Jeu de Dames (extrait)

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Le début du roman qui constitua une partie de ma maîtrise de Lettres ... Donc extrait de JEU DE DAMES : La visite avait été repoussée de jour en jour. Mais cette fois rien ne venait mettre une entrave à notre départ. Il fallait se préparer, ôter le vieux short et le vieux tricot, enfiler une jupe, un chemisier et puis, après tout puisque j’y étais et que la haine m’emplissait la bouche, me faisant serrer les dents, j’allais bien leur monter à eux tous… Oui j’allais bien leur montrer… Leur montrer qu’ils n’existaient pas pour moi, que je voulais qu’ils n’existent pas, même si leurs regards me vrillaient déjà et si je me sentais faiblir, fléchir, abandonner, fuir. Nous avions descendu les escaliers et j’avais préparé mon plan d’hostilité. Dans la ruelle, personne, je pouvais encore conserver une attitude naturelle , décontractée. Mais aussitôt arrivée sur la place je devais me raidir, marcher dignement, calmement, le plus calmement du monde, les yeux fixés sur on ne sait quel lointain. Et je les mépriserais, ils me fixeraient mais moi je ne les verrais pas. Cependant cette fois encore j’avais été lâche. Mon pas d’abord mesuré s’était allongé, précipité. Elle, à côté de moi, ne disait plus rien, elle avait l’habitude de cet affrontement où je sombrais toujours mais d’où je sortais plus forte encore. FORTE de l’espoir de ma prochaine victoire. Et puis, comme chaque fois, je me retrouvais sur la route, loin des autres. Libération totale, brusque et douloureuse.
Publié le : samedi 22 mars 2014
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Le débutdu roman qui constitua une partie de ma maîtrise de Lettres ... Donc extrait de JEU DE DAMES :
La visite avait été repoussée de jour en jour. Mais cette fois rien ne venait mettre une entrave à notre départ. Il fallait se préparer, ôter le vieux short et le vieux tricot, enfiler une jupe, un chemisier et puis, après tout puisque j’y étais et que la haine m’emplissait la bouche, me faisant serrer les dents, j’allais bien leur monter à eux tous…
Oui j’allais bien leur montrer… Leur montrer qu’ils n’existaient pas pour moi, que je voulais qu’ils n’existent pas, même si leurs regards me vrillaient déjà et si je me sentais faiblir, fléchir, abandonner, fuir. Nous avions descendu les escaliers et j’avais préparé mon plan d’hostilité. Dans la ruelle, personne, je pouvais encore conserver une attitude naturelle , décontractée. Mais aussitôt arrivée sur la place je devais me raidir, marcher dignement, calmement, le plus calmement du monde, les yeux fixés sur on ne sait quel lointain. Et je les mépriserais, ils me fixeraient mais moi je ne les verrais pas. Cependant cette fois encore j’avais été lâche. Mon pas d’abord mesuré s’était allongé, précipité. Elle, à côté de moi, ne disait plus rien, elle avait l’habitude de cet affrontement où je sombrais toujours mais d’où je sortais plus forte encore. FORTE de l’espoir de ma prochaine victoire. Et puis, comme chaque fois, je me retrouvais sur la route, loin des autres. Libération totale, brusque et douloureuse. Ma respiration reprenait un rythme normal, mon pas se calmait. Nous renouions notre dialogue avec la nature. La brûlure du soleil me faisait frissonner, dans le plus grand abandon je me livrais aux sensations, confondue avec l’espace. Je célébrais mon affranchissement en croquant une mûre et mâchonnant une folle avoine. ELLE et moi parlions de tour, de rien, ou bien nous taisions, guettant la pierre et l’insecte. Notre univers à peine entamé par la traversée de cette place de village goûtait son équilibre. Alors advint la seconde rupture. L’intrusion. Une voiture s’arrêtait derrière nous : « Par cette chaleur c’était folie de nous hasarder sur les routes. Voulions-nous être accompagnées jusque là-bas ? » On ne refuse pas une proposition si naturellement gentille, et puis il serait trop long de leur faire comprendre… Nous voici donc arrivées, désemparées, transplantées, privées de l’aventure de la route. Et à présent, la maison se dresse devant nous. Endormie, austère et accueillante, fermée, mystérieuse et familière. La grille verte du jardin où dorment chat et colombe demeure close. Il faut faire le tour et frapper à la porte. Dans l’attente de ce qui va venir, j’ai tout le temps de l’admirer cette porte, ses gonds, sa taille en pointes de diamants, les deux entailles dans le bois profond dont le bord s’effrite. Des pas méfiants, une serrure ouverte, un visage de vieille fille surprise, honteuse et mécontente. Un couloir, en clair-obscur, une valise, des chaussures, des vêtements éparpillés, des médicaments, une pile de draps propres, la vieille cuisine, puis le jardin. La table avec sa peinture écaillée, les chaises glacées par l’ombre des glycines. Effarouchée, prise en flagrant délit de vie intime la vieille fille murmure des paroles sans importance : « Arrivé hier… Excusez… C’est l’heure de la sieste… » Je ne l’écoute plus mais, comme toujours, je regarde et attends. La glycine doit bien être centenaire pour couvrir toute la terrasse. Elle a d’ailleurs tout envahi, trop envahi. Elle s’attache à la maison, la couvre comme si elle voulait cacher quelque chose. La façade a disparu sous elle, à partir du toit, elle s’élance au-dessus de la terrasse, l’enjambe et se retrouve sur
l’autre côté de la maison. Dessous une petite caverne. On s’y sent bien, tapi pour observer la vallée ensoleillée. Une autre branche infiniment multipliée s’est chargée de séparer la terrasse du reste du jardin. Dans ce mur tremblant au coin de la maison, une seule percée, porte aveuglante derrière laquelle on ne distingue qu’une vaste lueur dorée. Je ne sais pourquoi, toujours, je suis attirée par elle. Je la fixe, m’y perds, je n’y vois plus rien. Je tourne la tête pour reposer mes yeux. La vieille fille parle toujours, sans doute pour masquer sa nervosité. Mais soudain elle s’interrompt et à son tour fixe effrayée, la petite brèche lumineuse. Le ronronnement de sa voix cessant me tire de ma rêverie. Et je ne sais si je dois rire ou prendre au sérieux la silhouette qui se détache dans la lumière blanche sur fond or, légère vacillante, un archange ou un funambule. Il s’avance le sourire moqueur et timide, provocant et craintif.
Alors je nous revois , l'an dernier ... Encore une visite de courtoisie, la table du jardin, entourée de monde, la famille réunie pour le temps des vacances et nous par hasard juste à ce moment . Et, des visages autour de la table, un seul nous avait captées, intriguées. Silencieux, comme retranché derrière lui-même, seul il semblait parmi les autres, avoir quelque chose à dire, et seul il se taisait. Comme nous, seul il se désintéressait de ces propos futiles, seul il cherchait quelque chose derrière les mots eux-mêmes. Déjà je n'avais pu soutenir son regard inquisiteur, mais j'avais pourtant été entraînée à le chercher pour, à mon tour, le sonder. Puis pendant un an nous l'avions complètement oublié et maintenant je retrouvais subitement cette première rencontre. Maintenant encore l'impression qu'il me faisait était la même, renouée avec l'antérieure. C'était comme un film brisé que l'on raccordait et qui allait se jouer jusqu'à la prochaine coupure. Mais ainsi relié à lui-même, il me devenait plus familier et plus étrange encore. Je me sentais emportée par un brusque désir celui encore inexplicable de le contrarier. Peut-être à cause de son attitude présente. Cette fois nous n'étions plus si nombreux autour de la table, il se devait de parler. Pourtant ses paroles se résumaient surtout en questions pressantes , intenses , rapides. Et puis il ne tenait pas en place, prenait des poses acrobatiques sur sa chaise, virevoltait autour de la table, sautait de la table à sa voiture, de la voiture à la maison. Il ne cessait de nous observer. A droite, à gauche, devant, derrière, de face , de profil, toujours son même regard. Un gigantesque oeil à facettes auquel on ne peut échapper qui vous fascine et vous paralyse. Elle sans doute était paralysée, anesthésiée sous ce regard, mais moi non, je reportais sur lui toute ma haine des autres, de tous les autres qui m'avaient obligée à baisser la tête en traversant la place du village. Je le tenais, je l'avais, il allait être mon jouet; mais aussi le sien à elle la trop douce, celui de notre double personnalité à moi, à elle, MIELLE. Il avait l'air bien sûr de lui mais MIELLE allait savoir pourquoi, comment. Savoir si cette sûreté était réelle ou feinte, la démonter, la remonter, la tordre, la mouler, la réduire mais en tout cas pas l'affirmer .
Le soleil baissait, à présent il venait se colorer au fond des verres d'orangeade . MIELLE frissonnait ... peut-être d'excitation. Il ne fallait plus qu'elle reste ici. Elle se leva. J'eus alors l'impression de sortir d'un engourdissement, d'un rêve... Mais bientôt la route serait là ; à travers la semelle de mes espadrilles j'allais de nouveau sentir les petits cailloux ronds et vernissés. C'était l'heure où la montagne commençait à expirer la profonde chaleur du jour. Son souffle bienfaisant me délasserait, me détendrait.
Alors il bondit: - Je vais vous raccompagner! Et ce fut comme si MIELLE avait peur. Sans nous être concertées nous refusions fermement, presque impoliment. Je reculais devant l'imminence de l'affrontement que je souhaitais tant tout à l'heure. MIELLE n'avait plus qu'une envie, marcher, marcher, partir , partir loin de lui.
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