Les bons samaritains

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Nouvelle extraite du recueil "Dorian Evergreen"

Publié le : lundi 26 janvier 2015
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LES BONS SAMARITAINS
Le froid pinçait dur sur le coup de 18h quand Pabo, le clodo sortit de l’escalator du Forum des Halles. Un vent glacé balayait la rue Saint Denis. Un tas de gens marchaient en tous sens, vaquant sans doute à leurs derniers achats de Noël. Cette année, on allait encore dévaliser les marchands de jouets, piller les supermarchés, engloutir des tonnes de riches nourritures et avaler des hectolitres de boissons pleines de bulles. Personne ne se souciait de Pabo. Pour être honnête, il faut préciser que Pabo n’avait pas grand-chose d’attirant. Il portait de grosses godasses terreuses et éculées et un pantalon sans forme ni couleur définie qui lui-même recouvrait un jean dépassant un peu en bas. Il protégeait sa tête à l’aide d’un bonnet péruvien si sale et si usé qu’on n’en distinguait plus les dessins ni les couleurs et son torse paraissait énorme en raison des chemises, pulls troués, veste et blouson qu’il portait les uns sur les autres… Malgré cette accumulation de couches de vêtements, Pabo se sentit saisi par le froid glacial de cette fin décembre et se mit à grelotter. Avec son baluchon de misérables affaires entassées dans un sac plastique, il se mit à remonter la rue, histoire de se réchauffer un peu… Sur les marches du parvis de la petite église Saint Leu, il aperçut quelques miséreux de son acabit. Il s’en approcha. Dans le coin, il était impossible de faire un pas sans rencontrer de SDF. Pabo n’appréciait pas spécialement leur compagnie surtout depuis qu’il avait été frappé puis dépouillé d’une belle paire de bottes par deux d’entre eux. Ceux-là avaient l’air assez inoffensif. La porte de l’église était ouverte. On entendait de la musique et des chants qui venaient de l’intérieur. – C’est la Madone qui chante avec ses anges, fit une vieille
aussi puante qu’édentée… Pabo tendit l’oreille. Les voix étaient douces, les chants beaux et rythmés, mais on ne pouvait pas vraiment en profiter à cause du bruit de la rue. – Pourquoi qu’on n’entre pas ? demanda Pabo. – Faut pas déranger la Madone. Elle est trop belle, on est trop sales, lui répondit un vieux vêtu d’un caban et d’une casquette de marin. Pabo fut immédiatement incommodé par son haleine avinée. Il remarqua la bouteille de rouge qui dépassait de sa poche. «Ils font ça tous les samedis soirs et quand ils sortent, ils oublient jamais de me donner un p’tit soleil ! » précisa le clodo de la marine.  Ce n’était pas la pièce de un ou deux euros qui intéressait Pabo, mais plutôt l’abri et la chaleur relative qu’il aurait pu trouver à l’intérieur de l’église Saint Leu. Comme il n’osait pas se montrer plus inconvenant que les autres, il s’assit sur les marches et attendit. A l’intérieur, Violaine, une magnifique brune aux traits délicats et Jérôme, son ami qui l’accompagnait à la guitare, animaient de leurs chants la veillée hebdomadaire du groupe de prière charismatique qu’ils venaient de fonder. Le curé avait accepté de prêter son église à ce groupe de jeunes chrétiens à la condition expresse qu’ils n’oublient pas de se consacrer par la même occasion aux plus démunis de sa paroisse. Il ne voulait surtout pas que cette célébration ne soit qu’un caprice de gosses de riches. Il avait eu les plus grandes craintes quand Jérôme lui avait annoncé tout de go que son unique but dans la vie était de devenir « saint » et quand Violaine lui avait calmement assuré qu’elle se marierait vierge… Pour une veillée de Noël, l’assemblée était encore moins nombreuse que d’habitude. Seuls Pierre et Paul, les plus fidèles du groupe de jeunes, étaient venus et chantaient à s’époumoner pour compenser les défections. Ils venaient de terminer les habituels cantiques de louange quand Jérôme déclara : « Je ne
peux pas continuer ainsi… alors qu’il y a tant d’enfants du Seigneur dans le froid… Nos invités ne sont pas venus ce soir… Convions les vrais amis du Seigneur, les pauvres, les malheureux, tous ceux qui souffrent, à partager avec nous ce moment de bonheur… » Pierre et Paul se regardèrent, interloqués. Un doux sourire illumina le beau visage de Violaine. Elle avait compris. En se tenant par la main, les deux amoureux platoniques quittèrent le chœur et se présentèrent à la porte donnant sur la rue. D’une voix claire et joyeuse, ils invitèrent le petit groupe de clochards qui battaient la semelle à se joindre à eux : « Entrez, entrez, frères et sœurs, le Seigneur vous appelle, vous aussi ! » Jérôme reprit sa guitare et attaqua les premiers accords de « Venez, chantons notre Dieu ». Le chant de louange s’éleva d’abord timidement, puis une voix, puis deux se joignirent au chœur et tout le monde suivit le groupe à l’intérieur de l’église. Venus d’un peu partout, les pauvres, les passants, les badauds se mirent à entrer petit à petit, les uns entraînant les autres. Les travées remplies, la célébration devint joyeuse et magnifique, fervente et recueillie. Dans la pénombre à peine éclairée par les cierges et les bougies, on ne distinguait plus vraiment qui venait de la rue et qui était issu des beaux quartiers. Pendant une heure, on assista à la communion spirituelle d’un joyeux groupe d’enfants de Dieu qui chantait et priait ensemble… Perdu dans la foule, Pabo était aux anges. Il y avait tellement longtemps qu’il n’avait pas entendu de musique, qu’il n’avait pas ressenti pareille impression de sérénité et de recueillement. Il ne savait plus vraiment s’il chantait, s’il priait ou s’il planait. Cela devait être ça, le paradis… Les yeux de Violaine et de Jérôme brillaient. Ils exultaient de joie. Jamais ils n’avaient encore animé une aussi belle célébration… « Merci, Seigneur ! Amen… Halleluyah ! », s’exclamèrent-ils. « Et surtout, Joyeux Noël à tous ! » Le curé de Saint Leu s’approcha du micro et après avoir
remercié ses jeunes animateurs, s’adressa à la foule : « Amis de la rue, la fête ne fait que commencer ! Nous vous invitons tous à rejoindre la place de l’Hôtel de Ville où on vous attend pour vous servir un vrai repas de réveillon sous un chapiteau chauffé. Ne ratez surtout pas ça !... » Alors, la foule s’écoula lentement dehors, toute à sa joie de pouvoir continuer les festivités. Seul Pabo restait assis sur sa chaise, voulant sans doute encore prolonger un peu cet instant de bonheur. La douce Violaine s’approcha de lui… « Frère, vous n’allez pas avec les autres ? » – Non, répondit le clochard. Je n’en ai pas envie. Je reste encore un peu ici. J’ai l’impression d’entendre encore votre belle musique… – C’est trop aimable, mon ami… Merci ! Mais vous devriez quand même vous rendre au réveillon du Secours Catholique comme vous l’a conseillé le père Claude… C’est Noël, restons tous dans la joie du Seigneur ! Et elle retourna vers les trois garçons qui rangeaient le matériel et s’apprêtaient à partir. Ils discutèrent un moment et revinrent vers Pabo. – Qu’allez-vous faire l’ami, si vous n’allez pas au banquet avec les autres ? lui demanda Jérôme. – Je vais traîner tout seul, encore plus triste qu’avant… Vous savez, je m’appelle Pablo et tous les autres, ils se moquent de moi en transformant mon nom en « Pabo ». C’est vrai que je suis sale, moche et puant, mais comment être autrement quand on vit en permanence dans la rue… – Eh bien, c’est simple, nous vous invitons à venir dîner avec nous… Ca vous convient ? – Ah non, je suis trop dégueulasse, je ne peux aller nulle part… – Aucun problème, on se charge de tout… Les quatre jeunes l’escortèrent jusqu’au petit studio de Jérôme où il fut lavé, rasé et facilement rhabillé de pied en cap
car il avait à peu près la même taille que le jeune guitariste. En se regardant dans le miroir de la salle de bains, il eut l’impression d’être un autre ou plutôt d’être redevenu lui-même, c'est-à-dire Pablo Dos Santos, tourneur-fraiseur au chômage, divorcé et père de trois enfants. La soirée puis le réveillon lui semblèrent ni plus ni moins que magiques. Les quatre jeunes l’entraînèrent dans un bar à la mode pour prendre l’apéritif dans une joyeuse ambiance. Ils passèrent ensuite le réveillon dans un restaurant chic avec orchestre tsigane. Pablo goûta de tout, mangea de grand appétit, apprécia vins fins et champagne et s’endormit même un moment sur la banquette de maroquin rouge. Au moment de se quitter, Violaine et Jérôme lui proposèrent de l’héberger, histoire de lui éviter de dormir dehors par une nuit aussi glaciale. Il refusa fièrement. Il n’y eut rien à faire pour le décider… Le froid de la rue venait de lui rappeler qu’il n’était et ne resterait toujours que Pabo, le clodo. Il venait de vivre une parenthèse de bonheur inespéré dont il les remercia chaleureusement. Mais il lui était impossible de se remettre dans la peau de celui qu’il avait été autrefois et qu’il ne pourrait plus jamais redevenir. – Nous respectons ta décision, mon frère, lui dit Jérôme. Mais tu sais où nous sommes. Viens nous voir quand tu veux… On verra ce qu’on pourra faire pour t’aider… Vêtu de ses beaux habits de bourgeois, Pabo se dirigea à petits pas vers la Seine. Le froid avait encore pris de l’intensité. Il regretta un instant son accumulation de fripes pouilleuses. Il se dit qu’il irait dès demain les récupérer chez ses bienfaiteurs… Le lendemain, le SAMU social le retrouva sur le coup de huit heures. Mort de froid au matin de Noël dans un buisson du square du Vert Galant…
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