Arragoa tome 4: La douce dictature

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Zeian Smith veut s’émanciper du pouvoir central tandis qu’une nouvelle guerre invisible fait rage entre les clans de la ceinture de Kuiper.
Sur Terre, Tiago est rattrapé par son passé tandis que Haïp et Eve découvrent le système qui régit la vie sur la Terre. Un système aux vices directement responsables de leur malheur. Belhène et Amalie vont en payer le prix fort.
Les masques tombent et les vérités éclatent dans la douleur.
Publié le : mardi 31 mai 2016
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EAN13 : 978-2-9553700
Nombre de pages : 192
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Roman d’anticipationOpéra de l’espace
ARRAGOA Tome 4 LA DOUCE DICTATURE
Chris Nieves
Chapitre I
Année 2060 Le soleil écrasait de toute sa chaleur les étroites ruelles et les remparts déformés de ce petit village du sud du Portugal. Toutes les maisons avaient un charme typique, mais elles étaient vieilles, et pouvaient souvent donnerl’impression de tomberen ruine. Au milieu de la place vide de ce hameau calme et sans un bruit, un vieux monsieur répondant au nom de Gaspar était assis seul sur son banc, prostré, la tête posée entre ses mains viriles. Il paraissait avoir bien plus que ses soixante ans, avec son visage déjà marqué de rides profondes, posé sur un corps petit et trapu. Habillé comme un paysan, il sortait toujours avec un chapeau pour se protéger des rayons ultraviolets provenant de ce soleil devenu si agressif. À cette heure de l’après-midi, la couche d’ozone ne jouait plus son rôle de filtre, et sortir sans une épaisse couche de crème protectrice ou une coiffe conséquente relevait du suicide. Ses cheveux blonds comme les blés et fins comme de la paille faisaient ressortir des yeux bleus azur respirant l’intégrité.Puis soudain, un coup de vent le fit sursauter, il retint son chapeau par réflexe et se mit en éveil. Il regarda avec appréhension les arbresqui l’entouraient, ressentant la crainte de les voir se déraciner. La moindre rafale lui faisait désormais peur,mais ce n’était rien à côté de la moindre goutte de pluie. Depuis plus de vingt ans, il avait connu les pires tempêtes et surtout les pires inondations dévastatrices qui défiguraient tous les continents de cette Terre malade. Le village entier était scarifié de ces catastrophes naturelles à répétition. Cyclones, pluies diluviennes, températures arides ou polaires faisaient désormais partie d’une météo banale et détraquée. Gaspar ne comptait plus les fois où il avait failli mourir sous un arbre, ou noyé dans des torrents de boue. Désormais, il redoutait le moindre coup de vent, le moindre orage, le moindre changement de temps.Les prévisions météo n’étaient plus un divertissement, mais un bulletin essentiel à chaque journée, relevant souvent de la question de survie. Assis sur son banc, il se détendit en même temps que le vent, puis reposa son front sur ses mains épaisses et volontaires. Cette solitude était propice à la réflexion et il se renommera le film de sa vie, cette vie qui l’avait usé, trop.Il étaitun enfant de l’an 2000, avec une jeunesse pourtant marquée de rêves et d’espoirs, car Gaspar était un éternel optimiste malgré la dureté de son travail dans les champs. Les semaines de labeurs sans compter ses heures payées trois fois rien à nombrer chacune de ses pièces pour ne jamais avoir à en mendier, refusant obstinément de piocher dans la cagnotte de ses comptes bancaires, fruit de ses héritages. Ils étaient pleins à craquer, mais il s’imposait une discipline de fer pour préserver ce capital qui
pouvait être utile, on ne sait jamais, à autre chose.Ça, c’était l’excuse qui le rassurait, mais l’idée de profiter d’un argent obtenu par la mort de toute sa famille l’avait rangé dans un carcan de la culpabilité porté par le syndrome du survivant. De l’argent sentant la mort, infecte et malsain. Les crises agricoles qui frappèrent le pays entamèrent définitivement son moral et lui firent connaître la misère, la faim. Enfin,c’était ce qu’il croyait, car la vraie faim, il l’avaitconnue lors des grandes famines de 2050. Le dérèglement climatique provoqua tant de catastrophes naturellesque l’agriculture mondiale fut décimée. La pollution des sols, déjà très présente, s’aggrava, et les taux de pesticides nécessaires pour combattre les maladies des cultures devinrent trop élevés et excessivement toxiquespour l’homme. Tous ces facteurs firent flamber le prix des produits de première nécessité qui devinrent indécemment élevés. La régulation de cette crisel’avait traumatisé, pourtant elle avait affamé bien plus les pays pauvres que les riches. La distinction par l’argent avait encore son mot à dire. Il se jura de ne plus connaître la faim, et avait réussi à tenir parole. Les cloches de l’église se mirent à sonner et le sortirent de son marasme. Ce vacarme annonçait la fin imminente de la cérémonie religieusequi se tenait depuis plus d’une heure. Il se redressa et vit deux de ses vieux amis ouvrir avec peineles grandes portes de l’églisesur la foule de villageois, abattue et anéantie. Il les regarda sortir avec compassion, et trouva cette assemblée tristement vieille. Gaspar put faire un signe amical à son amie de toujours, Liana, lorsqu’elle descendit les marches de la chapelle. Ils étaient de la même génération, et se connaissaient depuis qu’ils étaient enfants. Ils s’adoraient, maisils n’avaient jamais fait leur vie ensemble,n’avaient jamais été amants, et avaient respecté, toute leur vie, leur engagement marital respectif. Le rouleau compresseur des différences sociales avait été plus fortqu’un souhait profond de faire la cour à cette femme. Car si Gaspar possédait un patrimoine, il était bien modeste à côté de celui de la famille de Liana. Elle était une femme du monde, mais aussi une femme que Gaspar avait vu changer avec les épreuves de la vie, pour passer d’un statut de femme fatale à celui de sophistiquée et froide. Elle lui fit un geste discret de la tête qu’euxpouvaient comprendre, et seuls s’installa, fidèle et serviable, à côté de son mari. Il remarqua qu’elle se faisait, désormais, toujours la même coiffure, un chignon strict avec ses longs cheveux bruns. Elle se retourna discrètement et ne put s’empêcher deadresser un lui regard rempli d’affection.Il n’y avait que Gaspar pour fissurer lacoque glaciale qu’elle s’était construite. Et cet enterrement collectif n’arrangeait rien,iln’avait plus le courage d’y assister. Depuis plus de dix ans, c’était toujours la même chose, il n’en pouvait plus.qui était si Lui croyant ne parvenait plus à croire en rien, tant les malheurs se suivaient, s’ajoutaientà une
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pile qui n’en finissait plus,et le rétamaient. Toutes les rues étaient devenues si désertes, si silencieuses, si déprimantes. La place du village se remplit, petit à petit, pour devenir le siège du deuil et de la miséricorde.Le prêtre sortit de l’églisesous les pleurs étouffés remplaçant les cloches ou toute expressiond’hystérie collective qui avait rythmé les cérémonies durant une période, car la dignité face à cette cruauté était dorénavant de mise. Ce mois-là, il y avait eu dix accouchements, et les dix nouveau-nés moururent tous dans l’heure, comme d’habitude. Les dix petits cercueils blancs furent emmenés avec beaucoup de délicatesse vers les corbillards, tous alignés proprement devant la chapelle. Derrière eux, les familles en deuils, à la fois effondrées et impuissantes, mais aussi droites et nobles. La suite de la cérémonie était devenue une obligation légale, tant l’hécatombe était forte et interdisait toute forme d’intimité dans la douleur, la crémation était imposée.Il fut une époque où l’on brûlait quantité de corps à la hâte, où les cendres volaient au gré des vents, accompagnant une odeur pestilentielle. Ce que craignait le monde était en train de se produire, le « trou générationnel » redouté était bien là, ce trou abyssal qui n’avait pas vu la naissance d’un nouveau-né viable depuis cinq ans. Tout commença par une épidémie de grippe provenant d’une souche inconnue,mais dont le taux de mortalité dépassa rapidement la fameuse « grippe espagnole » du début du XXe siècle, l’une des plus violentes de l’histoire.La découverte rapide d’un vaccin ne permitpas d’éviterune pandémie fulgurante, tant sa virulence et sa létalité furent fortes, dépassant Ebola. Fortement contagieuse, comme toutes les grippes, elle provoqua une paralysie mondiale inédite qui fit exploser tous les systèmes de santé classiques. Après des millions de morts et des milliards de malades,les médecins pensèrent l’avoir vaincu, avant qu’ils ne découvrent que sa mutation avait une période d’incubation plus sournoise que le VIH, c'est-à-dire des années. Il fallut plusieurs mois pourcomprendre l’origine de cette épidémie d’ungenre nouveau, il y avait autant de souches qu’il y avaitde pollutions. Les nappes phréatiques et sols agricoles avaient été tellement contaminés par les toxines provenant des pesticides. Des pesticides devenus indispensables pour espérer faire pousser quelque chose, tant le climat était mauvais. Le virus se propagea partout, mutantdès qu’il infectait un animal, tel que les poulets ou les porcs. Il ne fallut qu’un tout petit pas pourquela transmission à l’homme ne se fasse, engendrant des souches abondantes, coriaces et très agressives, sur lesquelles les vaccins étaient impuissants. La médecine tenta de faire face, et comme à chaque crise, les progrès dans la recherche furent considérables. La pandémie toucha tout le monde, sans distinction d’origine ou de nationalité, habitant de pays riches ou pauvres, notable ou simple ouvrier,
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chercheur ou décideur, chômeur ou sans domicile. La maladie ne fit aucune différence, tout le monde était sur le même pied d’égalité. Pas de jaloux. La société dut faire face à des bouleversements importants. Des gouvernements entiers paralysés et des pays défaillants face à l’ampleur de la catastrophe tentèrent derelever le défi, tant bien que mal. Malgré la fulgurance de ces virus, ils ne surprirent pas certains chercheurs. Depuis longtemps, les autorités étaient prévenues de cette échéance inévitable. Une grande pandémie avait toujours été prévue, mais pas ses conséquences inédites. Au bout de deux ans de crise, après une brève accalmie, la situation recommença à évoluer pour alarmer de nouveau et sérieusement les pouvoirs publics. Les nouveaux virus, même traités, induisaient des maladies provoquant une mutation génétique néfaste, transmise dans quatre-vingt-dix-huit pour cent des cas aux fœtus.Les cas de malformations à la naissance avaient été exponentiels, mais un cap psychologique traumatisantfut passé quand il y eut l’explosion des accouchements de bébé mort-né. À qui la faute? L’homme ou la fatalité? La pollution ou les jeux d’apprentisorcier de l’homme sur ces gènes ? Les sélections génétiques successives effectuées sur les embryons, faitesà l’originepour éviter la déclaration de maladies graves comme le cancer, avaient divisé la communauté scientifique sur leurs conséquences. Des chercheurs étaient mal-à-l’aise face à ces manipulations, dont ils estimaientn’avoir aucun recul, et considérant qu’elles étaient responsables de la création de ce gène défectueux. Personne n’était d’accord sur ce principe.Ce n’était pas la fautede l’homme, c’était la nature, et contre elle, que faire à part subir ou trouver une parade ? Les débats étaient passionnés, souvent stériles et donnants lieus à des dialogues de sourds, paralysant la recherche alors que les morts pleuvaient. En marge de ces débats idéologiques qui ne débouchaient sur rien, un chercheur australien, le professeur Muyer, essayait désespérément de faire entendre son point de vue, cherchant, en vain, à rassembler. Quand on ne sait pas d’où vient le mal, on nepeut pas le vaincre ! Criait-il, à qui voulait l’entendre. Alors, cherchons !!! Travaillons !!!! Au milieu de tous les maux de la Terre, de cet acharnement du sort, Gaspar était un survivant, solitaire etspectateur impuissant de l’écrasement d’une partie de l’espèce humainepar la nature. Même si, comme tout le monde, il savait les origines de tous ses dérèglements, ne provenant que d’un seul responsable, l’homme lui-même, il n’adhérait pas au virage radical que prenaitl’humanité.Lui qui aimait beaucoup méditer, réfléchir, penser, avait beaucoup de peine pour ceux qui n’arrivaient pas à prendre du recul, pour mieux affronter les difficultés. Car ceux qui survivaient aux traumatismes de vivre des famines dévastatrices, des
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sécheresses interminables, des passages de cyclones à répétition, des inondations incontrôlables, ne supportaient pas une vie sans enfant. Le « trou générationnel », qui engendra une absence de naissance, provoqua autant de suicide que de sacrifice religieux, tous persuadésd’êtrepunis pour les erreurs du passé. Partout dans le monde, le même constat, des écoles désertes, des cours et des couloirs tristes, pleurant l’absence de joies, de pleurs ou dejeux enfantins. Le spectacle d’unparc vide où se promenaient jadis des familles entières était vécu comme un drame, une fatalité ou une punition. Et comme pour toutprocès d’intention, il fallait des punissables, des têtes à faire tomber. Les coupables furent désignés rapidement, tous ceux qui étaient responsables de ce chaos, de ce monde sans marmots, sans espoir, sans avenir, étaient tout simplement ceux qui avaient construit ce monde. L’idéede vouloir renier tout ce patrimoine, ce passé et cette histoire, fit son chemin dans les mentalités. « La guerre du reniement » éclata. Gaspar avait regardé avec amertume les images de manifestants brûlant les montagnes de livres, décimant des médiathèques ou des musées, faisant tomber les statues de ceux qui avaient façonné cette société pour leur cracher dessus avec mépris, et les détruire à coups de masse avec autant de haine. Comment passer d’une position de héros de la liberté à celui de pestiféré responsable de tous les maux en un temps record, en une campagne dénégatrice.Gaspar était révolté contre ce déchaînement de rancœur,celui d’un monde en mode automutilation, et savait que vouloir détruire tous ces symboles ne servait qu’à soulager une certaine colère. Le fardeau de cet héritage était un boulet que beaucoup refusaient d’assumer. Le village de Gaspar n’avait pas échappé à la règle, et alors que le cortège commença à prendre la route du crématorium, Gaspar échangea quelques regards complices avec Liana avant de se lever et de partirà l’opposé. Il ne supportait plus la vue des crémations collectives. Ilquitta la place de l’église etentama la descente pentue de la ruelle menant à sa maison, avant de s’arrêter quelques minutesdevant un des murs des communications de la ville. Deux nouvelles importantes faisaient l’actualitéjour-là ce , l’uneinquiétante, l’autre mystérieuse. L’annonce inquiétante provenait du journal quotidien de la mairie, et signalait le passage de la population mondiale sous les deuxmilliards d’humains, avec unemoyenne d’âge des survivants au-delà de la cinquantaine. Rien ne semblait empêcher cette déchéance. Puis la seconde annonce était universelle, provenant dece qu’ilrestait del’Union européenne, et destinée à tous ses habitants. Elle se faisait le relai des gouvernements australien et néo-zélandais. Ce message incitait chacun à rester éveillépour un discours d’une grande importance à neuf heures, heure locale en Océanie. Le mur des communications calcula automatiquement l’heure de diffusion prévue pour son fuseau horaire, et invita Gaspar à être
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devant son poste à vingt-trois heures trente pour le Portugal. Il continua son chemin avec amertume et arriva devant la façade d’une maison de ville enclavée entre deux ruines. Sa maison. Gaspar avait débranché les systèmes électroniques d’ouverture de porte pour réinstaller un bon vieux système mécanique. Lui, au moins, ne tombait pas en panne à la première coulée de boue ! Il entra dans une maison silencieuse, le conservatoire dusouvenir d’une vie de famille faisant partie du passé. Ils étaient tous morts, et quand il s’éteindrait, son nom partirait avec lui.Il n’y aurait pas de trace dans l’histoire de son passage sur Terre. Gaspar Wilson, fils d’un émigré canadien, était le dernier représentant de sa filiation.Le poids de cette extinction lui pesait, mais il était loin d’être un cas isolé.Gaspar avait toujours eu du mal avec le progrès, il aimait les choses simples. L’accumulation de cataclysme l’avait vacciné contre le tout «électronique ». Sa maison était rustique, mais quand il n’y avait plus d’électricité,au moins, il pouvait continuer à vivre. Gaspar avait réinventé un mode de vie digne de l’âge de pierre en 2060!! Iln’avait jamais pris la peine de rafraîchir sa décoration. À quoi bon, à la prochaine catastrophe, il allait falloir tout recommencer. Il sentit un besoin de se ressourcer et se dirigea versl‘arrière de la maison, partiequ’il avait complètementobstruée.En face de l’escalier, la porte close de la chambre
qui avait vu tous les membres de sa famille mourir. Il revoyait sa mère, rentrant un matin du marché, blanche et anormalement fatiguée. Elle l’avait regardé fixement pour prononcerdes mots forts : «la bête m’a prise»,et s’était enfermée dans cette maudite chambre pour s’y éteindre deux jours plus tard, après avoir souffert de maux de tête insupportables et de quintes de toux à lui arracher les poumons. Gaspar était souvent scandalisé par l’injustice de cette pandémie qui frappait au hasard, mais qui l’avait épargné. «Pourquoi pas moi ? » se dit-il en descendant dans son temple de paix, sa bibliothèque. Un endroit préservé de tout, dont Gaspar avait trouvé toutes les parades pour protéger ses trésors des caprices de la nature. Un ancien bunker réaménagé, construit à l’époque de l’ombre d’une guerre nucléaire, du temps où l’homme se permettait de faire la loi sur Terre, juste avant que la nature ne tape du poing sur la table et remette tout le monde à sa place.Pas une goutte d’eau ne devait entrer ici, pas une flamme, mais surtout, personne ne savait qu’elle existait, car sinon, elle aurait brûlé avec les autres, et Gaspar aurait été pendu. Rien ne destinait cet endroit à exister, et lui inspirait un lieu de résistance intellectuel. Qui pouvait se douterqu’un paysan, ça pouvait être aussi un mordu de lecture. Son rayonnage était impressionnant, et habillé desœuvres désormais uniques de Rousseau, Nietzsche, Kantet tant d’autres philosophes. Mais Gaspar était aussi un passionné d’histoire, et il se délectait de ses livres racontant les grandes batailles ou les grands mouvements sociaux, sans compter sa collection préférée, toute la vie de Napoléon
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Bonaparte. Il décida pour sa soirée de changer un peu, balada sa main dans le rayon et choisit un livre racontant les guerres indiennes du continent américain. Quand on sait d’où on vient, on sait oùl’onva, murmura-t-il. Il s’installa dans son fauteuil rouge capitonnéaux accoudoirs noircis par les frottements répétés de ses avant-bras, etsortit d’un petit meuble une paire de lunettesqu’ilavait fabriquée lui-même, car cela faisait si longtemps que ça n’existait plus. Il ne voulait plus voir ni clinique, ni médecin, il en avait assez côtoyé dans sa vie. Alors, pour pouvoir lire sans être obligé d’être opéré, il s’en était fabriqué une pairesans branchequ’il se posait sur lebout du nez. Loin de ce monde partant en décrépitude, il était bien, serein dans cet isolement devant un de ses livres préférés,sous la lumière fade et discrète d’une petite lampe autonome. Au milieu de sa lecture, il partit vers la relique dont il était le plus fier, un vieux tourne-disque. Il fouina dans sa collection de 45 tours dont plus personne ne soupçonnait l’existence, et hésita entre un album de Billie Holiday et Nina Simone, pour choisir les notes de « Strange fruit ». Il se réinstalla dans son fauteuil, se délectant de ce fond musical aux sonorités abîmées par le temps pour attendre patiemment le milieu de la nuit, et l’heure tant attendue des discours. Quand Gaspar eut fini de lire son livre, il repartit dans son salon en prenant soin de bien d’isoler ses trésors. Il coulissa une grosse trappe avec un système de poulies simple et manuel qui obstrua les contoursde l’accès, se fondant parfaitement au sol. Il sortit avec satisfaction de ce qui lui servait de réserve, vérifia rapidement une armoire pleine de produits non périssables, tout pour tenir un isolement éventuel dû à une catastrophe climatique. Ils’était habituéà n’entendre que ses bruits de pas dans la maison, et arriva dans sa cuisine pour manger un morceau. Il y avait quelques produits reconstitués, maisil n’en pouvait plus de les manger,et ne le faisait que lorsqu’il n’avait pas le choix. Quand on a connu la faim, on ne fait pas trop le difficile. Ils’installa devant son écran de télé, et dut réfléchir quelques secondes avant de réussir à l’allumer. Cela faisait tellement longtemps qu’il ne la regardait plus.Il n’aimait pas trop s’avouer qu’il était aussi dépassé par tous les progrès technologiques. Quand sa vieille télé tomba en panne, et qu’il dut s’acheter ce nouveau boitier provoquant la diffusion d’images en trois dimensions, il comprit ce que ressentaient ses parents à chaque avancée notable de la science, le dépassement. Grignotant des restes dans une assiette, il s’affaladans un vieux fauteuil club marron, et regarda le programme que toutes les chaînes de télé rediffusaient. Sur tous les écrans, les mêmes images, la même ville, le vieux parlement de la capitale australienne, Canberra. En attendant l’arrivée des deux Premiers ministres, il y avait une succession de reportages disséquant l’histoire récente de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, leurs choix et leurs
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décisions politiques sur les dixans qui venaient de s’écouler. Dès le début de la pandémie, les deux pays prirent des décisions radicales qui les mirent au ban de la société mondiale.La première d’entre elles fut le contrôle sanitaire strict des denrées alimentaires entrantes, en imposant une quarantaine violente frôlantl’autarcie. Puis vint le blocus ferme à l’accès des îles, contraignant les populationsà l’isolement. Résultat, les deux pays furent les seuls à résister au cataclysme mondial, parvenant à éviter la propagation du virus sur leurs sols, évitant donc l’apparition du gène défectueux. Les films de nouveau-nés en pleine santé faisaient le tour du monde, et sonnaient comme des images d’archives alors qu’elles étaient bien d’actualité. Mais l’Australie et la Nouvelle-Zélande se mirent surtout à
dos la monarchie britannique et beaucoup de gouvernements quand ils refusèrent de partager le fruit de leurs recherches face aux gènes défectueux. Malgré les pluies de critiques, ils n’avaient rien cédé,invoquant la nécessité de protéger le territoire, mais les rumeurs officieuses racontaient que le professeur à la tête des recherches ne voulait plus de la communauté internationale dans ses programmes. Depuis quelques semaines, ils y avaient eu la reprise de visites officielles, et les arrivées progressives des représentants des pays les plus riches au monde, enfin, de ce quil en restait. Ce matin-là, après plusieurs années de combats,et l’ombre planante d’une extinction de l’espèce humaine, les deux pays avaient donc rendez-vous avec le monde. Avec une grande ponctualité, à neuf heures précises etdevant l’ancien parlement de Canberra, les deux Premiers ministres s’avancèrent devant une nuée despectateurs, avide de connaître cette fameuse annonce qu’ils voulaient faire aumonde entier. Devant leur pupitre, ils avaient laissé un espace circulaire entre eux et une importante rangée de journalistes pour la diffusion d’images en trois dimensions venant étayer leurs discours.Avec ses airs d’éternel jeune premier lui donnant une allure moderne et dynamique, Paul Hamilton, ancien avocat d’affaires, avait pourtantun caractère bien trempé, et savait imposer des choix parfois difficiles. Il balaya l’assemblée du regardavec gravité et prit le premier la parole dans un cérémonial qu’il semblait avoir répété. Mesdames, messieurs, merci à tous d’avoir répondu à notre appel, commença-t-il par dire. Le monde est à un tournant de son histoire. Je ne vais pas vous faire languir plus longtemps avec un grand discours, et aller droit au but de ce qui nous intéresse tous. Depuis plus de dix ans, nous luttons contre une mutation génétique qui est sur le point de décimer notre race. Après des années d’efforts, nous avons enfin réussi à localiser et neutraliser le gène responsable de la mort de tant de nos bébés. Devant lui, des séquences biologiques et autres schémasd’ADN reconstitués en images de
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synthèse venaient appuyer ses dires, en évoluant en fonction de son argumentation. Tout le monde était attentif, personne n’en ratait une miette, notait chaque mot et enregistrait chaque instant. nous voulons les sauver Si , nous n’avons qu’une solution, le neutraliserdès qu’il apparaît en cours de gestation, continua-t-il avec sérénité. Il nous faut une technique particulière, car celles que nous connaissions jusqu’à présentétaient inefficaces. Inefficace à la conception, car il est trop tôt, inefficace à la naissance, car il est trop tard, et inefficace quand on intervient dans un ventre car trop dangereux pour la mèreet l’enfant. Alors, les chercheurs australiens et néo-zélandais, dirigés par le professeur Muyer, ont mis au point une technique révolutionnaire qui va changer nos vies. Nous avons mis au point des cocons de maternité. La diffusion de l’image de cette nouvelle machineprovoqua un fond de conversations indiscrètes et des cris de joie face à un sentiment de victoire sur la maladie, mais le ton toujours aussi froid de la suite du discours vint tout de suite doucher cette ambiance voulant devenir euphorique. Ces cocons de maternités sont une révolution, continua Paul Hamilton avec dédain. Ils vont permettre aux médecins et chercheurs d’intervenir sur le fœtuspour neutraliser le gène et permettrela naissance d’un bébé viable, en bonne santé. Cette mise en cocon devra se faire dès le premier trimestre de grossesse, et les premières expériences sont prometteuses, nous avons plus de quatre-vingt-dix pour centde réussite depuis un an que nous l’éprouvons. Au vu de l’urgence de la situation,nous ne pouvons-nous permettre de garder cette découverte plus longtemps au stade d’essai, et différents chefs d’Étatnous ont déjà fait savoir qu’ils souhaitaient avoir accès à cette technologie. Merci de votre attention, je cède la parole à mon partenaire et allié de la Nouvelle-Zélande. Paul Hamilton se tourna alors vers le Premier ministre Néo-Zélandais, David Yoon sous des applaudissements fournis, et une ambiance d’allégresse. Mais les deux hommes politiques gardaient des visages fermés, hermétiques àl’engouement général. David Yoon, quarantenaire sérieux et respecté,était un ancien homme d’affaires ayant fait des études à Stanford, sans jamais avoir obtenu de diplôme. Né dans la toute jeune Corée réunifiée et arrivéeà l’adolescence à Auckland, il avait la réputation d’êtreun homme de valeur et entama la seconde partie d’une intervention, plus politique, moins médical.Son aspect du jour, sévère, apporta un silence respectueux dans la salle. erreurs du passé doivent nous servir pour que plus jamais un cataclysme comme Les celui-là ne se reproduise, fit David sans détour. Notre Terre est dans un état lamentable.
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Polluée et défigurée par nos aïeux irresponsables et égoïstes. Leur mépris des générations futures, c'est-à-dire la nôtre, a failli éteindre notre espèce, et nous voilà,aujourd’hui, obligé de payerl’addition. Alors, nous allons être clairs, le monde est à reconstruire, mais nous allons le faire différemment, le fonder sur la paix, le respectentre les peuples, et surtout l’immense chantier qui nous attend, permettre à notre chère Terre de se reconstruire. Nous, les survivants de ce monde en ruine, allons lancer le plus grand chantier que l’humanité ait connu, la dépollution massive de notre planète, et l’instauration de nouvelles règles qui n’auront ni frontières, ni pays, ni religion. Le monde est à un tournant de son histoire, nous en sommes les acteurs, nous devons y faire face, et nous le ferons. Nouveau monde, nouvelles règles, nouveaux chapitres. Merci à tous. Les deux hommes politiques se retirèrent et laissèrent la place aux médecins et aux chercheurs, heureux découvreurs de cette technique. Le professeur Muyer, grand brun à l’allure sèche, arriva avec un air aussi froid que les deux Premiers ministres à la tribune, se retenant de faire culpabiliser le monde face aux erreurs passées, même si cela le démangeait. Il se força à se concentrer sur la part médicale, expliqua sans détour que seuls les chercheurs de sonéquipe pourront s’occuper des cocons. Sa contrariété et sonmanque d’enthousiasme furent complètement oubliés face à l’euphorie générale, le soulagement, les pleurs. Dans son salon, Gaspar resta sonné face à cette déclaration condensée, annonçant une révolution future pour sa vie. Les interviews des scientifiques furent bientôt recouvertes par une allégresse populaire provenant de la rue. Gaspar partit entrouvrir discrètement un de ses volets et assista àl’ivressecollectived’une majorité des villageois. Les bouteilles d’alcool autrefois réservées au désespoir servaient enfin à arroser une nouvelle aussi inattendue qu’inespérée. Gaspar sortit partager cet instant de communion entre vieux villageois se serrant, pleurant, exaltant de cette victoire sur ce maudit gène. Un soulagement général fait pour mettre fin à un cauchemar universel. La liesse ne se calmaqu’au petit matin, quand la fatigue obligea ces vieux corps à se reposer. Gaspar rentra chez lui, retourna à son fauteuil, et écouta de nouveau le second discours, celui de Yoon. Pour lui, il voulait tout et rien dire, et éveilla une grande méfiance. Il avait hâte de savoir ce qui allait changer, concrètement. Comme à chaque fois que Gaspar en éprouvait le besoin, il s’installa à son bureau, prit une mine graphite qu’il avait lui-même taillée, des carnetsde papyrus qu’il avait lui-même fabriqués, et se mit à narrer les événements qu’il venait de vivre. Écrire à la main, il y avait bien longtemps que ça ne se faisait plus, mais Gaspar adorait ça. Seul devant sa feuille, il débutait tous ses textes par la même phrase : «La culture de l’esprit estle terreau de la liberté de penser ». Quand il eut fini
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