Edward

De
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" Chers lecteurs,

Si vous avez aimez l'univers d'Oregon, je vous propose de retrouver Kay et Jim aux prises avec Edward, leur premier stagiaire dans une nouvelle qui prolonge le voyage dans la Haute vallée de l'Umpqua.
Bonne lecture et respirez bien l'air des montagnes! "

Catherine Calvel.
Publié le : mardi 9 juin 2015
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EDWARD
Edward avait balancé toutes ses maigres possessions dans son sac et avait tourné le
dos au foyer sans un regard en arrière. Il y avait séjourné pendant 18 mois, un record
dans sa jeune carrière. Cette fois-ci, il sentait bien qu'une sacrée chance se présentait à
lui: la première, de passer un mois dans un endroit sympa tranquille et la seconde, la
possibilité de monter à cheval. Son rêve, le seul l'unique rêve quand il eut abandonné
celui de retourner vivre chez ses parents. De toute façon, ses vieux, chaque fois qu'il les
appelait, ils reconnaissaient le numéro du foyer et refusaient de répondre. Faut dire
qu'ils les avait fait tourner méchamment en bourrique. Il avait même été trop loin mais
son vieux avait qu'à pas lui flanquer des tournées à lui décoller les oreilles. Finalement,
ils lui manquaient pas tant que ça, ses vieux.
Ed était incapable d'anticiper sur une longueur de temps au-delà d'une semaine voire
deux, alors un mois pour lui c'était l'éternité. Après ? On verrait. Il grimpa comme un
chef d'état en visite dans la voiture de Mouna et quand il claqua la portière, il mit aussi
une conclusion aux derniers mois de sa vie, sans se poser la moindre question sur son
nouvel univers.
Kyle Powers, le Patrouilleur, se retourna: « Ça va mon gars ? ». Il les appelait « mon
gars » ou bien « fiston », quel croulant. Mais Ed conserva par devers lui ses remarques
sur le vocabulaire démodé de Kyle Powers, d'ailleurs lui-même se savait en retard par
rapport aux gars de Portland. Sans parler de la Californie ou de New York.
Il se contenta d'un « Oui, m'sieur » bref et peu compromettant.
Mouna conduisait. Ses cheveux, aujourd'hui, étaient serrés sur sa tête en dizaines de
tresses qui lui tiraient les tempes et devaient lui donner un mal de tête du tonnerre.
Kyle Powers portait ses pantalons bruns, ses rangers, et un de ses polos kaki. Genre
armée. Ed cliqua sa ceinture, et renversa sa tête contre l'appui-tête. Il avait bien
l'intention de suivre toutes les consignes de sécurité pour arriver à la ferme. Après, il
envisagerait. Selon.
On était le 1O juillet, il faisait beau. La route défilait à vitesse régulière. Le gamin
sombra dans le sommeil au bout de vingt minutes. Il avait vécu ces derniers jours dans
un grand état d'énervement et il avait peu dormi.
Dans l'habitacle, le ronronnement du moteur faisait office de bruit de fond. Par les
vitres entrouvertes, le vent s'engouffrait et faisait cliqueter les petits pendentifs de
perles accrochés au rétroviseur.
Kyle vérifia d'un coup d'œil que le gosse dormait.
- Vous croyez qu'il va tenir le choc?
Mouna haussa les épaules:
- Il va tenter de passer les limites, c'est sûr. Mais il sera tout seul là haut, pas de copains. Pas de téléphone. A mon avis, il va se sentir très surveillé. Je ne dis pas qu'il
ne va pas chaparder deux trois bricoles et tenter d'échapper au travail, mais je pense
que la récompense des chevaux sera suffisante. Il ne faudra pas qu'ils hésitent à le
sanctionner. Le priver de cheval sera la meilleure des menaces et encore meilleure si
cela lui arrive une fois ou deux.
- J'en parlerai à Jim et à Kay.
- Vous avez les conventions et son programme scolaire pour le mois? demanda Mouna.
- Oui. J'espère que Ed tiendra ses promesses, parce que sinon nous ne pourrons pas
réitérer l'opération avec d'autres que lui. La fondation ne nous ouvrira plus de crédit et
le juge nous enverra promener, répondit Kyle. Arracher des crédits aux organismes
officiels, au conseil d'administration de la fondation occupait une grande partie de son
temps.
- Je pense que c'est avec lui que nous avons nos meilleures chances d'ouvrir le
programme dans de bonnes conditions et de le poursuivre. On va bien le surveiller.
Ed ne se doutait pas de tous les espoirs qui reposaient sur sa tête d'écureuil. S'il l'avait
su, il se serait pris pour l'empereur de Chine. Son séjour à Wasserfall devait en premier
lieu tenter de le rendre plus modeste en lui accordant une vraie place dans un groupe
d'adultes, une place d'enfant.
Ils firent une pause à Roseburg, achetèrent des sandwichs et un dernier Coca pour Ed.
Là-haut, il serait à l'eau fraîche et au sirop de framboises! Mouna prit de l'essence. Et
entama la dernière partie du voyage. Elle était franchement curieuse de monter à
Wasserfall. Depuis des années, elle travaillait avec Kay mais elle ne la côtoyait que
dans le cadre du centre, elle ne l'imaginait pas vivant dans une ferme, perdue au fond
d'une vallée.
Ed lui avait fait tout un tintouin après avoir vu l'exposition: et les chevaux, et la ferme,
et le camion... Elle en avait les oreilles rebattues. Le mouflet ne se doutait pas de ce qui
l'attendait: seul, paumé au milieu des vaches, sans ses activités habituelles, ses potes et
ses cigarettes. Elle en riait d'avance et souhaitait de tout son cœur que «ça» marche
pour Ed. Elle en aurait même fait une petite prière, mais bon fallait pas exagérer. Dans
le temps, Mouna avait été une de ces gosses là.
Kyle conduisait maintenant, le coude appuyé sur la portière. Mouna trouvait que le
boss se la jouait souvent: genre ancien marine décontracté mais musclé. Tiens, là par
exemple: il conduisait, les jambes décontractées, mâchant un chewing-gum, ses
lunettes de soleil opaques lui donnaient un air menaçant, les muscles souples sous la
peau sombre mais visiblement en état de fonctionner.
En fait, Mouna lui pardonnait facilement ses petits défauts tout comme il passait sur
ses coiffures afro, ses cheveux hérissés un jour, tressés le lendemain, ses jeans
moulants et ses rangers masculins. Mouna connaissait les limites. Maintenant.
Kyle conduisait et il se disait qu'ils allaient faire sensation en traversant la vallée, bien
joli si on ne les arrêtait pas deux ou trois fois en route. Discrètement, il avait demandé
à Jim d'avertir Tom, le représentant de la loi sur place de leur arrivée. On ne savait
jamais. La décontraction de Kyle, si elle n'était pas feinte, lui servait de bouclier.
Ils traversèrent Umpqua Station sans encombre. Ed, ouvrant un œil, eut le temps de se
rendre compte qu'il n'y aurait pas trop de ressources de ce côté-là, et se servant de
l'itinéraire que Jim leur avait tracé, ils montèrent à Wasserfall. Il était environ 4
heures de l'après-midi. La maison, les prés flambaient sous le soleil. Des chevaux
s'approchèrent des barrières, deux camions manœuvraient dans la cour. Ed
écarquillait les yeux: exactement ce dont il avait rêvé se produisait sous ses yeux. Des chevaux venaient à sa rencontre, ils avaient sûrement deviné son arrivée, des tas de
trucs intéressants avaient l'air de se passer. Et la maison.....Ed était trop jeune pour
être doté d'une culture western, mais il avait quand même quelques notions. Kyle
réussit à garer la voiture en faisant un élégant demi-tour dans la cour. Ed passa le nez
au dehors, embrumé de sommeil.
Et les chiens sortirent de divers endroits, au moins quatre ou cinq. Des chevaux, des
chiens, mieux que le meilleur de ses rêves. Ed se voyait plutôt en dresseur de tigres
mais là, dresseur de chevaux et de chiens, ça faisait.
Le garçon ouvrit la portière et reçu un des labradors sur l'estomac. C'était le plus vieux
de la bande. Il adorait les gosses et quand il en voyait un, il en faisait son cou-couche
panier. Ed entoura de ses bras maigres le cou du chien, poilu, rond comme un
tonneau. Et ils restèrent sans bouger, la truffe du chien contre le nez du gosse et
l'haleine chaude de Chef sur les joues.
- Bon, tu comptes camper là.
Kyle se tenait accoudé à la portière, les lunettes au bout du nez. «Descends donc voir,
fiston. T'auras moins chaud.»
Jim siffla le chien qui descendit lourdement des genoux du garçon et l'attendit assis
par terre devant la voiture.
Ed appliqua la règle n°1: il obéit et offrit son plus beau sourire, honnête et franc. Il le
réussissait fort bien grâce à un entraînement intensif devant un miroir.
De toute façon, le grand chien le protègerait, il le sentait. Il mit un pied à terre, le
labrador collé à ses mollets.
Les deux camions manœuvraient toujours à l'entrée de la cour, le long des rangées de
grumes. Le bruit des moteurs empêchait toute conversation. Mais le spectacle était
trop intéressant, le gosse resta planté, les yeux rivés sur les engins.
Une griffe chargeait les grumes sur les plateaux, et virevoltait dans l'air au-dessus de
leur tête. Le choc sourd des troncs entassés, le bruit des moteurs, le grincement de la
griffe résonnaient dans la poitrine creuse d'Edward. C'était la plus belle chose qu'il ait
pu contempler. Plus beau que les pétards jetés sur le perron de madame Van Shuytten;
plus beau que les scooters volés et lancés à toute vitesse sur des chemins de terre. Il
s'aperçut enfin que des hommes, perchés dans les cabines, tout là-haut, conduisaient
ces engins.
Les adultes le laissèrent sur place et rentrèrent dans la maison.
Jim appela Kay:
- Kay, ils sont arrivés. Il faut que je termine le chargement. Je reviens. Edward est avec
nous.
Ils se trouvaient dans le hall sombre, sonore. Kyle ôta ses lunettes de soleil, Mouna
posa son sac.
Kay dégringola l'escalier. Son univers professionnel et privé se télescopaient au pied
des marches. Elle s'arrêta un instant, il allait falloir faire la jonction entre les deux,
maintenant.
C'est Kyle qui régla la question en la serrant contre lui chaleureusement:
- C'est bon de te revoir ici, Kay.
Elle ouvrit les bras, englobant la maison, les prairies et les forêts: " Bienvenue à la
maison. Je suis bien contente de vous voir ici. Avez-vous fait bon voyage? "
- Aucun problème. Une belle route et la montée vers la ferme est splendide. Je ne
connaissais pas du tout ce coin. Le gosse a dormi pendant presque tout le voyage. On lui a payé ses derniers hamburgers et coca cola à Roseburg.
- Il mangera sûrement des hamburgers faits maison, mais coca cola effectivement,
non. Eau claire et sirop comme dans le temps.
Kay préférait recevoir ses hôtes dans la cuisine. Elle ouvrit la porte. Kyle eut
l'impression de se trouver projeté loin en arrière dans le temps, chez sa grand-mère.
La plupart des meubles n'avait pu être achetés après 1960. Les autres avaient du être
posés juste après l'édification des murs. Il arrêta son regard sur un petit buffet à deux
étages, aux multiples portes et ne put s'empêcher de s'écrier:
- Bon sang, ma grand-mère avait le même dans sa cuisine. Je me demande où il a bien
pu passer. Si j'avais su...
Ici, il pouvait baisser la garde. Dans la cuisine de votre grand-mère, à part attraper une
indigestion, rien de dramatique ne peut vous arriver.
Ils s'assirent à table. Kay allait et venait. Elle sortit des tasses et des verres. Il y avait du
thé et du café chaud sur bord de la cuisinière qui ronflait doucement. Elle avait même
réussi à cuire une tarte. Puis, elle s'assit à son tour et posa son menton sur ses mains
croisées.
- Alors?
- Alors, je crois que Ed sera dans les meilleures conditions possibles pour cet été. Il n'a
pas arrêté de nous bassiner avec les chevaux depuis qu'il est sûr de son séjour. Il a
tendance à occulter le côté stage et travail.
- Je crois que Jim et les garçons vont le lui rappeler bien vite.
Elle servit le café, le thé, coupa des parts de tarte.
- Je suis quand même inquiète. J'ai peur de lui laisser trop la bride sur le cou et de me
décharger sur Jim.
- Kay, n'oublie pas qu'il est là pour bosser, pas pour traîner sans rien faire. Il est dans
une entreprise, sous la responsabilité du chef d'entreprise et de ses employés, durant
les heures de boulot. Ne t'en fais pas, tu auras bien assez à le surveiller, le reste du
temps. Et il a aussi un programme scolaire chargé, lui rappela Kyle.
- Je crois qu'on va l'envoyer tout de suite sur une coupe, il s'adaptera sur le
chantier et il aura tout le week-end pour faire le tour de Wasserfall. Ensuite, on
commencera à travailler ensemble son programme de révision.
Kyle hocha la tête.
Mouna se pencha en arrière et écarta le rideau: " Tenez, il y est déjà au boulot. "
On ne voyait que les cheveux hérissés du garçon dans la cabine. Le chauffeur devait lui
expliquer quelque chose, car il se tournait vers lui. Le chargement se terminait. Toutes
les billes étaient sur le plateau. Jim grimpa au sommet pour vérifier la stabilité. Ils
commencèrent à sangler les câbles.
Ed continuait à discuter avec le chauffeur qui lui montrait sûrement les différentes
commandes.
Il lui laissa même appuyer sur celle qui commandait le blocage de la grue de
chargement. Puis ils sautèrent à terre.
Ils allaient repartir. Ils devaient rejoindre Coos Bay. Cette fois-ci, Jim ne rechignait pas
à expédier ses billes, il était même ravi. Elles deviendraient des mâts et des planchers
de ponts de voiliers de tradition. Ses cousins Reedsport lui avaient négocié un contrat
avec un chantier naval spécialisé dans la restauration de bateaux anciens, de voiliers.
Les beaux pin de l'Oregon faisaient des mâts, solides, et souples en même temps.Avant le départ, tous se retrouvèrent dans la cuisine. On rajouta des verres. Et de la
bière fraîche. Ed s'était glissé derrière les adultes.
Quand il avait vu Kay, il lui avait fait un signe discret. Kay lui avait renvoyé un sourire
tout aussi discret. Elle comptait sur la crainte qu'elle lui inspirait malgré tout: elle était
encore Madame Meyer, la prof, pour lui. Et tant mieux. La conversation devint
générale. Kyle ne perdait jamais une occasion d'entrer en relation avec des
professionnels; autant par curiosité des autres que dans le but d'ajouter à son réseau
de maîtres de stage potentiels d'autres noms.
Jim se tenait, les bras croisés, appuyé contre la barre de cuivre de la cuisinière au
risque de se brûler le dos mais rien ne lui aurait fait renoncer à son habitude. Ed
mangeait goulument un part de tarte puis il s'éclipsa dehors.
Pour l'instant, tout lui semblait avoir été organisé spécialement pour lui: des camions,
des gens qui lui avait parlé sans le regarder avec méfiance. Même on ne semblait pas
lui prêter trop d'attention. Il se tenait debout sous la véranda.
Puis les chauffeurs sortirent de la maison. Les camions redescendaient vers Coos Bay.
Ils devaient partir avant la fin de la journée. Edward serra gravement la main des
chauffeurs. Sa petite griffe perdue dans les vastes paluches. Il les accompagna jusque
sous la véranda et suivit du regard les deux véhicules dont les moteurs ronronnaient
gravement.
Ils signèrent différentes liasses de papier et se hissèrent dans leurs cabines, haut
perchées. Un instant elles semblèrent se décrocher des plateaux mais l'essieu
gigantesque recala le tout en ligne. Le bruit des moteurs enfla dans la cour, les freins
pneumatiques soufflèrent et grincèrent. Ils embrayèrent les moteurs et lentement
quittèrent la cour. Ed fut gratifié d'un splendide double coup de klaxon qui résonna
entre les pentes des montagnes. Le garçon en reçut le choc dans le creux de sa poitrine.
Il resta debout, les yeux rivés sur les remorques qui disparaissaient en cahotant sur le
piste. Jim s'approcha de lui et posa sa main sur l'épaule du gamin qu'il sentit frémir.
Aucun adulte ne le touchait jamais sauf pour l'embarquer par le haut du bras, sans
aucune intention de tendresse. Ed ne savait donc pas comment réagir en cette
occasion. Jim retira sa main au bout de quelques secondes mais resta à côté du
gamin. Longtemps.
Le lendemain, le départ vers le chantier avait été retardé afin que Kyle pût, les
yeux dans le yeux, répéter les consignes à Ed. Clairement sans aucune possibilité
d'argumenter et de jouer la jurisprudence ou le vide juridique.
Puis le gamin fila rejoindre le camion. Jim lui avait donné un vieux sac de marin pour
mettre ses affaires, des chaussures de sécurité, un casque, des gants et surtout un de
ses vieux blousons datant de son adolescence, mais suffisamment râpé et usé pour
faire « style »" aviateur.
Kyle lui donna une casquette de son équipe de basket favorite et Mouna un baladeur et
des oreillettes qu'il dut laisser dans sa chambre.
Mo attendait au volant. Ed se glissa au milieu et Fergie claqua la portière. Jim devait
suivre avec la jeep. Sans un regard en arrière, Ed se cala sur le siège pour éviter les
ressorts ravageurs, rabattit sa casquette en arrière. Il avait bien envie d'une cigarette,
en fait c'était surtout le geste: sortir la cigarette de son paquet froissé, la glisser aux
coins de ses lèvres, allumer et aspirer la première bouffée. Le reste l'écœurait un peu.Peut être que les gars lui en donnerait une plus tard.
Mo lança le moteur. Sur les marches de la véranda, Kyle, Mouna et Kay se tenaient
debout, comme tous ceux qui à Wasserfall assistaient à un départ.
Kay pensa même: "Hé bien voilà, tout ça pour ça. Toutes ces années à ne pas jouer la
femme de fermier assistant au départ des hommes et à passer le reste de sa journée à
attendre en mitonnant des petits plats roboratifs. Bien joué ma fille. "
Kyle et son assistante repartirent dans la foulée, ils devaient se contacter
régulièrement et au moindre problème, un des deux remonterait.
Dans le camion, Ed recevait son premier cours de morale.
- Tu vois petit, si tu travailles , tu manges. Sinon, que dalle. Et pas question
d'entourloupettes avec nous. On t'aura à l'œil. Parce que figure-toi, on n'apprend pas
aux vieux chiens à faire des grimaces. Nous aussi on a été jeunes et je te jure, des
jeunes garnements. Madame Victoire m'a souvent remonté les bretelles quand j'avais
ton âge et que j'étais un foutu bon à rien et j'en suis pas mort pour autant.
Mo s'exprimait dans un langage fleuri d'expressions populaires que parfois, il
n'associait pas dans le bon ordre. Ed comprit que Mo lui appliquerait le même
traitement vigoureux si l'occasion s'en présentait. Et avec plaisir.
Le camion était chouette avec plein de trucs cassés, de la terre sur le plancher il
grinçait, il se balançait sur la piste. Mo tenait à pleines mains l'immense volant qui
évoluait dans de larges demi- cercles. Peut être aussi qu'il pourrait le conduire un peu.
C'était pas un truc automatique comme les voitures, il y avait un levier de vitesse mais
ça il saurait s'en servir rapido.
Fergie somnolait accoudé à la portière. Il n'avait rien dit depuis le départ.
Dans la jeep, à quelques mètres derrière, Jim souriait: la tête du gosse avec ses
cheveux hérissés brinqueballait à droite et à gauche. Aux mouvement de Mo, il
comprenait que le contremaître devait lui passer un avant - savon. De toute façon, Jim
n'avait pas pris les gars en traître. Ils en avait discuté ensemble. Pas question de leur
larguer le mouflet. Il montait avec eux dans le camion ensuite Jim prenait le relais.
Fergie avait semblé plus réticent, Mo, pour sa part, se rappelait trop bien ses jeunes
années à Wasserfall et ce qu'il y avait trouvé, pour ne pas saisir l'occasion, un, de
parler du temps passé et deux, d'éduquer un jeune poney fou. Comme il l'avait été des
années auparavant.
Les véhicules venaient de rejoindre la clairière qui leur servirait de base pour le
nouveau chantier: une parcelle à marquer, avant abattage, calculer le cubage et repérer
les futures lignes de plantation. Celle-ci leur appartenait. Ils abattraient dans les
semaines suivantes. Le gamin sauta de la cabine, le pantalon déjà tirebouchonné sur
les chevilles, la casquette à l'envers. Mo lui envoya un coup de paume derrière les
oreilles: ici les traditions n'étaient pas celle de la ville. La casquette à l'endroit,
peutêtre un peu dégagée sur l'arrière du crâne, c'est tout, pas de ces fantaisies de loubards
urbains. Le môme encaissa.
- Tu porteras les marques, lui indiqua simplement Jim. Et tu me suis.
Il lui avait confié les marques d'abattage et de réserve car la parcelle ne serait pas
coupée à blanc.Jim avait bien laissé entendre que porter les marques était en quelque sorte comme
transporter la couronne du roi au moment de la cérémonie. Quelque chose comme le
sort du monde dépendait de la façon dont Ed se tirerait de sa mission du jour. Deux
pas en arrière, écuyer forestier, Ed tenait dans ses mains les marques de Wasserfall qui
laisseraient sur l'écorce des pins le W enlacé du F pour la marque d'abattage ou bien
les initiales JM pour la marque de réserve.
- On marque les arbres en été ici dans les montagnes, expliquait Jim tout en marchant.
Il ne se retournait pas pour vérifier si Ed l'écoutait, il semblait se parler à lui-même.
Bon, tu vois les rangées? Si je décide de couper environ 2O arbres par rangées et qu'il y
a 50 rangées. Combien je vais en couper ?
Ed resta bouche bée: il n'en n'avait pas la moindre idée. Jim n'insista pas sur l'utilité
de connaître sa table de multiplication.
- Faut que je sache moi, pour savoir combien de sous on va rentrer avec ces arbres. Je
ne travaille pas sans prévoir, tu vois gamin. Et puis, il faut connaître le cubage ou la
longueur des grumes pour commander l'abatteuse et le camion. On va commencer par
choisir les arbres qu'il faudra abattre et crois moi je n'aime pas ça.
Ed comprit qu'il lui faudrait se tenir à carreaux. Il tenta pour occuper le temps de
calculer combien ferait 2O multiplié par 5O. Mais il obtenait des chiffres
astronomiques. Ils avançaient dans les allées forestières, entre les troncs , leurs
semelles comme des petits tambours sur le tapis d'aiguilles.
- Pseudotsuga mensiensis...
Ed se demanda pourquoi le patron se mettait à parler chinois.
- Tu vois c'est le nom scientifique de cet arbre, c'est un nom latin parce qu'autrefois
cette langue était parlée par tous les scientifiques du monde. Tu sais dans quel pays on
parlait latin et quand? Mais on l'appelle pin de l'Oregon. Il est très beau, il pousse très
haut et il vit très longtemps. On l'utilise pour faire des maisons, ou des bateaux. C'est
vraiment le roi des bois. Regarde.
Le malheureux gosse se trouva à nouveau confronté à son ignorance, pourtant il avait
l'impression que quelqu'un lui avait appris cela, un jour. Jim se retourna: «Viens, pose
ta main sur son écorce et ferme les yeux. Tu l'entendras peut être chanter.»
Ed paniqua un instant: le patron était cinglé, on l'avait envoyé dans un traquenard et il
ne reverrait jamais ses copains du foyer. Il posa ses marques contre le tronc et obéit.
Le silence amusé de la forêt lui emplit d'abord les oreilles: les oiseaux d'abord, le
grattement de multiples petites pattes, le frottement des aiguilles dans le vent. Il resta
ainsi l'esprit vide et plein à la fois. Vide de son chaos et plein de la forêt. Puis, il sentit
sous sa main comme une pulsation, un cœur qui battait sourdement, au loin. Il la
retira vite et ouvrit les yeux.
Jim souriait à deux pas: «C'est la sève qui circule dans les vaisseaux. Elle gronde
comme une rivière souterraine. Rares sont ceux qui ont l'oreille assez fine pour
l'entendre.»
Encore un privilège. Qui faisait oublier les tables de multiplication.
Ed passa la matinée, la tête en l'air, le cou cassé. Il ne savait pas exactement comment
Jim déterminait son choix, mais de temps en temps, il recevait un ordre: marque
d'abattage, marque de réserve. Alors il prenait son élan et de toute ses forces, il
abattait le poinçon sur l'aubier. Il s'appliquait à faire une marque propre et nette. Les
lettres bien visibles, tournées vers le haut.Un seul coup. Rapidement ses muscles commencèrent à tirer mais pour rien au
monde, il ne l'aurait avoué. Puis Jim succinctement lui montra comment cuber
rapidement les troncs. Sa tête se remplit de chiffres, il se mit à faire des multiplication
plus rapides et retrouva des connaissances enfouies dans sa tête depuis longtemps et
jamais utilisées.
Mais il ne comprit pas comment Jim arrivait à estimer la hauteur de l'arbre. Et il calait
sur les tables de 8 et e 9.Quatre jours durant, Ed enfonça ses marques, monta et
descendit les allées, cuba et dormit sous la tente. Il était rare que Jim et ses hommes
dorment sur le chantier mais cette fois, ils avaient voulu épater Ed et avaient installé
les tentes militaires dans la clairière. Leurs lombaires leur reprochèrent longtemps
cette audace. A la fin de la semaine, Jim donna le signal du départ vers la vallée: ils
avaient besoin d'une salle de bains et d'un lit confortable. Sauf Ed qui ne voyait pas du
tout l'intérêt de se plonger dans un bain.
- Tu pues jeunot, lui lança Mo, et nous aussi. On descend se laver. Et puis on n'a plus
l'âge de dormir sur ses fichus lits de camps. Nom de nom, je sens des parties de mon
corps que je savais même pas qu'elles existaient.
Le manque de tabac commença à se faire sentir dès son retour du campement.
Pendant quelques jours, les odeurs de sève et de résine avaient peut-être inhibé son
besoin de tabac et rempli ses poumons. Mais maintenant, ses doigts se crispaient
autour d'une cigarette invisible. Il sentait l'odeur de la première bouffée, la meilleure,
mélangée à celle du briquet.
Et puis fumer devint une obsession: il voyait des cigarettes partout, il reniflait l'odeur
du tabac dans toutes les pièces. Il cherchait vainement au fond de ses poches une
cigarette oubliée. Il savait parfaitement que en temps ordinaire, Jim fumait de temps
en temps un cigarillo et Kay s'octroyait une cigarette lorsqu'elle prenait l'apéritif le
soir. Il savait aussi qu'ils se privaient de ce plaisir pour être en accord avec
l'interdiction faite à Edward depuis son installation à Wasserfall. Mais, par contre, Ed
se disait finement qu'il devait y avoir quelque part une réserve. Ce quelque part, il le
situait dans le bureau parce que visiblement c'était la seule pièce où le tabac était
permis mais c'était aussi la seule pièce où Edward n'oserait pas s'aventurer. Puis il se
rappela que Mo et Fergie ne se soumettaient pas aux mêmes règles que la maison. Il
lui serait plus facile de s'approvisionner chez eux: des vestes aux poches entrouvertes
traînaient souvent, des sacs à dos abandonnés sur le plateau du camion pouvaient
rester des journées entières à disposition. Ed se rangea du côté de cette solution après
un bref conciliabule avec lui-même. Dans sa petite tête, il y avait deux cases: l'une où
il avait promis solennellement de suivre à la lettre les règles imposées sous peine de
d'être renvoyé. Dans l'autre, une énorme cigarette aux volutes ondoyantes, qui lui
masquait la première case. Ed suivit la fumée de la cigarette de la case numéro 2.
Mo était occupé dans la pépinière, Fergie vidangeait le moteur des tronçonneuses
qu'ils avaient utilisées. Aucun ne prêtait la moindre attention au gosse. L'après-midi
en était aux heures longues entre trois heures et quatre heures. Il faisait chaud. La
maison était calme. Les adultes se livraient à leurs occupations fastidieuses d'adultes:
le travail.Madame Meyer corrigeait les devoirs qu'il avait laborieusement faits ce matin. Ils
avaient du se concerter avec monsieur Jim car toutes ses révisions tournaient autour
des tables de multiplication, des surfaces, des calcul de volumes. Il avait du rester assis
à sa table sous le regard de madame Kay toute la matinée. Elle ne l'avait pas lâché une
minute. En classe c'était mieux. Elle pouvait pas le fixer tout le temps. Il en avait plein
la tête. Et personne n'avait encore évoqué de promenades à cheval.
Le temps lui semblait long depuis qu'ils étaient redescendus des coupes.
Le garçon se glissa souplement derrière la maison jusqu'au hangar et du hangar,
jusqu'au logement dans la maison d'en-dessous qu'occupaient les deux hommes quand
ils ne redescendaient pas chez eux. La porte bien entendu était restée ouverte. Pas
d'effraction, pas de délit. Encore mieux, sur la table de la cuisine, un paquet de
cigarettes ouvert l'attendait. On aurait dit qu'ils l'avaient laissé là pour lui.
Par précaution, il jeta un rapide coup d'œil à droite et à gauche. Il n'avait que deux ou
trois pas à faire pour embarquer d'un geste le paquet.
Pas le temps de sortir un de ces petits tubes blancs.
Il savait où il pourrait fumer tranquillement: plus bas, dans le champ récemment
fauché, derrière un tas de foin qui avait été laissé là en attente pour les chevaux.
Il se creusa une espèce de petite niche dans l'herbe odorante d'où personne ne le
voyait, et allongé, le nez vers le ciel, il aspira la première bouffée, celle qu'il aimait le
plus, qui lui remplissait les poumons d'une bonne odeur de tabac frais. Le reste
importait peu. Il aimait surtout pencher la tête, fermer un œil, faire claquer le briquet
et entendre le petit grésillement et respirer la première fumée. Ça faisait genre. Il
terminait rarement ses cigarettes, préférant en rallumer une nouvelle très vite. Il se
serait ruiné rapidement si son sens de l'économie ne l'avait pas poussé vers un marché
tout autant parallèle qu'illicite.
On ne vole pas l'air qu'on respire, on le respire là où on a en besoin. Lui, il prenait les
cigarettes selon ses besoins. Pour tout dire, une grande partie de ses avoirs étaient
entrée en sa possession de cette manière.
Donc Edward ne termina pas sa cigarette, c'est ce qui le perdit. Il jeta le mégot derrière
lui, se leva et remonta vers la maison. Tranquille, l'air le plus innocent du monde,
prévoyant de prochains plaisirs tabagiques avec le reste de son paquet.
Il faisait chaud et sec. On était en juillet. Edward ne connaissait rien en termes de
risques d'incendie, de taux de sècheresse, de rapidité d'inflammation et encore moins
sur les effets de la rencontre entre un comburant et un carburant. Il remontait toujours
l'âme pure et tranquille vers la maison où il espérait terminer l'après-midi couché sur
son lit. L'esprit en paix de celui qui a accompli son devoir.
Tout juste s'il sentait dans son dos la chaleur bienfaisante du soleil et le doux
craquement des herbes sèches. Craquements singulièrement audibles cet après-midi
là.
Dans la lumière orangée, il put voir Mo courir à sa rencontre, sûrement ravi de le voir
rentrer au bercail. Peut-être allait-il enfin lui proposer une promenade à cheval.
Mo arriva sur lui en pleine course, l'empoigna fermement par le col de sa chemise, lui
fit faire un demi-tour des plus alertes et lui expédia un magnifique coup de botte dans
l'arrière-train qui l'envoya valser dans l'herbe. Derrière Mo venait Fergie qui le dépassa, une pelle à la main. Le gosse protégea sa
tête, dans un réflexe de survie. Mais la pelle ne lui était pas destinée. En tout cas pas
pour l'instant.
Puis il entendit le grondement du tracteur. Vaguement, il sentit qu'il était peut-être
responsable de
tout ce remue ménage mais il n'en saisissait pas la cause exacte.
Heureusement, la citerne pleine d'eau pour l'arrosage des jeunes plants en
pépinière était encore en remorque. Jim avait entendu les hommes hurler au feu. Il
n'eut qu'à embrayer le moteur du tracteur et dégringoler dans la prairie. Le feu avait
d'abord couvé dans le foin puis les brindilles portées à incandescence s'étaient
brutalement enflammées. Les mèches du feu montaient déjà haut, mais surtout, de
méchantes flammèches couraient sur le sol et tentaient de gagner le sous-bois voisin.
Ils se précipitèrent sur le tuyau de vidange et déversèrent le contenu du réservoir sur le
tas de foin embrasé. La fumée âcre, le grésillement du feu arrosé, les cris des uns et des
autres parvenaient à Ed allongé sur le sol. Il n'osait pas lever la tête.
Les hommes piétinaient l'herbe aux alentours, étouffaient les flammes à coup de pelle
ou de morceaux de couverture. Fergie creusait une petite tranchée pour empêcher le
feu de se propager. Ils étaient noirs de la tête aux pied, essoufflés et surtout furieux.
Un tas de boue noirâtre avait remplacé la meule de foin, des filets d'eau sale
dégoulinaient en suivant la pente.
A quelques mètres d'eux, Edward gisait sur le sol. Il n'avait pas eu le temps de réagir.
D'un bel ensemble, les hommes se retournèrent vers le gamin. Ed sentit les poils de
son dos se hérisser, il se ramassa comme un félin et d'un bond disparut dans le
sousbois comme un chevreuil.
Le sous-bois débouchait sur un plateau surplombant la haute vallée. Le gosse était
coincé à moins de se jeter dans le vide. Mo allait se précipiter à sa poursuite mais Jim
l'arrêta.
Il a trop peur. Il sait qu'il a fait une connerie. Je vais chercher Kay.
- Mais s'il se planque dans le bois, on peut y passer des jours.
- De toute façon, on ne le retrouvera pas en lui courant après. Occupez-vous du feu,
qu'il n'y ait rien à craindre.
- Le sale mouflet, je te jure. On n'est pas dans la m....
Jim haussa les épaules et remonta vers la maison. Il partageait le sentiment de Mo:
colère et inquiétude sur le sort du gamin dont il avait la responsabilité. Lui faudrait-il
appeler Tom et Kyle?
Et affronter un échec leur expérience à peine commencée. Il savait que le gamin
pourrait rester bien caché dans le sous-bois pendant des heures et qu'ils le
chercheraient en vain, s'égosillant pour rien. Edward était peut-être coincé dans le
sous-bois, mais eux ils étaient tout aussi coincés à la lisière.
Jim se demanda où était Kay: elle ne semblait pas avoir entendu tout le raffut qu'ils
avaient fait avec le tracteur, leurs cris. Puis il se rappela qu'elle avait prévu de tondre la
prairie de l'autre côté.
- Kay! Le gosse a fait une connerie!
Sa voix domina le bruit de la tondeuse que Kay poussait vigoureusement dans la pente
légère du jardin. Elle remontait vers lui, et même si elle ne comprit pas exactement
tout ce qu'il disait, elle comprit à l'air furieux et inquiet de Jim que quelque chose
clochait.

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