Barracuda épisode 8 : La mort du temps

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Dernier épisode du roman feuilleton "Barracuda"

Publié le : mardi 14 juin 2016
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Episode 8/8 : La mort du temps  Mais bien sûr. Il a toujours été là. Sourcils froncés il me fixe en pointant l’arme d’une main ferme.Son torse se soulève et s’abaisse vite dans son costard vert. Cheveux noirs comme ceux de Pallas mais yeux couleur des miens. Courte barbe noire et grandes lunettes. Anneau brillant à l’annuaire. Il serre si fort l’arme que sa peau blanchit. Mais bien sûr. Ça m’a échappé, c’était si évident. Je suis aveugle… Pourquoi ne l’ai-je pas reconnu ? Bras ballants, j’articule: Papa ? Martial… En prononçant mon prénom il me regarde sans sourire. Je peine à déchiffrer son visage. Compassion ou pitié. Son silence me gêne, il me fixe. Avec lenteur, je montre mes paumes en signe de paix : Papa…Martial.
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 Sa main tremble, ses lèvres aussi. Il prend quelque chose dans sa poche et me le jette : Mets-les et assieds-toi.  Je ramasse les menottes et les serreà m’en faire mal auxpoignets, pour lui inspirer confiance. Il faut qu’il parle, je veux comprendre. Il s’assoit dans le fauteuil de Pallas. Si longtemps que je ne l’avais pas vu… le bureaucrate sans ambition qui m’a engendré et que j’ai toujours méprisé. Je ne peux croire qu’il soit gangster. Ça n’a jamais été sa nature: un homme calme qui consacre son temps à son métier.  Sur le tapis Pallas fixe le plafond. Il la regarde et soupire, une larme sur la joue, pistolet en main. Il n’a pas l’attitude d’untout exprime la culpabilité. Elle tueur, l’étranglait, il a agi par réflexe, a sorti l’arme et pressé la gâchette de toutes ses forces. Trois coups sont partis. Il a abattu sa fille. Quelque part en lui il a préféré vivre et la tuer plutôt que le contraire. Je crois que je le plains. Oui, je comprends. J’ai perdu un être cher moi aussi… Je regarde le cadavre. Ma demi-sœur. Cette histoire n’aura consisté qu’en une rixe familiale : ma mère, mon père, ma demi-sœur, mon demi-frère et moi
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qui ne voyais pas. Je revois Hector quand il caressait ma joue en plantant un couteau dans mon ventre. Deux frères. Bien sûr nous sommes semblables : sa folie, le poussait à tuer et faire souffrir. Car nous n’avons pas d’autre moyen d’exister. Il n’y a qu’en tuant que je peux regarder les bavards dans les yeux. J’observe l’homme qui a mis au monde cette génération de misérables. Il semble si… normal. Un type sans histoire dans son costume discret. Ses trois enfants sont des monstres. Il lève les yeux et a un sourire forcé : «Je pensais qu’elle était différente.». Un hochet de larmes le coupe et le plie en deux. Pleurs ridicules et stupéfiants : visage trempé, bouche ouverte en un cri qui ne sort pas, yeux plissés et rougis. Sans savoir pourquoi, je me lève et le prend dans mes bras. Il me regarde en sanglotant quand je murmure avec hésitation : Papa. Ce n’est pas de ta faute. Nous sommes nés dangereux, tu n’y es pour rien. Si je suis comme ça, c’est l’école, le monde, l’armée qui sont responsables. Pas toi Papa. J’ai choisi mavoie, tu n’aurais rienpu faire. Tu ne peux pas être coupable de nous avoir mis au monde. Papa.
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Martial.  Il essuie quelques larmes et renifle. J’aurais dû rester près de ta mère, et t’élever plutôt que m’enfuir. Mais j’avais si peur. Je ne voulais pas d’un enfant, moi. Tu as grandi seul et je n’ai pas vu ce que tu devenais. Tu n’aurais rien changé Papa. Je suis un tueur.Non, Martial. Si j’avais été là j’aurais pu … Mais non, je t’ai abandonné. Et puis il y a eu Helena. Je l’aimais tant que j’ai dépassé ma peur et suis resté, j’ai vu grandir ma fille. Elle était si gentille, tout allait si bien. Un élan de tristesse l’interrompt un instant, puis il reprend : plus tard nous avons décidé de faire un Bien second enfant et l’avons fait mais… un mois après la naissance du bébé, Helena est morte. Oui. Je l’ai tuée. Je suis triste aussi. Mon père veut sourire : Personne n’avait conscience de ce qu’il se passait. Tu ne savais pas avoir tué ta belle-mère, je ne savais pas que le tueur était mon fils. Qu’est devenu le bébé?
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Je ne sais pas. J’ai fui, abandonnant ma fille et le nourrisson. J’avais peur des représailles: les amis d’Helena disparaissaient. Ce n’était pas la police, mais un tueur. J’ai déposé le nourrisson à un orphelinat et trouvé un travail à Marseille. L’histoire se recompose, je comprends. Je vois qu’il souffre, et que je devrais arrêter mes questions mais j’ai besoin de ses réponses. Bon, après la mort d’Helena il s’est réfugié à Marseille…Pourquoi es-tu revenu à Lyon Papa ?  De plus en plus faible, il désigne le cadavre du menton et murmure:  Un jour que je me rendais à mon bureau, des hommes de main m’ont poussé dans une voiture. Le voyage a été très long. Ils m’ont emmené de force dans cet immeuble. Voilà. Elle m’a enlevé, et amené ici.Ah. Le fait que je sois son père et que je l’ai élevée pendant une quinzaine d’année n’avait aucune importance pour elle, sa voix n’exprimait aucun amour et même du mépris je crois. Sans m’inviter à m’assoir elle m’a expliqué avoir repris un projet d’Helena. L’idée était
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de prendre un individu monstrueux et de lui laver le cerveau pour le rendre obéissant et loyal. Elle parlait de moi. Je ne savais pas. En l’écoutant j’étais terrifié de ce qu’elle était devenue: elle évoquait des projets d’assassinat, de torture sans se troubler… Mais, la vrai claque, ça a été quand elle m’a annoncé que le monstre… était mon fils… Et que j’allais devoir l’aider. Il se remet à pleurer et je lui tiens la tête. Je connais la suite. Je comprends maintenant. Le coup de téléphone d’Hector pour me faire croire que mon père était mort. Je l’ai entendu m’appeler à l’aide puis un coup de feu. Excellente mise en scène. Des trois fils je suis le survivant. Hector s’est suicidé sur ordre de Pallas, et elle a été abattue par son père alors qu’elle voulait le tuer. J’ai tué la mère d’Hector, il a tué la mienne. Je vois tout, tous ces personnages comme des figures de papier qui s’enflamment et se transmettent la destruction. J’ai été l’étincellequi a détruit cette famille. En tuant Helena j’ai mis en route une machine infernale. Il ne reste que moi et cet homme qui pleure. Mes mains toujours liées, je peux
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l’étrangler. Et ainsi éteindre l’incendie. Je resterai seul. Barracuda, sans attache, libre et puissant.  Il ne me regarde pas et sanglote en se cachant le visage. Je mets les mains sur ses épaules, en position. Le coup sera net, il ne souffrira pas. Mes doigts tremblent, j’inspire pour retrouver mon calme. Une cible. Une simple cible. Un pantin à désarticuler. Je suis Barracuda. Martial…Papa ? J’ai perdu ton frère et ta sœur mais toi… il y a encore un espoir. Je suis sûr que tu pourrais te fabriquer une nouvelle vie, à l’abri de la Justice. Tu pourras te trouver un travail. S’il te plaît Martial, laisse ce sang derrière toi. Je ne veux plus que tu tues. Est-ce que tu pourrais vivre sans violence ? Je te le promets papa. J’enlève mes mains et baisse la tête. C’est bien une solution après tout: l’incendie éteint, mon père et moi pouvons nous en sortir. J’ai beaucoup d’argent en réserve qui me permettra de vivre sans m’inquiéter. Pour ce qui est de se procurer de nouveaux papiers et une
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nouvelle adresse, rien de plus facile, j’ai les contacts. Je regarde mon père et déclare en hésitant : Je vais changer. Barracuda n’existera plus. Je te le promets. Merci Martial. Merci.  Il me sert dans ses bras et je ne sais plus quoi faire.  Les oiseaux chantent dans le jardin. Au milieu des pieds de tomates et de potirons j’enfonce la pelledans la terre avec mon pied. J’enlève un instant ce chapeau de paille pour m’essuyer le front. Mon père est reparti le jour même pour Marseille. Je l’ai rejoint le mois suivant, le temps de clore mes
affaires. J’ai bradé mes biens immobiliers de par le monde. J’ai supprimé l’adresse internet par laquelle on pouvait me contacter. J’ai rassemblé, autant que possible, mes comptes secrets, pour limiter à l’avenir les transactions illégales. J’ai revendu tout mon arsenal, exception faite du pistolet silencieux. A grand renfort de corruption j’ai retouché des dossiers de police et d’Interpol. J’ai révisé toute l’histoire: ma mère s’est tuée
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dans un accident de voiture, Hector a enlevé la commissaire-inspectrice Pallas et l’a abattue avant de se suicider. J’ajoute que l’explosion qui a éliminé Gary et une vingtaine d’autres était due à une fuite de gaz. Barracuda a disparu. Interpol est sur les dents, tout comme la CIA et de nombreuses polices mondiales : il faut trouver une nouvelle personne pour se salir les mains. Ils craignent aussi que quelqu’un ne m’ait arrêté et que mes aveux tombent. Je suis peut-être l’homme le plus dangereux de la planète. Mon témoignage peut décrédibiliser de nombreux états. Je vis tranquille dans une petite maison à la campagne.  Je pose la pelle, ce trou est assez grand. Bientôt pousseront ici de magnifiques plants de haricots grimpants. Ilsgrandiront bien j’en aie lacertitude. J’ai vérifié la forme de la lune. Et j’ai un excellent engrais. Je rentre dans la maison et revient avec un corps nu sur le dos. Je le jette dans le trou et le recouvre. Puis je sème les graines que je recouvre aussi. Je m’éponge encore le front, la sueur coule dans mes yeux. Avant de partir je jette un regard entre les tomates et les potirons. Il
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s’est empoisonné au vitriol en mon absence. J’ignore la cause de son geste, je croyais l’avoir satisfait. J’espère.
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