Rendez-vous à Orcival

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"Un billet de train pour La Miouze-Rochefort, l'adresse d'une pension de famille à Orcival... C'est comme si un voile se déchirait devant mes yeux : Luc, mon grand-père, est retourné dans le village de son enfance avant de mourir... Ma mère aussi est allée à Orcival après avoir récupéré l'enveloppe léguée par son père. Que lui confiait-il dans son dernier message ? Que cherchaient-ils tous deux à Orcival ? Je compare les dates. C'est probablement dans ce village que Viviane a connu mon géniteur dont j'ignore tout... Un homme marié, ou le séducteur d'un soir en quête d'un plaisir sans lendemain ? Vit-il toujours à Orcival ? Quelqu'un là-bas sait-il ce qu'il s'est passé ensuite ? A travers les papiers chiffonnés trouvés dans la doublure de son imperméable, ma mère ne me donne-t-elle pas à son tour un rendez-vous posthume au village où les destins familiaux ont basculé ?" En arrivant à Orcival deux semaines plus tard, Caroline craignait surtout de ne rien y apprendre d'important. Quant à un éventuel danger, pourquoi y en aurait-il à tenter d'élucider les mystères du passé, vingt-quatre ans après sa mère ? De fait, le danger ne se présenterait pas sous la forme où elle aurait pu l'attendre.
Publié le : mercredi 10 décembre 2014
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Rendez-vous à Orcival

 

 

 

 

 

 

Simone Chanet-Munsch

 

 

 

 

 

 

Éd. L’ivre-Book

Avertissement

 

 

 

 

Les personnages mis en scène et les faits relatés dans ce roman sont purement imaginaires.

Les besoins de l’intrigue m’ont amenée à introduire des éléments tout aussi imaginaires dans des lieux bien réels. Inutile par exemple de chercher un gîte dans le hameau de Chamberte, ou une gentilhommière susceptible de représenter la Buissière… De même, l’existence d’une vaste cavité souterraine à proximité de Ribeyre semble tout à fait improbable…

Enfin, si la foi populaire attribue à Notre Dame d’Orcival le pouvoir d’exaucer les prières des prisonniers, (comme en attestent les chaînes et les fers toujours suspendus à la façade du transept sud de l’église), toutes les légendes locales évoquées, de trésors ou autres, sont inventées.

 

J’ignore en quel état était le château de Cordès en 1949. De 1958 à 1962, il était effectivement laissé à l’abandon, ouvert à toutes les intrusions. C’était un fabuleux cadre de jeux pour quatre fillettes devenues au fil des années quatre adolescentes. Le pèlerinage de l’Ascension nous rassemblait chaque année à Orcival. Après la messe suivie de la procession le matin, puis un pique-nique devant les grilles du château, nous passions plusieurs heures à jouer dans les jardins et à l’intérieur. Les salles étaient vides à l’exception du buste en bronze d’une jeune fille, posé sur une cheminée. C’est du moins le seul objet dont je me souviens. Il nous arrivait de faire tinter la cloche dans la cour. Le puits qui nous paraissait gigantesque était assurément l’élément le plus impressionnant à nos yeux

 

Bien des Auvergnats connaissent le pittoresque village d’Orcival dont la basilique romane attire de nombreux visiteurs. Je conseille vivement aux lecteurs étrangers à notre belle région de venir un jour découvrir les paysages étonnants et variés qui servent d’écrin à la riante vallée du Sioulot.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Première partie

 

Ceux qui voulaient savoir

 

1

 

 

Luc BODIN

 

 

Orcival, août 1949

 

Dans cette histoire, je suis le grand-père. N’allez pourtant pas m’imaginer en vieillard cacochyme. À l’époque dont je veux vous parler, je suis un adolescent de quinze ans, d’un physique plutôt agréable avec mes cheveux bruns très courts, mes yeux marron, et ma taille avantageuse. Mon intelligence et mon ambition me laissent espérer un avenir plus glorieux que le présent…

J’avais en effet tout juste un mois lorsque ma mère, fille de son état, est venue me déposer comme un paquet encombrant chez ses parents, avant de repartir Dieu seul sait où, probablement courir encore le guilledou… Comme elle n’a plus donné la moindre nouvelle depuis ce jour, j’ignore si je suis seulement abandonné ou carrément orphelin !

Mon grand-père est mort à la fin de la guerre. Je vis donc seul à Orcival avec ma grand-mère, une brave femme qui m’élève de son mieux en travaillant durement… Autant on admire ici le courage et la droiture de Germaine Bodin, maintenant lingère à l’hôtel Roche après avoir servi à la Buissière, autant les bonnes âmes condamnent les mœurs légères et l’irresponsabilité de sa fille unique Marie-Jeanne.

 

Mais assez parlé de moi pour le moment ! Revenons à ce jour dramatique d’août 1949, à l’origine de mon départ d’Orcival et de ma première incursion hors du droit chemin.

 

 

– Aujourd’hui, j’ai ramassé des pierres un peu plus grosses. On devrait mieux les entendre que les cailloux. Comme ça on aura une meilleure idée de la profondeur du puits. Qu’en penses-tu ?

– On peut toujours essayer.

Ma voix affichait une inflexion traînante, un peu désabusée, censée montrer ma supériorité d’adolescent sur un enfant de onze ans. Seule la crainte de m’ennuyer m’imposait d’accepter un compagnon de jeux aussi peu intéressant. Du moins pouvais-je facilement l’éblouir et susciter son admiration, à défaut d’une sympathie sur laquelle je ne m’illusionnais guère. Et puis, fréquenter Guy m’ouvrait la porte de la Buissière, et surtout l’estime flatteuse de son père, Hugues Delcourt.

Nous traversâmes sans nous attarder la cour du château de Cordès. Je retins à temps le bras de Guy qui s’apprêtait à tirer la chaîne de la cloche accrochée à l’une des tours.

– Malheureux ! Tu veux attirer le fermier !

– Non, bien sûr. Je n’y pensais plus.

Le château paraissait abandonné car aucun obstacle n’empêchait d’y pénétrer. Il arrivait cependant que le fermier le plus proche, un gros monsieur moustachu invariablement vêtu d’une chemise à carreaux, nous apostrophât vertement depuis les prés voisins. Il nous sommait d’une voix querelleuse d’aller voir ailleurs, en des termes très explicites concernant nos postérieurs. Qu’il fût chargé d’une vague surveillance par le propriétaire du château, ou qu’il s’arrogeât lui-même cette responsabilité, c’est ce dont nous n’avions pas la moindre idée. Pour nous dissuader d’entrer à l’intérieur des bâtiments, il eût suffi d’en cadenasser les portes !

Le matin de ce jour d’août, nous trouvâmes celle de la tour simplement fermée à la clenche, comme d’habitude. Nous parcourûmes plusieurs salles vides pavées de pierres grises ; nous supputions leur fonction à la taille des cheminées ou aux ornements des plafonds. Je racontai à Guy en la mimant une histoire de chevaliers totalement improvisée, une façon de me faire valoir aux yeux de ce morveux. À chacune de nos visites, il tombait en arrêt devant un buste en bronze abandonné sur le manteau d’une cheminée ; la statue représentait une jeune fille aux longs cheveux. Guy s’appliqua une fois de plus à lui enfoncer un doigt indélicat dans les yeux.

– Je ne comprends pas pourquoi ils paraissent si vivants, alors qu’ils sont creux. On sent juste un petit rond en relief.

– L’iris. Mais comme c’est creux derrière, on a l’impression qu’elle nous regarde !... Hum, elle me plairait bien si elle était vivante !... Allez, un petit baiser, belle demoiselle !

Joignant le geste à la parole, je plaquai une bise sonore sur la joue droite de la statue, puis laissai glisser mes lèvres vers sa bouche.

– Pouah ! C’est dégoûtant ! Arrête de singer les grands ! Tu n’es pas près de te fiancer !

– Petit nigaud, on n’attend pas de se fiancer pour embrasser les filles !... Mais celle-ci manque de chaleur !

– Tu voudrais me faire croire que tu as déjà embrassé une fille ?

– Parfaitement !... Rosette, la fille de mon patron, dans l’arrière-boutique… Même qu’elle en redemandait ! Son père a d’ailleurs failli nous surprendre.

Je me vantais sans vergogne, avec la tranquille assurance propre à mon caractère. La scène dont j’évoquais le souvenir s’était passée bien différemment. Si la gifle reçue dans la réserve de l’épicerie où je travaillais ne marquait plus ma joue, elle blessait toujours mon amour propre. Mon optimisme à toute épreuve me laissait cependant espérer une tentative plus fructueuse auprès de la vendeuse de la boulangerie lorsque je reprendrais mon travail après les congés. Près de moi, Guy s’impatientait :

– Descendons au puits !

Après nous être engouffrés dans l’escalier en colimaçon, nous ralentîmes au niveau d’un passage plus sombre, car je prétendais y avoir repéré des oubliettes pour impressionner Guy. Plus bas, deux petites fenêtres creusées dans l’épais mur de pierre éclairaient la haute margelle d’un large puits dont la gueule occupait presque tout l’espace. Guy se précipita en habitué des lieux pour caler son pied dans la marque laissée au sol par des générations de serviteurs employés à remonter l’eau. Il ne parvint pas à débloquer la manivelle en bois malgré tous ses efforts. Bien qu’il se sache trop petit pour prendre un appui efficace, il tentait rituellement la manœuvre à chacune de nos visites. Non seulement il n’y avait ni corde ni seau, mais un grillage empêchait toute chute intempestive.

Guy sortit deux pierres des poches de sa culotte courte, puis m’intima le silence. Il étendit un bras pour lâcher la première pierre dans un trou du grillage, le plus loin possible du bord. Je comptai mentalement des secondes approximatives, malgré mon incapacité à les convertir en mètres. Dès qu’un son mat mit fin au silence, j’annonçai d’un ton triomphant :

– Au moins six secondes, peut-être sept !

– Si peu, tu crois ? Ça m’a semblé bien plus long. C’est drôlement profond ! Pourquoi on n’entend pas un plouf ? Il devrait y avoir de l’eau.

– Pas forcément. Cela signifie que le puits n’atteint pas le fond de la vallée, car sinon, l’eau remonterait. C’est le principe des vases communicants. On t’en a certainement parlé à l’école !

Je prenais un malin plaisir à souligner l’ignorance de Guy dont monsieur Delcourt déplorait le peu de goût pour l’étude. L’enfant se contenta de hausser les épaules. Je poursuivis tout aussi doctement :

– On peut imaginer que le puits a été partiellement comblé. Enfin, comme il n’a pas plu récemment, il n’y a pas eu d’infiltration.

– Il devait être plus profond dans le temps, sinon les habitants assiégés seraient morts de soif !

– C’est les châteaux forts qu’on assiégeait ! Cordès n’est pas un château fort ! Il n’est pas construit pour résister à un siège.

– Peut-être pas le siège de toute une armée. Mais je crois, moi, que tous les châteaux avaient des passages secrets, des souterrains qui débouchaient dans les bois pour permettre aux occupants de s’enfuir en cas de danger.

Guy se pencha au-dessus du grillage en protégeant ses yeux de la lumière du jour, comme s’il voulait scruter l’intérieur du puits, puis il lança la deuxième pierre contre la maçonnerie.

– Pourquoi n’y aurait-il pas une entrée de galerie, assez profonde dans la paroi, pour qu’on ne la voie pas du bord ? Comme ça, par exemple, la fille des châtelains qui ne voulait pas épouser le seigneur choisi par ses parents descendait le long de la corde, s’introduisait dans la galerie, ressortait dans le ravin, déguisée en paysanne…

– Retrouvait son amoureux dans les bois, et tous deux s’enfuyaient très loin ! Comme dans les contes… Il serait temps que tu lises autre chose !

– Je ne voyais pas ainsi la suite de l’histoire. Le fiancé rejeté torturait les châtelains pour connaître l’issue du passage, rattrapait la fille et l’emmenait chez lui en la tirant par les cheveux !... Contrairement à ce que tu crois, je lis maintenant des histoires de pirates, avec des trésors comme ceux dont mon père nous a parlé. D’ailleurs pourquoi le trésor de Hubert de Latour, ou de l’autre, le Croisé, ne seraient-ils pas cachés ici, au fond du puits, ou dans un souterrain qui partirait du puits ?

– Tout simplement parce que les histoires racontées par ton père sont sûrement des légendes. De plus, Godefroy Lacroix serait rentré de Terre Sainte bien avant la construction du château de Cordès !

– Tu veux toujours avoir raison ! C’est normal que tu sois plus savant que moi puisque tu es plus vieux ! Mais toi, tu n’es pas allé au lycée ! Quand j’aurai quinze ans, j’en saurai plus que toi maintenant ! Et même plus que toi tout court, parce que comme tu travailles, tu n’apprends plus rien, alors que moi, je ferai des grandes études ! Je deviendrai quelqu’un d’important, peut-être plus important que mon père ! Toi, tu ne seras qu’épicier, et encore, si la fille de ton patron veut bien se marier avec un bâtard !

Je blêmis sous l’insulte. Je l’entendais pourtant assez souvent. J’observai avec un mélange de haine et de mépris le visage écarlate de Guy. La fierté d’avoir si bien rivé son clou au bel adolescent brun dont son père faisait tant de cas le grisait manifestement. Un peu de bave perlait au coin de ses lèvres très fines, souvent collées l’une à l’autre. Le regard de ses yeux noisette semblait encore plus fuyant que d’habitude sous sa tignasse de cheveux raides châtain clair. Après un premier moment de jouissance puérile, il devait s’interroger sur l’opportunité de dévoiler ainsi ses sentiments profonds, car il avait plutôt tendance à les dissimuler. Je devinais même un début d’embarras dans la façon dont il se dandinait d’un pied sur l’autre, s’approchait nerveusement de la fenêtre avant de revenir au puits, en évitant de me regarder.

Tout ce qu’avait dit le garçon était malheureusement exact, et je me désolais assez de n’avoir pas pu aller en sixième. Les faibles ressources de ma grand-mère m’auraient permis d’obtenir une bourse, sans doute insuffisante pour couvrir les frais de pension et d’habillement. Comment dans ces conditions envisager des études longues ? Après un Certificat d’Études obtenu brillamment, j’avais trouvé une place à Rochefort-Montagne. Je faisais la route tous les jours à bicyclette. Quand il y avait trop de neige, j’allais travailler à pied par les chemins, ou je dormais sur place dans l’épicerie.

Aussi appréciais-je au plus haut point les livres que me prêtait monsieur Delcourt, nos longues discussions dans sa bibliothèque, l’intérêt manifeste du maître de la Buissière pour mon intelligence. Le magistrat avait laissé échapper plusieurs fois en ma présence à quel point les résultats scolaires médiocres de Guy, son peu de goût pour la lecture et son caractère renfermé le décevaient. L’animosité de son fils à mon égard n’avait donc rien de surprenant. Qu’il l’ait enfin exprimée aussi ouvertement m’étonnait davantage, car il ne brillait ni par sa franchise ni par son courage.

Mes réflexions avaient duré moins d’une minute. Je résistai à la tentation de moucher mon compagnon en lui déclarant qu’il ne deviendrait pas un homme plus important qu’un magistrat du tribunal de Riom s’il ne travaillait pas mieux au lycée qu’à l’école primaire. Je choisis finalement de ne pas relever l’insulte. Planté devant la fenêtre, Guy consulta avec ostentation la belle montre offerte par son père à l’occasion de sa réussite tout à fait inattendue à l’examen d’entrée en sixième. Un cadeau bien utile pour le futur élève bientôt en pension dans un lycée privé de Clermont-Ferrand.

– Onze heures vingt-cinq ! Je dois être rentré à midi à la Buissière. Mon père ne supporte pas de retard aux repas.

– Eh bien allons-y ! Nous n’avons plus rien à faire ici.

– J’aperçois le fermier sur le chemin…

– Alors sortons par les jardins. On reviendra en douce chercher nos vélos.

Dix minutes plus tard, nous pédalions en direction de la route. Guy devait remonter jusqu’à Chamberte, un hameau situé au-dessus d’Orcival, sur la route de Fléchat. Un repas froid préparé par ma grand-mère avant d’aller travailler m’attendait dans notre petit logement sombre. Nous roulâmes d’abord en silence. J’avais tendance à prendre de l’avance, aussi m’imposais-je fréquemment de faire demi-tour pour revenir à la hauteur du gamin. À l’approche du croisement où nos chemins se séparaient, Guy sortit brusquement de son mutisme.

– Si on allait dans le bois des Bourelles après déjeuner ? Tu as promis de me montrer quelque chose. Tu n’as pas oublié, j’espère… Après… tu pourrais venir à la Buissière. Mon père sera là…

Je décodais facilement le message : si je voulais avoir l’opportunité d’une discussion agréable avec monsieur Delcourt dans sa bibliothèque, et repartir peut-être avec un nouveau livre, je devrais d’abord distraire son fils pendant une partie de l’après-midi. Je n’hésitai pas une seconde :

– D’accord ! On se retrouve sur la place vers deux heures.

Avant même d’avoir rejoint l’appartement, j’avais mis au point les grandes lignes d’une histoire qui transformerait des ruines sans intérêt et des amas de rochers en cachette de trésors mystérieux.

 

2

 

 

 

 

– On reconnaît bien des morceaux de murs à moitié enterrés. Ils ont l’air très vieux ! Tout à fait le genre d’endroit où Hubert de Latour a pu cacher son trésor. J’ai lu une nouvelle histoire de trésor. Tu savais, toi, qu’un roi inca avait donné en rançon aux Espagnols une chaîne en or massif, si lourde, si longue, qu’il fallait plus de cent hommes pour la porter ?

– Bien sûr ! Ton père m’a prêté un livre sur l’histoire vraie de la conquête du Pérou par les Espagnols. Bien que le roi Atahualpa leur ait versé la rançon promise, ces fourbes d’Espagnols l’ont quand même garrotté !

– Garo quoi ? Pourquoi tu cherches toujours des mots savants quand on est tous les deux ?

– Garrotté ! Nous, Français, on a la guillotine, les Anglais la pendaison, et les Espagnols, ils garrottent. Le condamné est debout ou assis contre un poteau, on lui met une corde autour du cou, et puis on serre de plus en plus le nœud derrière le poteau avec un morceau de bois. C’est un peu comme la pendaison, mais sans se balancer au bout de la corde.

– J’essaierai ça sur la prochaine pie que je dénicherai ou sur le chat de la mère Roux qui m’a engueulé avant-hier. Je ne l’oublie pas, celle-là ! Elle ne perd rien pour attendre.

– Tu es vraiment méchant ! La pie ou le chat, ils ne t’ont rien fait ! Moi je n’aime pas voir souffrir les animaux, ni les gens d’ailleurs.

– Moi, j’aimerais faire souffrir tous ceux qui se mettent en travers de mon chemin. Comme ce n’est pas possible, je me rattrape sur les bêtes.

J’observais Guy sans chercher à cacher ma surprise et ma désapprobation. Le garçon parlait rarement autant. Mais ce jour-là, il semblait prendre plaisir à me choquer. Sur son visage rouge d’excitation, je lisais une jouissance qui me mit mal à l’aise. Je m’en voulais soudain d’avoir décrit le mode d’exécution espagnol. Ce gosse plutôt couard par certains côtés était bien capable de le tester sur des animaux sans défense. Je comprenais mieux les préoccupations de monsieur Delcourt s’il soupçonnait chez son fils de telles tendances, bien plus inquiétantes finalement qu’un manque de travail à l’école.

Guy examinait de nouveau avec intérêt les pans de murettes en partie éboulées, hautes d’environ un mètre, du moins celles qui n’étaient pas recouvertes par un épais manteau végétal de taillis, de ronciers, d’herbes hautes et de mousse. Sous cet amas je devinais un terrain accidenté où des fossés plus ou moins larges et profonds séparaient probablement des talus et des fondations enterrées. Un chaos de rochers semblables à des faunes assoupis sous leur drap de verdure se dressait un peu plus haut.

Guy s’arma d’une branche cassée puis commença à battre vigoureusement un entrelacs de ronces, comme s’il voulait absolument les écarter. Emporté par son élan, il perdit l’équilibre et bascula à travers le magma végétal en hurlant de peur. Tandis que son corps s’enfonçait inexorablement dans un trou invisible, les ronces griffaient ses jambes nues, puis ses bras, et bientôt son visage crispé par l’effroi, avant de s’accrocher à ses cheveux. Quand ses pieds rencontrèrent enfin un sol ferme, les ronces en partie refermées au-dessus de sa tête le dissimulaient presque entièrement.

– Ne bouge surtout pas, des fois qu’il y ait d’autres trous plus profonds autour de toi ! Calme-toi. Je vais te sortir de là.

Guy ne cessait de geindre et de se plaindre durant mes longs efforts pour dégager un passage et m’approcher de lui avec précaution.

– C’est de ta faute ! C’est toi qui m’as amené dans cet endroit dangereux ! Tu es le plus grand, tu aurais dû savoir… Aïe ! Aïe ! Fais un peu attention à mes cheveux… Ne tire pas ! Je suis retenu par ma chemise.

À la fin des manœuvres laborieuses pour l’arracher à son étau végétal et le hisser hors du fossé, j’étais aussi sanguinolent et couvert d’épines que le garçon. Nous nous en tirions cependant tous deux à bon compte, sans entaille sérieuse ni foulure. Nous passâmes près d’une demi-heure à nous débarrasser mutuellement des morceaux de ronces accrochés à nos vêtements, et à cracher dans nos mouchoirs pour essuyer le sang sur notre peau nue. Lorsque nous nous jugeâmes à peu près présentables, au cas où nous rencontrerions quelqu’un sur la route, nous dévalâmes le bois des Bourelles en direction du Sioulot. Un accord tacite nous incitait à ne pas parler de notre mésaventure aux adultes. Nous finîmes tranquillement de nous laver dans le ruisseau, avant de remonter à Chamberte en coupant à travers champs.

 

Nos tentatives maladroites de rescapés ne trompèrent pas un regard aussi averti que celui de madame Leblanc, la gouvernante de la Buissière. Elle nous intercepta au moment où nous pénétrions dans l’entrée et nous emmena à la salle de bains du premier étage. Nous dûmes subir la piqûre des tampons d’alcool puis le contact mousseux de l’eau oxygénée sur nos griffures les plus profondes, traitements accompagnés d’un flot de remontrances sur les fils tirés de nos vêtements. Elle exigea d’ailleurs de Guy qu’il allât se changer dans sa chambre avant de se présenter devant son père.

Je restai un moment seul avec la gouvernante dont j’appréciais la gentillesse foncière, mal dissimulée derrière l’autorité sereine de sa charge. Même Guy, souvent désagréable avec les domestiques, la respectait et lui témoignait le peu d’affection dont il était capable. On disait sa mère malade des nerfs, aussi vivait-elle presque cloîtrée dans sa chambre. Elle n’accordait guère plus à son fils qu’une indifférence à peine déguisée sous un bavardage futile, lorsqu’il lui rendait sa visite quotidienne. Alors madame Leblanc s’en occupait du mieux qu’elle pouvait, en compensation ; elle le gâtait, cherchait à lui faire plaisir, en évitant cependant toute familiarité excessive.

Avec son chignon de cheveux bruns saupoudrés de fils gris, et son visage avenant aux beaux yeux bleus, elle évoquait dans mon esprit la grand-mère que je n’avais pas connue : rajeunie de bien des années, alerte, droite, plus en chair… Bien qu’elle ait servi autrefois comme domestique à La Buissière, Germaine Bodin n’avait certainement jamais été aussi élégante que la gouvernante des Delcourt.

Je lisais des questions non formulées sur l’incident de l’après-midi dans le regard bienveillant dont madame Leblanc m’observait. Tout comme moi, elle savait Guy capable de revenir sur la pointe des pieds et d’écouter aux portes… Après un instant de silence, elle s’enquit avec sollicitude :

– Comment va ta grand-mère ? On la dit très fatiguée au bourg. Elle ne devrait pas travailler autant à son âge, avec ses mauvaises jambes !

– J’aimerais bien moi aussi qu’elle se repose. Mais je ne gagne pas assez pour nous deux à l’épicerie de Rochefort. Il faudra bientôt commander le charbon de l’hiver, or le Boiteux veut qu’on en paye une partie d’avance...

L’arrivée de Guy vêtu d’une chemisette bleue et d’une culotte grise impeccables mit fin à la conversation. Madame Leblanc lui donna un dernier coup de peigne, puis nous descendîmes au rez-de-chaussée rejoindre monsieur Delcourt dans sa bibliothèque.

Il devait se trouver près du plus haut des meubles vitrés, car il ouvrit la porte au premier coup timidement frappé par Guy.

Une silhouette sans le moindre embonpoint faisait paraître plus grand qu’il n’était le maître de la Buissière. Même en congé estival chez lui, il s’habillait toujours avec une élégance discrète. Il portait ce jour-là un costume léger coupé dans une gabardine écrue, sur une chemise en soie bleue. Malgré la chaleur, il n’avait pas renoncé à une cravate satinée gris perle ornée d’une barrette en or.

– Entrez, les enfants ! Avez-vous fait une bonne… Ma parole, ne seriez-vous pas plutôt des chevaliers en déroute après un combat contre des mécréants couverts de pointes ?

Une fois de plus, Hugues Delcourt ne pouvait s’empêcher de nous taquiner. J’adorais lui voir un sourire ironique et des yeux clairs pétillants de malice. J’appréciais beaucoup son humour dépourvu de méchanceté, auquel je ne demandais qu’à répondre en entrant dans un jeu de fantaisie subtile. Guy se fermait au contraire comme une huître dès la première plaisanterie de son père. De fait, la bibliothèque de la Buissière et son occupant nous inspiraient des sentiments bien différents.

J’y pénétrais toujours avec un plaisir mêlé de gratitude envers l’homme affable, capable de s’intéresser à un adolescent sans père, tout en conservant son autorité naturelle de notable reconnu. Je me sentais moi-même grandi par l’hommage implicite rendu à mon intelligence à travers des conversations instructives, des commentaires sur les livres prêtés, toutes sortes d’échanges inaccessibles à Guy ; le gamin s’en excluait d’ailleurs souvent lui-même en trouvant rapidement un prétexte pour s’esquiver.

La bibliothèque de la Buissière, c’était aussi le sanctuaire rempli d’un trésor inestimable : des centaines de livres souvent très anciens dont le cuir sentait si bon, dont les tranches et les gaufrages dorés brillaient derrière les vitres. Ces livres représentaient à mes yeux la connaissance à laquelle ma condition ne me permettrait jamais d’accéder, des rêves merveilleux de gloire, de fortune, d’amour, de revanche sur un sort injuste, des voyages fabuleux vers des terres lointaines, tout un univers couché sur le papier pour s’évader d’un quotidien où, dès sa naissance, on stigmatise l’enfant sans père.

Dans l’esprit de Guy, la bibliothèque était au contraire associée à une épreuve humiliante régulière, l’examen de son cahier mensuel par un juge sévère qu’il ne parviendrait jamais à satisfaire. Il me raconta une fois que dans ses cauchemars, elle devenait un tribunal présidé par le magistrat Hugues Delcourt. Vêtu d’une longue robe bordée d’hermine qui le rendait encore plus impressionnant, il lisait à haute voix ses mauvaises notes avant d’exhorter la cour à le condamner au bagne. Guy se demandait chaque fois qu’il y pénétrait si tous les vieux livres poussiéreux entassés sur les rayons contenaient la liste des déceptions qu’il infligeait à son père, ou s’il était censé lire ces monuments d’ennui pour avoir une chance de mériter sa considération.

Alors, partagé entre soulagement et jalousie si j’étais présent, il n’avait qu’une envie : trouver le moyen de s’en échapper au plus vite.

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