Barracuda épisode 5 : la mort de la douceur

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Cinquième épisode du roman-feuilleton "Barracuda".
Un nouvel épisode arrive chaque mardi soir.
Publié le : mercredi 25 mai 2016
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Episode 5/8 : La mort de la douceur
 Je suis né de l’amour d’une CRS et d’un huissier. Mais je ne les ai jamais vus ensemble, mon père a quitté ma mère trois mois après la conception. Depuis, il a gardé contact, de façon distante. La vie de famille ne l’attirait pas. Je n’ai jamais supporté cethomme. Il appréciait sa petite vie sans ambition. Ses seules relations étaient ses collègues, ses clients, sa télé. Parfois quelques aventures amoureuses, vite menées puis jetées. Mon père avait un tempérament froid ; il vivait sans éclat, sans
regarder l’avenir. Et Hector lui a tiré une balle.  Je vais sans doute hériter. Cela arrangera mes affaires. Les gens comme mon père vivent loin de mon monde, dans la foule, le quotidien. Il n’a jamais su que j’étais le plus redoutable tueur de la planète.Pour l’heure, ligoté dans un placard, l’avenir s’annonce mal. Je revois mon échec. Hector a piégé sa cuisine et m’a envoyé du gaz lacrymogène. Ma tête fait mal, j’ai perdu. Quoique, il s’est donné du mal pour ne
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pas me blesser, le «Maître» lui a peut-être ordonné de m’épargner… je suis à sa merci, il a gagné. J’aurai dû le forcer à sortir, avec des grenades par exemple. Le Maître ne m’a pas laissé me préparer. A contrario, Hector s’est payé le luxe de piéger l’appartement. Je n’avais aucune chance : le terrain le favorisait. A droite, j’entends ma mère sangloter dans son bâillon. Pourquoi l’a-t-il capturée ? Soudain un flash. Des mains m’attrapent par les épaules. Ah. Je ne suis pas ligoté, mes muscles sont tétanisés et n’obéissent plus. Je dois fermer les yeux, la lumière est forte. Je ne suis pas dans mon état… Je sombre.Réveille-toi Martial ! J’ouvre les yeux, trempé. Hector vient de jeter de l’eau glacée sur mon crâne. Mes mains et pieds sont attachés à un poteau, du bois je crois, auquel mon cou est lié par un anneau de fer, je respire par à-coup. Une femme est allongée à mes pieds : ma mère qui pleure, un tissu entre les dents. Des anneaux fixés au plancher la retiennent par les poignets et les chevilles, bras ouverts comme une crucifiée. Aucune blessure apparente, ses
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vêtements ne sont pas abimés, elle me supplie du regard. Une main se pose sur mon épaule et une voix connue murmure : Tu sais, l’humain n’est pas un système autonome. Si grande soit son intériorité, il s’appuie toujours sur des éléments extérieurs : amis, maison, œuvres d’arts… Le cerveau interagit en permanence et
finittoujours par s’attacher.Tout en parlant l’homme avance pour aller devant le corps allongé. Il parait âgé d’une vingtaine d’année. Il porte des chaussures pointues et brillantes, son pantalon et son smoking viennent de grandes boutiques parisiennes. Ses cheveux blonds forment une coiffure impeccable, ses lunettes mettent en valeur la clarté de ses yeux bleus. Barbe bien taillée, manucure irréprochable, gourmette argentée, chevalière. C’est bien l’homme dont on m’a montré la photo mais il a subi un relooking complet. Sa voix est neutre : Dès lors que le cerveau a besoin d’une chose pour garantir son équilibre alors on pourra le dominer.  Avec calme, il a pris un couteau dans sa poche intérieure, la lame jaillit avec un claquement sec. Puis
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dans un mouvement professionnel il se tourne et le jette. Je ne peux baisser la tête mais je sens le coup, la douleur dans l’abdomen. Je sers les dents. Hector vient à moi en redressant ses lunettes et arrache la lame. Une larme m’échappe et coule sur ma pommette. J’ai l’impression d’une brulure au milieu de mon ventre. Et je sens le sang couler le long de la plaie. Pour que la domination produise l’impact maximal, le sujet doit être en état de faiblesse intense, tu comprends? C’est nécessaire. Cet homme est malade. Il a replanté le couteau dans mon flanc droit, sous le poumon. Un cri m’échappe. Je referme vite la bouche et défie son regard. J’ai un gout de sang dans la gorge, la douleur est à la limite de me faire tourner de l’œil. Hector me caresse la joue.Tout va bien, respire un grand coup…Ah !  Mon visage est couvert de larmes, je lutte pour rester conscient. Tout en parlant, d’un geste vif Hector a plié le genou pour frapper mes organes génitaux. Ça plus les blessures au couteau, mon esprit est foudroyé. Respire, Martial. C’est nécessaire.
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J’ai fermé les yeux. Je sens qu’on passe un chiffon humide sur mon visage. Il me regarde à travers ses lunettes et continue l’exposé: Une fois dans des conditions favorables, il faut lui présenter ce à quoi il tient le plus. Dans la quasi-totalité des cas un autre humain. Un amour, un ami, un frère ou pour les moins sociables un parent. Hector a essuyé le couteau et l’a rangé puis s’est agenouillé devant ma mère. Il ramasse une boite noire, l’ouvre et remplit une seringue d’un liquide incolore. Je respire fort, la douleur vient par vague et brouille ma vision. Je le vois se pencher sur l’avant-bras de ma mère puis ranger la seringue et refermer la boite. Il se relève, redresse ses lunettes et sourit : Je ne pense pas que tu connaisses cette drogue. Gary l’a introduite en Europe depuis quelques mois. Elle a des effets très amusants : perte de conscience mais sensibilité multipliée par cent. Démonstration.  Elle s’est endormit et semble paisible. Du pied, il frôle son ventre et provoque un sursaut.  La moindre perception devient intense, tu vois ? Les Aztèques en faisaient boire aux sacrifiés
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importants. On essaye de le diluer assez pour rester conscient, ça ferait un parfait stimulant érotique…Qu’est-ce que vous voulez ? Tais-toi, Martial. Voyons, tu lui cries dessus.  En effet, ma mère couine au moindre son. Sans parole, en me jetant des regards complices, Hector sort un briquet doré et enflamme un mouchoir. Le feu produit une torche, qu’il lâche. Ma mère gémit lorsque les flammes se posent sur son ventre. Bientôt, son T-shirt prend feu. Et elle hurle, les yeux fixés sur le plafond. Hector la regarde, bras ballants et lunettes pleines de reflets rouges. Enfin, il pivote et va derrière moi. J’entends le clapotement d’un récipient qu’on remplit. Il éteindre le feu. Un autre cri… Qu’il se dépêche! Elle brule! Un pas après l’autre, Hector revient, un seau en métal à la main, et reprend sa contemplation. La fumée me fait tousser, j’ai mal à la poitrine. Il tourne la tête et met un doigt sur ses lèvres. Je hurle : Qu’est-ce que vous voulez ?
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 Moins fort. Je ne veux rien, Martial, je m’amuse. Tu vois ce seau? Je me demande si je vais le verser. Pourquoi tout gâcher ? Sa peau brule, elle va mourir ! Comme nous tous, oui… Il hoche la tête en retroussant les lèvres. Les cris couvrent tout. Je force sur les menottes, rien à faire. Je hurle : Elle n’a rien fait! Laissez-la ! Occupez-vous de moi ! Tiens, tiens…Il verse l’eau sur les flammes qui meurent. Elle semble se rendormir avec une grimace. Hector s’approche: Je n’arrive pas à le croire. Le grand Barracuda aurait un cœur?  Il essuie mes larmes, un rictus aux lèvres.  Au fond tu es un bon fils, Martial. Tu es humain. Tu n’es pas la machine à tuer que tu voudrais être mais plutôt un petit garçon. Tu ne voulais pas l’admettre, je viens de te le prouver. Tu es prêt à tout pour sauver celle que tu aimes, ta douce maman.
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Vous travaillez pour le Maître ? Ah ! Hector m’a planté son couteau dans le ventre et me fixe, yeux écarquillés :  Non, non, non. Ne prononce pas ce nom. Tu n’es pas digne.Vous êtes cinglé.  Tout en me caressant le visage, il explique : Non, Martial, non. Au contraire. Avant, j’étais comme toi, je jouais les caïds pour Gary. J’étais ambitieux, égoïste, intéressé… Je tuaistoujours avec une raison valable… Et puis un jour le Maître est venu me voir, et m’a confronté à ce quetu vis maintenant… ça a été l’épiphanie… j’ai rompu les attaches. Je vis pour elle.  Je me fige : Elle? Le Maître est une femme ? Le Maître est bien plus, Martial. Elle m’a libéré. Maintenant elle me montre la voie. Elle t’a lavé le cerveau et maintenant elle te manipule…Ta gueule ! Je n’ai pas vu venir le coup. Hector a planté son couteau dans ma clavicule et me fixe, mâchoires serrées.
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T’as pas le droit de parler sur elle. Elle en vaut cent comme toi.  Je ne peux plus parler, je suffoque, pleure, du sang sur mes lèvres. Si on ne m’emmène pas à l’hôpital, je suis mort. Comment raisonner ce malade ? Je pourrais donner un coup de tête mais ensuite ? Je suis perdu, je dois accepter : je suis en train de mourir. Maintenant, autant essayer d’en savoir un maximum sur mon vainqueur. Ma tête pèse mais je lutte et interroge : Comment l’as-tu rencontrée ? Il arrache le couteau et s’éloigne en parlant. Je crache un molard de sang. Le liquide bat dans mes oreilles, je m’endors, j’entends mal...C’était il y a… mois… Interpol m’avait arrêté pour trafic… et le Maître est… ma cellule… une semaine… le dimanche… laissé sortir… allé chez des inconnus et arraché un par un les… d’une mère, sous les yeux de ses enfants…. Il sourit en décrivant la scène. …criaient et pleuraient… aussi j’avais mal, bien sûr, mais en même… toute cette passion qui se dégageait… Tu comprends?
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Non. Non. Je ne suis pas un sadique.  Je reconnais mal ma voix, grave, essoufflée. Je dois cracher encore, ma gorge fait mal. Ce n’est…sadisme, Martial, c’est… de vivre. Le Maîtrem’a tout… La douleur est la clé… nous mène à un niveau supérieur de conscience… Tu… Martial? Je n’ai pas entendu la question. Il me dévisage et remonte ses lunettes, contrarié. Parfait, il va m’achever. Il s’avance: …dors, Martial? Je t’ennuie ?  Je ne réponds pas. Un coup de poing dans l’abdomen, je m’évanoui.
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