Ombre chinoise

De
Publié par

À Clermont-Ferrand, un ancien écrivain, vivant à l’écart du monde, loue un studio au-dessus de chez lui à un étudiant chinois. Peu à peu, des liens d’amitié se tissent entre ces deux hommes que tout sépare. Et quand surgit Chuntian, une professeur de mandarin, un trio amical et amoureux se met en place entre séances à la piscine et promenades sur les volcans d’Auvergne. Jusqu’au jour où l’étudiant disparaît sans laisser de traces…
Corruption et trafics sont les mamelles de la nouvelle Chine capitaliste. L’enquête du narrateur pour retrouver son ami le conduira à Shanghai puis aux portes du Tibet, dans une vallée censée abriter l’Éden sur terre. Mais on le sait, le paradis peut être pavé de mauvaises intentions…
Publié le : mercredi 10 décembre 2014
Lecture(s) : 27
Tags :
Licence : Tous droits réservés
Nombre de pages : 153
Prix de location à la page : 0,0002€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

cover.jpg

 

Ombre Chinoise

 

 

 

 

 

 

Christophe Masson

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Éditions L’ivre-Book

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                          À Chunfang

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

               Les Chinois à Brest le plus tôt possible !… mon plus fervent vœu ! le Q.G. de l'armée jaune à la préfecture maritime ! tous les problèmes seront résolus ! …

 

Louis-Ferdinand Céline  Maudits soupirs pour une autre fois

 

      

                                     Recevoir un ami qui vient de loin, n'est-ce pas la plus grande joie ?

    

Confucius Les Entretiens

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 – Clermont-Ferrand

 

 

 

 

 

 

     Il existe dans l’Atlantique, au niveau de l’équateur, une zone redoutée des marins : le pot au noir. Gonflés par une évaporation tropicale et chahutés par les alizés, de monstrueux cumulonimbus champignonnent jusqu’à quinze mille mètres d’altitude. Quand l’orage éclate, les navigateurs les plus chevronnés perdent la boussole et désespèrent de quitter cet enfer vivants et leur bateau intact. Mais le plus crispant pour les nerfs réside dans l’attente, l’attente interminable, le fameux calme avant la tempête.

     Depuis quelque temps déjà, je m’étais comme retiré de la vie – un avant-goût de ce qui me guetterait tôt ou tard. Encalminé dans mon pot au noir, je passais mes journées à ne rien faire, en sentinelle derrière ma fenêtre, face à la place Renoux bruyant d’animation. Le matin, les coudes appuyés sur la rambarde de la fenêtre, je regardais plein ouest le puy de Dôme, clair et massif, avec ses promesses de beau temps ou noyé dans les brumes venues du lointain océan. Je n’avais pour me distraire que le ballet des bus et de leurs passagers si étrangers, mes semblables pourtant, avec de l’autre côté de la place les volets clos sur les façades de lave noire, comme autant de visages fermés. À l’angle de la rue Ballainvilliers s’étalait sur trois étages une botte peinte dans les années 50 qui annonçait « à 50 m » l’enseigne d’un marchand de chaussures aux célèbres bacchantes. Une botte de sept lieues avec éperon qui me rappelait sans cesse les voyages que je ne faisais plus. Enfin, à l’est, posté au sommet de la rue, le bloc de lave sombre et menaçant de l’ancienne Halle aux blés, devenue un temps Ecole des beaux-arts, et aujourd’hui plus rien, lucarnes cassées, carreaux masqués.

     Le temps m’avait ainsi transformé en cet homme à sa fenêtre, Drogo vieillissant face au désert des barbares qui ne savait même plus ce qu’il espérait ou craignait d’affronter.

 

     À sa mort, mon père m’avait légué un T2 et un studio dans l’immeuble où j’habitais. À la fin des années 70 s’était déroulée la vente à la bougie de ce pâté de maisons incluant alors trois commerces au rez-de-chaussée, des bureaux au premier et une dizaine d’appartements dans les trois étages supérieurs, qui allaient d’un cent mètres carrés avec boiseries et plafond aux poutres apparentes à des chambres d’étudiants nichées sous les toits.

   Ce jour-là, mon père réalisa l’affaire de sa vie. La mise à prix, fixée aux deux tiers de la valeur estimée de l’immeuble, ne fut suivie que de son unique enchère. Après quoi, il attendit le cœur battant que se consument la première puis la seconde bougie dont le mince panache noir couronna sa bonne fortune. Abandonnant sa charge d’huissier, une vie de rentier s’ouvrait à lui, financée par les loyers perçus. Je récupérai un vieil appartement au deuxième étage, tout en couloirs et cloisons que mon père et moi nous empressâmes d’abattre - sans doute la seule période d’intimité que nous ayons jamais partagée – afin de dégager un vaste espace offert au soleil.

   Le temps passa, et sa passion grandissante pour le jeu, les femmes mûrissantes, les jeunes hommes aussi peut-être, entraînèrent mon père à revendre son bien à la découpe, cédant un magasin au Crédit Agricole, l’étage de bureaux au président du Clermont Foot, et un meublé, puis un autre, le cent mètres carrés…, comme s’éparpillent les perles d’un collier cassé.

   Le soir où une crise cardiaque le terrassa au restaurant de l’Hôtel Radio, le nez planté dans son Ris de Veau Cuit au Soutoir Arrosé de Beurre Mousseux, ne restaient plus de cette acquisition mirobolante qu’un antique 2 pièces au loyer dérisoire bloqué par la loi de 1948, où vivait Antonin, et un dix mètres carrés occupé par un étudiant chinois.

   Ravagée par le cancer au tournant de la quarantaine, ma mère, solide terrienne, reposait au cimetière de Riom dans le caveau familial. D’une nature plus évanescente, mon père avait préféré partir en fumée. En allant récupérer son urne cinéraire au crématorium du puy de Crouel, un incipit m’était venu à l’esprit : « J’ai pris mon père dans mes bras et l’ai mis dans le coffre de la voiture » ; mais cela faisait un sacré bout de temps que je n’écrivais plus de romans.

 

   Pendant deux ans, je m’étais contenté d’encaisser les virements mensuels de Wang Ziping sans pousser plus avant nos relations. Je savais à peine enfoncer un clou – et encore, pas toujours droit – et ne tenais pas à être dérangé pour des histoires de robinet qui fuit. Les rares fois où nous nous croisions dans le large escalier de pierres noires, j’échangeais un « bonjour » mécanique avec ce garçon rondelet, la bouille cerclée de lunettes, les bras chargés de victuailles bon marché, qui jamais ne sembla se douter que j’étais son nouveau propriétaire. D’où ma surprise ce soir de juillet quand il frappa à ma porte pour me donner son préavis dans un français hésitant.

   - Je retourne à la Chine, dit-il, raide comme un soldat au rapport. Un autre étudiant peut me remplacer.

   Un passage étroit donnant sur une courette intérieure séparait l’entrée de mon appartement de l’escalier de l’immeuble. Wang Ziping occupait l’espace visible depuis le seuil et quand il se retourna pour me présenter son successeur, je ne vis personne.

   - Gao Jian ! appela-t-il en direction des ténèbres.

   Et là je vis Gao.

   « La beauté du diable » furent les premiers mots qui me vinrent à l’esprit. Il était grand et mince, avec un air d’insouciance irrésistible, des pommettes hautes, comme une promesse de sang mongol, une aisance de conquérant. Gao portait ce soir-là un blouson de cuir par-dessus un T-shirt blanc siglé « La haute couture est mort » (sic), des jeans et des bottines noires. Autant Wang Ziping devait être du genre à se tripoter devant des sites Internet du style « Chinese hot sexy girls », autant j’imaginai Gao en séducteur impénitent égrenant les cœurs brisés derrière lui.

   - Hello ! dit-il avec une douceur qui me surprit. Je ne me sentais pas moins intimidé et hésitai à faire entrer les deux garçons.

   - Il ne parle pas français, dit Wang Ziping avant d’ajouter avec une conviction propre, supposait-il, à me rassurer quant à la fiabilité de son successeur dans la chambrette du quatrième étage : Mais il va apprendre !

   « Du moment qu’il paie » pensai-je pendant que les deux Chinois conversaient rapidement et que Gao rejetait la tête en arrière en souriant d’un air de dire : « J’apprendrai si cela me chante ». Il ne faisait manifestement pas grand cas des opinions de Wang.

   J’étais pressé de conclure.  Délivrance allait démarrer sur Arte et j’étais curieux de savoir si je me laisserais une fois encore entraîner sur un air de banjo par les remous de cette rivière condamnée de Géorgie. On comptait alors à Clermont près de quinze cents étudiants chinois qui avaient la réputation d’être discrets, de ne pas se mêler aux autres, de cuisiner sans doute un peu trop dans les chambres mais de payer leur loyer rubis sur l’ongle. Alors, pourquoi pas Gao ? Cela m’éviterait le rituel des petites annonces et des visites.

   - Revenez me voir quand vous partirez, dis-je à Wang Ziping. Nous ferons l’état des lieux et je rédigerai le nouveau bail pour votre ami.

   - Hao !

   Et aussi vite qu’elles étaient apparues, les deux ombres chinoises se fondirent dans la nuit.

 

 

   Un mois plus tard, mon locataire en partance s’affairait dans le studio et finissait d’empaqueter ses maigres biens – dont une friteuse posée dans le bac à douche (!) – tandis que Gao et moi conversions en anglais, ce qui acheva de briser la glace entre nous. Il aurait préféré se rendre aux États-Unis ou, à défaut, à Londres où vivait son cousin, mais les études n’étaient pas son fort, il lui avait fallu en rabattre. Venir en France était plus facile. Je me montrai surpris : comment allait-il suivre ses cours de…

   - Management des entreprises.

   -… en français ?

   - I am managing. Je me débrouille, et Gao ponctua sa réponse d’un petit rire sans joie qui semblait signifier : « N’allez pas chercher plus loin ». J’avais entendu dire qu’après les cours les étudiants chinois se réunissaient le soir et aidaient ceux qui maîtrisaient mal notre langue à réviser les leçons de la journée.

   Gao se tourna vers Wang Ziping, lui lança quelques mots en chinois et l’autre, sac de linge à la main et sa friteuse sous le bras, s’éclipsa et disparut de ma vie avec autant de discrétion qu’il y était entré.

   Assis à la table en demi-lune rivée au mur, je finis de remplir le bail pendant que Gao testait la literie. Il était né en 1988 à Wuhan.

   -  Dans le centre de la Chine, précisa-t-il. Mon père travaille à l’usine Citroën.

   - J’ai une Peugeot, dis-je bêtement. C’est le même groupe automobile.

   - Oh ! bien… Et je suis un dragon !

   Les yeux zébrés d’enfance, Gao porta la main à son cou et baissa d’un doigt le haut de son T-shirt. Mon inattention aux autres pouvait atteindre des sommets stupéfiants. J’avais bien noté qu’il portait un tatouage dans le cou mais sans remarquer qu’un splendide dragon épousait sa jugulaire.

   - C’est mon signe, dit Gao avec fierté.

   - Très impressionnant, dis-je en me penchant sur le fabuleux animal dont la gueule ouverte semblait prête à défendre son maître contre toute agression. Un signe bénéfique ?

   - Le meilleur. Le dragon est un roi séducteur et chanceux qui parvient toujours à ses fins. Et cette année est celle du dragon.

   -  L’année du dragon… C’était un film policier avec Mickey Rourke qui se déroulait l’année de votre naissance. Vous l’avez vu ?

   - Un film raciste, dit Gao avec une moue de mépris. Tous les Chinois y sont des gangsters.

   - Oui, peut-être… Chez nous, bifurquai-je après ma boulette, le dragon est une créature maléfique qui brûle tout sur son passage, une incarnation du diable.

   - Oh ! pas en Chine. Tout le monde aime le dragon. Et vous, vous êtes quoi ?

   - Ici, un gémeau, un être à double face, insaisissable, mais chez vous, je ne sais pas.

   Je lui indiquai ma date de naissance et Gao calcula que j’étais un coq. L’emblème vain et narcissique de mon pays. Parfait, pensai-je.

   - Vous devez être quelqu’un d’intelligent et d’organisé, me rassura Gao. Un bon conseiller, un ami fidèle.

   Je hochai la tête, guère convaincu, et retournai le bail.

   - En ce qui concerne la caution…

   - I pay in cash. Combien ?

   - Un mois : deux cents euros.

   Gao sortit de la poche de son blouson une liasse de billets de cinquante et en compta douze.

   - La caution et deux mois de loyer. J’aurais bien aimé aller à Paris mais c’est beaucoup trop cher.

   - Trois fois plus, confirmai-je.

   Ensuite nous passâmes l’ameublement en revue, comptant bols et couverts, évaluant l’état de la literie, des plaques chauffantes, de l’abattant des waters. Le soleil chauffait à plein le studio, au plafond bas soutenu par une grosse poutre en bois, un véritable four en été. Les étroites fenêtres à croisillons ne permettaient pas de voir la circulation sur la place Renoux. En revanche, Gao aurait une vue imprenable sur la botte à éperon, les toits de tuile rouge, la tour de Montrognon dans le lointain et, les nuits claires, par le velux, un chapelet d’étoiles, un croissant de lune.

   - Vous pensez rester longtemps ? dis-je

   - Je ne sais pas.

   - Mais vos études…

   - Je ne sais pas – accompagné d’un rire bref pour freiner ma curiosité. Ses affaires tenaient dans deux gros sacs et je les enviai, lui et sa jeunesse, de posséder encore cette énergie qui vous permet de réinventer votre vie, comme on claque des doigts, un jour en Chine, le lendemain à Clermont-Ferrand – quoique, Clermont-Ferrand…

   - Finissez de vous installer puis descendez chez moi. Je vous donnerai votre quittance.

   Mon appartement était plus vaste, plus confortable que le studio de Gao. Il me parut pourtant soudain plus étriqué, moins porteur d’avenir. La tanière d’un homme en bout de course, revenu de tout - et de toutes, croyais-je -, l’endroit où selon toute vraisemblance je mourrai un jour, comme C. que l’on avait retrouvé endormi à jamais devant son poste de télévision allumé, une tasse de café froid à portée de la main. Je disposais bien encore d’un joli paquet d’années à vivre mais rien ne se rebellait en moi. Je restais au chaud sans bouger. J’attendais que quelque chose se passe.

   - Tenez, pour vous.

   Je n’avais pas entendu Gao entrer. Il se tenait sous le lumignon rouge éclairant le seuil et me tendait à deux mains un petit paquet tout en longueur. Je l’ouvris : un coupe-papier en forme de dragon scintilla dans le creux de ma main. Je remerciai Gao sans savoir s’il me faisait là une faveur spéciale ou s’il s’agissait d’une tradition entre propriétaire et locataire en Chine.

   - Je peux vous offrir une tasse de thé ? Noir, vert, au jasmin…, dis-je en alignant un assortiment de boîtes en fer sur la table de la cuisine.

   - Le jasmin gâte le goût du thé, dit Gao. Vous n’auriez pas du thé rouge ?

   - Non.

   - Oh ! c’est moi, pardon, dit-il en rigolant, un vrai rire pour le coup. Nous appelons thé rouge, hongcha, le thé noir.

   J’ouvris une boîte et en pinçai quelques brins entre le pouce et l’index.

   - Celui-là est noir.

   - Oui mais pour nous il est rouge.

   Je demeurai interdit un moment jusqu’à ce que Gao ne m’encourage, mon choix lui conviendrait. C’était un bonheur de l’entendre rire. Il riait comme un garçon à qui rien ne résiste dans la vie.

   - Vous avez une jolie lumière, dit-il en montrant le lumignon qui n’aurait pas dépareillé dans un bordel de Macao.

   -  Raise the Red Lantern, dis-je. Le titre anglais d’un film de Zhang Yimou. En français : Épouses et concubines. Depuis que je l’ai vu, il y a une vingtaine d’années, le cinéma asiatique me passionne.

   Je citai une flopée de réalisateurs aux noms plus imprononçables les uns que les autres, dont le fleuron était sans conteste le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul.

   - Je préfère  Matrix  ou  Pirates des Caraïbes, dit Gao avec flegme. Et les films de Schwarzenegger ! J’aime quand le héros gagne à la fin.

   - Zhang Yimou en a fait un qui s’appelle  Hero

   - Je connais ! – et Gao prononça correctement le nom du metteur en scène.

   Je pris une feuille de papier, écrivis le nom et le lui fis répéter.

   - Alors zh se prononce tch ? « Tchang » Yimou ?

   - Oui mais nous ne l’écrivons pas comme vous.

   Gao m’emprunta mon stylo et dessina une série de traits comme j’en avais découverts, enfant, en lisant  Le Lotus bleu, une aventure de Tintin.

   - Nous n’utilisons pas votre alphabet mais des idéogrammes.

   - Et le thé rouge est noir.

   - Oui.

   Progresser dans la compréhension de nos univers respectifs risquait de s’avérer une entreprise périlleuse.

   - Le studio n’est pas trop petit ? dis-je.

   - Donnez-moi une chèvre et cela ira mieux, dit Gao avec malice.

   - Vous comptez fonder une famille ?

   - Oh ! Vous ne connaissez pas l’histoire… Un homme vit dans une pièce avec sa femme, leur fils unique, plus les grands-parents, dans une promiscuité et une tension insupportables. Un jour, n’en pouvant plus, il va consulter le sage du village, lequel l’écoute avec attention. « J’ai la solution à ton problème. Prends cette chèvre, emmène-la chez toi et reviens me voir dans un mois ». Bien sûr, la situation empire aussitôt. L’animal sent mauvais, il grignote les restes et fait ses besoins partout. Au bout d’un mois, à bout de nerfs, l’homme retourne voir le sage. « J’ai la solution à ton problème. Ramène-moi la chèvre ». L’homme s’exécute et, rentré chez lui, pousse un immense soupir de soulagement. Quel bonheur de retrouver son chez-soi sans avoir à le partager avec une chèvre !

   Rien n’était prévu pour accueillir des visiteurs et Gao posa une fesse sur un matelas qui servait de banquette. J’ouvris un vieux Quid. Le jeune homme posa le doigt sur Wuhan qui apparaissait comme un nombril sur le ventre rebondi de la Chine.

   - Au dix-neuvième siècle, dit-il, à l’époque de la colonisation par l’Alliance des huit nations, Wuhan était un comptoir français, et aujourd’hui des entreprises françaises s’y sont implantées.

   - Comme Citroën, où travaille votre père. Que fait-il ?

   - C’est un simple ouvrier, dit Gao, le regard voilé de tristesse. Il méritait beaucoup mieux, il aurait pu être ingénieur s’il n’y avait pas eu… Mon pays a connu de longues périodes de troubles, vous savez. Ma mère, elle, est professeur de piano. Elle s’est accrochée, elle n’a jamais laissé tomber.

   - Vous n’avez pas appris le français à l’université ?

   - Non. J’ai d’abord fait une licence d’histoire puis une d’anglais. La France, c’est bien, mais l’Amérique, c’est mieux.

   Je crus voir défiler des dollars dans ses yeux.

   - Et l’histoire ?

   - Par intérêt personnel. C’est important de savoir d’où l’on vient, surtout dans ma famille et dans un pays comme la Chine. Mais cela ne mène nulle part.

   - D’où le management des entreprises.

   - Oui.

   - Et les États-Unis après ?

   - Si je peux. Sinon je retournerai à Wuhan.

   Sa mine contrite en disait long sur l’enthousiasme que lui inspirait sa ville natale. Pour avoir vu quelques-unes de ses semblables au cinéma, je voyais une mégapole étouffante ceinturée d’usines aux cheminées empanachées d’épaisses fumées noires.

   - Les États-Unis ne me font plus rêver depuis bien longtemps, dis-je.

   Des photos d’ailleurs décoraient les murs de la grande pièce qui me servait de salon et de chambre à coucher. Une tasse de thé à la main, nous les regardâmes ensemble. Plus jeune, j’avais eu ma période Amérique du Nord, les traversées d’est en ouest, en Chevy, en bus Greyhound, suivie d’un long intérim latino-américain, avant de trouver mes marques sur les rivages extrême-orientaux. Les voyages servaient alors de supports pour des romans que j’écrivais avec allégresse dans l’excitation du retour. Mais désormais mon horizon se limitait à la place Renoux et à ses pierres noires.

   Gao jouait à deviner où les photos avaient été prises et, à deux ou trois exceptions près – le Taj Mahal, Angkor Vat…-, il se trompa systématiquement, chaque erreur ponctuée d’un rire léger.

   Depuis quand n’avais-je pas devisé ainsi chez moi avec quelqu’un ? Une manière pas si désagréable de passer le temps, après tout.

   Le lendemain, j’offris une azalée à Gao. Tant qu’il prit soin d’elle, qu’il lui parla et l’arrosa sans compter, l’arbuste lui offrit en retour des fleurs d’un mauve vif et éclatant.

 

   Les semaines suivantes, je retournai à mon train-train. Réveillé vers sept heures, j’écoutais les informations sur France Inter, me levais vers huit et petit-déjeunais debout dans la cuisine. Une orange et un demi-pamplemousse pressés, deux tartines, l’une d’une confiture orangée (abricot, mirabelle, pêche, rhubarbe), l’autre d’un rouge appétissant (cerise griotte, fraise, mûre…). Je mangeais en regardant des écoliers, des femmes, poireauter sous l’abribus. Je me rendais ensuite au salon, posais ma tasse de thé sur un azulejo orné d’un oiseau bleu rapporté du Yucatan vingt-cinq ans plus tôt et m’allongeais sur la banquette pour lire une demi-heure un roman, un récit de voyage. Puis rasage, toilettes, douche.

   Les matins sans piscine, je sortais vers dix heures prendre un café au Puerto Escondido, rue Fontgiève – douze, treize minutes de marche en passant sous les arcades anthracite de la Préfecture, la place de Jaude, la rue des Minimes, la rue Saint-Adjutor où, assise sur un pliant une vieille prostituée aux cheveux rouges remplissait une grille de mots fléchés, puis la rue des Vieillards, la rue Louis Braille et ses aveugles, le Secours Catholique devant lequel stationnait toute la misère du monde.

   Dans mon rade mexicain, où l’on me donnait encore du « jeune homme », j’échangeais des poignées de mains avec un quarteron de retraités français et portugais. Alain et Roland, avec qui commenter les derniers résultats de l’ASM et du Clermont Foot - le genre d’interlocuteurs fiables qui savent que Philippe Gondet inscrivit à la 77ème minute d’un France-Yougoslavie le but qui nous qualifia pour la Coupe du Monde 1966. Senhor Barbosa, Senhor Lopes, anciens de chez Michelin, pour évoquer des images de Lisbonne, de Sintra, de la guerre en Angola. Puis lecture de « La Montagne », le sport, les avis d’obsèques – au bout d’un demi-siècle dans la même ville, on finit par connaître tant de visages et de noms, tant de morts en sursis. À l’heure du kir, je discutais le bout de gras avec Daniel, le patron, natif de Puerto Escondido, échafaudant des plans sur la comète pour plus tard, bien plus tard, avec l’ouverture d’un hôtel sur cette côte Pacifique du Mexique où je me prélasserais en buvant des mojitos jusqu’à ce que mort s’ensuive.

   Retour à la casa pour une platée de nouilles au jambon tout en suivant d’un œil un journal télévisé. Yaourt aux fruits frais, une barre de chocolat noir, café, lecture sur la banquette. Une longue après-midi s’ouvrait alors devant moi, qu’il fallait remplir heure par heure : prendre la voiture et aller marcher au pied des volcans, un ciné, emprunter un film à la médiathèque…, jusqu’à la nuit tombée, le repas du soir, le ronron de la télé, et la fatigue enfin, l’anéantissement.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Mytale

de au-diable-vauvert

suivant