Arragoa tome 3:La vendetta d'une Amazone

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Après une brève accalmie, la ceinture de Kuiper est à un tournant de son histoire. L’armée créée par Horkos débarque pour conquérir Eris, tandis que Tiago a infiltré l’organisation pour mieux la comprendre. Haïp découvre sa filiation et les secrets qui l’entourent tombent les uns après les autres. Horkos déchaine sa vengeance.
Sur Terre, la campagne pour l’élection du futur président du Conseil ouvre la voie à tous les coups bas, mais Belhène trouve une parade diplomatique pour aider la présidence d’Amalie.
La guerre sur Eris éclate, et éclabousse autant les exilés que les habitants de la Terre.
Publié le : mardi 31 mai 2016
Lecture(s) : 7
EAN13 : 978-2-9553700
Nombre de pages : 185
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Roman d’anticipationOpéra de l’espaceARRAGOA tome III LA VENDETTA
D’UNE AMAZONE
Chris Nieves
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Chapitre I
Année 2130, sur Eris Dans le quartier russe de Bratva, la descente des autorités espagnoles six mois plus tôt sur Storkyrkan faisait encore grand bruit. D’une part, à cause du «suicide » retentissant de celui qui en avait été l’instigateur, le général Milo Reyes, mais surtout parce qu’elle avait bousculé toutes les habitudes. Habitants spectateurs, acheteurs et vendeurs virent tout le marché clandestin se repositionner vers les cubes du sud d’Eris. Mais cette descente déséquilibra aussi un jeu de pouvoir fragile. La disparition du patron présumé du clan russe, Ozkar Kozlov, ouvrit la voie à une véritable guerre de succession… «». La forceLa guerre invisible italienne, l’Arma dei Carabinieri, assista impuissante à un déluge de règlement de comptes. Une véritable omerta des habitants entoura cet épisode noir de l’histoire de la ceinture de Kuiper. Le clan russe était devenu le principal employeur de beaucoup de colons abandonnés à leur sort. Alors quand des autorités représentant le pouvoir central se mettaient à réclamer des explications sur des meurtres ou des trafics, ils se heurtèrent, à chaque fois, à un véritable mur de silence. Bratva était désormais sur tous les panneaux et sur toutes les lèvres, en lieu et place de son premier nom plus lisse, l’Anneau d’or. Ce quartier, bâti pour être celui des commerces, était surtout devenu celui des affaires réputées clandestines. Son avenue principale, pavée bordée de bâtiments en imitation de pierres blanches, ne manquait pas de charme. Il était très agréable de s’y promener, même si beaucoup des rues adjacentes, en béton gris brut et étroites, étaient peuplées de vitrines exhibant des femmes dotées des charmes les plus envoûtants et jouissant du droit de choisir leurs clients. L’artère centrale, particulièrement longue, contenait magasins d’habillement, banques, quelques restaurants ou encore plusieurs bars débordant d’activités du matin au soir. Sur l’une des terrasses, assis seul à une table, un jeune garçon déployait une attention particulière à s’éclipser sous sa capuche vissée sur la tête, voulant éviter les fumées provenant des narguilés qui lui donnaient le vertige. Habillé d’un manteau noir épais qui lui permettait de lutter contre le froid polaire qui hantait ce cube, il sirotait pour la première fois une boisson produite sur la ceinture de Kuiper, grimaça à chaque gorgée avant de se résoudre à repousser le verre, pour finalement renoncer à le boire. Il gardait les yeux figés sur la boutique située de l’autre côté de la rue, et le flot incessant des promeneurs ne l’empêchait pas de savoir qui entrait et sortait. Quelques engins à la fabrication artisanale circulaient aux côtés des taxis officiels, alors que le bruit de leur circulation était recouvert par la musique ambiante, à l’origine clairement russe. Il se fit la réflexion qu’il y avait vraiment un public pour toutes les musiques !!
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Simulant de boire le même verre depuis plusieursheures, le patron vint l’interpeller pour qu’il consomme ou qu’il laisse sa place. L’adolescent parlait mal le russe, ce que remarqua immédiatement le barman. Il en profita et usa de son autorité pour lui vendre quatre verres de mixtures différentes, toutes imbuvables aux yeux du jeune homme. Les produits de la Terre lui manquaient. Il tenta d’ingurgiter une de ces mixtures supposées remplacer un repas solide, puis écœuré, dut se résoudre à avaler des pirojki, des petits pâtés en croûte cuisinés avec des produits reconstitués. Le goût ne le satisfaisait toujours pas, mais c’était toujours mieux que d’avoir le ventre vide. Il espérait enfin être payé, car il venait de dépenser les derniers crédits de sa carte. Très peu de commerces acceptaient les paiements électroniques, et les seuls qui avaient accepté lui avaient fait payer le prix fort, le ruinant en quelques achats. Son arrivée clandestine, quelques semaines plus tôt, lui interdisait un retour sur sa Terre natale. Avec cette consigne de faire le guet depuis plusieurs jours, il avait eu le temps de tout observer. La vie de Bratva n’avait plus de secret pour lui. Il y avait eu ce groupe de trois hommes entrant dans tous les magasins sans jamais rien acheter mais parlant souvent avec virulence à tous les propriétaires. Il remarqua que toutes les livraisons étaient payées en liquide, avec parfois des quantités astronomiques de cartons pour des boutiques qui ne recevaient aucun client de la journée ! Des vitrines ne montraient aucun prix sur des vêtements visiblement très luxueux, et fermaient dès qu’un acheteur privilégié entrait. La nuit,
cet endroit changeait de visage pour devenir une rue étrangement vide, et le quartier adjacent de Bohême, qui dormait la journée, devenait le centre de la vie nocturne. Il ne vit que quelques fois les autorités italiennes patrouiller, mais elles passaient surtout pour venir manger les hamburgers du vieux Tony, et repartaient aussitôt avec une enveloppe bien épaisse. Le jeune homme avait la consigne de faire de guet, cela faisait trois jours, et il était exténué. Mais en milieu d’après-midi, sa patience fut récompensée. Un homme chauve d’une cinquantaine d’années, prenant le temps de regarder sans cesse autour de lui, apparut enfin au bout de la rue. Il marchait d’un pas pressé,slalomait entre les piétons qu’il croisait sous le regard jubilatoire et discret du jeune Tiago, 14 ans, qui l’attendait depuis trois jours. Quand l’homme passa la porte de la blanchisserie, le guetteur à la voix encore juvénile interpella son driver. D-v, appel Sergueï. Après quelques secondes d’attente, une voix grave à l’accent russe prononcé lui répondit dans son émetteur. Oui, Tiago ? Il est arrivé. Continue de surveiller, on arrive.
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Le regard de l’adolescent continua de fixer le magasin avec une motivation décuplée, faisant complètement abstraction de l’agitation qui régnait autour de lui et oubliant sa fatigue. Le serveur vint, encore une fois, lui demander s’il voulait consommer pour rester. Désormais sans un sou en poche, il se réfugia devant une vitrine, simulant d’admirer des instruments de musique dernier cri. Dans le reflet de la vitre, il vit le chauve ressortir d’un pas pressé, accompagné d’un autre homme tatoué sur tout le crâne. Tous les deux avaient une allure vraiment pas avenante, et branchèrent leurs émetteurs pour prendre la direction du centre de Bratva. Tiago continua de se camoufler sous son épaisse capuche et commença à les suivre, slalomant au milieu des badauds. N’importe qui pouvait le bousculer, il ne faisait plus attention aux passants, pas même aux pickpockets. On ne pouvait plus rien lui voler, il n’avait plus rien. Il rappela Sergueï, qui lui donna une consigne claire, « ne le lâche pas !! ». À bonne distance derrière eux, Tiago continua à les filer au travers des rues branchées et les magasins de friperies, puis il accéléra le pas quand ils tournèrent au coin d’une rue. L’adolescent quitta les bousculades de l’artère principale pour se faufiler à son tour dans une ruelle sombre à l’ambiance particulière et confidentielle. Il passa sous plusieurs arches, et sa tête frôla une grande quantité de draps séchant aux fenêtres. La lumière du plafond du cube avait du mal à pénétrer jusque-là, et rendait l’atmosphère oppressante. L’odeur des eaux usées était pestilentielle. Au bout de plusieurs croisements, avec pour unique peur de les perdre, Tiago retrouva une rue plus passante, et les regarda entrer dans un garage pour taxi. Le rideau d’accèslaissait entrevoir quelques engins en cours de réparation, mais tous les panneaux étaient écrits en cyrillique, et il n’en comprenait pas un traître mot. Il se promit de configurer le plus rapidement possible son driver à cette lecture, et ce, dès sa prochaine entrée d’argent. La façade du garage, peinte en jaune et noir, était entourée dechaque côté d’un parc gorgé de taxi visiblement en panne, du moins, jusqu’à ce qu’un adolescent vienne fermer un capot pour en démarrer un et partir précipitamment. Tiago s’installa dans un coin sombre de la ruelle, et informa Sergueï de son point de chute grâce à un message vocal, avec pour seule indication le labyrinthe de ruelles pour se repérer. Il observa avec la plus grande discrétion les allées et venues du garage, sentant l’adrénaline lui monter à la tête.Au bout de plusieurs minutes de patience, qui parurent à Tiago une éternité, il entendit le souffle rauque d’un homme d’une quarantaine d’années arriver derrière lui, accompagné de ce qui devait être une jeune recrue. Sergueï avait un penchant trop affirmé pour la nourriture grasse, marquant un surpoids certain difficile à trimbaler. Tignasse bouclée de cheveux noirs et bouc fourni, il arborait avec orgueil ses blessures et cicatrices de combat. Sur son avant-bras se dessinait fièrement un nouveau tatouage provisoire illustrant les quatre as d’un jeu de
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cartes. Sergueï était peut-être costaud, mais il avait une force naturelle surhumaine, il était imbattable au bras de fer. On est où ici ? Demanda Tiago. Ici, tu es dans les « Cours-puits », répondit Sergueï. Où est-il ? Tiago rabattit sa capucheet lui montra d’un geste du menton le garage situé de l’autre côté de la rue. Le garçon qui accompagnait Sergueï devait être à peine plus âgé que Tiago, il ne l’avait jamais vu auparavant. Son visage juvénile était poupon, mais il tentait tout de même de jouer le gros dur en défiant ouvertement Tiago du regard, le considérant, sans doute, comme un rival. Je pense qu’ils sont trois, fit Tiago en le snobant.Merde, je vais avoir besoin de toi ! Pesta Sergueï, bien loin de cette rivalité juvénile. Quoi ? Je devais juste faire le guet ! Eh bien, tu évolues! Je n’ai pas le temps d’appeler du monde, on le tient, on doit le cueillir ! Tu viens avec moi! T’inquiète, je ne suis pas ingrat! Sergueï lui glissa discrètement un poids mort dans sa veste, et quand Tiago y engouffra la main, il reconnut la forme d’une arme. Il soupira, la situation prenait un tournant qu’il n’avait pas vu venir, mais il se souvint qu’il n’avait plus de quoi s’acheter le repas du soir, ce qui coupa net le débat. Je fais quoi ? Marmonna Tiago. Tu restes à la porte, répondit Sergueï. Personne ne doit entrer et surtout tu l’empêches de fuir. De toute façon, il ne doit sortir de là que les pieds devant ! Ils traversèrent tous les trois la rue entre deux passages de taxi en lévitation, et se présentèrent discrètement à l’entrée. Sergueï et Tiago regardèrent à l’intérieur et virent, dans le fond du bâtiment, trois hommes debout, discutant gaiement autour d’un conteneur cylindrique que l’un d’entre eux s’apprêtait à ouvrir. Leurs riresétaient gras, forts et
orgueilleux. Tiago aperçut, pour la première fois, un visage graphique dessiné de profil sur l’un d’entre eux. Il se positionna au niveau du rideau d’accès au garage, et regarda Sergueï s’approcher lentement du groupe en tentant de se cacher à chacun de ses pas. L’adolescent russe sortit son arme, et fit le tour, apparemment pour les empêcher de partir par-derrière, prenant garde de ne pas attirer l’attention.Alors que Tiago surveillait toute la rue, le bruit d’une détonation se fitsoudain entendre, puis une seconde dans la foulée, suivit d’une troisième. Il sursauta à chaque fois, regarda entre les bidons et vit le canon de l’arme de Sergueï en direction du chauve, vautré à terre, aux côtés des deux autres cadavres, dont l’homme aucrâne tatoué. Tiago pouvait voir leur échange musclé au travers des étagères d’outils et autres pièces détachées. L’homme chauve,
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transpirant, une balle dans l’épaule, parlait en suffoquant, une main tendue vers son bourreau, comme une dernière tentative pour se protéger de ses tirs. Indifférent et méprisant, Sergueï ouvrit le conteneur et aperçut, à l’intérieur, des petites fioles de produits bien rangés. Il montra avec fermeté la peinture du visage graphique de profil, mais, malgré cette preuve irréfutable, le chauve prôna de nouveau la bonne foi dans un élan flagrant d’hypocrisie.Cette marchandise ne faisait-elle pas partie de la cargaison que tu devais nous livrer le mois dernier ? Fit Sergueï en brandissant une fiole. Non ! Protesta le chauve. Ce sont mes affaires ! Tes affaires ???? Avec ce sigle sur les cylindres? J’en doute! J’ai récupéré les conteneurs dans tes entrepôts, mais ce qu’ils contiennent est à moi! Alors pourquoi tu me fuis depuis un mois ? Dit-il en lui jetant la fiole au visage. Mais qu’est-ce que tu racontes? Je ne t’ai jamais fui! Allons, on fait des affaires ensemble ! On est associé ! Un associé ? Tu ne serais pas en train de me prendre pour un con ? Non, je te le jure !
La colère de Sergueï résonnait entre les murs, et la peur de l’homme à terre transpirait par tous ses pores. Tiago assistait à la scène comme pur spectateur, et ne souhaitait pas prendre parti. Il s’entendait respirer, mais n’oubliait pas de regarder tout autour de lui. Dans la rue, les coups de feu n’avaient provoqué que quelques réactions de fuite discrète.Ce quartier est vraiment bizarre !! Chuchota Tiago. Il vit le second garçon avancer avec une assurance insolente vers les autres conteneurs pour les ouvrir, tandis que Sergueï tenait son pistolet sur la tempe de l’homme à terre. Le Russe avait une imagination débordante pour torturer n’importe qui lui cachant quelque chose, mais le chauve ne lâcha rien! Il n’avoua rien sur les acheteurs de cette marchandise volée, continuant dans des mensonges plus énormes les uns que les autres. Tiago n’était pas dupe non plus, ne l’écoutant que d’une oreille tout en scrutant la série de pièces et de bureaux desservis par une balustrade surplombant les travées de réparations. Quand tout à coup, plusieurs ombres s’y déplacèrent furtivement. Il les chercha dans toutes les fenêtres, mais ne trouva que le canon d’un fusil se dirigeant droit vers Sergueï.Attention !! Cria Tiago. En haut ! Les coups de feu commencèrent à pleuvoir tuant l’homme chauve sur le coup, tandis que Sergueï et le troisième russe eurent à peine le temps de se jeter derrière des cylindres en s’aplatissant lamentablement. Ils attendirent que l’orage passe, habités par la frayeur d’en recevoir une. Tiago se camoufla derrière la façade du bâtiment, et sortit son arme. Il la regarda sous toutes les coutures, les mains tremblantes. L’arme paraissait simple d’utilisation et les
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lumières qu’elle crachait avaient même un air sympa. Il souffla, se calma, puis se rappela les conseils de son grand-pèreEustace, sur la place d’un prédateur et de sa proie pendant la chasse. Il n’avait tué que des animaux dans la nature sauvage de sa Colombie-Britannique natale, et se mit en tête qu’il ne ferait que blesser son adversaire. L’idée de mourir sous une balle ne lui traversa pas l’esprit, et ne pensa à aucun moment s’enfuir, mais plutôt à trouver une solution pour sortir ses deux associés temporaires de là. Il voulait surtout son fric ! Question de survie !! Quand il regarda à l’intérieur, les échanges de tirs s’étaient faits plus intenses entre les deux camps. Tiago prit une inspiration pour se donner du courage, et s’engagea à l’intérieur, recroquevillé sur lui-même pour aller se camoufler derrière une carcasse de taxi jaune. Il dénicha un second tireur, embusqué dans un autre bureau et pointa pour la première fois une cible humaine. La détonation retentit dans ses oreilles et il put apercevoir sa victime se lever en se tenant l’avant-bras. D’un seul coup plus à l’aise, Tiago fit de même pour le second et
touchason épaule. Il aurait pu, dans les deux cas, viser la tête, mais il n’avait jamais tué un être humain avant, et ne voulait pas commencer. Le jeune russe arrivé avec Sergueï sortit de sa planque, et commença à monter des escaliers en courant dans un élan de courage complètement inconscient. Il se sentit sans doute capable d’aller achever les deux hommes, mais il n’arriva pas à la moitié des marches qu’il reçut une balle en plein front. Tiago le regarda, impuissant, dégringoler la pente, tel un poids mort dans un bruit assourdissant, suivi d’un silence soudain et pesant.Tiago chercha Sergueï, et le trouva caché derrière un monticule de matériels, tentant de trouver d’où venait le troisième tireur. Il se rendit à l’évidence, il s’était mis dans un sacré pétrin! Mais se plaindre n’allait pas le sortir de là. Un brouilleur d’émetteur mit son driver en défaut, et il se concentra pour trouver une solution afin de ne pas être abattu comme du gibier. Des pots de produits toxiques posés au fond du garage lui donnèrent une idée. Il regarda quelques secondes vers le premier étage, n’aperçut aucun mouvement. Il leva le bras et attendu que Sergueï voit son geste pour qu’il comprenne qu’il fallait qu’il se sorte de là. Le Russe se mit à ramper tant bien que mal entre des cylindres de stockage, puis Tiago tira plusieurs fois dans un bidon, provoquant une explosion qui fit sauter le fond du garage. Sergueï en profita pour se lever péniblement, et voulut rejoindre la sortie, mais des tirs fournis le firent trébucher et le touchèrent au bras. Le feu commença à prendre de l’ampleur et les fumées envahirent le plafond, fabriquant un léger écran devant les bureaux. Tiago en profita pour sortir de sa cachette, mais devint la cible du tireur à son tour. Il entendit les impacts de balles éclatés juste à côté de lui, se retourna en sautant sur le dos, et, glissant sur plusieurs mètres, eut le temps de repérer le tireur pour lui loger une balle en pleine tête.
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Le feu provoqué par son tir commença à prendre de l’ampleur, et les fumées àenvahir tout le garage. La rue commença à vibrer des cris de panique des habitants du quartier quand les flammes devinrent violentes. La peur se transmit entre eux comme le feu dans une forêt asséchée. Un feu pouvait anéantir toute vie dans un cube si des braises entraient dans les ventilations. Tout système possédait son talon d’Achille, et celui-ci avait le don de provoquer les frayeurs les plus viscérales malgré la mise en route tardive du système de sécurité incendie. Une épaisse poudre blanche fut soufflée, en même temps que les sirènes hurlantes des pompiers se rapprochèrent, sortant Tiago de sa torpeur. Il aida Sergueï à se relever, soutenant péniblement ce colosse sous ses frêles épaules, et ils partirent se réfugier dans la noirceur des Cours-puits.À l’abri des regards, Sergueï s’écroula au sol en soulevant un nuage de poussière, soufflant comme phoque et interpellant son driver de nouveau en fonction pour ordonner, en gémissant, à un de ses amis de venir le récupérer. Alors que Tiago observait la ruelle sombre et vide en frottant la poudre qui s’était agrippée à sa tignasse blonde, Sergueï ôta difficilement sa veste pour regarder sa plaie. J’ai une dette envers toi petit! Dit-il en même temps que son bandeau virtuel s’estompait. Tu m’as sauvé lavie ! Je veux être payé, c’est la seule chose qui compte pour moi! Répondit Tiago en se levant. Sergueï mit la main dans une poche et en sortit une liasse de cartes symbolisant une grosse somme de krysha, la monnaie locale. Il lui lança en l’air avec son bras valide et Tiago l’attrapa au vol pour la mettre dans sa veste, ne prenant pas la peine de vérifier la somme. Sergueï apprécia. Et tu seras encore mieux payé si tu travailles pour moi, ajouta Sergueï. Je ne veux pas avoir de patron ! Ne sois pas stupide, tu ne feras pas une semaine ici sans te prendre une balle perdue !
Les drivers étaient brouillés, où as-tu appris à viser comme ça ? Je reviendrai te voir, et je verrai ce que t’as à me proposer. Mais, aujourd’hui, on s’arrête là! Arrête de jouer! Ici, si tu n’as pas de clan, t’es rien! C’est mon problème! Dit-il en s’éloignant.P’tit con!!!! Lui cria-t-il en grimaçant à cause de sa blessure. Dommage pour toi ! Ces gars-là vont te chercher pour te tuer !! Alors prépare-moi une belle crémation ! Tiago sortit dans la rue en remettant sa capuche, et aperçut les autorités italiennes et les secours qui s’affairaient devant un garage encore enfumé. Les pompiers sortirent les
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dépouilles des hommes restés prisonniers de l’incendie. Tiago reconnut ceux qu’il avait épargné de ses balles, mais que la fumée avait tués. Il leur tourna le dos et partit dans le sens opposé en fermant sa veste jusqu’au menton. Le besoin de se cacher l’envahit, le besoin de ne pas être reconnu, repéré. Il eut la sensation de devenir un homme brutalement, et d’avoir ouvert la porte à une nouvelle vie. Il était étrangement calme, et n’éprouvait qu’un bref remord d’avoir tué trois hommes. Mais ce sentiment ne fut que bref. Il marcha comme une machine sur plusieurs rues, puis vint une boule au ventre, puis une nausée fulgurante. Il dut s’isoler dans un recoin pour vomir dans une poubelle, et vérifia plusieurs fois autour de lui que personne ne l’ait suivi, ni vu, ni reconnu. Il se fit la réflexion qu’il fallait absolumentqu’il s’endurcisse, et commençait seulement à réaliser ce qui venait de se passer, avec une seule question en tête. Et maintenant ? Ses talents de tireur avaient fait mouche, et il pouvait s’en servir pour en faire son gagne-pain. Mais quelle vie s’ouvrait à lui s’il prenait cette voie? La méfiance perpétuelle ou la paranoïa pour quotidien face à l’adrénaline de l’action! Cette idée le grisa, et il se mit à aimer l’avenir qui se dessinait devant lui, mais une autre petite voix vint l’interpeller.Ne pas devenir comme eux ! Une petite voix comme une conscience lui recommandant de s’intégrer, sans devenir comme ces gens qu’il avait déjà jugés comme fous. Cet endroit était surréaliste, une antichambre de l’enfer, où la réalité brute et frontale de la survie était la première des lois. Son année de voyage où il sillonna la Terre lui avait appris à être alerte, car un homme isolé est toujours une proie facile. Il décida de se débrouiller par lui-même pour se trouver un toit, ne passa par aucun organisme officiel, n’utilisa que les réseaux souterrains. Après ce meurtre, des hommes allaient se mettre à le chercher, il valait donc mieux être prudent, et ne faire confiance à personne. Il s’intégra à un groupe d’adolescents dont les principales qualités intellectuelles ne se situaient pas dans la cervelle, mais ils avaient tous un penchant pour la bagarre et une solidarité innée pour ceux qui composaient le groupe. Cette peur inexistante face au danger leur donnait une latitude effrayante dans le degré de violence. Dans ce groupe, il apprit à manipuler les gens, les tactiques pour être écouté, les connivences, il repéra rapidement le chef et en fit son allié. À un qui était épileptique, il volait des traitements médicaux, à l’autre qui ne savait pas aborder une fille, il donnait ses astuces. Un clip de prévention du grand patron de l’Arma dei Carabinieri donnait une espérance de vie de six mois à une jeune recrue trempant dans les trafics illégaux. Six mois. Autant dire qu’avec une telle espérance de vie, Tiago regretta d’avoir gâché son passé dans des broutilles, et prit un malin plaisir à user de la vie en attendant la balle perdue que la prophétie lui
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promettait.
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Chapitre II
Année 2145 Sur Dysnomie, Novak et son père Zhakar descendaient avec décontraction les escaliers les menant au niveau moins cinq de la base. Le niveau le plus bas, mais aussi le plus secret. Seule une poignée de privilégié pouvait y entrer, et ils aimaient se réjouir de ce privilège. Habillés d’une tenue blanche et argentée de technicien, les deux scientifiques commençaient toujours leur journée de travail en avalant chacun un grand gobelet de chocolat chaud. Un luxe, car même sur Terre, le chocolat était devenu un mets rare et cher. Ils appréciaient leur boisson au rythme d’une discussion discrète sur leurs travaux en cours, et arrivèrent devant une porte marquée « accès interdit », avec la traduction en cyrillique juste en dessous. On n’a jamais eu d’étude sur ce sujet, fit Novak en insérant son driver.Je sais, répondit Zhakar. Mais il faut bien que la science avance, et pour cela, il faut savoir prendre des risques. C’est bien connu, la science trouve rarement des réponses…Mais ouvre des portes à d’autres questions!!Continua fièrement Novak. Exact mon fils ! Tu crois que c’est consécutif au formatage de son programme ? Devant eux, la porte s’ouvrit, et Zhakar avala une gorgée de son précieux chocolat chaud avant d’afficher le sourire d’un homme comblé.C’est une certitude, répondit lescientifique. Mais il faut avouer une chose : cet imprévu est une bénédiction ! Novak esquissa un sourire complice rempli d’un snobisme qui fit plaisir à son père, alors qu’ils s’enfoncèrent tous les deux dans les couloirs du laboratoire de recherche. La porte se referma immédiatement à leur passage, ne laissant rien transparaître de ce qui se passait à l’intérieur.* Au même moment, sur les cubes nord d’Eris, dans le quartier des affaires d’Harris, un homme d’origine afro-américaine donnait de la voix pour vendre ses breakfasts dans sa petite charrette ambulante. Dans cette rue aux trottoirs recouverts de galets scintillants devant des façades illuminées, d’une nature verte reposante et envoûtante, il était difficile de passer à côté de ce commerçant sans avoir l’œil attiré par les deux hologrammes depin-up se dressant fièrement sur son petit commerce. Les meilleurs muffins de tous les cubes des Amériques !! Criait-il avec vigueur. D’un embonpoint prononcé, il dansait avec audace sur la musique rap qui résonnait dans sa carriole. Il fit un pas de danse énergique pour aller prendre un tas de billes marron dans un
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