Palliatif

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Tout était parfait : mon poste à l’hôpital, une femme au-delà de mes rêves, et toutes ces promesses de bonheur à partager… jusqu’à ce que nous décidions d’acheter cette maison.
Les anciens propriétaires avaient simplement omis de nous parler de nos futurs voisins. Et il suffit de presque rien pour transformer la réalité en cauchemar et le civisme policé en agressivité incontrôlable.
Vingt-deux heures trente, comme chaque soir, c’est l’heure d’appeler le commissariat pour tenter de faire cesser leur tapage… au moins une fois.
Un roman-éclair de Jean-Baptiste Seigneuric, un texte acide et tragi-comique, un régal.
Publié le : samedi 14 février 2015
Lecture(s) : 44
Licence : Tous droits réservés
Nombre de pages : 51
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Palliatif

 

 

 

 

 

 

Jean-Baptiste Seigneuric

 

 

 

 

 

Illustration : AbigailDream

 

 

 

 

 

Éditions L’ivre-Book

 

 

 

 

 

Certaines histoires ont quelque chose du cancer,

une fois commencées, rien ne peut les arrêter.

 

Pierre Bourgeade

I

 

 

 

 

La voix du policier de permanence qui me répond semble au moins aussi lasse que la mienne et vu l’heure, c’est parfaitement compréhensible.

― Dès que j’ai un véhicule disponible j’envoie une équipe sur place pour constater et faire cesser l’infraction.

― Je vous remercie. Bonne soirée.

― Bonne nuit.

Je raccroche. Je regarde la petite horloge sur la commode : bientôt quatre heures du matin. Qu’est-ce qu’on peut souhaiter à cette heure-là, une bonne soirée ? Elle a été assez calamiteuse comme ça. Une bonne nuit ? Je crois malheureusement que cette fois-ci encore c’est foutu. Trop tôt pour souhaiter une bonne journée, d’autant que je connais par cœur ce qui va suivre. Je regagne la chambre et me glisse entre les draps. Florence se coule contre moi et me chuchote à l’oreille :

― Merci

Pour toute réponse je grogne doucement, dubitatif.

― Tu crois qu’ils vont venir ?

C’est bien là que j’ai un doute. Je crains bien malheureusement que les pauvres fonctionnaires du commissariat soient débordés par d’autres problèmes plus urgents et indubitablement plus graves. Je ne peux pas leur en vouloir, c’est comme ça. J’enfonce ma tête au plus profond de l’oreiller pour atténuer le bruit. Florence se serre un peu plus. Je finis par somnoler, ma quiétude interrompue régulièrement par un air connu et maintenant odieux.

― Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire !

Pour au moins la quinzième fois de la soirée, les convives entonnent en boucle le satané refrain. Ça n’en finira donc jamais ? La fatigue est plus forte que tout, les éclats de voix et les rires vulgaires s’estompent un peu, perfides, pour reprendre de plus belle lorsque j’imagine que la fête touche enfin à sa fin dans la maison voisine.

― Happy Birthday to you! Happy Birthday to you!

Ça se calme, le jour commence à poindre, cinq heures quinze : dans moins d’une heure je me lève. Une heure c’est toujours bon à prendre. Je m’endors. Des portières qui claquent dans la rue, des cris encore, je sursaute. Florence n’a pas bougé. Je me rendors très vite.

Le réveil sonne : pas d’excuse…

II

 

 

 

 

Le premier soir, j’ai été patient. Ça a commencé vers vingt-et-une heures, il faisait beau, ils se sont installés dans leur jardin, mitoyen du nôtre. Un mur et une haie fournie nous épargnent leur vue, mais pas leur bruit. Ils ont commencé à rire : rien de particulier. Nous sommes restés dehors quelques instants pour profiter nous aussi de la fraîcheur du soir. Rapidement, les éclats de voix et les rires se sont faits envahissants et nous avons décidé de rentrer. C’était un jour de semaine, nous n’imaginions pas que cela allait se prolonger aussi tard. À minuit, nous sommes allés nous coucher, pensant que leur soirée touchait à sa fin. Depuis la chambre, les éclats de voix nous parvenaient un peu étouffés, nous laissant traîtreusement nous endormir. Vers une heure du matin, ils ont commencé à mettre de la musique et à chanter… Enfin chanter ! Façon Karaoké pour ruminants. J’ai laissé passer une bonne heure avant de me décider à faire quelque chose. Ni par paresse ni par timidité : simplement parce que je gardais une espèce de confiance naïve dans le civisme de mes voisins.

À deux heures, je me suis habillé et je suis sorti dans la rue. Je n’avais que quelques mètres à faire pour me trouver devant leur portail. Je n’avais pas encore eu le temps de faire connaissance avec mes voisins et je le regrettais sans doute à cet instant, bien persuadé que cette interaction sociale forcée, à deux heures du matin, n’aurait pas les vertus espérées. Les volets clos, aucune lumière ne filtrait. Évidemment, ils étaient tous dans le jardin. J’ai sonné… en vain. Monsieur et Madame Chemin n’ont pas daigné répondre. A moins bien entendu que leur propre vacarme, qu’on percevait parfaitement depuis la rue, les empêchât à cet instant d’entendre mes sollicitations polies. J’ai sonné… encore… et encore. J’ai marché quelques mètres plus loin, espérant trouver un soutien chez leurs autres voisins, imaginant des fenêtres allumées ou, au mieux, un complice noctambule venu grossir le rang des protestataires. Mais rien de ce côté-là non plus. À croire que nous étions les seuls à subir ces nuisances. Je suis rentré à la maison, et devant mon pitoyable rapport, Florence m’a conseillé d’appeler le commissariat. Lorsque le fonctionnaire a pris note de ma demande, il était deux heures quarante-huit. Je suis resté calme au téléphone. Il m’a assuré qu’il ferait son possible, dès qu’il disposerait d’une équipe disponible. Puis nous nous sommes recouchés.

Lorsque la fête s’est terminée, il était plus de cinq heures. Lorsque je suis parti à sept heures, tout était calme dans la maison voisine et dans la rue, comme si tout cela n’avait été qu’un simple cauchemar… assorti d’une insomnie quasi complète.

III

 

 

 

La deuxième fête a eu lieu juste trois jours après. Ce ne pouvait être alors qu’un concours de circonstances particulièrement défavorables. Nous avons même imaginé au début, que ce dîner-là se déroulait chez d’autres voisins, nous laissant espérer quelque chose de plus raisonnable, et surtout des horaires plus corrects. Erreur sur toute la ligne. La fumée du barbecue est venue nous débusquer à travers la haie, au milieu des éclats de rire et des voix, certaines à présent familières. Celle de l’homme, grave et vulgaire, rauque de fumeur. Celle de la femme aigrelette avec un petit rire pointu et spasmodique comme celui d’une chèvre. Et puis autour, tout un concert à l’unisson d’au moins une dizaine d’autres personnes. Ça trinquait, ça riait. À vingt-deux heures, il s’est mis à pleuvoir. Nous avons souri un peu méchamment en entendant les braises grésiller sous les grosses gouttes chaudes. Nous avons écouté les chaises qu’on tire à la va-vite et les allées et venues pour mettre le banquet au sec. La pluie s’est ensuite accentuée, nous confortant dans l’espoir d’une soirée tranquille.

Quelques minutes plus tard, la musique a retenti de nouveau. Mais cette fois, les rythmes obsédants, portés par le mur mitoyen, venaient frapper chez nous bien plus cruellement que la fois précédente, allant même par instants, jusqu’à faire vibrer en cadence une partie de la vaisselle du buffet. De l’autre côté ça dansait manifestement, poussant à l’extrême l’odieuse résonance nous invitant à partager malgré nous la bacchanale. Moins patient, j’étais dans la rue dès vingt-trois heures, essayant de tempérer, même un peu, les ardeurs contiguës. Mêmes résultats que la veille, je suis rentré vaincu quelques minutes plus tard, et trempé de surcroît. Le policier de permanence a ensuite pris note de ma plainte, m’a assuré que celle de la fois précédente avait été enregistrée mais que faute de moyen, l’infraction n’avait pu être constatée. Je m’enquiers auprès du responsable de la force publique des possibilités de recours. La force étant exclue, et le bon droit déficient, il n’y a plus qu’à espérer que l’infraction puisse être authentiquement constatée, à la suite de quoi, je pourrai porter plainte. Il n’y avait rien d’autre à attendre du moins, dans l’immédiat.

J’ai raccroché, me suis couché, et je n’ai dormi qu’à quatre heures trente selon le bon vouloir de mes voisins, somme toute, magnanimes cette fois-là. C’était l’été, il faisait beau et l’échantillon statistique de ces deux soirées nous laissait espérer la fin de nos souffrances. Le lendemain matin à sept heures, plus pour la forme et même dans l’espoir secret de les réveiller, je suis allé sonner à leur grille, longuement, consciencieusement, sans aucun résultat ni aucune manifestation. Même endormis, ils continuaient à me frustrer.

IV

 

 

 

 

Ce matin donc, je me réveille péniblement à six heures : troisième nuit d’insomnie en quinze jours. À peine deux semaines depuis le déménagement et déjà l’impression désagréable d’être pris en otage dans un complot grotesque, une machination entre les voisins et les anciens propriétaires, trop heureux de nous laisser leur place, aux premières loges. Je laisse Florence dormir encore quelques minutes et me glisse sous la douche. La chaleur de l’eau me détend malgré tout mais engourdit mon corps un peu plus. Quelques secondes d’un jet glacé : un mal pour un bien, un sursaut d’énergie avant le premier café. Je sors dans le jardin : pas un bruit, les oiseaux seulement, le ciel matinal est presque blanc, la journée va être chaude. Dans la maison voisine, le silence : on entendrait presque ronfler les noceurs avinés, vautrés dans une bauge infecte, digne d’eux. Le tableau prend son atmosphère à l’aune de mon humeur, mais d’une certaine façon ça me rassure de les imaginer ainsi. S’il était question de gens bien, ils ne se comporteraient pas comme ça.

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