Monsieur Louis

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Une nouvelle humoristique...
Tel est pris qui croyait prendre.
Publié le : vendredi 28 février 2014
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MONSIEUR LOUIS
Je me souviens très bien de Monsieur Louis, la cinquantaine distinguée, les cheveux blancs sur les tempes, une fine moustache, des complets gris à rayures impeccablement coupés et un air avantageux. La clientèle de cet élégant personnage faisait honneur au très modeste bistro que mon père tenait à l’époque. Dès qu’il l’apercevait, et avant même que l’autre commande, mon père lui préparait son petit express bien tassé et son verre de fine Napoléon trois étoiles cuvée réservée, la meilleure de la cave... Il faut dire qu’il laissait de gros pourboires, Monsieur Louis et qu’il amenait souvent des clients. Je n’ai jamais bien su quelles étaient ses occupations. En tous cas, elles ne devaient pas beaucoup le fatiguer car il avait toujours l’air frais et dispos, le teint rose, l’oeil brillant et la main galante à l’égard de ma mère quand son mari avait le bon goût de descendre à la cave ou de partir en courses... D’ordinaire, aucun client ne se serait permis ce genre de privauté. Il aurait aussitôt été remis à sa place par mon père, grand gaillard aux larges épaules qui savait très bien en imposer quand il vidait les malheureux qui avaient trop forcé sur le Ricard. Mais, vis à vis de Monsieur Louis, il me semblait étrangement désarmé. Ma mère devait certainement se plaindre du mauvais comportement de notre meilleur client, mais en bon commerçant soucieux de ses intérêts, il ne réagissait jamais. J’avais même l’impression qu’il ne voyait rien ou qu’il ne voulait rien voir... Il faut dire que l’affaire ne marchait pas très bien. Aussi ne pouvait-il pas se payer le luxe de se passer d’un aussi bon client. Et puis, me venaient aux oreilles des rumeurs de tractations, d’achat ou de vente auxquelles je ne comprenais pas grand chose au début. Ma mère , qui repoussait toujours la main aventureuse du vieux beau, changea subitement d’attitude. Un soir, elle se mit à rire ouvertement de ses avances, avec quelque chose de provoquant dans le ton et le regard. C’était vraiment trop pour
moi. Je rassemblais mes livres et mes cahiers de cours moyen deuxième année et montais illico dans ma chambre. J’étais même plus meurtri pour moi-même que pour mon père. Ma mère me déshonorait ! Maintenant, la scène se reproduisait de plus en plus souvent et même devant mon père. Monsieur Louis ne se gênait plus du tout. Il prenait sa consommation et se dirigeait sans rien demander dans la cuisine en passant par l’arrière-salle. Ma mère, femme mûre et bien en chair, mais encore très appétissante, le rejoignait aussitôt. Quant à mon père, il faisait exactement comme si de rien n’était. Il continuait à servir les clients et à plaisanter avec eux d’un air impavide et débonnaire . Finalement, c’est à l’occasion d’une dispute entre eux que je compris le fin mot de l’histoire. – On ne peut pas faire ça à Monsieur Louis, disait mon père . – C’estquand même un salaud, il profite de la situation, il lui en faut de plus en plus . – Henriette,maintenant, c’est lui le patron. Il a racheté ce débit bien plus cher que sa valeur... Tu sais qu’il aurait pu installer juste en face un grand café-restaurant avec bar américain, juke-box, bowling, etc... Il aurait pu faire couler la boîte. Qu’est-ce qu’on serait devenu sans boulot et sans logement ? Au lieu de ça, il a tout repris en main et il me garde comme gérant et toi comme serveuse. Pour nous, c’est la meilleure solution... – D’autantplus qu’il paie bien, admit-elle, et qu’il est pas chiche sur les cadeaux ... – Tu vois, toi-même, tu admets qu’il faut le ménager. Je me suis bien rendu compte qu’il s’intéressait à toi. Alors essaie de te montrer agréable... Tous les deux semblaient se résigner à cette situation. Mon père endossait son rôle ridicule et j’avais même l’impression qu’il poussait de bon coeur sa femme dans les bras du vieux bellâtre. C’était plus que je n’en pouvais supporter. La nuit suivante, je descendis à la cave chercher une boîte de mort aux rats toute décorée de têtes de mort et marquée «Poison dangereux » et en versais la valeur d’une grosse cuillère à soupe dans la fameuse bouteille de fine Napoléon.
Le lendemain matin, j’attendis avec impatience la venue de Monsieur Louis. Et j’en fus pour mes frais. Lui qui ne buvait jamais rien d’autre, commanda «exceptionnellement »...un Cointreau pour lui et un autre « pour la patronne » ! Je ne savais plus quoi faire, j’en étais à me demander s’il n’allait pas me falloir empoisonner toutes les bouteilles du débit de boisson pour arriver à mes fins. Inutile. Le soir même, mon père se sentit mal. Son teint d’ordinaire un peu rougeaud virait au verdâtre, des douleurs terribles lui tordaient le ventre. Il quitta précipitamment son comptoir pour aller se coucher dans l’appartement au-dessus. Il fallut appeler les pompiers et le faire transporter à l’hôpital immédiatement. L’idiot s’était versé en douce un verre de fine ! Heureusement, il en réchappa avec un lavage d’estomac et découvrit le pot aux roses quand il me surprit à essayer de rééditer mon exploit, tant j’étais acharné à vouloir me débarrasser de l’infâme Monsieur Louis. J’en fus quitte pour la plus mémorable correction de ma vie qui me laissa totalement inconscient sur le carrelage de la cuisine. Bien entendu, je ne parvins jamais à empoisonner Monsieur Louis... Après s’être enfermé plusieurs fois avec ma mère dans la chambre conjugale, celui-ci dut finir par se lasser car il prétexta que ma mère avait trop de travail pour lui adjoindre une jolie petite serveuse bien gaillarde qu’il se mit à trousser joyeusement dans sa mansarde deux fois par semaine, avec une régularité de métronome. Je me suis toujours demandé où il avait bien pu la trouver. C’était une fille bizarre, très délurée, assez paresseuse et qui se moquait même ouvertement de Monsieur Louis. Dès qu’il avait le dos tourné, elle s’empressait de s’envoyer en l’air avec toutes les petites frappes du quartier qui lui tombaient sous la main. Monsieur Louis ne se rendait compte de rien... Quand à ma mère, sa mine s’assombrissait de jour en jour au fur à mesure qu’elle devait se résigner à assumer le rôle honteux de la maîtresse déchue. Seul mon père arborait un sourire malicieux du haut de son comptoir...
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