Calling Cthulhu - Anthologie vol.1

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Explorons à nouveau Arkham, Innsmouth et toutes ces petites villes pittoresques de Nouvelle Angleterre.
Replongeons-nous dans la Guerre de Sécession avec la bataille de Shiloh à l'étrange déroulement.
Redécouvrons le lac de Tibériade d'une curieuse manière et n'oubliez surtout pas le guide après avoir fait la visite guidée de R'lyeh...
Dix auteurs, dix textes qui revisitent, parfois d'une façon inattendue, les mythes éternels du Maître de Providence.
Plongez dans ce premier volume de l'anthologie Calling Cthulhu et essayez par tous les moyens de garder votre raison.
Publié le : vendredi 23 octobre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782368921166
Nombre de pages : 99
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Calling Cthulhu – Anthologie vol. 1





Collectif





Illustration : Vael Cat





Éditions L’ivre-Book
La Toile – Thomas Lecomte




J’ai toujours trouvé les voyages en train reposants. J’en profite toujours pour finir quelque
chose qui requiert de l’attention, par exemple une nouvelle thèse en entomologie, que je lisais
à ce moment-là. J’avais pris un train pour la campagne dans le but de rendre visite à mon
arrière-grand-mère, dont nous avions peu de nouvelles à cause de son écart du monde
moderne. Étant entomologiste, je me suis dit que ce serait un bon moyen pour passer des
vacances au calme loin de l’université. Cette aïeule vivait dans une petite maison reculée dans
l’arrière-pays, en haut d’une colline et près d’un bois. J’ai remarqué avec plaisir que j’étais le
seul de mon wagon, excepté une mère et son enfant assoupis. Je pris donc le document que
je devais lire…
J’étais perdu dans ma lecture quand je sentis une sorte de caresse froide sur ma main.
Détournant le regard du texte, je vis alors une araignée, une épeire des bois plus précisément,
qui courait sur le dos de ma main. Elle courait, sans aucune véritable destination apparente.
Fasciné, je suivais le mouvement de ses huit pattes, tournant la main pour une meilleure
observation.
Un moment, elle stoppa, et je ne fis pas attention. Elle en profita pour me mordre. Je ne sais
si vous avez déjà vu une araignée piquer. Quand elle se prépare à mordre, elle se dresse sur
ses quatre pattes arrière, fait bouger ses autres pattes, comme pour se lécher les babines, et
elle plante alors ses chélicères dans la peau. Cette morsure me réveilla aussitôt, et je la
renvoyai par la fenêtre d’un revers de la main. Maudissant l’arachnide, je grattai les deux
minuscules cicatrices. À ce moment-là, je trouvais que ces vacances commençaient plutôt mal.
Si j’avais su que j’allais vivre quelque chose d’autrement plus éprouvant…

Une demi-heure plus tard, le train arriva en gare. C’était une petite station au milieu de la
lande verte, et la ville la plus proche (Arkham, à en croire le panneau) ne se trouvait qu’à
80 miles d’ici. J’entamai alors, sac sur l’épaule, la longue et vivifiante marche pour la
maisonnette de mon arrière-grand-mère.
Je fus charmé par la faune et la flore de ces collines, qui étaient de toute beauté. Une petite
heure après mon départ, je m’arrêtai, le temps d’esquisser quelques croquis, puis je repris la
route.
La nuit commençait à tomber quand j’arrivai à la cabane de mon aïeule. C’était une petite
maison à étage tout en haut d’une colline. Elle semblait vieille mais agréable, en dépit des
murs de bois couverts de mousse. Je frappai à la porte, et une faible et timide voix m’invita à
entrer. Je passai donc le seuil.
La maisonnette n’était éclairée que par la lumière du jour descendant. Tout comme la
maison elle-même, tout était fait de bois, excepté le métal de la pendule, de ses aiguilles et
des lampes à huile qui ne devaient plus servir depuis au moins trente ans. Une toile d’araignée
occupait un coin du plafond, ne craignant en rien le passage dévastateur du plumeau. À table,
assise sur une chaise, mon arrière-grand-mère dégustait une platée de haricots baignant dans
une sorte de sauce. En me voyant, son regard vide dissimulé derrière ses verres s’illumina :

- Howard ! Cela faisait si longtemps ! »

Elle s’avança pour me baiser les joues. Je la laissai faire.Mon arrière-grand-mère était petite, rondelette, et tout comme son habitation, semblait d’un
grand âge. À vrai dire, cela faisait bien longtemps que ma famille avait oublié le jour de sa
naissance, et elle n’avait jamais été là pour le rappeler. Son mari, tout comme ses aînés,
étaient morts des années auparavant, et personne n’en avait plus aucun souvenir. Elle était,
pour ainsi dire, la dernière de son espèce.
Nous avons passé le reste de la soirée à la lumière d’une bougie, à parler de ce qui nous
arrivait, chacun de notre côté. Elle semblait avoir une vie assez simple, une vie d’ermite
plongée dans les livres. Quand nous eûmes terminé, et que l’heure se révéla tardive, elle se
leva pour m’indiquer où était ma chambre. Je remarquai que sa robe portait des débris de
toiles d’araignées et de cadavres de ces créatures.
Nous montâmes alors un escalier grinçant qui débouchait sur un couloir plutôt court, la salle
du fond étant là où j’allais reposer durant le reste du séjour. Elle me donna la clé – un vieux
modèle – et j’entrai seul dans la pièce. La chambre était plutôt grande, bien que très
simplement meublée. Un lit double juste devant l’entrée et contre le mur, une petite armoire
juste à côté et une lampe de chevet sur le dessus. Dans le fond de la pièce, une petite
bibliothèque contenant deux ou trois livres. Je déposai mon sac à côté du lit et m’endormis
aussitôt.
Le lendemain matin, après un petit déjeuner très simple à base de pain à la confiture, je
sortis de la maison en prenant avec moi la thèse que j’avais commencé à lire dans le train. Le
temps sembla alors rebondir sur moi, car j’en perdis toute notion. Autour de moi dansaient les
brins d’herbe folle et les bêtes à bon Dieu. Vers une heure, une heure et demie de l’après-midi,
je partis de mon poste pour déambuler dans les collines vertes des alentours, me promenant
parmi les singulières créatures que j’étudie. Je ne revins chez mon aïeule que lors de la
tombée de la nuit, qui ruisselait, magnifique, sur les collines des environs d’Arkham. Mais, en
entrant dans la petite maisonnée, je fus surpris de remarquer que la lumière nocturne était plus
intense que celle de la lampe avec laquelle ma lointaine parente s’éclairait. Elle avait préparé
deux bols de minestrone, et je la rejoignis pour manger. Nous n’avions pas grand-chose à
nous dire, et nous en dîmes d’autant moins.
Balayant la pièce, mon regard se posa sur la toile d’araignée. Je me levai alors pour
l’enlever avec un plumeau que je trouvai non loin, et alors quelque chose de bizarre se
produisit. Mon aïeule, qui semblait si amorphe, se leva tout d’un coup, son regard m’incendiant
sur place. Elle se mit à hurler d’une manière vraiment terrifiante, me disant que je n’avais
aucune raison d’en vouloir à cette fille de la nature, et que par conséquent je ne devais point
lever la main sur elle. Effrayé, je finis par me retirer dans ma chambre, la laissant se calmer.
Mais, depuis mon lit, il me semblait l’entendre murmurer. Malheureusement, ou bien
heureusement, je ne sais, je ne comprenais alors pas ses paroles.
Les jours passèrent, on se parlait de moins en moins mon aïeule et moi. Je passais mes
journées dans les collines, et le soir je revenais. Cela devenait un vrai déplaisir, car les
araignées se multipliaient à une vitesse extraordinaire. Une nuit, où mon ascendante était déjà
endormie, je fis tomber la lampe sur le sol. Elle ne se brisa pas, car elle atterrit au milieu d’une
épaisse toile d’araignée où vivait déjà toute une colonie. Dès que je faisais mine de
m’approcher pour prendre la lampe, elles s’agitaient d’un même mouvement, leurs huit pattes
projetant à vive allure leurs corps affamés. Je pris alors la résolution de ne pas récupérer cette
lampe qui, de toute manière, était déjà en trop mauvais état pour être réellement efficace.
Un autre jour, je revins des collines avec, emprisonné dans un bocal à l’ouverture percée de
quelques trous, un magnifique papillon monarque que je voulais croquer à loisir. Je l’avais
posé sur la table, espérant poursuivre mon étude le lendemain, et je suis parti me coucher.
Mais ayant oublié mon carnet, je suis revenu dans la pièce principale. C’est alors que j’ai
remarqué une chose affreuse : la colonie de la lampe, aussitôt que je fus monté à l’étage, avait
quitté la toile pour monter toutes ensemble sur la table. La nuée grouillante s’avançait d’une
manière indicible. Affamées et décidées, les araignées se ruèrent sur le bocal où résidait lepapillon captif. Ensemble, elles dévissèrent le bocal qui était pourtant solidement fermé, et
sautèrent sur le papillon, dévorant la pauvre créature sur place. Je me souviendrai toujours de
ses ultimes tentatives pour échapper aux monstrueux arachnides, et de ses derniers
soubresauts quand les maudites bestioles l’ont dévoré vivant. Leur méfait accompli, elles
sortirent du pot, et je jurerais qu’elles me regardaient, qu’elles me prévenaient. Moi-même,
j’avais perdu toute raison, et repartis en hâte dans ma chambre. Le lendemain, j’étais sûr de
n’avoir fait qu’un cauchemar, un horrible cauchemar qui m’incitait à repartir très vite pour
Boston. Mais quand je suis descendu, le bocal était vide, et il ne restait pas même une miette
de ce qui avait suscité en moi tant d’adoration. Seule demeurait la toile qui avait permis de
l’immobiliser, laissée volontairement – j’en suis sûr – afin de pouvoir apposer leur signature à
ce méfait. Les araignées, quant à elles, demeuraient, patientes et repues, dans leur filet de
démons. Je repartis aussitôt dans ma chambre pour préparer mes affaires et quitter le jour
même cette maison maudite, quand je remarquai la morsure que l’araignée du train m’avait
faite pendant le voyage. À sa vue, je me sentis pris au piège, et dans chaque coin de mur je
voyais une araignée, se balançant au bout de son fil, guettant l’instant d’inattention qui lui
permettrait de frapper. Cela devait cesser ; il en allait de ma propre santé mentale. Je devais
faire taire au plus vite les agissements de ces horribles créatures à huit pattes. Leur
démoniaque intelligence ne pouvait présager rien de bon ni pour moi, ni pour le reste de
l’humanité.
Ma valise faite et mes affaires préparées, je descendis les marches et revins dans la salle
principale. Les araignées ne me quittaient pas du regard. Je tentais vainement de les ignorer,
mais je ne pouvais tout simplement pas ignorer leur présence malsaine. Plusieurs fois,
j’appelai mon aïeule, que je ne pouvais laisser seule au milieu de ces démons. Je commençais
à perdre patience quand, subitement, l’une des araignées quitta son abri et vint à ma
rencontre. Elle était minuscule, mais cela ne l’arrêta pas. Elle avançait inexorablement dans
ma direction et moi, pris de panique, je me dépêchai de l’écraser.
C’est alors que l’horreur survint. Un cri épouvantable, qui ébranla les murs de toute la
maison, se fit entendre. Il venait de la chambre de mon aïeule ! Je pris peur pour elle, me
disant qu’après tout, si ces créatures sataniques avaient pu me menacer, elles avaient aussi
bien pu lui faire du mal, et je ne pus que me conforter dans cette thèse : les murs de l’escalier
qui menait à sa chambre étaient tapissés d’une épaisse toile d’araignée, assez semblable en
apparence à celle emprisonnant la lampe, mais aux dimensions inhumaines. La cage
d’escalier ressemblait désormais au piège de l’un des arachnides chtoniens que l’on peut
trouver dans le désert. Je n’osais imaginer la taille de l’araignée qui, au bout de ce tunnel de
filaments, attendait patiemment qu’une proie passe à proximité pour la dévorer. Ma peur était
inqualifiable : depuis le début, mon aïeule avait voulu protéger ces monstres, leur laissant le
loisir de copuler et d’asseoir leur suprématie sur ce domaine, et elle avait finalement été
dévorée par l’un d’eux !
Mais bientôt je devais être confronté à quelque chose d’autrement plus effrayant.
Alors que je me décidais à quitter la demeure de ma défunte ancêtre, des pas lourds, qui
faisaient trembler les filaments recouvrant les escaliers, se firent entendre à l’étage. Je finis par
entendre une voix étrange, ressemblant tour à tour à un grognement, à un soupir, puis à un
sanglot. Cette voix, quand je parvins à la comprendre, disait :

- Comment oses-tu faire du mal à ton frère ?

Au signal de ces paroles, toutes les araignées, furieuses, descendirent de leur piège pour
m’attaquer. Pris de terreur, je me retrouvai acculé dans un coin de la maison, et / tandis que
les araignées atteignaient déjà mon genou. Les pas, eux, ne discontinuaient pas. Les
araignées me submergeaient. Elles semblaient vouloir grimper jusqu’à mon visage, non pas
pour assouvir une faim toute naturelle, mais bien pour venger le meurtre de leur sœur.Enfin je vis l’émetteur de ces pas de monstre, et, bien qu’il fût au-delà de toute pensée
humaine, je me fis la remarque que cela n’aurait pas pu être autrement, en fin de compte. La
patte en question était velue, et sous ces poils se trouvait une forme d’exosquelette, comme
pour un insecte. Cette jambe était gigantesque : je m’étonnai qu’elle passât l’escalier, car elle
faisait bien les trois quarts de sa taille.
Puis vint le reste de la créature. Il s’agissait d’une araignée, géante et monstrueuse, les huit
pattes semblables à la première, et le tout se rattachant maladroitement au corps, comme une
créature de rêve… ou de cauchemar. Son corps, par rapport aux piliers qui le soutenaient, était
plutôt petit, comme sur une tipule. Au demeurant, sans ses pattes elle restait plus massive que
moi. Il s’agissait d’un globe de cuir poilu dans lequel devaient être contenus les organes. Mais
le pire dans tout cela était sa face au visage distordu. Quoiqu’à bien y regarder, il s’agissait de
plusieurs visages ; des visages humains, féminins pour la plupart. Vieilles, jeunes, belles,
laides, toutes se confondaient en un résultat abominable et torturé. Mais le comble de l’horreur
fut atteint quand, parmi ces âmes en peine, je reconnus le visage de mon aïeule.

- Fils, me dit ce visage, qu’as-tu fait ?

Je ne sus que répondre, et d’ailleurs bientôt j’en serais incapable, puisque les araignées se
rapprochaient de ma gorge. L’araignée géante le remarqua elle aussi, et elle poussa de
nouveau son terrible rugissement, par la force de toutes ses gorges. Cette fois, ce n’était pas
un hurlement d’horreur ou de souffrance, mais bien de colère, celle d’une mère qui
réprimanderait ses enfants. Les araignées, obéissantes, descendirent toutes de mon corps
tremblant et escaladèrent celui de leur hideuse mère. Enfin, j’arrivai à balbutier quelques
mots :

- Que… Qu’avez-vous fait de mon arrière-grand-mère ?
- Sache que je suis ton arrière-grand-mère.

Un vertige incommensurable s’empara de moi. Je voulais fuir, mais j’étais acculé. Je ne
pouvais que prendre conscience. Tout s’expliquait enfin : sa protection des araignées, son air
apathique depuis quelque temps, tout cela n’était que le prélude à son retour à son apparence
d’araignée, sa vraie forme !

- Mon vrai nom est Atlach-Nacha ; je suis la mère de toutes les araignées. Tous ici vous
êtes mes fils et mes filles, même toi.
- Vous… vous voulez dire que… je suis... ?
- Oui. Et telle est la raison de ta venue ici. Pour te rendre compte de ta véritable identité.
Maintenant que tu connais la vérité, tu ne peux plus reculer. Tu es des nôtres.

De retour dans le train, je repris le texte commencé il y a peu, mais je connaissais déjà tout
ce qui y était écrit. En fouillant dans mes poches, je retrouvai le billet aller-retour pour Boston.
Il n’avait été poinçonné qu’une fois. Je le jetai par la fenêtre : il ne m’était plus d’aucune utilité.
Désormais, je tisserai mon piège dans une tout autre ville, au sein de la loge du Crépuscule
d’Argent. Un sourire satisfait s’épanouit sur mon visage. Soudain, sorti de ma torpeur, je
remarquai une sorte de caresse froide sur ma main. Il s’agissait de l’épeire des bois qui m’avait
accueilli à l’aller.

- Bien le bonjour, mon frère.

Et, comme pour me répondre, l’araignée plia la patte avant et s’inclina.Le Trou – Jean-Jacques Jouannais




C’est par le plus grand des hasards que je le découvris, niché au fond du parc, entre le mur
de pierre ceinturant la propriété et un bosquet composé d’orties, de chardons et d’étranges
fleurs blanches aux tiges duvetées.
Rien, sinon la perte de mon ballon, jeté d’un furieux coup de pied, ne m’aurait conduit en
ces lieux inhospitaliers, mais les enfants ont l’art de transgresser les recommandations des
adultes. De fait, je préférais encore affronter les insectes et les reptiles que d’être contraint à
pleurer mon jouet préféré, celui, dirais-je, de la première émancipation du corps car il me
révélait, grâce à ses incursions désordonnées, la nature comme je ne l’avais jamais perçue
auparavant. C’était avant la bicyclette, bien sûr, qui allait me donner d’autres joies.
Je me munis d’un long bâton et avançai en prenant soin de ne pas poser mon pied
n’importe où.
Au début, je crus qu’il s’agissait d’une sorte de puits désaffecté, comme on en trouve
souvent à la campagne. Tapissé d’herbes folles qui le dissimulaient en partie, l’orifice se
présentait comme un cratère de près d’un mètre de diamètre. L’excroissance formée par ses
bords légèrement renflés ainsi que ses parois noirâtres, étonnamment lisses, lui conféraient
l’aspect malsain d’un boyau plongeant au plus profond des entrailles de la Terre. Une odeur
âcre de matière en décomposition s’en dégageait et l’on n’en voyait pas le fond.
Aussi, malgré ma hardiesse de gamin, hésitai-je avant de plonger le bras pour tenter de
récupérer mon ballon, que je ne voyais nulle part ailleurs. Faute de mieux, je décidai d’utiliser
le bâton, que je fourrai dans l’orifice.
À peine avais-je commencé que j’entendis un borborygme suivi d’un claquement sec.
Effrayé, je lâchai le bout de bois et reculai d’un bon mètre. Une chose blanche, semblable à
un énorme crachat, jaillit soudain du trou et retomba mollement à quelques pas de moi.
Je m’approchai en tremblant du point d’impact. Mon ballon, déchiqueté et enduit d’une
matière visqueuse, semblable à la bave d’un crapaud, s’étalait tristement sur le sol.

Le soir même, alors que mon père m’interrogeait sur mes activités de la journée, je lui
racontai avec force détails l’incident ce qui, estimais-je naïvement, était le seul moyen d’obtenir
le remplacement du jouet manquant.
Il se mit à blêmir et caressa sa barbe drue. Chez lui, c’était un signe de préoccupation ou de
colère, et un vague sentiment de culpabilité me gagna. Dans ces cas-là, je le savais capable
de prendre une grosse voix qui ne laissait guère le choix à celui ou à celle qui se trouvait en
face de lui : se soumettre ou recevoir un châtiment à la hauteur de la faute commise, parfois
les deux.
Cependant, à mon grand étonnement, il se reprit et usa d’un autre registre, donna dans le
patelin, voire l’affectueux, ce qui ne correspondait guère à sa manière d’être. En lui racontant
mes exploits, j’avais manifestement touché une corde sensible. Peut-être, tout simplement,
était-il en colère contre lui-même ?

– Mon garçon, me dit-il après m’avoir gentiment morigéné, promets-moi de ne plus jamais
jouer dans cette partie du parc. Notre propriété s’étend sur douze hectares. Tu n’as donc nul
besoin d’aller traîner dans cet endroit où se nichent des bêtes venimeuses, où prolifèrent
ronces, orties et chardons, et de causer du souci à ta pauvre mère qui, comme tu le sais, doit
garder le lit jusqu’à sa guérison définitive. Je dois me rendre demain dans les environs de
Boston pour une affaire de la plus haute importance et je ne pourrai donc pas veiller sur toi. Ilest essentiel de ne commettre aucune bêtise jusqu’à mon retour. Pour le reste, je t’en parlerai
plus tard, lorsque tu seras grand.

Son invitation à la prudence était sans réplique. Heureux de m’en tirer à si bon compte, je
n’insistai pas et je lui promis tout ce qu’il voulait.
Le soir même, je le vis se diriger jusqu’à la clairière située à l’arrière de la maison où il avait
fait édifier quelques années auparavant une sorte de chapelle dont l’accès nous était interdit.
Seule ma mère avait, jadis, posé le pied sur le carrelage froid et austère de la petite bâtisse qui
était encore en construction. Depuis, la porte en était fermée, et j’imagine que la clef devait
être nichée dans le volumineux trousseau qui ne quittait jamais le ceinturon de mon père.

Son voyage dura une huitaine de jours et je n’attendis pas tout ce temps pour braver
l’interdit. Chaque après-midi, à l’abri des regards, je faisais un détour par le trou et ses abords.
J’enfilais au préalable des bottes et me munissais d’un manche de bêche, une mauvaise
rencontre étant toujours possible dans ce fatras de pierres et de mauvaises herbes. Ainsi, la
présence d’aspics sur les murs de la propriété avait été signalée à plusieurs reprises. La
pierre, surtout lorsqu’elle est bien cuite par le soleil, attire ce genre de bestioles.
Le troisième jour, je surpris d’ailleurs, musardant au soleil, un couple de lézards
monstrueux, d’une quarantaine de centimètres chacun au bas mot, variété assez rare dans
nos contrées pour être signalée.
D’un coup sec et précis de mon bâton, je parvins à en massacrer un et, surmontant mon
dégoût devant cette chose disloquée striée de rouge, je la saisis par la queue avant de la jeter
dans l’orifice. Cette fois, rien ne se produisit.
Je n’avançais guère dans mon exploration du mystère. Or j’étais parvenu à un âge, celui qui
précède l’adolescence, où l’on attend des réponses, même fragmentaires, l’imagination faisant
le reste. Ainsi s’imposa l’idée saugrenue de procéder à des « expériences », sans queue ni
tête au demeurant.
Dans cet insondable puits sans margelle, je me mis à jeter des pierres, des immondices,
des livres usagés, voire de vieux jouets que je rapportais de la maison.
Un beau jour, las de ces pratiques qui ne m’avançaient guère – à l’image de mon ballon, la
plupart des objets finissaient par être régurgités, généralement au cours de la nuit –, je décidai
d’employer les grands moyens : je m’introduisis dans la grange pour récupérer un vieux bidon
et des chiffons.
Le jeu consistait à s’agenouiller et à envelopper de grosses pierres avec l’étoffe imbibée
d’essence, à allumer le tout, puis à suivre l’interminable chute du projectile dans le boyau.
Interminable, en effet. Le fond n’était pas visible et la flamme finissait par être happée par
l’obscurité ou quelque région humide située des dizaines de mètres plus bas.
En jetant avec violence le dernier engin, je manquai trébucher. Mon poignet et mon
avantbras rencontrèrent soudain la paroi lisse et gluante qui se hérissa aussitôt à ce contact tandis
que je ressentais une douleur atroce, semblable à une brûlure provoquée par un jet d’acide.
J’en conserve encore les stigmates aujourd’hui, sous la forme d’une plaque qui réapparaît aux
premiers rayons forts du soleil.
Épouvanté, je réalisai qu’un des bords du trou s’était légèrement relevé, libérant une odeur
infecte de pourriture et de chair en décomposition qui commençait à imprégner mes cheveux
et mes vêtements.

La leçon avait porté et, à compter de cet instant, je renonçai à mes visites quotidiennes.
D’ailleurs, j’avais mieux à faire. Depuis la classe de sixième, mes progrès en littérature
avaient été fulgurants. Sans forcer mon talent, j’avais conquis la première place dans cette
matière, ce qui compensait ma faiblesse chronique en mathématiques, et j’entendais bien la
conserver jusqu’à la fin de ma scolarité.

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