La Leçon de Ténèbres

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Ce roman raconte l'histoire d'une enfant, Luz, et comment, depuis les ténèbres de sa conception et de sa naissance, elle parviendra à trouver la paix et la sérénité. Cette histoire est le récit d'une initiation et d'un chemin de l'obscurité vers la lumière.
Publié le : dimanche 15 février 2015
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LA LEÇON DE TÉNÈBRES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LUCILE LONGRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Lucile Longre 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1. Amazonie

 

 

 

 

Elle avait décidé de protéger son futur enfant coûte que coûte. Puisque son père le tirait du côté du Mal, elle devait l’amener du côté du Bien même s’il représentait un défi aux lois morales de la société puisque son bébé était le fruit d’un inceste commis par un frère sur sa sœur. Mais elle ne permettrait pas que ses origines, où il n’était pour rien, l’handicapent pour le restant de sa vie. Toutes les chances seraient mises de son côté et elle entourerait son bébé de tout ce que le Brésil comptait de chamanes, de guérisseurs et de sorciers vaudous comme une sorte de cordon sanitaire. Avec l’aide de toutes les Puissances de la Nature et du Ciel, elle fabriquerait un bouclier assez puissant pour repousser toutes les attaques démoniaques. Ce nouveau Merlin aurait la connaissance des deux mondes : celui de la réalité quotidienne et celui de l’invisible de l’autre côté du miroir.

De toute façon, il faudrait qu’elle s’enfuit loin, très loin, de ce Démon qu’elle avait pour frère et le plus tôt serait le mieux.

Après l’accouchement, elle se réfugierait chez son oncle, en France.

Il était, en effet, le seul membre de sa famille qui conservait sa confiance.

Sans nul doute, lui saurait comment élever cet enfant, qui à peine formé, au chaud dans son ventre lui expliquait déjà qu’il ne serait pas comme les autres.

 

D’aussi loin qu’elle se souvienne, son frère avait toujours été possédé par le désir de faire torturer physiquement ou moralement tous les êtres vivants qui l’approchait. Ses parents en étaient morts de douleur. Aussi ils avaient été recueillis, à peine adolescents, par une vague tante, complètement dépassée par la situation.

Les années passant, le souffle démoniaque n’avait fait que croître en son frère qui avait fini par rallier et fédérer autour de lui une bande de délinquants, tous adolescents ou jeunes adultes en rupture de ban. Chaque exaction qu’ils commettaient était plus grave que la précédente ce qui donnait l’impression d’une spirale infernale du crime qui ne s’arrêterait jamais.

Puis, ils firent la connaissance de groupes néo-nazis installés un peu partout en Amérique Latine et son frère se passionna pour leurs théories du surhomme et de la race supérieure.

Il décida aussitôt de les faire sienne et de s’atteler en priorité à former un de ces êtres supérieurs, en faire un chef qui pourrait lui succéder et perpétuer son nom et son œuvre.

Il devenait petit à petit obsédé par cette idée, survivre, vivre à travers les générations suivantes en créant, tel un dieu, des êtres à son image. La seule race de surhommes digne de ce nom devait être issue de lui, de sa semence, et il devait trouver quel serait le réceptacle idéal pour ces futures créatures.

Oui un réceptacle. C’est uniquement comme cela qu’il considérait les femmes, des réceptacles, des lieux où décharger ses bourses quand elles le démangeaient trop. Ce n’étaient pas des êtres humains, à peine des êtres vivants existant pour son bon plaisir.

Et il avait la solution tout près, sa sœur, non pas que cet être inférieur pu de quelque façon atteindre la perfection physique et intellectuelle qui était la sienne, mais elle était, après tout, sa plus proche parente et donc la moins susceptible d’altérer son patrimoine génétique unique. En effet, il se jugeait beau et il était beau, d’une beauté presque irréelle, avec deux yeux bleus plus froids que la mort et plus coupants que l’acier comme deux gouffres insondables comme deux abîmes d’enfer et de damnation.

Il était grand, mince avec un torse et des jambes musclés, fin comme un léopard, solide comme un tigre dont il partageait le goût du sang et la férocité. Sa chevelure était d’un blond étincelant et son sourire pouvait à volonté manifester le plus grand charme comme la plus grande cruauté. C’était cela qui le sauvait aux yeux du monde, sa capacité à porter à volonté le masque de l’être le plus charmant et le plus courtois qui fut sur terre. Aussi la plus grande partie de ses méfaits demeuraient insoupçonnés aux yeux de la communauté. Ceux qui d’aventure se doutaient de sa double nature n’osaient le défier tant ils sentaient de malveillance en lui et tant son pouvoir et sa puissance s’accroissaient de jour en jour.

Ainsi, elle, la sœur, était livrée pieds et poings liés à ses bourreaux. Personne ne viendrait à son secours. Elle n’avait rien à espérer. Elle ne pouvait qu’attendre.

 

Ils avaient décidé de procéder de façon scientifique pour ne pas laisser le soin de la conception aux hasards de la nature. Afin d’être sûr d’obtenir un surhomme, ils contrôleraient la procréation de bout en bout, en usant de toutes les ressources qu’une technologie de pointe pouvait offrir. Ils sélectionneraient soigneusement les ovules et les spermatozoïdes à utiliser pour l’embryon à implanter et ils feraient subir à celui-ci un traitement pour accélérer sa croissance physique et augmenter son potentiel intellectuel. Ils en feraient un vrai être créé sur mesure, ranimant et donnant au projet des Lebensborn allemands une ampleur qu’elle n’avait jamais eu. Pour l’instant, ils ne pouvaient pas se passer d’un utérus humain, mais ils espéraient bientôt pour passer au stade de la production en série dans des utérus artificiels. Le seul facteur qu’ils ne contrôlaient pas encore étaient le sexe de l’embryon, mais  il serait facile de se débarrasser des filles ou de les mettre à disposition des êtres masculins qu’ils créeraient, afin qu’ils en usent selon leur bon plaisir.

C’est comme cela qu’elle se trouvait maintenant avec cet enfant dans son ventre, cet enfant créé non par l’amour mais par une science dévoyée et malfaisante. Face à cela, elle ne disposait que de la force de son amour maternel et de l’appui des Êtres de la Forêt.

En effet, elle devait trouver des appuis face à son frère et ses funestes dessins, et à sa magie noire, opposer la magie blanche des chamanes et des guérisseurs de la forêt, toute proche. Mais restait un problème, comment rejoindre les chamanes, alors qu’elle était séquestrée ici. Elle se mit alors à observer et à écouter les allers et retours de ses geôliers et elle appris qu’une opération d’envergure allait avoir lieu et que, pendant quelques semaines, son frère serait absent et que les effectifs qui gardaient la maison où elle était prisonnière seraient fortement réduits. Une chance, la seule sans doute qu’elle aurait jamais, lui était offerte d’échapper pour quelques heures à ses gardiens pour aller retrouver les chamanes.

Le soir, au moment de la relève de la garde qui était postée à l’entrée de la maison, il y avait toujours un moment de flottement, surtout à présent que son frère n’était plus là, moment qui pouvait être mis à profit par Beatriz pour se glisser hors de la demeure. Elle  resterait toute la nuit dans la forêt, en compagnie des chamanes, et rentrerait dans la maison de son frère au petit matin, alors que ses geôliers, après avoir bu et joué aux cartes toute la journée, sombraient dans une somnolence réparatrice. Dès la nuit tombée, elle mettrait son plan à exécution.

 

La nuit venue, elle fit comme elle avait prévu et pu rejoindre la forêt sans encombre. Là –bas, c’était –elle dit, elle saurait trouver les chamanes, dont tout le monde parlait avec crainte et respect. Jamais, si la vie de sa fille n’avait été en jeu, elle n’aurait eu le courage de venir les rencontrer.

Parvenue dans la forêt, des cris et des bruits d’animaux se faisaient de partout entendre, des ombres bougeaient et des frôlements agitaient les arbres et les buissons. Beatriz sentit monter son angoisse, quand, tout d’un coup, une voix se fit entendre, une voix pleine d’autorité, mais aussi humaine et bienveillante. : «  Par ici ». Elle suivit la direction d’où venait la voix, et soudain, elle les vit, assis en cercle, hommes et femmes à l’allure vénérable, autour d’un feu de camp.

 

« Nous t’attendions, petite sœur et nous savons ce qui t’amène. Pour sauver ton enfant et te sauver toi-même, il te faudra franchir toutes les étapes de l’initiation destinées aux Éveillés. Pour retirer le venin de son corps et délivrer son âme des atteintes du Mal, il nous faudra procéder à des rites et des conjurations magiques demandant une grande force et une grande puissance. C’est pour cela que nous avons sollicité le concours de nos frères en esprit dans tout le Brésil et dans le monde entier. Nous procéderons aux rites conjuratoires à plusieurs afin de laver complètement ton bébé de toute emprise démoniaque. « 

« Après cela, ton enfant aura la connaissance du Monde des Arcanes réservé d’ordinaire seulement aux plus grands d’entre nous. Il pourra parler avec tous les êtres vivants, il comprendra le langage du Vent et celui des montagnes. Il pourra déchiffrer la parole des arbres et communiquer avec le Cosmos. De grands pouvoirs s’agitent autour de toi et de ton enfant dès maintenant placé au centre d’une lutte d’influences, maléfiques et bénéfiques. Ton enfant pourra, si on lui en donne l’occasion, changer beaucoup de choses en ce monde. »

«  Une fois qu’il sera né, il vous faudra fuir hors d’atteinte de ton frère, aussi loin qu’il vous sera possible. Ton idée d’aller en France chez ton oncle est une bonne initiative et nous t’aiderons à la réaliser. Nos frères de la tribu t’accompagneront jusqu’à ce que vous soyez en lieu sûr. »

 

Elle réussit à échapper à la surveillance de ses geôliers, pendant à la nuit, à plusieurs reprises et se rendit dans la forêt afin d’y être initiée avec l’enfant qu’elle attendait. Les chamanes des tribus voisines s’étaient groupés en cercle autour d’elle. Un second cercle s’était formé autour de tous les autres membres des tribus avoisinantes. Il s’agissait de former une chaîne d’esprits ininterrompue, de forger un bouclier où toute tentative d’intrusion du Mal serait impitoyablement rejetée. Une fois cette sécurité établie, les chamanes, avec l’aide de leurs frères en esprit qu’ils avaient contactés de par le monde, purifieraient progressivement l’âme et le corps du bébé jusqu’à ce qu’ils aient cette transparence du cristal qui les rendraient propres à recevoir l’enseignement des matières secrètes du Monde des Arcanes. Cet enfant était si unique qu’il valait vraiment que eux, les chamanes, fassent tout ce qui était en leur pouvoir pour le sauver et le porter aux plus hautes fonctions. Car il serait un maître, cela ils en étaient sûrs et domineraient les autres, non pas comme son père, par la force et par la terreur, mais par la connaissance qu’il aurait de l’âme humaine, de son don de double vue, un pied dans le visible, un pied dans l’invisible, et par cet amour et ce respect de toute vie sur terre qui serait le sien.

 

 

« J'étais bien au chaud, tout doucement roulée en boule. J'étais au milieu d'un liquide tiède et accueillant et j'entendais les doux clapotis de l'eau contre les parois à mes oreilles. Le bruit de l'eau me berçait, il chantait à mes oreilles comme la voix d'une mère. Il me calmait, me rassurait et m'entourait comme le ferait les bras d'un parent à un tout petit enfant. Le flux et le reflux de l'eau sur ma peau, le frisson qui me parcourait à chaque mouvement de vague, le liquide qui me baignait tout entière, tout suscitait en moi un bonheur et une jouissance à nulle autre pareille. J'étais plongée dans l'eau, je pensais eau, je sentais eau, j'étais l'eau, le liquide bienfaisant était pour moi, comme le sang circulant dans mes veines, un élixir de vie et d'éternelle jeunesse.

Il n'y avait pas de temps, à l'intérieur de cette bulle. J'étais à l'extérieur de toute temporalité, enfin apaisée et allègre. Le temps n'avait pas de prise sur moi, il me glissait dessus comme l'eau sur les plumes d'un canard. J'étais l'éternel enfant, toujours à recréer et toujours en création. Une durée immobile et pourtant en mouvement régnait dans mon milieu interne, car je bougeais, j'évoluais, je le sentais bien. Mais cela se faisait sans les heurts ni souffrances qui accompagnent naturellement la vie ici -bas. Je croissais en esprit, en sagesse et dans mon corps mais dans le calme et sans précipitation. Je savais qu'ici j'étais à l'abri et que rien ne pourrait me menacer.

Tout danger ici était écarté et je pouvais enfin, délivrée de toutes craintes, poursuivre mon processus de développement, un moment interrompu par l'ombre du néant. Je me baignais, je roulais dans cette eau claire, tiède et enveloppante en poussant moult cris de joie. Je découvrais les voluptés de mon corps, j'explorais les beautés de mon cœur, avec délices et aussi souvent que je  le désirais. Je sentais tout doucement mon corps grandir et se raffermir, mon esprit se muscler et mon âme croître et embellir. Cela se faisait presque malgré moi. J'assistais à ce spectacle presque de l'extérieur, comme on découvre petit à petit la beauté d'un paysage dans la lumineuse clarté d'un soleil levant. J'étais à l'Origine et j'étais le Commencement, j'assistais à la Création du Monde et j'étais ce Monde au berceau. J'étais l'enfant de l'Univers, la source et le début de toutes choses, j'étais dans le calme et la paix du Cosmos d'avant le Big Bang. »

 

Ils étaient quatre, quatre esprits surtout à s’occuper de lui, l’enfant. Ils pouvaient revêtir diverses apparences, mais on les désignait souvent comme Le Condor, Le Dragon Céleste, Le Juge, et Le Paladin. Chacun effleurait à son tour l’esprit et le corps du bébé à naître pour le protéger, le délivrer et lui enseigner tout son savoir. Le Condor lui apportait sa vue perçante pour voir dans l’âme des hommes et sa hauteur de vue afin qu’il puisse voir vers quel chemin l’humanité se dirigeait. Le Dragon lui donnait la force et le secours de toutes les forces chthoniennes, des êtres issus de la terre. Le Juge lui enseignait l’art de comprendre l’esprit des hommes, la manière de les aider et les guider. Le Paladin lui transmettait la noblesse d’esprit, la croyance dans les valeurs d’honnêteté, de fidélité, de loyauté et de courage. A l’aide ses quatre maîtres, l’enfant était chaque jour plus loin des atteintes du Mal et croissait en force et en sagesse.

 

C’est alors qu’il naquit et ce fut une fille. Elle n’éprouva pas de douleur particulière à l’accouchement. C’était comme si sa fille participait activement à sa naissance, adoptant à chaque fois le comportement adéquat pour sortir plus vite et avec le moins de douleur possible pour sa mère. Non, ce qui posait problème, c’est plutôt qu’il s’agissait d’une fille. Elle était sûre que son frère, pour l’instant heureusement absent, serait furieux de ce nouveau contretemps car une fille ne pouvait à l’évidence servir les desseins grandioses qu’il méditait. Il aurait tôt fait de la tuer ou de la donner en pâture à ses sbires.

Il fallait qu’elle s’enfuie le plus tôt possible hors d’atteinte de ce monstre et de ses projets diaboliques.

Une nuit, juste avant le retour de son frère, profitant d’un moment d’inattention de ses geôliers qui avaient pourtant renforcés leur surveillance depuis la naissance, elle réussit à s’échapper et rejoindre ceux de la forêt.

 

« Petite sœur, nous avons longuement réfléchi à la façon dont tu pourrais t’enfuir de ce pays pour aller en France. Le mieux serait que tu te fasses passer pour une de nos femmes et accompagne certains membres de notre tribu qui vont participer à un festival musical en Europe. Nous te fournirons vêtements, papiers et maquillage adéquats. Personne ne pensera à aller te chercher au milieu d’une tribu de musiciens indiens en déplacements. Nous partirons tout à l’heure car le temps nous est compté. »

« Comment pourrais-je vous remercier de tout ce que vous faites pour moi et mon enfant ? »

« Tu n’as pas à nous remercier. Ta fille est destinée à devenir quelqu’un d’important qui saura changer beaucoup de choses en ce monde. Ce que nous faisons ici, nous le faisons aussi pour nous ».

 

Un pas important restait à franchir pour Beatriz, partir pour l’inconnu, loin de son frère et surtout échapper à ses gardiens, en emportant sa  fille, sans que l’alerte soit donnée avant plusieurs heures.

La journée se passa, à la fois dans une grande angoisse et dans une grande excitation pour Beatriz, qui attendait la nuit pour son départ définitif. Elle apprit, durant cette journée, que le retour de son frère était imminent, maintenant que son opération était sur le point de s'achever et que sa fille était née. En fin d’après- midi, elle feignit d’être malade pour aller dans sa chambre et demanda qu’on la laisse dormir un peu le matin, pour qu’elle puisse se reposer. Elle rassembla ses maigres affaires, puis, à l’aide de son traversin et de quelques coussins simula la présence de sa fille dans son berceau et d’elle dans son lit. Et à la nuit, elle s’enfuit pour, espérait-elle ardemment, ne plus jamais revenir.

 

 

C’est ainsi qu’elle embarqua, plusieurs heures plus tard, sur un navire à destination de l’Europe, cachée au milieu d’un groupe de musiciens des indiens d’Amazonie. Aucun problème n’eut lieu à l’embarquement. Une vie nouvelle commençait pour elle et elle était à la fois pleine d’appréhension et d’espoir. Son oncle la reconnaîtrait-il, lui qui l’avait vu la dernière fois quand elle n’était qu’une petite fille et voudrait-il bien les héberger et prendre soin d’elles, elle et sa fille, son plus tendre trésor, sur laquelle tant de gens avaient déposé leurs plus chères espérances.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2ème chapitre Lyon.

 

 

 

 

Ils arrivèrent en France à la fin de l’après-midi. Ils ne leur restaient encore qu’une tâche à accomplir à savoir où l’oncle habitait. Elle se souvenait que son oncle habitait à Lyon mais elle était incapable de se rappeler où parce qu’elle était si petite lorsqu’elle l’avait vu pour la dernière fois. Elle ne savait même pas s’il était encore en vie. Elle refusait d’envisager l’éventualité de rester seule dans un pays étranger, sans personne vers qui se tourner.

Elle savait que ses amis ne la laisseraient pas tomber tant que sa situation ne serait pas solidement établie mais elle espérait énormément de son oncle. Aussi petite qu’elle avait été, elle avait eu un énorme sentiment de sécurité à côté de lui et il était la seule personne que son frère, qui avait déjà révélé sa nature cruelle et haineuse, parût craindre quelque peu.

 

Ils cherchèrent dans l’annuaire et la seule personne qu’ils trouvèrent répertoriée avec ce nom-là était un psychiatre exerçant à Lyon, Eric Jourdan. Elle nota le numéro de téléphone et se prépara à l’appeler. Toutes sortes de pensées un peu folles et un peu confuses se bousculaient dans sa tête. « Et si jamais, il ne la reconnaissait pas ou refusait de la recevoir ? Après tout cela faisait tellement longtemps et il ne lui devait strictement rien. Et s’il prenait peur devant la source d’ennuis inattendus qu’elle représentait et la laissait tomber peu après les avoir reçues. Comment lui expliquer clairement la situation où elle se trouvait sans l’effrayer trop mais en restant tout de même honnête avec lui. »

Toutes ces questions, et bien d’autres encore, tournaient sans cesse dans son esprit lorsqu’elle saisit le combiné de la cabine publique pour appeler l’oncle Eric. Oncle Eric … cela lui faisait bizarre de le savoir si proche dans l’espace et pourtant, pour l’instant encore, si éloigné d’elle. Il ignorait encore sa venue et sans doute même ce qui lui était arrivé depuis qu’elle était petite. Elle aurait peut-être à lui apprendre la mort de ses parents, un océan les ayant séparés pendant tant de temps.

 

Le cœur battant et les tempes moites, elle composa en tremblant le numéro de téléphone. Elle avait de la peine à distinguer les touches du téléphone. Sa vue était brouillée par les larmes qui coulaient sans qu’elle ait pu les retenir. La sonnerie retentit une fois, deux fois, trois fois. Un grand vide se mit à se creuser dans sa poitrine. Et s’il n’était pas là, parti en voyage pour longtemps, où s’il était subitement mort, sans que ce décès ait eu le temps d’être enregistré par le service des télécommunications, et si ...

Soudain, à l’autre bout du fil, une voix lui répondit : « Allô ? »

D’un coup sans voix, elle dût faire un effort prodigieux pour réussir à articuler de façon plus ou moins compréhensible « Docteur Eric Jourdan ? ». Elle retrouva, tout d’un coup, sans aucune difficulté le français que sa mère, d’origine française, leur avaient enseigné à son frère et à elle alors qu’ils étaient tout petits, bien qu’elle ne l’eût pas parlé depuis plus de 10 ans.

« Lui-même », répondit la voix au bout du téléphone.

Un silence s’en suivit, puis elle poursuivit « Je suis votre nièce, Beatriz Da Silva. Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi. Nous nous sommes rencontrés il y a 15 ans, lors d’un voyage que mes parents firent en Europe. »

« Je me souviens très bien de vous. Une petite fille très vive et pleine d’intelligence, ... Que devenez-vous ? »

« Je suis actuellement à Lyon et je me demandais si je pouvais passer vous voir. »

« Bien sûr ! Et pourquoi ne viendriez-vous passer quelques jours chez moi ? Ce n’est pas tous les jours que l’on reçoit sa nièce du Brésil. Enfin, si toutefois, cela ne dérange pas vos projets. »

« Pas du tout. J’en serais au contraire enchantée. Vers quelle heure puis-je arriver ? « .

Il lui donna l’heure puis l’adresse de son domicile privé. Un grand soulagement l’envahit. Enfin un premier pas était franchi, le plus important peut-être. Il était là, toujours vivant et en plus fort content de la voir. Au moins pourrait-il lui donner quelques conseils précieux sur la conduite à tenir pour elle et son enfant. En sa qualité de psychiatre, il pourrait sans doute quelque peu veiller sur sa fille. Si des problèmes venaient à se présenter à son propos, il le ferait avec bienveillance et humanité, elle en était persuadée. Maintenant, restait à lui dérouler tout le fil des événements depuis qu’ils s’étaient vus il y a une quinzaine d’années.

 

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