Nouvelles du Pays

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Neuf nouvelles douces amères qui jettent un regard inattendu sur la Bretagne profonde, celle des faits-divers, de l’alcool et de la solitude, mais aussi celle des personnages hauts en couleurs et amoureux de leur pays. Neuf textes noirs et gris, comme un temps de crachin.
Thierry Bourcy, réalisateur, scénariste, écrivain, célèbre pour son héros flic et soldat Célestin Louise, nous livre ici des textes sombres et souvent désespérés. Bien loin des plages de sable fin, il nous fait partager l’existence d’hommes et de femmes dont le simple objectif est de continuer à vivre.
Publié le : mercredi 10 décembre 2014
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Nouvelles du Pays

 

 

 

 

 

 

Thierry Bourcy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Éditions L’ivre-Book

L’Alliance

 

 

 

 

Marc m’avait entraîné à Douarnenez pour écrire le scénario d’un documentaire retraçant l’histoire de la ville. Je savais que le film ne se ferait jamais, mais cette ville, dont on voit peu à peu la rade bouffer l’horizon quand on arrive en voiture et qu’on ne sait plus dans quel bout du monde on se trouve, m’a toujours plu. Je travaillais dans la maison de Marc à partir de documents disparates et nous avions chaque soir une discussion sur ce que j’avais écrit dans la journée. Je prenais une heure l’après-midi pour sentir la ville. Je passais le long des vieilles conserveries et je longeais le port, puis je passais de l’autre côté, à Port Rhu, où des charpentiers de marine réhabilitaient un vieux trois-mâts barque. Parfois, je prenais une bière dans un café d’habitués en comptant les chiens écrasés du Télégramme et en jouant au Rapido. Marc me payait, ce qui en soi constituait déjà un miracle, mais il me payait mal et j’avais décidé de ne pas lui consacrer plus d’une semaine. Il connaissait parfaitement sa ville où il s’était fait une réputation désastreuse de vieux soixante-huitard définitivement traumatisé par les années 80, et ses projets tombaient à l’eau sans personne pour les repêcher. C’est lui qui, le premier, m’avait parlé du banc bleu, le lieu de rendez-vous des vieux marins qui parlent encore breton et, les yeux délavés sous leurs casquettes à visière, échangent les dernières nouvelles d’un monde qu’ils ne comprennent plus. Ils se retrouvaient ainsi chaque jour et tentaient d’adapter leur langue aux inventions d’une société planétaire dont ils essayaient de reconstituer le puzzle diabolique sur les écrans des télévisions. J’avais imaginé un banc spécial, large et muni d’accoudoirs, d’un bleu devenu turquoise à force d’accueillir les vieux pêcheurs. Je n’avais trouvé, près des criées, qu’un petit banc bien ordinaire, fraîchement repeint d’un bleu marine sans charme, mais c’était bien ce qu’on pouvait appeler un banc bleu. Je n’ai pas osé m’y asseoir et je rebroussais chemin lorsque je reconnus Marc en compagnie d’un grand type aux mains larges comme des battoirs, au visage ridé et aux yeux gris océan. C’était son vieux copain Abel Quéré, un marin en retraite qui vivait de sa pension, de souvenirs et de whisky. Il était supposé nous raconter quelques anecdotes pour enrichir le scénario. Il ne se fit pas prier et, nous entraînant sur le quai, nous désigna la vedette de sauvetage en mer.

– Autrefois, c’était moi qui la commandais, nous expliqua-t-il.

Il hocha la tête, laissant le passé remonter du fond de la mer. Il jeta un coup d’œil sur l’escalier qui descendait de la rue en surplomb et proposait un raccourci permettant d’accéder au port.

– Je la vois comme si c’était hier, Annick, la femme de l’instituteur. Comme elle a dévalé les marches dès qu’elle a vu la vedette rentrer au port ! Ça faisait déjà trois jours que son mari avait été emporté par une lame en allant pêcher sur les rochers. On avait bien fait des tours et des tours à l’endroit de sa disparition, les pompiers avaient plongé ; mais c’était une grande marée, il avait dû être traîné aux cent diables ! N’empêche que dès que je prenais la mer, je pensais à lui qui devait pourrir quelque part dans la rade. Et puis voilà qu’un après-midi, on vient me prévenir : l’instituteur avait été retrouvé, son corps rejeté à la côte vers Lanévry, au bout là-bas. Il fallait que j’aille le chercher avec la vedette. Les pompiers étaient déjà sur place. Ça n’a pas été un voyage bien divertissant. Le ciel était tout gris et la mer était d’huile, plus rien ne bougeait. Les mouettes qui, d’habitude, me volent après, m’ont regardé partir sans même lever le bec. Je n’ai pas mis bien longtemps pour arriver sur place. Il y avait un attroupement dans le petit port, des pompiers s’agitaient et les gendarmes interdisaient l’accès des quais. Un des gars m’a fait des grands signes quand il a reconnu le bateau ; comme si je ne les avais pas vus ! J’ai réduit le moteur et j’ai lancé une amarre qu’un pompier a attrapée et qu’il a fixée à un anneau, je me suis mis à quai et j’ai grimpé l’échelle en fer. Le pauvre type avait été récupéré par un pêcheur, drôle de poisson ! Ils l’avaient allongé sur une couverture, je me demande bien pourquoi, pendant qu’on allait chercher le grand plastique pour le mettre dedans. Il était vraiment pas beau à voir ! Les noyés, en général… Il lui restait des bouts de vêtements comme collés à sa peau bleue, et son ventre était énorme, pauvre gars, lui qui buvait jamais ! Les lèvres étaient bouffées, on voyait ses dents, ça lui faisait comme un sourire malade… Le nez avait été arraché et les yeux, c’était plus que deux trous noirs. Mais ce qui m’a frappé tout de suite en arrivant, c’est que les crabes lui avaient mangé les mains et les bras. Il y avait plus que des filaments de chair et de tendons qui lui partaient des coudes. J’ai fait signe au pompier de se presser, c’était pas la peine de le laisser plus longtemps comme ça en plein air. Et les mouettes commençaient à venir nous danser autour ! On l’a soulevé comme on a pu, il y a eu encore de l’eau qui a dégouliné et on l’a enfilé dans le plastique. Le pompier a remonté la fermeture éclair et ce que j’ai vu en dernier, c’est ce visage sans nez et sans yeux qui faisait une grimace au ciel. Après, on a transporté le corps sur la vedette. Je l’ai calé au fond du cockpit ; c’est pas tant qu’il y avait de la houle, mais je voulais pas le voir bouger. Et pour le coup, personne n’est revenu avec moi, je me suis retrouvé à la barre avec un macchabée comme seul passager. Le pompier m’a rebalancé l’amarre, j’ai déhalé et mis le cap sur Douarn. On a eu comme qui dirait une sorte de moment d’intimité, le mort et moi, et comme je savais pas trop quoi lui dire, j’ai fait une prière pour le repos de son âme. C’était un brave type qui laissait deux jeunes enfants derrière lui. Et une femme bien jolie, qui allait se retrouver bien seule. Pour dire la vérité, j’ai pas pu m’empêcher d’avoir un moment de plaisir quand une petite brise s’est levée, faisant naître un léger clapot et déchirant les nuages, juste de quoi faire passer un rayon de soleil. La rade n’est jamais la même deux jours de suite, et là, pour cette dernière balade de l’instituteur, elle faisait la coquette. Alors je me suis pas dépêché de rentrer, j’avais comme un pressentiment et bien sûr, ça n’a pas raté. Au moment où je manœuvrais pour me mettre à quai, à l‘endroit précis où le bateau se trouve aujourd’hui – et là, de son immense main, il désigna la vedette de sauvetage, j’ai vu la veuve qui dévalait l’escalier du port. Elle était comme une folle ! Elle avait les cheveux tout en désordre, ça devait faire un bout de temps qu’elle me guettait depuis là-haut. Elle a couru d’une traite jusqu’à l’appontement. J’ai fait semblant de pas la voir, mais il a bien fallu que je saute sur le quai pour fixer mon amarre. Elle m’a agrippé l’épaule, alors je me suis retourné et je l’ai regardée bien en face. Je devais pas avoir l’air commode parce qu’elle s’est reculée. Elle avait les yeux pleins de chagrin, et le visage tout défait d’avoir pleuré tant que tant. Je savais bien ce qu’elle allait me demander, et elle savait que je savais. Et elle savait aussi que je serais pas d’accord.

– Abel, elle m’a dit, je veux le voir. Il faut que le voie.

– Oh non, madame, j’ai répondu, c’est vraiment pas une bonne idée.

– Abel, laisse-moi le voir encore une fois. Une dernière fois !

– Oh non, vraiment, faut pas. Il est resté longtemps dans l’eau, il est pas beau à voir, vous savez.

Et j’ai repensé aux yeux vides, au visage sans nez, à la bouche sans lèvres, au corps sans bras. J’ai juste fait non de la tête, j’irais pas ouvrir le plastique maintenant. La pauvre femme m’a encore lancé un regard suppliant, il y a eu un silence entre nous deux et puis elle s’est approchée et m’a pris au col.

– Mais Abel !… Donne-moi au moins son alliance !

La voix de Lenaïk

 

 

 

 

Lenaïk a perdu son accent du Finistère, elle en a conservé une musique dans la voix, et c’est une musique qui rend joyeux. Je l’ai aimée passionnément, elle a cédé sans trop y croire à mes boniments, et nous avons passé de bons moments, nous avons voyagé, elle a fini d’élever son fils Malo qui est parti vivre avec sa petite amie, puis nous nous sommes quittés avec légèreté, sans nous le dire, sans parler de chagrin ni de regrets. Elle a trouvé un nouveau compagnon et est partie s’installer avec lui dans un vieil appartement du centre historique de Rennes. Les souvenirs de nos bonheurs ne m’ont pas quitté, je les caresse parfois lorsqu’un lieu connu ensemble, un objet qu’elle m’avait offert, un ami commun ou une photographie vient me rappeler sa douceur et ce sourire triste qui m’avait enchanté. Nous ne nous sommes pas revus depuis notre séparation et la seule complicité qui nous lie encore est un échange régulier de cartes postales qui viennent, pour elle, des quatre coins du monde, pour moi des quelques villes de France qui m’invitent à parler de mes livres.

J’ai croisé son fils dans une petite rue de Montmartre, il n’a pas osé prétendre qu’il ne me reconnaissait pas, mais, refusant toute effusion, il s’est contenté de me serrer la main. Malo ne m’a jamais aimé, il n’a jamais supporté que je prenne auprès de Lenaïk la place de son père absent. Mes visites interdisaient aussi certains rituels presque sensuels qui ponctuaient la vie commune de la mère et du fils, et auxquels ils tenaient tous les deux, lui avec détermination, elle avec nonchalance, car elle savait mieux que lui qu’il faudrait bientôt y mettre fin.

– Comment va ta mère ?

– Tu n’es pas au courant ? Elle a un cancer.

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