LE MIRACLE DE PÂQUES

De
Publié par

Une Nouvelle éroticomystique pour le temps pascal. Avec quelques illustrations originales de l'auteur. Ceci est mon corps : prenez et lisez !

Publié le : lundi 1 avril 2013
Lecture(s) : 104
Nombre de pages : 15
Voir plus Voir moins

Michel Bellin




LE MIRACLE DE PÂQUES







Nouvelle éroticomystique

avec des illustrations originales de l’auteur


Si ma bibliothèque était en feu et qu’il fallait ne sauver qu’un seul
ouvrage, ignorant cette consigne par trop restrictive, au péril de ma
vie je commencerais bien sûr par les livres de mes auteurs préférés
(Alain, Baudelaire, Maupassant, Cioran… aujourd’hui Mirbeau et son
incomparable “Journal d’une femme de chambre”…). Puis, s’il me
restait quelques secondes avant de me transformer en torche vivante, à
l’évidence je m’emparerais de la Nouvelle de mon crû que je présente
aujourd’hui sur YouScribe. Parue il y a une dizaine d’années dans «
Communions privées » (opus aujourd’hui épuisé mais à nouveau
disponible en version numérique) et intitulée Les cloches du Paradis,
sans cesse reprise et remaniée, c’est un page essentielle où j’ai mis, je
crois, le pire et le meilleur de moi-même : ferveur et mécréance,
spiritualité et érotisme, réalisme et utopie. Qu’advienne pour moi cette
aube rayonnante !





LE MIRACLE DE PÂQUES


orsqu’il pénétra dans son église, située un peu à l’écart du bourg, Julien se
sentit glacé. C’était moins l’humidité du lieu (qu’on ne chauffait qu’au moment du culte, faute
de moyens) qu’un immense vide spirituel. Tout n’était en lui que froidure et désolation. A
vingt-huit ans, le prêtre se sentait déjà un vieillard et chaque fois qu’une fête s’achevait –
c’était le soir de Pâques – sa tumeur ontologique doublait de volume.

Tout s’était bien passé pourtant, comme à l’ordinaire, comme depuis 2000 ans, on
avait prié, on avait espéré ; son fidèle troupeau avait bêlé d’une voix morne : « Alléluia !
Nous sommes ressuscités ! » Puis ses paroissiens étaient repartis heureux vers leurs foyers en
agitant leurs cierges et en grignotant les œufs en chocolat vendus sur le parvis au profit des
lépreux. Au soir de ce frisquet dimanche d’avril, Julien, lui, se sentait plus seul que jamais,
plus désespéré. Depuis belle lurette, il ne croyait plus à ces sornettes, peut-être faute de
combustible : Julien n’avait jamais aimé, il n’avait jamais été aimé. Et son carburant à lui était
2 rare et introuvable dans le bled, c’était du super sans plomb spécial : Julien n’aimait, ou plutôt
n’aimerait, que les garçons. Hautement prohibé dans notre sainte mère l’Eglise ! Hautement
improbable dans le cœur et le corps du jeune homme : après tant d’années de piété et d’ascèse
vertueuse, tout n’était que potentiel, péché virtuel et fantasme de synthèse. Monsieur l’abbé se
consolait comme il pouvait : en faisant bien son boulot, fonctionnaire réglo, ventriloque très
pro d’un Bon Dieu à la réputation usurpée. Pour complaire à ses ouailles et en rajouter dans le
perfectionnisme, Julien avait même consenti à remettre une soutane. Au troisième millénaire,
il se disait que les cathos nostalgiques ont besoin de repères et que ce long fourreau noir serait
peut-être une armure adéquate contre les assauts de la tentation. Bref, en froc ou non, ce
fameux soir de Pâques, c’est un Julien anéanti qui poussa la porte massive de l’église : il
venait rejoindre son grand Ami tapi dans l’ombre du sanctuaire.

C’était un gisant dans une chapelle latérale, à gauche de la nef. Un Christ en marbre de
près de deux mètres. Les guides touristiques ne le mentionnaient pas, car la statue n’était
qu’une copie tardive, dans un mélange de style que les experts jugeaient décadent. Julien en
était à la fois dépité et ravi, se réjouissant in petto de cet ostracisme : c’était son gisant, son
Christ à lui, son grand Jésus chéri. Il venait pour la première fois le contempler de nuit, jamais
jusqu’à ce jour il n’avait osé, ça lui semblait inconvenant, peut-être trop risqué. Mais ce soir,
son désespoir était tel qu’il avait ressenti le besoin viscéral de le voir en toute intimité, de se
vider l’âme au pied du spectre de pierre. La plupart du temps, il se contentait, à la fin d’un
office (une fois que Berthe, la vieille sacristine, eût achevé ses interminables patenôtres) de
faire un léger détour par la chapelle latérale, de contempler la nudité incorporelle de son Ami.
Puis, très furtivement, après s’être assuré que l’église était vide, tandis que flottait encore dans
l’air un lourd parfum d’encens, il caressait du bout des doigts l’Homme-Dieu sublime, en
laissant glisser sa main depuis le front lisse jusqu’aux orteils glacés. La seule audace qu’il
s’autorisa un dimanche de printemps, l’an passé, juste après les vêpres (il n’avait jamais osé
avouer le sacrilège à confesse) : en geste d’hommage muet, il avait égrené une fleur de
pivoine sur le grand corps livide, avait parsemé un à un les pétales sanguins sur la poitrine et
le ventre opalescents. Mon Seigneur et mon Dieu ! Il en avait été si troublé, si violemment
remué, que les larmes lui étaient venues et que, sous son aube, il avait physiquement senti
l’Ascension précéder les Rameaux !
3

Peinture de Mantegna

Le Christ gisant était son ami et son confident. Le jour mais aussi la nuit. Julien en
était investi corps et âme. Cette proximité le ravissait en même temps qu’elle ravivait en lui
une énorme culpabilité. Presque chaque soir (bien que le jeune vicaire s’efforçât de ne pas
trop dîner pour ne pas faire de cauchemar), au cœur de la nuit, le fantasme marmoréen quittait
l’église et venait s’étendre au creux de son lit, moins gisant qu’à l’église, plus vivant que
jamais, enfin ressuscité ! Le miracle se déroulait toujours de la même manière : le Sauveur est
allongé sur la neige du drap, don de Dieu fait aux hommes, oblat immaculé sur le saint
corporal. Les mains le long du corps, doigts effilés et stigmates entrouvertes, visage grave,
paupières closes, ses longs cheveux bouclés épars sur l’oreiller. Julien est étendu à ses côtés et
ses lèvres, d’une lenteur ouatée, explorent cette chair de rêve : un Dieu fait chair. Lente
glissade sur le font qui tiédit, baiser respectueux dans le nid des paupières, promenade furtive
sur la crête du nez, sur la bouche – souffle léger éveillant l’autre souffle – sur la pointe du
menton où mousse une barbe dorée. La ventouse chaude butine maintenant l’épaule, ronde et
lisse comme un ostensoir, descend dans la plaine ondoyante, vers le val de Jessé, la terre enfin
promise où coulent lait et miel. Ombilic accueillant que la langue de Julien explore un court
instant. De là un sentier duveteux s’évase jusqu’à la selve ardente. Le pagne est écarté et le
prêtre pénètre enfin jusques au Saint des Saints. Ses lèvres folâtrent dans la blonde toison
parcourue d’un fumet de myrrhe et d’aloès. La langue se love sous la double custode. Sous cet
assaut espiègle, le goupillon de nacre se redresse, le gisant se ranime ! La bouche de Julien
remonte alors de l’escarcelle jusqu’au chaton vermeil. La pierre épiscopale brille de tous ses
feux. La pente est longue et douce. Soyeuse la peau juste sous l’améthyste. Le désir s’offre de
plus en plus. Résistance élastique sous les lèvres gourmandes ; longtemps elles musardent,
légères, sur la moire grenat. Sous la caresse, la crosse en majesté donne des coups impatients.
Alors, subitement, la bouche concupiscente la gobe, l’enfourne. Le long massage commence.
Chuintement régulier. Puissante ondulation. Soudain, tout va très vite : un cri, une plainte
4 cambrée, un abandon voluptueux. Giclées de sève, bonheur opalescent, exquis parfum de
rosée baptismale, tiédeur molle du sommeil qui referme ses ailes…

Le matin, au réveil, la vision christique était évanouie. Julien seul et dégrisé. Ne restait
plus pour lui que la lie du plaisir : honte et dépit. En fait, il ne supportait pas que son Christ
fût mêlé à ses fantasmes nocturnes, réduit à l’état de spectre poisseux. Ce n’était pas possible,
ce n’était plus permis ! Car enfin, la dévotion de Julien pour Jésus, l’amour qu’il portait à son
Dieu depuis toujours, le culte qu’il lui rendait nuit et jour, tout cela était pur, et sacré – il le
jurait ! Pureté ! Horrible mot ! Mot pieusard, mot ringard au parfum douceâtre. Julien avait
toujours détesté ce mot qui, depuis son enfance, symbolisait à la fois le suprême Idéal et sa
secrète servitude. Sacro-sainte Pureté ! Avec son corollaire : Impureté, mot tout aussi
repoussant, suprême interdit, cafard de confessionnal – ce cabanon sordide – aveu visqueux
de foutre et de larmes et du sang des femmes. Déformé par des siècles de morale catholique
assimilée dans ses gènes, Julien était devenu dualiste dans l’âme à son corps défendant.
Dichotomique de naissance, comme d’autres sont trisomiques. Et bien que l’idéologie fût en
perte de vitesse, les dégâts chez lui restaient considérables. Noir et Blanc, Pur et Impur, Bien
et Mal, Homme et Femme, tel était l’Univers, essentiellement – par essence. Sans nuances.
Nulle confusion possible, nul compromis permis. La pure amitié reliait les âmes, commerce
spirituel, avant-goût du ciel. Pur amour de François pour sœurette Claire ; pur amour de
Marie, la mère de Jésus, vivant en vierge et mourant en sainte, ô miracle ; pur amour de
Joseph, père putatif décrété adoptif, cocu du St Esprit ! Paradis asexué avec chants d’oiseaux,
pluie de roses et harpe qui dégouline, ainsi soit-il. Avec un zeste de Saint-Ex (« L’essentiel est
einvisible pour les yeux etc.) et l’improbable oracle (« Le XXI siècle sera… » bla bla.). Sursum
corda ! À l’inverse, l’amour impur car non productif, commerce bestial car non conjugal,
bougres infâmes et immatures puisque contre nature ! Corps impudiques, organes tyranniques,
parties honteuses, humeurs peccantes et polluantes, passion béante, rage érigée, baisers
mouillés, parfums musqués, pouah ! … plus d’Alléluia, mais la malédiction et l’exclusion du
jardin des délices. In coda venenum ! Tel fut le crime de la sainte Eglise et l’ignominie de son
Salut : elle a donné du poison à boire à Eros, il n’en est pas mort mais il a dégénéré en vice. Et
les curés sont là pour gérer et absoudre. Et Julien en fait partie ! Quelle imposture ! Mais non,
il n’est pas ce Zorro vengeur ! Il n’a rien à voir avec la Grâce qui lave plus blanc que blanc !
Il n’est pas qu’une âme évanescente : il possède un corps, une peau, des muscles, des mains,
des… couilles ! Oui, Julien brûlait parfois d’envie de prononcer ce dernier mot, il devait le
proclamer, coûte que coûte, il lui fallait enfin oser articuler, devant la grande psyché du
5 presbytère, articuler les consonnes obscènes : couil-les, couil-les, couil-les… Pauvre Julien !
Il ne pouvait pas puisque la bouche est le Temple du St Esprit. Toujours le cocuage par les
mots, jamais de passage à l’acte ! Dualiste malgré lui, corvéable à merci, bêtement condamné
à 28 ans à l’écartèlement de la frustration, gardant pourtant la nostalgie de son unité perdue,
de l’harmonie volée par les bons pères. Le jour, il aimait Jésus-Christ, le servait dans les
autres, avalait dévotement son corps transsubstantié comme on gobe un bobard et vénérait son
absence réelle dans un gisant de pierre. La nuit, en mémoire de Lui, ulcéré de bonheur, l’abbé
invitait dans sa couche le messie de son cœur, réincarnait son Dieu inaccessible, l’accueillait
dans le satin des rêves, le réchauffait, le ranimait, le forçait… Ceci est mon Corps, prenez !
Julien prenait et survivait jusqu’au lendemain…

Ce soir-là, sitôt entré dans l’église, le jeune prêtre remonta avec assurance la nef
principale. Ses pas claquaient sur le dallage mais l’écho ne l’impressionna pas. Comme il se
savait seul, il se contenta d’estropier une génuflexion devant le maître-autel et alla droit au
but, vers la chapelle latérale. Il alluma une veilleuse au-dessus des ex-voto ainsi que quelques
cierges. Il faisait froid car le chauffage avait été coupé après la grand-messe et il avait gelé
durant la semaine sainte. Mais Julien ne ressentait pas le froid. Il s’était accroupi devant le
gisant. Son Ami et lui étaient enfin réunis, nul bruit alentour. Ils étaient cernés par l’ombre et
le mystère. L’éclairage était exactement celui qui convenait, suffisant pour voir les détails du
marbre tout en sculptant, ici et là, à la lueur tremblante des bougies, des reliefs et des recoins
inattendus. Julien se tenait immobile, lui aussi pétrifié et ses yeux dévoraient dans la
pénombre le beau supplicié. A vrai dire, le gisant était d’une sobriété exemplaire. Rien de
douloureux ni de morbide. Pas de polychromie, ni gouttelettes de sang ni couronne d’épines
massive, juste la fluidité du marbre épousant la solennité de la pause. Une nudité minérale,
désincarnée, majestueusement alanguie, avec un pagne discret, sans plis superflus, juste un
tissu posé. On eût dit que l’étoffe faisait partie intégrante du corps, une seconde peau, un repli
de paupière. Quelle économie de moyens ! Quelle modernité ! Julien s’en étonnait toujours et,
cette nuit surtout, avec la lumière parcimonieuse, cette beauté à la fois monumentale et
minimale avait une présence extraordinaire. Et une telle proximité ! Prostré et attentif, l’abbé
ressentait presque le besoin de retenir son souffle tandis qu’il scrutait l’icône.

Il aimait retrouver son ami et seigneur dans la nudité du marbre. Cette froideur, avec
ses veinules bleutées si émouvantes, n’avait rien pour le rebuter. Au contraire, par un étrange
sortilège, la pierre polie devenait charnelle et sensuelle. Plus que dans sa bible jaunie, c’est là
6 que Julien retrouvait l’être secret qui calcinait son cœur. Malgré les siècles qui le séparaient
du Nazaréen, malgré la poussière de bigoterie accumulée sur le sépulcre, malgré les diverses
trahisons et manipulations de l’Eglise, Julien restait subjugué par l’étonnant prototype –
l’Homme-Dieu ! – qui traversait l’Histoire. Simple prophète parmi tant d’autres, un Chè des
temps anciens ? Peut-être est-ce là où le bât blessait. Certes, officiellement, Julien continuait
de croire que le rabbi palestinien était Dieu, Fils de Dieu, engendré non pas créé, etc. bref tout
le pedigree. Rien à redire à cela. Mais, dès son séminaire, le prêtre n’avait pas été
impressionné pas les titres pompiers ou les dogmes de naphtaline. Rien à faire : sa liaison
avec Jésus ne fonctionnait pas sur ce registre, avec salamalecs et carte de visite ! Son Christ à
lui était plus simple, plus intime, plus homme pour tout dire. Ni roi ni Jupiter, ni maître ni
Seigneur, il était avant tout ce jeune visionnaire de trente ans, à peine son aîné, ce provocateur
au verbe tranchant et au regard de feu. Et en même temps si doux, disait-on, si tendre, presque
féminin… Ah ! Pouvoir une seule fois scruter les yeux du Galiléen, s’y noyer, le sonder
jusqu’au tréfonds puis partir, d’un pas ample et tranquille, main dans la main, là-bas, au loin,
toujours plus loin, par-delà les dunes…là où l’Amour est roi !



Dessin de l’auteur

Lorsque l’abbé Julien feuilletait le vieux grimoire, c’est cet aspect trouble-fête, ce
ruissellement juvénile qu’il aimait retrouver. À vrai dire, sa quête le laissait souvent sur sa
faim : les textes sacrés se montrent ordinairement très discrets, très secs, parfois partiaux.
Même écrits en grec, les évangiles ne sont pas du bon journalisme mais déjà du catéchisme.
Or, ce qui passionnait notre exégète en herbe, c’était toujours ce qui se passait après, ou
7 ailleurs, en dehors du décor officiel : le non-vu, le non-dit, le non-cru. Julien préférait les
chemins de traverse aux voies express, il lui plaisait de déceler sur les tuniques immaculées
d’infimes traces de souillure, non par volonté de dénigrement mais par souci de vérité. Et
d’humanité. Homme et Dieu, ne l’oublions pas. Question de plaisir aussi. Julien préféra
toujours le frisson de l’ambiguïté à la morne certitude des credo officiels. Une parole libre
plutôt que la langue de buis ! A ses risques et périls d’ailleurs. En haut lieu, on n’appréciait
guère les interprétations du jeune vicaire (qu’on jugeait hasardeuses et non respectueuses de la
Tradition) Après plusieurs remontrances à l’évêché, une nomination tomba. Julien s’était dit
plus d’une fois qu’il avait payé cher sa liberté en croupissant depuis trois ans dans cette vallée
perdue des Cévennes. Mais il se sentait indépendant et presque heureux, libre de bricoler un
Christ à sa mesure.

Evidemment, le Nouveau Testament ne l’aidait guère dans sa recherche iconoclaste.
Mais cette résistance du texte ne faisait qu’émoustiller la gourmandise de Julien. Il se plaisait
à extrapoler, à folâtrer dans l’apparat critique, à faire l’exégèse buissonnière, amateur de
variantes et cueilleur de gnoses, remplissant les blancs du texte et rendant l’éloquence aux
silences. Ce rétablissement donnait d’étranges résultats : oui, Jésus avait bel et bien changé
l’eau en vin, mais l’hydropique guéri n’avait pas du tout apprécié et les viticulteurs ruinés
avaient été forcés de détruire leur récolte ! Certes, Jésus avait ressuscité un mort, mais les
héritiers s’étaient tous définitivement brouillés. En vérité je vous le dis, le paralytique avait
bondi sur ses jambes, mais le lascar s’était mis à chaparder pour vivre parce qu’on lui avait
sucré son RMI. Et les marins-pêcheurs dont l’évangéliste tait pudiquement la tuile ? Jésus
avait fait venir tant de rascasses dans leurs filets que les mailles avaient craqué et que les
pauvres bougres furent réduits au chômage technique ! Pendant ce temps, les gosses, eux,
séchaient les cours pour venir écouter leur idole et le pourcentage des reçus aux examens ne
cessait de baisser dans l’Académie de Jérusalem. Même les putains venaient assiéger jour et
nuit la demeure du Bon Maître pour être les premières sur les trottoirs du Paradis ! Quant au
sexe, puisque nous y voilà, Julien en voyait partout, soigneusement caché, partout ingénu. Les
références dans le texte étaient bien sûr rigoureusement exactes, seule l’interprétation
divergeait. Nathanaël s’isolait souvent au pied de son sycomore ? C’était évidemment pour
s’astiquer, ce que Jésus, extralucide, avait bien remarqué. Et pourquoi, à votre avis, l’apôtre
Jean, posait-il si souvent sa joue contre le téton gauche de son Maître ? Sinon pour entendre
battre le sacré cœur. Quant à Juda, pourtant beau comme un dieu, l’affaire était entendue :
Jésus lui avait préféré le jeunot de la bande, il allait payer très cher sa trahison. Tel était le
8 contre-Evangile de Julien, tel était son Christ, sympathique en diable, mais pas catholique
pour deux sous. Evanouie la lavette saint-sulpicienne, liquidé le grand Conquistador, au trou
Jésus-Fric Super-Crac : seul subsistait le prophète aux yeux d’enfant, avec un cœur gros
comme ça, ce cœur qu’on avait crevé le soir du Carnaval, Yeschuah, son ami, son frère, son
amant, son double, son héros, son guru ès-utopie, l’éternel miroir de l’éternelle jeunesse !

Yeschuah… Ce titre ne convenait guère à la statue étendue devant lui. Trop sémitique,
trop familier. Peu importe, Julien n’avait plus besoin de nom. Même le froid ne le gênait plus,
il n’y prêtait pas attention. Seul importait l’emblème sacré qu’il pouvait toucher en allongeant
la main… Soudain, une flamme crépita, une âcre fumée se dégagea. C’était un cierge qui, en
se déformant, avait embrasé une coupelle de carton. Julien s’ébroua, se leva en grimaçant de
douleur à cause de son dos ankylosé et souffla la flamme. Il ralluma une dizaine d’autres



Dessin de l’auteur

cierges et c’est alors, au-dessus de ce buisson ardent renaissant, qu’il remarqua une affiche
apposée contre le pilier. Cette vision l’assombrit. Combien de fois n’avait-il pas demandé à
ses paroissiens de ne plus prendre l’initiative d’afficher n’importe où des tracts ou des
programmes de pèlerinage ? N’y avait-il déjà pas assez d’horreurs dans cette église, entre le
lys ébréché de St Joseph, les madones en plâtre, les pendeloques des lustres poussiéreux ? De
plus, c’était l’effigie du saint Père. Julien se sentit mal. Cette nuit, en cet endroit, le pape
venait le déranger comme l’Inquisiteur… Julien se rassit devant le gisant, mais le cœur n’y
était plus, le charme était brisé. Il ressentait maintenant de la colère et plus il essayait de
détourner ce flot violent et intempestif, plus la crue gonflait et le submergeait. Ainsi le Pontife
osait interrompre son face-à-face pascal ! Non, ce n’est pas le Christ qui lui avait volé sa
9 jeunesse, qui bouffait son énergie, qui mutilait son sexe, non, surtout pas lui, mais eux, le
pape et ses sous-papes, toute la maffia du Vatican ! Calme-toi, Julien, cool, respire, ça n’a
plus d’importance ce soir… Mais si, ça en avait, le jeune prêtre ne pouvait plus garder cette
lave incandescente qui, depuis tant d’années, lui brûlait le cœur. Plus il essayait d’éviter le
Grand Vicaire, plus le petit vicaire le voyait partout, dans la presse, à la télé… et jusque sur le
pilier de sa chapelle privée ! Julien ne comprenait pas cette omniprésence médiatique. Il lui
paraissait de plus en plus clair que ce vieillard égrotant et dodelinant du chef, n’avait plus rien
à voir avec Simon-Pierre, le vigoureux pêcheur palestinien. Aujourd’hui, ce n’était plus un
pêcheur d’hommes, mais le plus bel effet spécial de ce début de siècle. Un grand travelo, quoi
! Peut-être le plus grand. C’est ce que Julien appelait dans ses homélies « le syndrome de la
momie ». Il faut dire, à la décharge des catholiques, qu’ils ne sont pas les seuls à fétichiser sur
les antiquités. Qui n’a pas vu, de ses yeux vu, dans une boîte gay, les night-clubbers «
régressifs », en mal de paradis perdu, réclamer à cors et à cri « Pandi Panda » remixé techno,
celui-là n’a rien vu de l’humaine niaiserie! Bécassine et Pau Paul, même combat ! Même ras-
le-bol ! Bien sûr, Julien savait qu’il était injuste et partial. Mais il avait beau se raisonner, rien
n’y faisait. L’allergie était trop violente, il lui fallait vomir ce fiel qui lui brûlait le cœur.

« Rome, l’unique objet de mon ressentiment… Rome enfin que je hais parce qu’elle
t’honore… » Ces vers, ânonnés jadis, devenaient un leitmotiv implacable et leur détournement
provoquait chez le petit clerc en rupture de ban une jubilation rageuse. Oui, Rome adorait son
pape, le monde entier l’adorait et se le disputait. La télévision – mieux, la mondovision -
retransmettait toujours fidèlement, toujours pieusement, les images du Saint Père, les mirages
de sa gloire : le pape bénissant l’univers, le pape baragouinant « bonne année » en quinze
langues (espéranto compris), le pape léchant le sol des aéroports, le pape et son avion, le pape
et sa bagnole blindée… À quand un prélat-spoutnik (c’est pas « régressif », ça ?), premier
ambassadeur de l’humanité sur Mars ? Lorsque Julien voyait les foules papolâtres, les fêtes de
la jeunesse chrétienne à Paris ou ailleurs, il sentait son cœur se serrer. A la colère succédait
l’abattement puis l’humiliation. Le charpentier de Nazareth avait agonisé des heures durant
sous les crachats de la populace : vingt et un siècles plus tard, son premier disciple travesti en
vieille star vaticane le trahissait une seconde fois en plastronnant humblement sous les
confettis des Luna Park œcuméniques. Trop, s’en était trop ! N’y avait-il personne d’autre
pour crier avec Julien, crier à l’imposture ? Quoi ! Un octogénaire qui ne bandait plus des
lustres, qui n’était hélas averti que d’onanisme ou de prostatite, qui n’avait jamais embrassé le
10

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Avertissement

Ce thème est destiné à un public légalement majeur et averti. Il contient des textes et certaines images à caractère érotique ou sexuel.

En entrant sur cette page, vous certifiez :

  • 1. avoir atteint l'âge légal de majorité de votre pays de résidence.
  • 2. avoir pris connaissance du caractère érotique de ce document.
  • 4. vous engager à ne pas diffuser le contenu de ce document.
  • 4. vous engager à ne pas diffuser le contenu de ce document.
  • 5. consulter ce document à titre purement personnel en n'impliquant aucune société ou organisme d'État.
  • 6. vous engager à mettre en oeuvre tous les moyens existants à ce jour pour empêcher n'importe quel mineur d'accéder à ce document.
  • 7. déclarer n'être choqué(e) par aucun type de sexualité.

Nous nous dégageons de toute responsabilité en cas de non-respect des points précédemment énumérés.