Techniciens de surface

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Le grand patron nous avait prévenu, c'était un chantier, un sacré chantier qui nous attendait là. Un comme on n'en n'avait encore jamais fait. Faudrait être volontaire pour participer. Volontaires, tu parles, comme si on avait le choix; mais le patron, il a cette espèce d'illusion qu'il pratique la « démocratie participative au sein de l'entreprise et le management à taille humaine ». Il parle comme ça, un peu genre snobinard en nous regardant comme si on était de la crotte de lapin. On est des techniciens de surfaces, pas des boueux. N'importe quoi!
Publié le : mercredi 13 mai 2015
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Techniciens de surfaces
Le grand patron nous avait prévenu, c'était un chantier, un sacré chantier qui nous attendait là. Un comme on n'en n'avait encore jamais fait. Faudrait être volontaire pour participer. Volontaires, tu parles, comme si on avait le choix; mais le patron, il a cette espèce d'illusion qu'il pratique la « démocratie participative au sein de l'entreprise et le management à taille humaine ». Il parle comme ça, un peu genre snobinard en nous regardant comme si on était de la crotte de lapin. On est des techniciens de surfaces, pas des boueux. N'importe quoi! Quand l'équipe habituelle a été réunie dans le hangar au pied de notre camion et qu'on nous a fourgué tout le matériel dans les mains, on s'est regardé avec les potes: encore un sale boulot pour nous, les techniciens de surfaces. On allait s'arracher la peau des mains et je suis poli. Faut dire qu'ici, c'est encore le seul boulot qui reste et à volonté. Quand ta peau n'est pas tout à fait de la même couleur que celle des patrons, tu n'as plus qu'à accepter les missions dans ce genre. Moi c'est plutôt mes tifs qui leur déplaisent, pas de la bonne longueur, pas de la bonne couleur et mes tatouages aussi, ils aiment pas. Mais je m'en fous, mes tatouages je les garde et je me balade bras nus pour les enquiquiner.
Et puis chez moi, j'ai fait qu'une petite université de rien de tout et mes diplômes, ils ont autant de valeur que si je les avais trouvés dans une pochette surprise: ingénieur déchets et docteur en logistique organisationnelle d'assainissement de surfaces, qu'est-ce que tu veux que je fasse dans ce bon dieu de monde? Alors comme les copains, j'ai rejoint la Grande Agence qui te file le seul boulot qu'elle ait sous la main: l'assainissement et le nettoyage des surfaces, réservé à tous les crasseux de mon genre qui peuvent pas retourner chez eux, rapport à la honte et aux sous qu'il faut envoyer aux parents et aux frères et sœurs. Sur les cartes, on écrit tous « Chers parents, tout se passe bien j'ai trouvé sans peine un travail intéressant et bien payé qui m'offrira dans quelque temps une promotion notable. Je me suis bien intégré à la société locale et suis bien accueilli par tout le monde Je vous tiendrai au courant. Je joins une partie de mon premier salaire pour payer les frais de scolarité de mes petits frères et sœurs ». Du bluff, n'importe quoi. Ça
rassure ce genre de sottises et tout le monde est satisfait, mais je crois pas que personne soit dupe. C'est comme ça, c'est tout.
Faut dire que le grand patron, il aime pas du tout du tout la saleté, la crasse, le désordre, le merdier quoi. Alors il nous envoie dans tous les coins de son domaine pour nettoyer, dégager, assainir, désinfecter sa propriété. La remettre en état, comme il dit. Faut dire aussi que dans certains coins, il y en a qui se sont pas gênés pour tout dégueulasser. Des fois, je me demande à quoi pensent les gens, laisser derrière eux autant de cochonneries, mais c'est à tomber à la renverse. Je le comprends un peu le patron. Il aime bien la propreté, l'ordre et la bonne odeur de linge frais et le ciel bleu. Et puis regarder tout ça de son balcon, le dimanche. Faut avoir le cœur bien accroché pour ce boulot et parfois même chez les anciens dans notre équipe, il y en a qui sont malades, vraiment malades de toutes les cochonneries qu'on ramasse et qu'on doit traiter. Parce que quand on part, faut laisser place nette, rien qui traîne, tout en ordre, comme c'était avant. Avant quoi? On ne sait pas trop, mais on a les plans de départ et on doit tout remettre comme c'est sur les dessins. C'est comme ça, pas de discussion.
Bon bref, qu'est-ce que je disais? Ah oui, ce chantier-la, le patron nous avait prévenu: un, dans une zone, ou que personne ne met les pieds depuis des lustres, sur une voie égarée du domaine; deux, on était partis pour plusieurs générations, pas pour deux plombes un petit truc vite fait, ou quelques mois avec un camp de base, non, le patron, il a dit, plusieurs générations, embarquez vos femmes et vos mouflets ceux qui en ont. Et y a pas beaucoup de gonzesses qui veulent épouser des éboueurs dans notre genre. Alors on a prévu de demander à quelques unes de nos copines de fin de semaine, enfin, vous voyez le genre, celles qui refusent pas un petit billet sur la table de nuit quand on les quitte, si ça leur disait de nous suivre. Elles nous ont rigolé au nez, sauf une, celle qui porte un nom un peu naze, genre trois lettres et c'est tout.
Et puis ils nous ont débarqués sur le chantier, perdu dans les confins de nulle part, où « la main de l'homme n'a jamais mis le pied » comme dit ce gros naze de Raf, qui adore les blagues à deux sous, avec nos balais, nos serpillières et nos produits nettoyants enfin ce genre mais en un peu plus gros. Heureusement, parce que les gars qui avaient occupé les lieux, je ne sais pas à quoi ils avaient joué mais ils avaient laissé un beau bazar.
Dès qu'on est sortis du camion, l'odeur! Une puanteur infernale, à tel point qu'on a du mettre les masques. On a tous sauté vite fait dans nos combi alors que d'habitude, on n'aime pas trop porter ce genre de trucs parce que cela nous gêne dans nos mouvements et qu'on crève de chaud la-dessous. Mais cette fois, personne n'a râlé. Jamais sur aucun chantier, on n'avait eu à affronter un tel truc de fous. Il devait y avoir des tonnes de rats crevés dans les tuyaux et sous les planchers de la baraque. Bon vous avez déjà compris que j'utilise des « expressions imagées », comme dit ce petit trouduc de Gab, qui a fait des études littéraires, cette andouille, pour se retrouver à passer le chiffon sur les plinthes, « tu t'exprimes par métaphores, Ad ». Ad, c'est moi. On n'avait pas affaire exactement à une baraque ou à des planchers mais c'est tout comme. Pourtant, chez eux, ça avait l'air pas mal: de la place, des belles couleurs sûrement au départ, bien agencé. Je ne sais pas ce qui leur a pris. D'abord, ils ont entassé des trucs au bord de la flotte, des trucs durailles, et vachement hauts, avec des trous partout. Pour quoi faire? Y a fallu tout dézinguer ces tas de je- ne- sais -quoi. Ils avaient aussi fait d'autres tas ailleurs mais avec des matières plus faciles à dégommer, bizarrement dans les endroits les plus chauds de leur chez- eux. Va-t-en savoir, au lieu de sa balader
tranquilles au bord de l'eau,les pieds nus en maillots de bains.
Je parle pas de l'état du sol, une vraie poubelle, faudrait vraiment des générations pour tout recycler et retrouver les éléments-briques avant de les réintégrer dans le sol. Évidemment rien ne pouvait pousser, alors faudrait aussi voir de ce côté-là, mais c'était pas pour demain que l'équipe aménagement des espaces verts pourrait se pointer. Quant à la flotte, une rate n'y aurait pas lavé ses petits, si bien qu'il a fallu commencer par là et monter les filtres qu'on avait dans le camion. Pas moins de cinq et illico presto parce que nous on aura besoin de beaucoup, beaucoup de flotte pour nettoyer ce merdier.
Le plus dur, ça été quand il a fallu monter dans les étages et se dire qu'il faudrait flanquer un coup de canif dans le plafond pour évacuer le trop plein de chaleur et de gaz. Parce que cette technique-la, on ne sait pas trop la manipuler et on a rarement l'occasion de le faire. Sauf, une fois, au début, quand j'étais jeune arpette sur mon premier chantier et ça a mal fini pour nous et le chantier qu'on devait assainir. Mais j'aime pas en parler devant les gars, parce que dans ce coup-la, y en a qui ont perdu un bon copain, un coéquip', quoi.
Bon, maintenant on savait pourquoi le patron nous avait promis une super prime quand on reviendrait au dépôt, dans « les générations « comme il a dit. On avait du boulot pour remettre tout en état, comme c'était au départ, quand le patron, il a acheté la propriété. Remarque, avec la petite camarade qui avait dit « banco » pour partir avec nous, sûr qu'elle devait avoir quelque chose de pas net sur la conscience ou qu'elle voulait fuir un maq un peu trop collant, on devrait s'entendre. Elle s'appelle Eve et moi Adam. Ce serait chouette qu'on se trouve un bel endroit pour nous deux un de ces quatre, quand j'aurais mis assez de flouze de côté. Ici ça s'appelle comment déjà, la Terre?
Catherine Calvel
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