Eldorado

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Il y a trente ans, une catastrophe a causé la destruction de tous les appareils électriques, ramenant la plupart des nations occidentales à la barbarie. Nicolas Meyer, immigré débarqué d'une France revenue à la féodalité et aux cités-états, s'engage volontairement dans l'armée canadienne, qui jette les nouveaux arrivants dans une guerre sans fin ni but contre les restes de l'U.S Army. Le théâtre d'opérations ? Le No Man's Land, un immense territoire en ruines, pollué, peuplé de bêtes sauvages et de survivants hostiles.
Un post-apo magnifique signé Samuel Lévêque faisant ressortir les instincts les plus sombres de l’humanité, ou plutôt de ce qu’il en reste.
Publié le : mercredi 10 décembre 2014
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Samuel Lévêque

 

 

 

 

 

 

 

Couverture : AbigailDream

Photo : Raul Arambulo  /  Modèle : Reiji Kageyama

 

 

 

 

Éditions L’ivre-Book

On verra bientôt que d’oser vivre, ce n’est pas la fin du monde. Juste d’un monde.

René Lévesque

 

1

 

 

 

 

Venez combattre pour la paix et la survie des hommes,
Les Commandos Canadiens recrutent toutes les bonnes volontés, Hommes et femmes de 16 à 45 ans.
Engagez-vous ! Bonne paye, gîte, couvert et trois repas chauds par jour.

 

 

Le même texte était reproduit en anglais, en espagnol et en italien plus bas sur la brochure. Plus loin sur le quai, des militaires la distribuaient à des immigrés d’autres origines, mais le plus gros des nouveaux arrivants qui débarquaient des gigantesques steamers transatlantiques était francophone ou anglophone. À y regarder de plus près, plus de trois quarts du contingent des  arrivants se constituaient de Français. Après la Grande Panne, les Français avaient été les plus prompts des Européens à adapter leurs navires aux nouvelles conditions de vie. Et ils étaient également bien plus nombreux que les autres à quitter leurs foyers et leur vieux continent pour rejoindre le Canada d’une part, et la République de la Plata d’autre part.

Beaucoup étaient cependant venus sur de fausses promesses. La plupart d'entre eux croyaient les rumeurs et les affabulations selon lesquelles le Québec avait été partiellement épargné par la Panne. On disait aussi que la Plata était devenue un paradis fertile qui accueillait les colons à bras ouverts. L’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay, la Bolivie, seraient devenus des provinces chaudes et opulentes où chacun aurait sa chance. Mais là n’était pas la vérité, et Nick le savait parfaitement.

La vérité, c’était que de Terre-Neuve à Buenos Aires, en débarquant, le nouvel immigrant rencontrait trois personnes. Le premier, c’était celui qui vous tendait la brochure, dans votre langue. Un militaire à l’ancienne, en uniforme de camouflage urbain, l’air avenant. Une arme à feu en bandoulière, ce qui laissait déjà sous-entendre que vous aussi, vous en auriez une un jour. La seconde personne était l’officier de l’immigration, qui vous faisait comprendre en termes clairs et dans la langue locale qu’on n’attendait pas que vous, que c’était la guerre et que du travail paisible dans une fermette au soleil, ce n’était pas ce qui convenait à un maudit Français. Le troisième qu’on rencontrait, parce qu’on n’avait pas d’argent et qu’il n’y avait pas d'emploi disponible, c’était le sergent recruteur des armées. Celui-là vous prenait la brochure presque de force, vous donnait un formulaire à tamponner, vous demandait de faire une petite croix. Et voilà. Vous étiez engagé, qui dans les Commandos Canadiens, qui dans l’Armée de la Plata, qui chez les Caudillieros chiliens.

Nick savait tout cela. Il prit donc sa brochure et alla tranquillement faire la queue au bout du quai enneigé, coincé entre un Asiatique et une petite bonne femme très âgée, coiffée d’un fichu gris. Peut-être une Polonaise ? Le processus était rapide et bien organisé. Les officiers de l’immigration étaient désormais parfaitement rodés aux arrivées de steamers, et leur job était devenu un travail à la chaîne propre et net. Leur objectif était de faire en sorte que 95 % des nouveaux immigrants aillent d’une manière ou d’une autre s'engager dans les Commandos Canadiens, en tant que militaires ou que prestataires. Sachant qu’on ne pouvait de toute façon plus expulser les Européens (vers où les aurait-on envoyés ? Et avec quelle flotte ?), autant faire en sorte que leur afflux ne fût pas un handicap. Quand l’Asiatique en eut fini avec l’agent d’immigration pour être orienté vers les militaires dont certains étaient juchés sur des chevaux, ô luxe suprême, Nick fit face au fonctionnaire, un homme en civil dont le sweat-shirt très épais était imprimé de la feuille d’érable du drapeau canadien. Ce qui quelques années plus tôt aurait été un gadget touristique était maintenant la marque d’appartenance au gouvernement de la dernière terre promise.

 

« Nom ? demanda l’agent de l’immigration en disposant devant lui un formulaire vierge.

— Nicolas Meyer.

— Français ? Belge si j’en juge par vot’accent ? dit-il avec le sien propre, très marqué.

— République des Ardennes. Françaises. »

 

Nick n’était absolument pas piqué par la méprise entre deux accents très différents.

 

« On s’en crisse de la région, France, point. » Il cocha une case sur le formulaire.

« Vous savez lire ?

— Bien sûr que oui, répondit l’homme, qui savait par avance qu’on partirait du principe qu’il était demeuré.

— Âge ? Situation familiale ? Une blonde ? Une bande de criss qui vont débarquer après vous ? »

 

Il en rajoutait sur le joual, certainement pour mettre le frenchie mal à l’aise, pour qu’il ne se sentît pas trop chez lui. Nick ne s’en offusqua pas. Il savait pourquoi il était ici, contrairement à la plupart des pauvres diables qui s’étaient retrouvés sur le steamer, et qui étaient des simples voyageurs de la misère convaincus que de l’autre côté de la mer, ça ne pouvait de toute façon pas être pire.

 

« J’ai vingt-neuf ans. Veuf, pas d’enfants.

— J’vous informe quand même que si jamais vous vous découv’iez des mioches plus tard, le Québec et le reste du Canada n’effectuent plus de regroupement familial.

— Je sais ça.

— Alors vous savez aussi qu’il y a pas de travail pour tous les crisses d’immigrants qui se massent ici. À moins que vous ayez des compétences dans un de ces métiers. »

 

Il tourna le formulaire vers Nick. Dans la deuxième partie de la feuille, il y avait une liste de métiers. Spécialiste de la fabrication de munitions, maréchal-ferrant, géomètre, glaciologue… Une liste d’une vingtaine de postes recherchés. Pour la sous-traitance militaire ou l’industrie de pointe.

 

« Non. Je suis venu pour m’engager dans les Commandos Canadiens, monsieur.

— Ciboire, si tous les immigrants pouvaient être comme vous ! »

 

Il sortit un autre formulaire jaune urine, que Nick jugea un peu écœurant. Il le parcourut rapidement des yeux, et constata que c’était bien le même document qu’il avait déjà vu en fac-similé dans la Gazette de Québec, qui était apportée à Lille environ une fois tous les trois ou quatre mois, par paquets de quelques dizaines de numéros compilés en best of.

 

« Ça dit que vous renoncez à vos droits nationaux, que vous vous engagez comme homme de troupe sans arme à feu dans…

— Je connais le document. Je suis venu pour m’engager, insista Nick.

— Alors vous signez en bas. »

 

Il lui tendit un stylo à bille. Nick signa la feuille, renonçant ainsi à être Français, sans pour autant devenir Québécois. Maintenant, Nick était un Commando Canadien. L’agent de l’immigration tamponna la feuille et la rendit au jeune homme. Puis il lui détacha le premier formulaire de la feuille de carbone qui y était attachée et lui donna la copie. « Vous donnerez ça à un stand des Commandos. Il y en a tout le long du port. Au fait, je vous l’signale à tout hasard, mais vous aurez de la misère à sacrer vot’camp de la ville sans un passeport tamponné. Alors, essayez pas de vous sauver, la police montée est pas tendre avec les clandestins.

 

— Ce n’est vraiment pas mon intention. »

 

Nick prit les documents et salua le désagréable agent. Il flâna un peu entre les jetées. Le long des quais, sur des dizaines de mètres, il n’y avait que des queues pour l’immigration entrecoupées de bureaux de recrutement. Çà et là, il y avait des attroupements autour de grandes marmites. C’étaient les fameux pots des immigrants : des repas chauds offerts par des associations aux réfugiés les plus affamés. En somme, un dernier repas gratuit avant d’entrer chez les Commandos Canadiens. Il y avait autour de ces marmites, gérées par des bénévoles au blouson orange fluo, des hommes et des femmes de son âge, ou plus jeunes, mais aussi énormément de vieillards, d’enfants, et des infirmes. Il se demanda ce que faisait le gouvernement canadien avec eux. Dans la Gazette de Québec, ils disaient que si un membre de la famille était valide, une paye de simple deuxième classe dans les Canadiens suffisait pour payer la crèche ou l’école en internat à deux enfants, ou la maison de retraite à des parents âgés. Mais Nick savait, pour avoir voyagé deux mois avec une vague d’immigrants, que certains infirmes et certains vieux, comme cette Polonaise de la file d’attente, étaient venus seuls. Certaines mères, aussi, étaient seules avec trois ou quatre enfants. Qu’allaient-elles faire ? Laisser leur progéniture et partir l’épée à la main sur le front américain ?

Nick remarqua aussi quelques étals où la queue était moins longue qu’ailleurs. Ils ne portaient pas l’écusson canadien sur leur devanture de bois, mais des noms d’entreprises. Certaines avaient des publicités criardes en français et en anglais qui disaient « Évitez les Commandos Canadiens ! Venez travailler pour Total Oil ! Travail bien payé et loin du front ! » ou encore « Compagnie Forestière Canadienne. Pour vous faire réformer, travaillez dans la primordiale entreprise de l’exploitation du bois ! ». Nick savait pertinemment à quel point ces stands étaient des attrape-nigauds. Non seulement parce qu’il l’avait lu, mais aussi parce que des marins les avaient prévenus sur le bateau de ne surtout pas signer pour ces entreprises. Ils payaient une véritable misère pour des travaux dangereux, au bout du monde, à des cadences infernales, et ce sans que le gouvernement n’y trouvât grand-chose à redire. La mortalité dans ces exploitations de matière première d’après-Panne était gigantesque pour les immigrés, beaucoup plus que dans l’armée. Et au moins, dans l’armée, on avait une petite chance d’obtenir la nationalité, ou de finir, à force de bons et loyaux services, par obtenir un poste éloigné des combats. Pourtant, malgré les avertissements, des immigrants, et pas les plus robustes, faisaient tout de même la queue aux étals de ces compagnies. Grand bien leur fasse. Nick passa son chemin pour aller attendre à un stand des Commandos. Il y en avait énormément le long du port, afin de fluidifier au maximum le trafic. La cargaison humaine du steamer devait avoir été entièrement traitée à la tombée du jour, afin de pouvoir charger des caisses de produits exportables de mauvaise facture à destination de l’Europe pendant la nuit, de faire le plein de charbon et de faire repartir le colosse des mers avant l’arrivée du prochain vaisseau.

Puisque les stands étaient nombreux, l’attente ne fut pas très longue. En seulement quelques minutes, Nick se retrouva sous une tente, grelottant en slip au milieu de quelques autres immigrants. Ils avaient tous leurs deux papiers à la main ; leurs sacs et leurs vêtements avaient été entassés au fond de la tente. Les affaires avaient été séparées et rassemblées en paquets, auxquels on avait attribué des numéros de lot. Nick se doutait qu’il ne reverrait probablement jamais le sien. Parmi les autres personnes qui se tenaient là, pour l’essentiel des hommes plutôt jeunes, la plupart semblaient ne pas bien comprendre ce qui leur arrivait. Quelques-uns étaient Français, il y avait aussi un Asiatique et un petit homme trapu aux cheveux longs qui ressemblait à un Turc, peut-être à un Iranien. Ils restèrent en silence dans l’expectative de ce qu’on allait faire d’eux pendant de longues minutes avant qu’un homme ne finisse par entrer dans la tente. C’était un personnage colossal, barbu, revêtu d'une cuirasse et de jambières métalliques, sous lesquelles il portait une combinaison de cuir noir. Autour de son front, attachant ses cheveux gris et dégageant son visage dur et carré, un bandeau représentait le drapeau canadien. Et dans son dos, rangée dans un fourreau de bois, une épée.

 

« Messieurs, bienvenue dans les Commandos Canadiens ! »

 

Nick avait attendu ce moment depuis des années.

2

 

 

 

 

Les jacassements de Rod et Voijek, dans un mélange d’anglais et de français imprécis et malhabile, avaient agacé Nick toute la nuit. Les deux gamins – puisqu’ils devaient avoir à peine seize ans – ne pouvaient pas dormir et avaient babillé pendant des heures. Ils étaient manifestement désorientés et terrifiés, incapables de comprendre comment ils avaient pu passer en quelques minutes de la Terre promise imaginée dans les soutes de leur steamer au chaos incertain des Commandos Canadiens. Ils déploraient d’avoir été ainsi enrôlés de force, ils ne comprenaient pas pourquoi ils ne pouvaient pas sortir du camp militaire, et disaient qu’ils voulaient voir Québec et Montréal, et travailler, et devenir des Canadiens. Et ils avaient ainsi passé leur soirée à se narrer leurs espoirs déçus jusqu’au point du jour. Le quatrième pensionnaire sous leur petite tente de toile froide et venteuse, un colossal Corse qui ne parlait ni français ni anglais, ronflait comme une tronçonneuse. Mais Nick avait besoin de silence pour trouver le sommeil après ce voyage éprouvant, et voilà qu’il avait dû supporter les deux jeunes jusqu’au lever du soleil. Une petite demi-heure avant que le premier coup de clairon de leur première journée ne vienne les faire lever, l’énervement du Français finit par prendre le pas sur son naturel lapidaire et taciturne.

 

« J’espère au moins qu’on z’aura des fusils, s’était écrié l’adolescent polonais, Voijek.

— Ben moi j’espère qu’on ira pas à la guerre déjà, renchérit Rod, l’Irlandais… Tu connaissais toi les Commandos Canadiens ?

— Ben non. Je sais même pas contre de qui c’est la guerre.

— Vous n’avez pas écouté ce qu’on vous a dit à l’immigration ? tonna enfin Nick. Vous n’avez pas lu ce qu’on vous a tendu ? Vous n’avez jamais entendu parler des Commandos sur les bateaux qui vous ont amenés ici ? Bon sang ! »

 

Nick était sur la couchette du haut. Les deux adolescents étaient à l’étage inférieur, sous les couvertures rêches de l’armée. Les deux adultes leur avaient laissé ces couchettes du bas, car elles avaient un semblant de matelas, alors qu’à l’étage, il n’y avait qu’une planche couverte d’un tapis de mousse très fin.

 

« Vous dormez pas ? Vous disiez rien, bredouilla Rod.

— Qu’est-ce que vous vouliez que je dise ? Mais vous m’avez empêché de dormir toute la nuit. Et vous, vous n'avez aucune idée d'où vous vous trouvez. Comme la plupart des gens de votre âge. Vous avez oublié trop de choses.

— Vous savez ce qui va se passir ? intervint Voijek. Dans la tente de recrutement, personne z’a voulu nous dire, et au camp on a encore vu personne ! À l’immigration on nous a juste fait signer la papier.

— Nous avons rejoint l’armée du Canada, comme tous les immigrants, expliqua Nick. Tous les Européens sont directement jetés en première ligne sur le front. On a dû vous le dire au départ et pendant le voyage. On va se battre contre les Yankees.

— Les Yankees ?

— Vous êtes trop jeunes, tous les jeunes sont comme vous, ils ne savent plus rien, grogna Nick. Dans les Ardennes, c’était la même chose. Une bande de ploucs abrutis, pas fichus de se souvenir de ce qu’il y avait avant P15.

— Pourquoi ? Y’avait quoi avant P15 ?

— Laissez tomber. Tout ce que vous devez savoir, c’est qu’on va nous envoyer armés d’une épée pour nous battre contre ceux qui vivent au sud du Canada.

— On… Sans fusil ?

— La zaméricain ?

— On nous a dit qu’au Canada il y avait encore des armes, des munitions… Tactactac ! Mitraillette ! »

 

Il mimait l’arme avec ses doigts.

 

« Il y en a pour les Canadiens, fit Nick. On n’est rien pour eux. On est leurs fantassins, c’est tout.

— Tabarnac qu’est-ce que c’est que ce bordel ? » cria une voix grave à l’extérieur de la tente, précédent un sergent qui entra en trombe, armé d’une longue badine. Il jeta un regard aux quatre couchettes. Il frappa un grand coup sur le sol, soulevant un nuage de poussière.

« Pas assez malins pour dormir la première nuit, maudits cafards d’immigrants ? beugla-t-il. Alors qu’est-ce que c’est que c’taffaire, les féfis ? On a la trouille ? On rumine ? »

 

Nick fixait le sergent sans rien dire. Les deux adolescents étaient terrifiés, et de son côté, le Corse semblait émerger et maugréait quelque chose d’inaudible dans sa langue.

 

« On avait justement besoin de gens pour la Première Section ! Vous irez vous présenter à la tente V41 dans vingt minutes. »

 

Le militaire frappa une nouvelle fois le sol et accrocha un carton rouge sur un crochet qui dépassait d’une des barres de soutien de l’entrée de la tente. Il partit comme il était venu, crier sur quelqu’un d’autre. Nick descendit de son lit et commença à revêtir le pantalon et la chemise en toile grossière qu’on leur avait fournis le jour de leur enrôlement en lieu et place de leurs affaires personnelles. Le Corse, le voyant faire, l’imita.

 

« Vous devriez vous habiller aussi, maugréa l'engagé aux adolescents qui se regardaient sans rien dire.

— Qu’est-ce qui va arriver ?

— Ce carton rouge qu’il a mis à la porte, c’est certainement pour signaler qu’on nous envoie dans la Première Section. J’imagine que vous ne savez pas ce que c’est non plus ? »

Devant l’air ahuri des deux enfants, Nick n’attendit même pas la réponse. « La Première Section est celle qui est systématiquement dans les premiers engagements lors des batailles contre les Yankees. Le taux de mortalité y est gigantesque. On part en tête de front. »

 

Les deux jeunes étaient au comble de la terreur, mais, se sachant coincés, ils commencèrent à s’habiller aussi.

 

« Mon grand frère s’est engagé dans une compagnie d’exploitation forestière, gémit Rod. J’aurais dû faire comme lui. »

 

Nick ne répondit rien, même si à son sens, le gosse avait tort. Au moins, dans l’armée, Rod avait une chance de revenir vivant, peut-être estropié, peut-être traumatisé, mais vivant. Pas comme ces convois de pauvres diables sacrifiés comme des bêtes de somme dans les forêts glaciales du Yukon.

 

Quelques minutes plus tard, ils étaient, les pieds dans la neige, avec sur le dos leurs seuls vêtements incroyablement rêches, devant la tente V41. Elle était peinte aux couleurs du drapeau canadien, et à l’intérieur, derrière la porte en tissu, on voyait la lumière d’un feu, dont la fumée s’échappait par un orifice au-dessus de la toile. Les engagés fixaient les lueurs dansantes des flammes en évitant de penser au froid glacial et à la morsure de la neige sur leurs pieds. Ils attendirent près de deux minutes avant que quelqu’un ne vînt s’occuper d’eux. Ils étaient dans la partie canadienne du camp, et aucun des militaires professionnels qui s’affairaient autour d’eux ne leur prêtait la moindre attention. Ils avaient pour la plupart de belles épées à la ceinture et des armures de métal. Certains portaient des sacs de vivres rebondis et appétissants, d’autres de l’équipement propre, d’autres encore du linge qui semblait sortir de la lessive. Nick savait que, pieds nus dans leurs sacs à patates, ils semblaient à leurs yeux moins que des spectres. Un homme sortit finalement de la tente. Ce n’était pas le sergent qui les avait envoyés, mais un jeune homme blond aux yeux particulièrement clairs. Il avait un visage hâve presque fantomatique et les traits tirés. Son uniforme était celui de l’armée traditionnelle, avec les couleurs grises du camouflage urbain, comme ceux qui dardaient leurs armes sur les immigrants fraîchement débarqués des steamers européens. Mais Nick remarqua immédiatement le gallon sur l’épaule du pâle personnage : un drapeau flamand.

 

« Entrez ! » leur dit-il avec un accent qui était tout sauf flamand. Nick reconnut immédiatement un Picard.

 

Voyant que le jeune homme le dévisageait, et louchait sur son galon, il crut bon d’apporter une précision à Nick, à mi-voix.

 

« Ma mère était flamande, je parle parfaitement néerlandais. Les Picards n’intègrent pas l’armée régulière parce qu’ils sont d’ethnie française, mais pour les Flamands, c’est possible. S’il vous plaît, ne mentionnez pas ce fait devant les Canadiens. »

 

La recrue hocha la tête. Il savait que pour les tâches d’encadrement, et certaines tâches administratives, les Canadiens choisissaient systématiquement des représentants de petites minorités, pour ne pas créer d’exemples de Français ou de Britanniques trop intégrés au système. L’équilibre social canadien était trop fragile pour qu’une minorité importante se mît à acquérir des droits.

Ils suivirent le pseudo-Flamand, et à peine passée la porte de toile, furent baignés par la chaleur de l’intérieur de la tente. Le décor était étrangement accueillant : une très longue table en bois au fond de la pièce, des peaux de bêtes sur le sol, des posters sur les murs qui représentaient des images de cinéma, des images du passé, et surtout le foyer central, qui ronronnait et crépitait, se nourrissant de grandes bûches, isolé du reste de la pièce par un cercle de cailloux.

Derrière la table se tenaient un bedonnant capitaine barbu en combinaison noire (son armure reposait contre une armoire métallique, derrière lui) et deux jeunes femmes attelées à noircir des pages et des pages de documents. Le gradé prit la parole en français. Un français beaucoup plus classique que ce que Nick avait entendu jusque-là. Mis à part un léger accent, c’était certainement ce qui se rapprochait le plus d’un langage francophone standard dans la région.

 

« Caporal De Peels, ce sont les gens que le sergent Cassepain nous envoie ?

— Je suppose, mon capitaine. »

 

Son accent avait changé. Une tonalité hollandaise très mal imitée.

 

« Ils parlent québécois ?

— Je suis Ardennais, monsieur, répondit Nick.

Capitaine.

Capitaine. Nous nous sommes portés volontaires pour entrer dans la Première Section. Les deux jeunes gens comprennent le français, et l’autre est un Corse qui ne comprend ni le français ni l’anglais, capitaine »

De Peels se mit à fixer Nick d’un regard à la fois vide et un peu tendu. Puis il porta son attention sur le gradé en noir qui grattait sa barbe touffue.

 

« Sais-tu ce qu’est la Première Section, jeune homme ? demanda ce dernier.

— Il s’agit de l’armée qui se porte systématiquement au contact aux avant-postes des batailles de l’armée canadienne, capitaine. Elle est composée en grande majorité de francophones et de bataillons disciplinaires. La Première Section est aussi celle qui est aux premières loges lors des opérations derrière les lignes américaines, capitaine.

— Où as-tu appris tout ça ?

— Dans les kiosques à journaux de Lille. Nous y recevions la Gazette de Québec une ou deux fois par trimestre.

— La Gazette est un torchon pour analphabète, dit péremptoirement le gradé. Un produit bon pour l’export. Pour l’Europe. »

 

Nick ne bronchait pas. Il fixait un point droit devant lui, derrière son interlocuteur. Il était imperturbable. Inflexible. Il savait qu’on allait le traîner dans la boue, qu’il n’était qu’un sale Français, il savait que les Ardennes, ça ne disait plus rien à personne ici. Il s’en moquait. Il avait passé ces derniers mois à emmagasiner toutes les informations possibles et imaginables sur la situation du Canada. Il s’était préparé à endurer bien pire que ces remarques racistes.

 

« Parle-moi un peu de toi, reprit le militaire.

— Nicolas Meyer, natif de Lille, République des Ardennes. J’étais employé dans une bibliothèque publique en tant qu’archiviste et que copiste.

— Copiste ? »

 

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