Marquise de la mer du sud

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Il ne s’agit pas véritablement d’un roman, ni d’un ouvrage historique savant mais de ce qu’on pourrait appeler un récit historique. Dans cet ouvrage l’auteur reconstitue, en la narrant à la première personne, l’histoire véridique d’une femme du XVI° siècle, dona Isabel Barreto, l’épouse d’Alvaro de Mendana, le fameux « découvreur » espagnol des Iles Marquises, auteur du premier contact connu entre des Polynésiens et des Européens. Elle utilise un procédé narratif maintes fois employé dans les romans espagnols du siècle d’or : un manuscrit retrouvé par hasard dans un couvent péruvien ne serait autre que les mémoires de cette femme au destin exceptionnel.

Dangers, vie quotidienne à bord de ces bateaux, fortune de mer, peur, inconfort, rencontre des « Indiens », parfois extrême violence, Annie Baert nous fait partager toutes les péripéties de ces voyages étonnants. Elle dépeint aussi la volonté farouche qu’il a fallu pour faire naître ces expéditions, l’argent dépensé, les embuches entre marins concurrents, les règlements de compte, les haines tenaces. Elle dit encore l’histoire vertigineuse de mers immenses, effrayantes, dont les routes, du Pérou à Manille, furent parcourues et cartographiées au prix de tant de vies perdues aussi bien chez les Espagnols que chez les « Indiens ».

La rédactrice réelle de ce texte totalement imaginé s’appuie sur la maîtrise la plus pointilleuse des faits historiques, étayée par des recherches extrêmement approfondies, scientifiques, documentaires et bibliographiques, elle nous fait partager ses connaissances de manière très plaisante dans un style inspiré de celui des relations anciennes. On ressent sans aucune lourdeur la présence d’une solide ossature scientifique au récit et Annie Baert nous embarque dans ces voyages au long cours avec le savoir-faire d’un pilote de haute mer.


20140114
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782367340173
Nombre de pages : 288
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couverture

Ce récit historique, basé sur les nombreuses archives à la disposition des chercheurs, est présenté comme la « vraie-fausse » autobiographie de doña Isabel Barreto, une femme au destin extraordinaire, qui investit une partie de ses biens dans l’aventure de son premier mari, le « découvreur » des Salomon (de 1567 à 1569) puis des Marquises (en 1595), Álvaro de Mendaña, qu’elle accompagna à travers un océan inconnu, portant le titre de « Marquise de la mer du Sud ». Devenue veuve à Santa Cruz, et chef de l’expédition, elle fit tout ce qu’elle put pour organiser un nouveau voyage, que les autorités confièrent finalement à son ancien chef-pilote, Pedro Fernández de Quirós, qui leur parlait du « Paradis Terrestre » : c’est ainsi qu’en 1606 furent abordées plusieurs îles des Tuamotu et de l’actuel Vanuatu, où le capitaine crut avoir trouvé le Continent austral. Mais doña Isabel mourut sans pouvoir repartir dans la mer du Sud.

Si les personnages, les dates, les lieux et les faits sont exacts — le lecteur retrouvera toutes les informations sur l’espace et le temps dans les annexes situées en fin d’ouvrage —, l’introduction d’un « lettré » fictif permet de proposer des éclairages ou des explications à des événements qui étaient incompréhensibles en leur temps.

 

Annie Baert

 

 

Marquise

de la mer du Sud

 

Les premiers voyages espagnols en Océanie

aux îles Salomon, Marquises, Santa Cruz, Tuamotu,

Cook du nord et Vanuatu, racontés par l’une

de leurs actrices, doña Isabel Barreto

 

 
 

AVERTISSEMENT

 

Ceci n’est pas un roman. Les personnages (sauf don Manuel, bien sûr), les lieux et les faits sont exacts — on peut les retrouver dans les indications documentaires et bibliographiques figurant à la fin de l’ouvrage.

 

C’est un récit, auquel j’ai choisi de donner la forme d’une autobiographie, en imaginant ce que doña Isabel Barreto, l’épouse du « découvreur » des îles Marquises, Álvaro de Mendaña, une femme au destin extraordinaire, aurait pu écrire si elle avait eu l’idée de parler d’elle-même, de sa famille, de son pays, de ses voyages ou de ses maris : il y avait là matière à raconter des histoires captivantes.

 

J’ai opté pour la liberté d’une « vraie-fausse » autobiographie, en m’inspirant d’un recours narratif en usage dans les romans du Siècle d’or espagnol — le manuscrit retrouvé par hasard sous la poussière, dans les combles d’un couvent péruvien, puis traduit en français : c’est la raison pour laquelle toutes les notes de bas de page sont dues à « la traductrice ». Ce procédé m’a permis de mettre sous la plume de l’héroïne ce qu’elle-même n’a jamais dit, mais surtout — au prix de ce qu’on pourra considérer comme des anachronismes, parfaitement délibérés — d’introduire des précisions, des commentaires et des explications qu’une femme de son temps n’aurait pu logiquement connaître, ou même imaginer, et d’enrichir cette chronique de notions que les géographes, les historiens, les linguistes, les anthropologues et les ethnologues des XXe et XXIe siècles ont apportées à la connaissance du Pacifique et de ses cultures.

 

Qu’on ne cherche donc pas de « vérité », ou de vraisemblance, dans les questions que (se) pose doña Isabel, et encore moins dans les réponses qu’elle leur donne en se référant aux recherches de don Manuel Ibarrola de Val, un professeur « versé dans les choses indiennes », qu’elle appelle « mon ami le lettré », et qui, évidemment, n’existait pas à son époque, le seul personnage de cette chronique inventé. Les propos que je lui prête sont les réflexions d’un être sincère, ce qu’on appelait autrefois un « honnête homme » — ou une « honnête femme », pourquoi pas ? — face à une histoire prodigieuse, et qui ne voit pas pourquoi il faudrait en occulter quelque versant, fût-il sombre ou lumineux, drôle ou tragique, émouvant ou méprisable.

 

Ces pages ne sont pas les premières qui soient consacrées à doña Isabel Barreto. Manuel Bosch Barrett, Robert Graves et d’autres auteurs1 ont écrit des romans historiques ayant pour cadre les voyages qu’elle et son mari réalisèrent dans le Pacifique, avec plus ou moins de fidélité aux faits documentés ou d’expérience des choses de la mer. Ils ont notamment donné de ces expéditions une image stéréotypée et, pour tout dire, sans intérêt : más de lo mismo, comme on dit en espagnol, c’est toujours la même chose, rien qu’on n’eût déjà lu — si ce n’est parfois une touche « érotique », plutôt vulgaire et mal venue. Suivant des clichés tant rebattus, ils ont fait de doña Isabel une femme cruelle, méchante, égoïste et cupide.

 

Elle était peut-être ainsi, mais on n’en sait rien : aucun auteur ne peut se targuer de connaître sa vraie personnalité puisque, à son sujet, on ne dispose que du jugement du capitaine Quirós — forcément partial, donc à ne pas prendre au pied de la lettre — et de son testament, la seule chose qu’elle ait écrit elle-même. Dès lors, sans entreprendre pour autant une quelconque tentative de réhabilitation de cette « Marquise de la mer du Sud », pourquoi ne pas en faire un esprit curieux, aussi improbable soit-il, si cela permet d’apporter explications et commentaires ?


1 Anthoons, Luc : Le journal de bord d’Alvaro de Mendaña, le découvreur des îles Marquises, éd. Société des écrivains., Paris, 2004. Bosch Barrett, Manuel (espagnol, président du « Tribunal mixte » des Nouvelles-Hébrides, 1937-1938) : Doña Isabel Barreto, adelantada de las islas Salomón, Editorial Juventud, Barcelone, 1943. Bouzas, Pemón : El informe Manila. Isabel Barreto, la mujer que surcó los mares del Sur en busca de la Ruta de las Especias. Ediciones Martinez Roca, Madrid, 2005. Graves, Robert : Las islas de la Imprudencia, Barcelone, 1re ed. 1952. Sténuit, Marie-Eve : La veuve du gouverneur. Le Castor Astral, 2007.

 

LIMA, 1726

 

Quand, en 1726, elles apprirent que le pape Benoît XIII voulait canoniser le fondateur de leur monastère, Toribio de Mogrovejo, les nonnes de Santa Clara de Lima décidèrent de mettre de l’ordre dans leurs archives, couvertes de l’épaisse poussière qui s’était accumulée pendant un siècle et demi.

 

Et c’est ainsi que, dans les papiers laissés par une ancienne pensionnaire, doña Petronila de Castro, elles découvrirent un curieux dossier, enveloppé dans un morceau de toile grossière semblable à celle des voiles de navires. Il ne portait aucune indication qui permette de deviner ce qu’il contenait, de sorte qu’elles le mirent à part, et qu’elles faillirent même le jeter sans se poser davantage de questions. Mais il dégageait un halo de mystère qui éveilla la curiosité d’une jeune fille, enfermée là par ses parents pour éviter qu’elle ne s’enfuie avec son amoureux, qui était le capitaine d’un fier vaisseau de haute mer.

 

Celle-ci dissimula le paquet dans sa cellule, veillant à ce que personne ne la surprenne et, quand la nuit fut venue, elle put enfin l’ouvrir. Elle alla d’abord à la dernière page, où à grand-peine elle déchiffra la signature :

Doña Isabel Barreto,

marquesa de la mar del sur1

 

Bien qu’elle n’eût aucune idée de qui pouvait bien être la dite marquise, les seuls mots de « mer du Sud » suffirent pour que reviennent à son esprit, et à son cœur, les aventures qu’elle avait un jour pensé vivre avec son soupirant. Sans hésiter une seconde, elle commença la lecture et ne l’abandonna que quand revint la lumière du jour.

Puis, à l’aube, elle referma de son mieux la liasse de feuilles rongées par les insectes et obtint qu’une servante la remette en secret au malheureux capitaine, accompagnée d’un billet qui disait : » Voilà ce qu’aurait pu être ma vie, voilà les aventures que j’aurais pu vivre avec toi, voilà ce que mes parents m’ont interdit. Fais connaître ces feuilles, pour qu’au moins l’on sache ma peine. À toi pour toujours, Rosa. »

 

Le marin ne put, ou ne voulut, publier ce récit, on ne sait pourquoi. Bien des années ont passé et il est temps que la volonté de doña Isabel, puis celle de la jeune nonne, soit enfin exaucée.


1 Marquise de la mer du Sud.

 

1 - JE SUIS NÉE À LIMA

 

Je vais mourir bientôt. Je le sais bien. J’ai mal partout, je peux à peine respirer, par moments mon cœur me lâche et me laisse sans forces, puis il repart, lentement, mais je sens qu’il ne durera plus longtemps.

Ce n’est pas grave, l’heure est venue, et je partirai sans regrets. La vie m’a tellement donné que je n’éprouve ni désespoir ni amertume. Elle aurait pu être encore plus brillante, bien sûr, mais peu de femmes ont eu l’occasion de vivre ce que j’ai vécu, et j’en suis pleinement consciente. C’est pourquoi, avant de rédiger mon testament et de confesser mes nombreux péchés au curé de mon village, le docteur Pedro de la Plaza, j’ai pensé que je devais laisser un témoignage des événements formidables que j’ai traversés, car je sais que d’autres ne manqueront pas de faire connaître leur vision des choses, et je ne suis pas sûre de leur sincérité.

Bien que j’aie reçu le titre de « Marquise de la mer du Sud », il y a bien longtemps, et que j’aie aussi été désignée comme « la Reine de Saba des îles Salomon » — j’y reviendrai —, je m’appelle simplement doña Isabel Barreto. Je suis née peut-être en 1560, puisque j’ai aujourd’hui un peu plus de cinquante ans. Comme moi, beaucoup de mes compatriotes ignorent leur date de naissance, car il fut un temps où les formalités administratives étaient plutôt floues, sans parler des incendies et des catastrophes naturelles qui se chargeaient de détruire ce qui avait pu être conservé ; cela s’est normalisé et les registres des paroisses sont mieux tenus : tant mieux pour les nouvelles générations. Je suis une des premières créoles de ce pays : j’ai vu le jour à Lima, cette belle ville fondée par Francisco Pizarro en janvier 1535, le jour de l’Épiphanie — alliant la fête catholique et le nom de la rivière qui traversait le site de la future cité, que les Indiens disaient Rímac mais dont il hispanisa la prononciation, il l’appela : la Ville des Rois Mages de Lima — la Ciudad de los Reyes de Lima. Sa statue équestre rappellera un jour cet événement aux promeneurs de la Place d’Armes1.

 

Mon père, don Nuño Rodríguez Barreto, était un des premiers Espagnols venus s’installer au Pérou, après la Conquête — ce n’était pas un conquistador mais un poblador ; ma mère s’appelait doña Mariana de Castro. C’est la noblesse de leur origine sociale qui explique que tous les membres de notre famille portent le don — ou doña — devant leur prénom, qui les différencie du commun.

Ils avaient la jouissance de l’encomienda de Humay, à Ica, au sud de la capitale — cette pratique, inventée en Espagne lors de la Reconquête des territoires maures, et importée ensuite aux Indes, signifiait en principe que le roi leur avait attribué une terre et les avait chargés de remplir les devoirs qui normalement lui incombaient, comme protéger, instruire et évangéliser les Indiens qui y vivaient, en échange de quoi ils percevaient de ceux-ci le paiement d’un tribut. Les confortables revenus qu’ils en tirèrent leur permirent d’acheter d’autres terres, jusqu’à posséder une grande hacienda.

Ils eurent onze enfants, six garçons et cinq filles. Mes frères s’appelaient don Jerónimo, don Antonio, don Gregorio, don Luis, don Diego et don Lorenzo ; les trois derniers m’ont accompagnée dans mes aventures ultramarines, et je pleure encore aujourd’hui la disparition de don Lorenzo, qui mourut dans l’île de Santa Cruz, comme je le raconterai plus tard. Je pense désigner les deux aînés, don Jerónimo et don Antonio, pour être mes exécuteurs testamentaires, de même que mon mari et d’autres personnes que je citerai précisément dans mon testament. Deux d’entre eux se sont mariés : don Antonio a épousé doña Beatriz de Figueroa, et leur fils, don Diego, servira la chapelle que je désire fonder dans le monastère de Santa Clara ; don Luis a épousé doña Margarita Gutiérrez González de Vargas et a eu un fils, don Juan de Billegas Barreto.

De mes quatre sœurs, seule l’aînée, doña Mariana, m’a suivie dans mes entreprises maritimes, tandis que les autres, doña Petronila, doña Beatriz et doña Leonor — celle-ci m’avait auparavant donné deux nièces, doña Mariquita et doña Florencia —, sont entrées dans les ordres : doña Petronila, à qui je confierai ces pages, au couvent de Santa Clara de Lima, et doña Beatriz et doña Leonor à celui de la Concepción. Suivant la coutume qui nous permet de choisir librement notre patronyme, mes sœurs ont opté pour celui de notre mère, et s’appellent doña Mariana de Castro ou doña Petronila de Castro, tandis que mes frères et moi avons pris celui de notre père.

 

Nous vivions dans les quartiers hauts de Lima, au coin de la place de Santa Ana et de la rue Albahaquitas, un peu à l’écart du centre de la ville, qui s’étendait vers l’est, et à quelques pâtés de maisons d’un pont de bois qui traversait le Rímac, dans un environnement plutôt rural.

Je fus baptisée tout près de là, dans l’église de Santa Ana, construite dix ans plus tôt, et c’est là aussi qu’eut lieu, en mai 1586, la cérémonie religieuse de mon mariage, décidé par mes parents. La fête mémorable qui suivit dura toute la journée, il y eut de grands banquets dans des salles différentes pour les hommes et pour les femmes et, dans la rue, les traditionnels jeux d’adresse.

Un de mes péchés est l’amour que je porte à la toilette, comme toutes les Liméniennes, qui ont la réputation d’être belles et élégantes, mais aussi modestes et discrètes — c’est pourquoi elles se couvrent la tête et les épaules d’une mante pour dissimuler leur visage quand elles se rendent à la promenade de l’Alameda le jour de la fête de San Jerónimo et d’autres saints.

En prévision du jour où on fera l’inventaire de mes biens, j’en ai préparé la liste détaillée, dont la longueur m’a remplie de surprise et de confusion. On trouvera donc dans mon grand coffre blanc et dans mes autres malles de nombreux jupons en soie ou en drap rouge orné de fins passements en or. On y trouvera aussi des jupes de dessus, dites « basquines », et leurs corsages assortis — une en satin blanc brodé ; une en satin moiré de couleur colombine, entre rouge et violet, doublée de taffetas jaune ; une en satin jaune de Castille, ornée de passepoil sur le devant ; une en brocatelle garnie de broderies d’or et d’argent ; une en velours noir passementée ; et une autre en serge de Florence, garnie de huit passements en or de Milan. On sortira encore de ma malle trois pourpoints en taffetas du Mexique, l’un orné d’une tresse d’argent, l’autre agrémenté d’un passement lamé, et le troisième noir avec trois lisérés en velours. On remarquera aussi une robe de velours mauve et or ; deux mantelets en velours, l’un vert et l’autre noir, ornés de passements en or, doublés de taffetas rouge ou jaune ; deux justaucorps de toile blanche, une mante en tulle, deux mantilles en soie moirée, l’une mauve avec deux lisérés de taffetas rouge et l’autre blanche avec un passement en or, quatre paires de manches en toile de Milan ou en satin jaune de Castille frangé d’argent, un manchon en satin moiré colombin, avec ses gants de cuir apprêté ; des manchettes et des cols en dentelles ; un chapeau de velours mauve et or orné d’un cordon en fil d’or, et deux paires de souliers hauts de Valence ornés de plaques d’argent.

Les Liméniennes, et moi avec elles bien sûr, adorent les vêtements, mais il fut un temps où les autorités, qui ne partageaient pas ce goût, nous déclarèrent la guerre : l’archevêque Toribio de Mogrovejo voulut excommunier les femmes qui viendraient à la messe le visage dissimulé sous un pan de leur mante, parce que cet anonymat pouvait leur permettre de fauter sans être reconnues ; et un décret venu d’Espagne voulut interdire les vertugadins, cet artifice qui vous fait de jolies fesses rebondies, et les justaucorps décolletés, parce qu’on les jugeait « lascifs et induisant au péché », sous peine d’une amende de 20 000 maravédis. Les femmes protestèrent immédiatement, et la vice-reine en personne prit la tête de la révolte : le tumulte fut tel que finalement les choses en restèrent là, et nous pûmes continuer à jouir de notre coquetterie.

Cependant, pour les Péruviennes, il n’y avait pas que le plaisir de porter du velours, du satin et de la soie. Il y eut aussi dans mon pays des femmes hors du commun, que j’ai toujours admirées. Je parle bien sûr de ma contemporaine, Isabel Flores de Oliva, créole péruvienne et fille de créoles, née comme moi à Lima, quelques jours avant la date de mon mariage, et qui, ayant été confirmée en 1597 — je venais alors d’arriver au Mexique, de retour de Manille — par l’archevêque Mogrovejo, prit l’habit des Franciscaines, puis celui des Dominicaines en 1606 — quand mon ancien chef-pilote naviguait de nouveau à travers la mer du Sud —, passant ses journées à prier pour les Indiens. Elle est si sainte que, dit-on, les fleurs tournent leur calice vers son visage quand elle passe, et qu’un rossignol chante devant sa fenêtre durant le Carême : on la révère déjà dans toutes les Indes sous le nom de Santa Rosa, et je suis sûre qu’elle sera canonisée un jour2.

Quand j’étais petite, on me parlait aussi d’autres femmes : de celles qui avaient pris part à la conquête puis aux guerres civiles qui avaient suivi la tentative de suppression par la Couronne du système des encomiendas ; ou de celles qui fondèrent des couvents ou acclimatèrent des plantes européennes au Pérou. J’ai encore dans la mémoire les noms de Inés Suárez et Beatriz de Salazar, qui participèrent l’épée à la main à la conquête du Chili ; de Isabel Rodríguez, dite « la Conquistadora », qui arriva au Pérou après la conquête du Mexique ; de doña Mencía de Almaraz, l’épouse de Francisco Hernández Girón, protagoniste de notre dernière guerre civile, que les soldats révoltés avaient appelée la « Reine du Pérou « ; de Inés Muñoz, qui tint tête aux hommes d’Almagro après la mort de Pizarro, s’occupa de ses enfants et fonda le monastère de la Purísima Concepción en 1573 ; de doña Catalina Erauso, appelée la monja alférez, la « nonne-officier », qui se trouve actuellement dans un couvent de ce pays et y rédige ses mémoires — c’est d’ailleurs ce qui m’a encouragée à faire de même. Pour ne pas parler de celles qui ornèrent l’histoire du reste des Indes — c’est-à-dire de l’Amérique, mais ce nom inventé par un cartographe établi à Saint-Dié, dans les Vosges, ne parvient pas à supplanter celui que nous devons à Christophe Colomb qui, on le sait, voulait aller en Inde. Ces si nombreuses femmes, dont les hauts faits ont été et seront chantés par les poètes et les chroniqueurs, ont toujours constitué pour moi, plus ou moins consciemment, des exemples à imiter, sans doute parce qu’elles me prouvaient que je n’étais pas condamnée par ma naissance à une vie morne et sans relief, qui se résumerait au satin et à la soie — un plaisir que je ne renie pas pour autant, car les femmes d’aujourd’-hui sont ainsi, elles veulent tout.

 

Si elles eurent toutes un destin d’exception, moi, je me flatte d’avoir réalisé l’expédition la plus lointaine et la plus glorieuse, après laquelle j’ai pu vivre à nouveau au Pérou et y jouir de mes biens, comme mes compatriotes qui aujourd’hui profitent de la paix et des richesses que d’autres ont gagnées.

Je dois reconnaître que j’ai toujours vécu dans le luxe, entourée de serviteurs, comme aujourd’hui où je possède dix esclaves noirs, quatre hommes et six femmes. Ma maison de Castrovirreyna, au cœur de la région minière de Huancavelica, est confortable et décorée de ce que l’on peut trouver de mieux. Pour mes repas, je n’ai que de la vaisselle en argent — les tasses, bols et gobelets pour le chocolat, les plateaux, corbeilles et paniers à confiseries, et quarante assiettes, grandes et petites — je les ai comptées ! Pour mon repos, je possède vingt-deux ciels de lit en soie de Chine et deux en taffetas, un couvre-lit de velours rouge brodé, un autre en taffetas moiré de couleur fauve et un tapis de Quito avec des coussins de velours rouge. Et pour mes dévotions, je dispose d’un reliquaire en or, qui a d’un côté une statuette de Notre-Dame et de l’autre une croix émaillée, ainsi qu’un portrait de l’Ecce Homo avec saint Pierre à ses côtés.

Tout cela m’a rendu la vie très douce, c’est vrai, mais ce qui me sera le plus douloureux à abandonner en quittant ce bas monde ce sont mes bijoux innombrables : plus d’une centaine de broches et agrafes en or, garnies de grosses perles, de perles fines et de rubis, une douzaine de bagues serties de rubis et de diamants, plusieurs sautoirs, faits de boules d’ambre serties d’or ou de perles, ainsi que des boucles d’oreilles en or. Et je me rappelle encore le collier de diamants et d’émeraudes et les deux chaînes en or que j’avais lors de mon deuxième mariage et que j’ai vendus alors.

 

Ici, à Castrovirreyna, je possède en outre un moulin que j’ai acheté 6 000 patacones3, et je continue à faire du commerce et des affaires, raison pour laquelle j’ai remis à mon homme de confiance à Lima, Jerónimo López de Saavedra, environ 55 000 patacones, plus 400 pesos à placer en Nouvelle-Espagne. J’ai aussi assez d’argent liquide pour pouvoir en prêter à mes frères : 1 400 patacones à don Antonio et 500 patacones à don Luis.

 

Chacun de ces détails me ramène à la mémoire des épisodes remarquables de ma vie, mais je crois qu’il vaudrait mieux que je les raconte dans l’ordre. Je dois cependant préciser que je ne parlerai pas uniquement de moi-même, car je conçois aussi ce récit comme un hommage à mon premier mari, l’adelantado don Álvaro de Mendaña y Neira, sans qui mon existence n’aurait pas eu le reliefet les parfums d’aventure qu’elle m’a offerts, ni — il faut le dire aussi — toutes les souffrances qu’elle m’a apportées. Avec ces pages, et dans la mesure de mes modestes capacités, je souhaite compenser l’oubli dans lequel il est injustement tombé.

 

Que ceux qui me liront se souviennent de lui comme je le vois encore, un grand marin et un grand découvreur, comparable aux plus célèbres de ceux qu’ont donnés l’Espagne et les Indes, et sur le plan personnel, un homme bon et digne, plein de gravité, de bon sens et de sagesse.

 

Comme je l’ai dit plus haut, mes parents me marièrent avec don Álvaro de Mendaña y Neira au mois de mai de l’année 1586, dans la paroisse de Santa Ana de Lima. Comment se fit leur choix ? Ils ne me l’ont pas dit, mais je le devine : don Álvaro était alors un homme mûr, de 45 ans, tout auréolé de gloire nautique et exotique, qui portait haut le titre d’Adelantado des îles Salomon — cette distinction, qui était elle aussi un héritage de la Reconquête, était attribuée aux commandants des expéditions de découverte ; au Pérou, il y en avait eu d’autres, bien sûr, mais aucun comme lui. Il possédait en outre l’encomienda de Tiahuanaco, qui lui rapportait 3 000 pesos par an : c’était ce qu’on appelle un bon parti. J’ai vu son patronyme écrit sous différentes orthographes — Amendaño, Amendaña, Avendaña, Mendaño, Mandaña, — mais lui signa toujours clairement « Mendaña ».

Il était né en Espagne, dans le village léonais de Congosto, en 1541, au sein d’une des familles les plus représentatives de la noblesse locale, établie dans la région depuis plus d’un siècle. Personne au Pérou ne sut jamais grand-chose de sa jeunesse, il ne m’en parla pas non plus, mais, d’après certaines conversations que j’ai pu surprendre par hasard — et par curiosité —, il semble que son père, Hernán, ou Hernando, Rodríguez de Mendaña, ait été condamné par la justice royale pour avoir assassiné deux personnes, sans que l’on connaisse les raisons de cet acte. Don Álvaro était alors tout petit. Il vécut ensuite ses vingt premières années dans la famille de sa mère, Isabel de Neira. Ce drame fut tenu secret, autant que possible, mais son avenir dans le León devait quand même être assez compromis.

 

Toujours est-il qu’en 1563, à l’âge de 22 ans, il quitta l’Espagne, comme criado de son oncle, don Lope García de Castro (le frère de sa mère Isabel, donc), qu’il considérait, disait-il, comme son père — on comprend pourquoi. Don Lope partit de Séville pour les Indes en compagnie de quatorze criados, des proches qu’il devrait nourrir, selon la vieille tradition médiévale. Ce dernier détail révèle la haute position sociale du personnage, qui avait fait ses études de droit sur les bancs de la célèbre université de Salamanque, où il avait ensuite enseigné, avant de devenir auditeur (juge) du Tribunal supérieur de Valladolid en 1541, puis membre des grands Conseils — Conseil Royal, Conseil des Ordres et Conseil des Indes — de 1558 à sa mort, en 1576. Il était en outre chevalier de l’ordre de Santiago.

 

Il entreprit ce grand voyage parce qu’il venait d’être nommé président du tribunal de Lima. Des circonstances quelque peu rocambolesques — le vice-roi don Diego López de Zúñiga y Velasco, comte de Nieva, avait été mystérieusement assassiné par un mari jaloux — firent qu’à peine arrivé au Pérou, il dut en outre assumer l’autorité politique et militaire du vice-royaume en tant que gouverneur et capitaine général, pendant quatre ans, en attendant l’arrivée d’un nouveau représentant de la Couronne.

À Lima, Don Álvaro se consacra d’abord à différentes activités commerciales et juridiques, dont j’ignore les détails, puis sa vie prit un nouveau tour, bien plus enthousiasmant.

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