saluer d’un geste de la tête Rihane Djaril, un vieillard originaire de
son quartier. Comme si de rien n’était, il continua sa route, suivi de près par
une jeune fille à l’allure trop déhanchée pour son âge.
Subitement, les narines d’Onzzan furent assaillies par les émanations
entêtantes d’un parfum haut de gamme. Sensible à l’enchantement de ses
sens olfactifs, il se retourna pour mieux s’imprégner des effluves capiteux
qui l’embaumaient. Ce faisant, il reçut de plein fouet le sourire lumineux de
l’adolescente qu’il avait vue jaillir d’un taxi près du pont de Ntsambwamwe.
Pour la seconde fois de la journée, il eut droit à un kwezi mwenye langoureux
assorti à un clin d’œil fort appuyé, sans équivoque. Il sentit son cœur faire
une embardée. Il n’eut pour toute réponse qu’un sourire béat et servile.
Comme si elle n’avait attendu que cela, la fille s’engouffra dans cette brèche
et engagea la conversation.
– Si vous saviez avec quelle force j’ai crié pour vous prévenir quand je
me suis rendu compte que cette voiture vous fonçait dessus. Ah, là là ! Ce
que j’ai eu peur, moi ! dit-elle en plaquant ses deux menottes sur son cœur,
émue.
– Comment donc ! souffla le quinquagénaire touché.
– Vous m’êtes trop sympathique pour finir sous un taxi. Vous me
paraissez si… si chou. Alors, j’ai crié… crié ! Quelle horreur !
– Merci de m’avoir prévenu, mais j’étais ailleurs et je ne vous ai même
pas entendu. Merci quand même du fond du cœur, mademoiselle… ?
– Basmatty Zazid Edyne, répondit la gamine en souriant en même temps
qu’elle lui présentait sa main.
27 – Enchanté ! fit le quinquagénaire avant de prendre avec empressement la
main offerte.
– J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir en de meilleures
circonstances. Au plaisir de te revoir donc ! dit-elle en se dirigeant vers une
ruelle adjacente.
Il la regarda s’éloigner en respirant en pleins poumons son parfum.
Comme si elle avait senti le regard de l'homme, l’adolescente se retourna
d’un bloc et lui offrit de nouveau un sourire radieux et enjôleur. Ensuite,
lentement, elle se détourna à regret et lui fit un signe de la main avant de
continuer sa route, sûre de l’effet qu’elle faisait sur le quinquagénaire.
Onzzan éprouva du mal à chasser l’image de la fillette. Il reprit cependant
sa marche les narines encore palpitantes. Il hésita un moment quant à la
direction qu’il devait prendre pour rejoindre le quartier de Hampanga.
Mutsamudu était ceinturé par une route goudronnée qui se dédoublait au
niveau du quartier de M’roni. Trop long, pensa-t-il. Devait-il couper droit
vers l’intérieur de la médina en passant par Fukuju-la-Mjihari ? La
perspective des bousculades dues à l’étroitesse des ruelles du centre-ville la
dissuada. Finalement, il prit la décision de longer le quartier de Missiri avant
d’emprunter le passage dit Pare-la-magari pour se rendre au grand marché
de la ville.
Arrivé près du carrefour qui menait vers Hombo, la nouvelle cité-dortoir
située en haut de la ville, il fut contraint de s’arrêter plusieurs minutes avant
de reprendre le cours de sa progression en se faufilant entre les véhicules
immobilisés pare-chocs contre pare-chocs. Un bouchon s’était vite formé en
quelques secondes, provoqué par un homme en cravate au volant d’une
voiture très officielle. Personne n’osait dire quoi que ce soit, le fautif étant
un dignitaire du régime en place. Par expérience, les natifs de l’Île-Etoile
n’ignoraient pas, compte tenu de la sensibilité à fleur de peau de ces
messieurs du Palais-Nour, qu’il valait mieux remuer sa langue plusieurs fois
avant de l’ouvrir devant un responsable de l’autocratie régnante. Et le cas
échéant, c’était le silence qui s’imposait.
D’ailleurs, les locaux du tristement célèbre garde rapprochée de Sa
Grandeur étaient à cinq cents mètres à peine. Les Mimba-Tata étaient
réputés intraitables. À croire qu’ils n’avaient rien d’autre à faire que s’en
prendre aux gens. Et ce n’était la couleur noire d’abîme de leurs uniformes
qui arrangeaient les choses. Il soupira et regarda à la dérobée tous ces gens
piteusement affalés derrière leur volant, frustrés certes, mais soumis.
Audessus d’eux, le soleil dardait ses rayons, chauffant à blanc les carrosseries.
Les gens avaient raison de se morfondre en silence, car par les temps qui
couraient, il ne faisait pas bon d’être originaire de la capitale de l’île et d’y
habiter. Dès son accession au pouvoir, Sa Grandeur, Son Excellence, Sa
erGrâce, Son Altesse Sérénissime Kazal Jean Kamal 1 , avait pris en grippe
les habitants de la ville. Un regard ou un pet de travers suffisaient pour que
l’on se retrouve entre les mains de la garde prétorienne du régime. La colère
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