Engels Duster 1.0

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Timo vit dans un monde étouffant, hanté par les ombres du passé : sa mère partie trop tôt, sa sœur jumelle Anna disparue sans laisser de traces, son père dur et froid... Encore une journée comme les autres, pluvieuse et grise, à Darktown, cette ville qui les retient tous prisonniers.
Et pourtant, au détour d’une rencontre avec les Engels, un mystérieux groupe de contestataires, il comprendra qu’il a le pouvoir de modifier sa destinée.
Peu à peu se lèvera le voile qui dissimule les lourds secrets de la ville.
Un excellent roman d’anticipation d’une richesse étonnante de la part d’Helka Winter.
Publié le : mercredi 23 mars 2016
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EAN13 : 9782368921203
Nombre de pages : 208
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Engels Düster 1.0





Helka Winter





Illustration : Morgane Herbstmeyer





Éditions L’ivre-BookChapitre 1




St Jean High School - octobre 2061

— Timo ! Timo Walker !
Je lève la tête. Je vois flou. Trois visages identiques sont penchés sur moi et me fixent. Je
me frotte les yeux : les têtes s’assemblent d’un seul coup pour former celle de Madame Three,
mon professeur de maths.
— Timo, réveille-toi ! Les cours ne sont pas faits pour dormir ! Si tu es fatigué, tu n’as qu’à te
coucher plus tôt ! clame-t-elle de sa voix suraiguë.
Je me redresse sur ma chaise. Tous les regards sont braqués sur moi. Mes « camarades »
se sont tous retournés et m’observent comme si j’étais un extraterrestre. D’ailleurs, pour eux,
je suis un peu comme un alien : dans une classe de vingt-huit élèves, vingt-sept ont les
cheveux bruns et les yeux noisette. Ils se ressemblent tous – que ce soient les filles ou les
garçons – avec leur uniforme bleu marine et blanc. Cherchez l’intrus : c’est moi. Je n’ai jamais
compris pourquoi tous les jeunes de mon collège possèdent les mêmes caractéristiques, un
peu comme… des clones. Oui, des clones. Je pense que c’est le terme qui les qualifie le
mieux.
J’ai interrogé mon professeur de biologie pour obtenir des explications, mais il m’a répondu :
— Tu sais, Timo, personne ne peut contrôler la génétique : elle fait un peu ce qu’elle veut.
C’est quelque chose que je ne peux pas t’expliquer.
Cette réponse n’a ni queue ni tête. Franchement, on n’apprend presque rien en cours… En
histoire, la seule chose qu’on nous enseigne, c’est la date approximative de création de la
ville : 2050. On en ignore même le jour et le mois ! Quand on demande ce qu’il y avait
auparavant, les enseignants font toujours la moue et changent de sujet : « Vous n’avez pas
besoin de le savoir. »
J’ai déjà essayé de me renseigner sur le Net, mais tout est censuré. Ils ne veulent pas que
l’on connaisse le passé. Dans les bibliothèques, les seuls documentaires qu’on trouve sont :
Comment éduquer votre chat, Customisez votre sac à main ou encore Refaites l’intérieur de
votre appartement. Rien d’intelligent ni d’éducatif. En géographie, on apprend que notre ville
s’appelle Londres, qu’elle est bordée au nord, au sud et à l’ouest par des usines et à l’est par
la mer. Merci, on n’était pas au courant !
Tout le monde aimerait voir la mer, mais aucun civil n’en a le droit. Il paraît que c’est une
grande étendue d’eau bleue. Je ne l’ai jamais aperçue, car j’ai passé toute mon enfance
enfermé dans cette ville et je pense que je ne pourrai jamais la quitter. Même du haut d’un
immeuble, on ne peut pas la discerner : elle est délimitée par une Barrière très élevée. C’est
comme la frontière de Londres. Aucun citoyen n’a le droit de la franchir. Elle est surveillée de
jour comme de nuit par la police gouvernementale. Quiconque transgressera cette règle devra
purger une peine de cinq années de prison ou de dix ans de travaux d’intérêt général.
Le professeur de maths continue sa logorrhée interminable que j’écoute d’une oreille
distraite. Les élèves… ils me dévisagent tous . Puis elle conclut :
— Bon, ce n’est pas un spectacle. Je vous prie de vous remettre à vos exercices
d’arithmétique !
Les clones se retournent tous en même temps du même côté, face au tableau. Leurs
mouvements sont synchronisés.
Comme j’ai fini mon travail avant les autres, je repose ma tête sur la table en plastique
transparent. Je ferme les yeux un instant : je me laisse envahir par le silence de mort qui règnedans la classe. On entend juste le bruit des crayons sur les cahiers. Même Madame Three a le
nez dans ses papiers et ne prête aucune attention aux élèves…
Je me décide à pratiquer mon activité favorite pour tromper l’ennui : l’observation de la salle
et de son contenu. À ma droite, un pan de mur recouvert de formules mathématiques et
d’affiches du gouvernement pour rappeler aux mineurs que, soi-disant pour leur sécurité, le
tramway et Internet leur sont interdits. Sur l’estrade, Madame Three est toujours penchée sur
ses cahiers. Elle aurait presque l’air jeune, si son chignon brun, ses lunettes rondes et son
tailleur bleu marine ne la vieillissaient pas. Derrière elle, au tableau, continuent de défiler des
instructions pour aider les clones futés qui n’ont pas encore fini leurs exercices. Je crois que
c’est elle qui les rédige depuis son livret et qu’ensuite, tout y est transféré instantanément.
Je suis assis au fond de la pièce. À ma gauche, les fenêtres. Dehors, le soleil commence à
se coucher. La nuit tombe tôt en automne. Je regarde la vitre. Elle réfléchit toute la salle et ses
élèves. Et elle me renvoie aussi mon propre reflet.


Le reflet que Timo voit dans la vitre est celui d’un garçon au teint pâle et aux cheveux d’un
blond très clair. Une mèche rebelle lui cache la moitié de l’œil gauche et ses yeux sont d’un
bleu acier. Il a un regard plutôt froid, encadré par des sourcils et des cils blonds. Ses
pommettes hautes affinent son visage. Il possède un nez fin et droit, légèrement en trompette,
des lèvres minces, une petite fossette au menton, une discrète cicatrice dans le cou et des
épaules carrées.
Timo croise ses bras sur la table, puis y pose la tête. Il ferme de nouveau les yeux. Une
sonnerie retentit.


La semaine est terminée, mais l’arrivée du week-end ne semble pas réjouir tout le monde.
Moi, par exemple. Je range rapidement mes affaires et je rejoins la masse de collégiens qui
affluent vers la sortie. C’est dans une vague de bonne humeur qu’ils se précipitent dehors.
On me bouscule, puis on se retourne vers moi sans s’excuser. Je n’aime pas ce collège.
Depuis mon arrivée, il y a deux semaines déjà, je n’ai pas encore eu l’occasion de
sympathiser avec mes « nouveaux camarades de classe ». Mon ancien établissement était
situé au sud de Londres. Là-bas, c’était différent. J’avais plein d’amis tous uniques en leur
genre. Eux n’étaient pas des clones. Mais j’ai déménagé : maintenant, j’habite dans un
appartement au nord.
« Il n’y a pas de transport en commun : tu iras au collège le plus proche », a déclaré mon
père.
La cour est déserte. Tous les élèves ont été récupérés à la sortie par leurs parents avant
qu’ils n’aient eu le temps d’aller où que ce soit. Moi, je dois rentrer seul et à pied, ce que les
autres trouveraient scandaleux. Mais cette situation ne semble pas déranger mon père.
Pourtant, je peux comprendre qu’avec tout ce qui arrive chaque jour, des gens normaux ne
laissent pas leurs enfants regagner seuls leur domicile.
Soudain, je reçois une goutte d’eau sur la tête. Il va pleuvoir : il faut que je me dépêche de
rentrer.


Londres est un vaste champ de gratte-ciel qui s’étend à perte de vue. Il n’y a que des
immeubles gigantesques en béton gris ou en verre, plantés de manière désordonnée sur des
{1}kilomètres. Le gouvernement, la NGE (New Government of England ) a fait détruire toutesles maisons et tous les monuments pour pouvoir loger l’intégralité de la population dans ces
tours de cinquante étages. Plus on s’éloigne du centre, moins les bâtiments sont rapprochés.
On quitte ensuite le milieu urbain pour arriver sur les plaines de cendres, là où personne ne
s’aventure : des surfaces immenses sur lesquelles ont été installés toutes les usines et les
champs artificiels.
Enfin, les Frontières délimitent la ville. Elles sont infranchissables. La Barrière, haut et large
barrage en béton armé, masque la vue de la mer et bloque son accès.
Londres a été surnommée « Darktown ». Elle est devenue le repère préféré des criminels et
des trafiquants, leur Eldorado.
Le ciel est constamment sombre et gris à cause de la pollution : les rais de lumière sont
rares. La plupart du temps, il pleut. De longues et fortes averses ininterrompues qui peuvent
durer des semaines entières.
Timo sort du collège, s’engage dans une ruelle juste en face et prend le chemin habituel qui
mène à son immeuble. Il presse le pas. Le ciel chargé de nuages noirs annonce la pluie. Il
songe qu’avec un peu de chance, il ne tombera pas sur les racketteurs ni sur les dealers qui
hantent les rues mal famées, dès la fin de l’après-midi.
Il traverse la ruelle encastrée entre deux hauts blocs d’immeubles qui masquent le ciel et
filtrent la lumière. Il s’y sent étouffer. Il marche au milieu de la chaussée en essayant d’éviter
les ordures des poubelles renversées ainsi que les flaques d’eau profondes et sombres sur le
bitume. Des odeurs nauséabondes lui picotent les narines et lui donnent un haut-le-cœur : un
mélange de sang, d’urine et de cannabis.
Il passe rapidement devant un jeune homme au regard vide, avachi sur le sol. Il soupire de
soulagement lorsqu’il aperçoit une lueur un peu plus loin devant lui : la ruelle s’achève enfin.
Arrivé au bout, il se retrouve sur la plus grande place de Londres. Une vaste étendue
d’asphalte, en forme de croix, encadrée par les quatre plus hauts gratte-ciel de la ville. Il s’agit
de quartiers généraux importants.
Celui qu’on remarque en premier lieu est le QG de la NGE, un bâtiment rectangulaire aux
lignes épurées qui affiche, sur sa façade miroitante, les trois lettres du sigle de la compagnie.
Un ascenseur de verre monte et descend le long de sa paroi ouest. Un peu plus loin, une tour
tout aussi futuriste aux formes cylindriques rivalise de hauteur avec l’immeuble de la NGE.
Surmontée d’une coupole, elle est d’autant plus inquiétante qu’elle abrite le siège de la firme
LARWEK, aux activités plus qu’obscures. Enfin, deux édifices torsadés identiques, reliés en
hauteur par une passerelle de verre, finissent de fermer la Grand-Place : l’un semble inoccupé,
et Timo soupçonne l’autre d’appartenir à la pègre.
Ces quatre immeubles sont si imposants, qu’à leurs pieds, on se sent écrasé et minuscule.
Leur sommet n’est qu’une silhouette qui se détache, à contre-jour, dans le ciel. En journée,
leurs façades reflètent la voûte céleste. Le soir, les néons s’allument, et tout se colore de
lumières crues, agressives et angoissantes.
Les deux larges avenues piétonnières qui se coupent sur la Grand-Place rétrécissent
ensuite pour redevenir un lacis de petites rues. À six mètres au-dessus des avenues et de la
place se croisent des routes aériennes. D’épais pylônes les soutiennent. Quelques véhicules y
circulent ainsi que le tramway qui relie le nord de Londres au sud. Les piétons n’ont pas le droit
de s’y promener. Ils peuvent juste emprunter les escaliers en métal qui mènent aux stations de
tram.
Les caméras de la NGE sont dispersées un peu partout en hauteur, afin de surveiller la
population. Sur les panneaux en métal, plantés sur la Grand-Place, sont placardées de vieilles
{2}affiches délavées : « NGE is watching you. Your safety is one of our priorities ».
C’est l’heure de pointe : une véritable marée humaine se répand sur la place. Des employés
de bureau à la mine blafarde et maussade, vêtus de costumes offrant un dégradé allant du noir
jusqu’au gris clair en passant par le taupe, marchent, sans bruit, semblables à des morts-vivants. Le silence est troublant, rythmé par le passage des rames de tramway au-dessus de
leur tête.
Timo est perdu. Comme chaque soir, le doute l’envahit. Quelle rue doit-il emprunter ? De
quel côté faut-il qu’il aille ? Une fois au milieu de la place, tout se ressemble. La ville est un
vrai labyrinthe. Et s’y égarer s’avère dangereux. Déboussolé, il hésite. Le ciel s’assombrit, et
des gouttes commencent à tomber.
Ils sont là. Ils ont tous des parapluies, des parapluies gris. Il pleut désormais. Timo n’a pas
de quoi se couvrir. L’odeur du bitume mouillé emplit l’air. Il peine à distinguer ce qui l’entoure à
travers les épais rideaux d’eau formés par l’averse.
Ils l’encerclent. Ils ralentissent quand ils l’approchent pour le dévisager. Leurs visages
cireux semblent figés sur la même expression. Lui, il est le seul, qui n’a pas de parapluie. Ses
cheveux dégoulinent d’eau et lui collent au front. La pluie tombe, plus lentement que
d’habitude. De grosses gouttes s’écrasent au sol pour former des taches noires sur le goudron
gris foncé.
Un frisson lui parcourt l’échine. Il reprend sa marche. Il doit rentrer. Avant qu’ ils ne soient
tous là, les employés aux parapluies gris…


Vêtu d’une parka noire et de lunettes de vue teintées, l’homme monte dans sa BMW. Il met
la clef de contact, démarre et roule à toute vitesse à travers Londres. Sa mission est très
précise : se débarrasser de cette petite peste pour gagner, au passage, la reconnaissance du
chef. Il est tellement difficile à satisfaire !
Arrivé à destination, il gare sa BMW devant l’immeuble et prend sa serviette posée sur le
siège passager. Il sort de sa voiture en claquant bruyamment la portière. Il jette un œil sur sa
montre et constate, un sourire de contentement aux lèvres, qu’il est pile à l’heure pour
intercepter son « colis ». Il pénètre dans le hall, puis commence à monter les escaliers,
direction le trente-deuxième étage.


14, Strange Street, London - Appartement n° 1023

Nina Debra se réveille. Elle sort du lit, puis s’assoit sur le bord. L’homme, couché à côté
d’elle est toujours endormi. Elle se rhabille, passe une main dans ses cheveux bruns pour les
recoiffer et attrape ses escarpins noirs qui ont glissé sous le lit.
— Tu pars déjà ? murmure-t-il en soulevant la tête de l’oreiller.
Il se retourne vers elle et la fixe longuement de ses yeux bleus.
— Oui, je pense que j’ai passé assez de temps avec vous, réplique-t-elle en évitant de le
regarder.
Il plaque ses cheveux blonds en arrière, se lève lentement, puis revêt sa robe de chambre.
— Tu t’en vas bien rapidement aujourd’hui.
— C’est parce que je suis pressée, explique-t-elle en lissant les plis de sa jupe afin de la
défroisser.
— J’aime beaucoup le pendentif que tu portes…
— Merci, répond-elle en ajustant à son cou une fine chaîne où est accrochée une pierre
verte, assortie à ses yeux.
Il s’assoit sur le lit et allume une cigarette. Il en tire une bouffée avant de dire :
— N’oublie pas ton argent. J’ai laissé trente livres sur la table basse du salon. On se voit
vendredi prochain, à la même heure.
— Je ne crois pas qu’il y aura de prochaine fois.— Pourquoi ?
— J’ai trouvé un autre travail.
— Celui-ci ne te plaisait pas ?
« Qui pourrait aimer ce boulot ? », pense-t-elle.
Nina fait semblant d’ignorer la question. Elle attrape son sac à main, sort de la chambre et
saisit au passage le petit tas de billets sur la table du salon. Elle ne prend même pas le temps
de vérifier si elle n’a rien oublié. Elle quitte l’appartement sans dire au revoir.


14, Strange Street, London

L’homme au long manteau et aux lunettes noires arrive sur le palier du trente et unième
étage. Lorsqu’il croise une jeune femme qui descend les escaliers d’un pas hâtif, il est sur le
point de ne pas remarquer le médaillon à son cou. Elle lève la tête vers lui. Il ôte ses lunettes
et la reconnaît immédiatement.
« Toi, tu ne vas pas t’en tirer aussi facilement », pense-t-il.
{3}— Privet , Nina, dit-il de sa voix légèrement mielleuse.
Elle ne lui répond pas. Elle se dépêche de le dépasser. Il l’attrape fermement par le bras.
Elle fait volte-face. Dans son regard, on décèle de la peur. Elle fait un ultime effort pour se
saisir de son médaillon, mais la lame qu’il glisse sur son cou est plus rapide.


14, Strange Street, London

J’arrive enfin devant mon immeuble, tout ruisselant de cette pluie poisseuse et
nauséabonde. J’ai vraiment cru, cette fois-ci, que je ne parviendrais pas à fuir cette foule
étouffante, tous ces gens qui s’entassent à la sortie des bureaux, autour des stations de
tramway. Sans parler des drogués et des délinquants qui traînent dans les rues que j’emprunte
chaque jour.
« Trouve-toi des amis pour rentrer », avait dit mon père lorsque je m’étais plaint.
J’entre dans le hall tagué d’insultes et je commence à monter les escaliers. Direction le
trente-deuxième étage ! C’est une vraie torture de gravir ces marches.
Parfois, je me demande pourquoi je ne prends pas l’ascenseur. Il est interdit aux mineurs,
mais mon ami Mello, lui, le ferait sans hésiter.
Essoufflé, j’arrête mon ascension au trentième. Je m’appuie sur la rampe ; un filet de liquide
sombre coule du palier supérieur. Je m’attends au pire… Des morts, on en croise de temps en
temps, à Darktown. Enfin, dans ma résidence, ce n’est pas fréquent.
Arrivé au trente et unième étage, j’enjambe le corps d’une jeune femme étendue sur le
ventre – apparemment décédée, vu la flaque de sang dans laquelle elle baigne. Quelle
horreur ! Je ne suis pas un expert, mais elle ne doit pas être morte depuis longtemps. Je me
demande de qui il s’agit. Je continue à grimper sans plus m’attarder sur cette question. Un de
leurs agents de nettoyage s’en chargera.


L’homme qui vient de tuer Nina appelle l’ascenseur. Il essuie sa dague sur le revers de sa
chemise. Il a une petite pensée pour sa logeuse qui se fera un plaisir de la lui laver… Il attrape
son téléphone pour composer un numéro préenregistré.
— Allô, Boss ? dit-il.Il se glisse dans la cabine d’ascenseur et commence sa descente.
— Je peux savoir pour quelle raison tu me déranges un vendredi soir, LaFouine ?
— C’est bon, je l’ai tuée. C’était une traîtresse. J’ai l’objet que vous désiriez, annonce-t-il,
victorieux.
Il affectionne ces moments si particuliers, où le chef ne peut plus se passer de lui et lui
accorde toute son attention.
— Bon travail. Tu me le remettras en main propre, lundi, quand je serai au QG.Chapitre 2




14, Strange Street, London, Appartement n° 1023

Je sors mon trousseau de clés de la poche de mon jean, puis j’ouvre la porte. J’accroche
mon blouson au portemanteau dans le hall d’entrée et dépose mes affaires dans ma chambre.
Je vais chercher une serviette dans la salle de bain pour essuyer mes cheveux trempés. Je
m’installe ensuite sur le canapé du salon et allume la télévision. La présentatrice du JT
annonce :
« … Ce matin, un cercueil a été repêché sur les rives de la Manche par la brigade des
gardes-frontières. Il contenait le corps sans vie d’une femme d’âge moyen. Les pièces du
dossier n’ont pas permis de déterminer l’identité de la victime. Le gouvernement a ouvert une
enquête, et le cadavre a été transféré à l’institut médico-légal de Bleus-Lys’ Hospice. Une
autopsie est prévue dans les prochains jours : elle permettra peut-être de comprendre
comment ce cercueil a atterri à l’extérieur de la ville, de l’autre côté de la Barrière. Pour des
raisons évidentes de confidentialité, nous ne pouvons pas diffuser d’images de l’inconnue. Le
gouvernement tient absolument à résoudre cette affaire. Il mettra tout en œuvre pour lever le
voile sur ce mystère… »
Encore des chiens écrasés… On n’en entend pas assez comme ça ! Mais c’est assez
inhabituel qu’ils décident de mener une enquête. En général, ils ne se donnent même pas la
peine de chercher les meurtriers…
C’est alors que mon père débarque en robe de chambre dans le salon. Il éteint le poste, en
plein milieu d’un énième fait divers, tout aussi intéressant que les autres.
— File dans ta chambre ! dit-il sèchement. Va faire tes devoirs !
Il s’installe sur le canapé, remet en marche la télévision et s’ouvre une canette de bière qu’il
pose sur la table basse. Puis il sort une cigarette de son paquet pour l’allumer. Maintenant, tout
le salon empeste le tabac. Charmant !

Je m’allonge sur mon lit et attrape le cadre que j’ai accroché au-dessus de ma table de
chevet : Anna, ma sœur jumelle, et moi soufflions nos bougies pour notre sixième anniversaire.
Nous venions de perdre notre mère, et elle pleurait sans cesse. Notre ancienne gouvernante
avait préparé un gâteau au chocolat et des crêpes pour nous réconforter. Je crois que c’est
elle qui a pris la photo. Sa fille Nina, de six ans notre aînée, se tenait tout près de ma sœur et
la serrait contre elle. Je me souviens encore du nom de notre gouvernante : Jane Debra.
Mon père les a congédiées, elle et sa fille, quand nous étions âgés de dix ans. Il estimait
qu’on n’avait plus besoin d’elles. Je ne sais pas ce qu’elles sont devenues depuis...
Ma sœur jumelle me ressemblait beaucoup. Je me demande de quoi elle aurait l’air
aujourd’hui, si elle était encore parmi nous : blonde, avec de longs cheveux raides et brillants
et des yeux vert d’eau. Elle me manque beaucoup… autant que maman.
— Viens manger !
Ça, c’est mon père qui m’appelle depuis la cuisine. J’aime beaucoup la douceur de sa voix !

Je prends place à table. Il sort du four à micro-ondes un plat, puis s’assied à son tour. Du
bœuf synthétique aux petits légumes. Le steak a la texture du caoutchouc. Très appétissant !
Je me demande comment était la vraie viande auparavant. Désormais, elle est fabriquée en
usine, enrichie en fer et en protéines. Les carottes et les haricots verts sont, eux aussi,
artificiels et n’ont aucun goût.
— C’est infect.Je fais la même remarque à chaque repas, et mon père répond toujours à l’identique :
— Si tu n’es pas content, paye-toi un restaurant.
Puis le raclement des couverts reprend. En fin de dîner, je romps le silence :
— Stieg…
Je déteste l’appeler papa. C’est un nom qui ne lui va pas. Pourtant, je ne me risquerai pas à
lui manquer de respect : j’aurais trop peur de le mettre en colère. Je ne fais pas le poids face à
un type d’un mètre quatre-vingt-dix, musclé comme un boxeur. Ses yeux bleus sont si froids
qu’il m’est impossible de les fixer trop longtemps.
— Qu’est-ce que tu fais comme boulot ? demandé-je en essayant de soutenir son regard et
en prenant l’air détaché. Aujourd’hui, mon professeur principal m’a posé la question, et je n’ai
pas pu lui répondre.
— Ça ne te concerne pas. Tes enseignants n’ont pas besoin de le savoir non plus.
— Pourquoi es-tu le seul père à cacher tant de choses à son fils ? Tu travailles pour la
mafia ou quoi ?
Stieg reste muet et baisse les yeux vers son assiette. Il fait semblant de garder son calme,
mais je sens que la colère commence à monter en lui.
— Et ma sœur, qu’est-ce qu’elle devient ? T’en as fait quoi ? Tu t’en fous, c’est ça ?
Réponds !
Il tape un grand coup sur la table et crie :
— Ne me parle pas sur ce ton ! Je n’ai aucun ordre à recevoir de toi. Tu ne sauras rien sur
Anna ni sur mon métier. C’est comme ça et pas autrement !
Il se lève brusquement et relève ses manches, d’un air menaçant.
— Maintenant, sors, grogne-t-il.
Je m’exécute sur-le-champ. Je quitte la cuisine sans finir mon dessert.


Stieg Walker est assis sur le canapé du salon, son ordinateur portable sur les genoux. Il
consulte ses courriels.
« Ce n’est pas possible, je ne peux pas passer un seul jour sans travailler ou être
dérangé ! », pense-t-il. « Je vais devoir m’absenter pour le week-end. »
Il prend un post-it et griffonne un mot à l’intention de Timo.
« Je pars au boulot. Je rentrerai dimanche soir. »
Pour le moment, son fils est sous la douche. Stieg va devoir le laisser seul le soir, une fois
de plus. S’il y a bien quelque chose qu’il redoute chez lui, c’est sa trop grande curiosité.
Jusqu’à présent, il a pu le maintenir à l’écart de la vérité. Mais pour combien de temps
encore ? Il voit bien que Timo a grandi et qu’il se pose de plus en plus de questions. Mais
Stieg ne veut plus parler du passé. Trop de souffrances et de peines accumulées l’ont aigri.
Mieux vaut ne pas remuer ces vieux souvenirs troubles…
Plongé dans ses pensées, il se lève, plaque ses cheveux blonds sur les côtés, s’habille à la
hâte, prend sa mallette et quitte l’appartement.


Je sors de la salle de bain. Mon père est parti. Il a laissé sur la table du salon un petit mot
rédigé avec soin, de sa belle écriture !
Je suis bien content qu’il ne soit pas là ce week-end : je vais pouvoir me reposer. Je n’aurai
pas à supporter l’odeur des cigarettes, sa sale tête et les canettes de bière éparpillées dans le
salon. Il a la fâcheuse habitude de les balancer n’importe où dès qu’il les a finies.
Je décide de faire le ménage dans l’appartement. Sous l’un des coussins du canapé élimé,
je trouve un gilet noir taille S, avec des boutons nacrés. Évidemment, il n’appartient pas à monpère. À moins qu’il ne se travestisse de temps en temps… C’est sûrement l’une de ses
amantes qui l’a oublié ici.
Je décide ensuite d’appeler Mello sur son portable. Je ne l’ai pas vu depuis deux
semaines… Mello est mon meilleur ami ; il habite dans le sud de Darktown. Je le connais
depuis l’école primaire. Il est très populaire : ses plaisanteries et ses bêtises déclenchent
souvent l’hilarité générale.
Je tombe sur sa messagerie qui annonce :
— Bonjour, vous êtes sur le répondeur de Mello. Je ne suis pas là pour le moment. Je ne
peux donc pas vous répondre. Si t’es un criminel, raccroche. Sinon, laisse-moi un message.
— Salut, c’est Timo. Je suis content de t’entendre de nouveau. Tu peux passer me voir
quand tu veux : je suis seul tout le week-end. Voilà, rappelle-moi quand tu peux.


Chambre de Timo - Samedi 22 octobre 2061

Gêné par les premiers rayons du soleil, je me réveille tôt ce matin, en pleine forme. Je me
redresse sur mon lit et décide de me lever. J’ai horreur de faire la grasse matinée. Ébloui par la
lumière orangée qui éclabousse les murs blancs de ma chambre, je cligne des yeux. Je ne
vais pas me plaindre : les jours ensoleillés sont très rares à Darktown. Et en plus, il pleuvra
sûrement dans une heure ou deux.

Je me rends dans le salon avec mon plateau de petit déjeuner. Je m’assieds dans un
fauteuil, en face de la grande baie vitrée qui occupe tout un pan de mur. C’est le seul truc
sympa dans notre nouvel appartement. J’avance un peu mon fauteuil pour être plus près de la
vitre. Voilà, maintenant, j’ai une vue « quatre étoiles » de Londres.
Pendant que je mange mes céréales, j’admire le soleil levant qui se reflète sur les parois
des hauts gratte-ciel et des immeubles. Dans la lumière ambrée du matin, la ville paraît si belle
et si paisible… Mais le faible éclat du soleil ne parvient pas à effacer la tristesse que dégagent
ces masses grises de béton. À cette heure-ci, Londres ressemble presque à une ville fantôme.
Je ne vois aucun signe de vie dehors. Darktown dort, pour le moment.

Après plusieurs passages par le vestibule, je remarque que le bureau personnel de Stieg
n’est pas fermé. D’habitude, il est verrouillé à double tour. Mon père n’y travaille que le soir,
quand je dors, pour être sûr que je ne vienne pas l’espionner.
En tout cas, j’ai interdiction d’y pénétrer.
— Sinon… Couic !, a-t-il dit en faisant glisser son index sur sa gorge, pour montrer quel sera
mon sort, si je ne respecte pas ses mises en garde.
J’ignore ce qui se trouve dans cette pièce, mais j’ai hâte de le savoir… Je m’apprête à
pousser la porte… Non, je ne dois pas laisser ma curiosité prendre le dessus. Si Stieg
l’apprend…
Tant pis, j’entre. J’ai conscience qu’il va sûrement me tuer, s’il le découvre… De toute façon,
il n’avait qu’à verrouiller la porte ! Qu’est-ce que ça fait si j’y jette juste un coup d’œil et que je
la referme bien ? Franchement, il n’en saura rien. S’il m’accuse, je lui dirai qu’il n’a aucune
preuve.
Je me faufile à l’intérieur. La porte entrouverte laisse échapper un grincement qui me glace
le sang. Mon cœur bat à cent à l’heure. Il fait noir, ça sent la poussière à plein nez. Je cherche
à tâtons un interrupteur, quand quelque chose me frôle le visage. Je tends la main au-dessus
de ma tête et attrape une cordelette. Immédiatement, la lampe au plafond vacille, puis éclaire
l’ensemble de la pièce. Le cabinet de travail de mon père est plus petit que je ne l’imaginais.
Je me fraye un passage parmi les papiers qui jonchent le sol. J’évite de justesse la chaise àroulettes renversée. En trois enjambées, j’atteins un bureau en bois enseveli sous une
montagne de paperasse ; les tiroirs sont à moitié ouverts, et certains débordent tellement ils
sont pleins. Stieg est vraiment doué pour le rangement ! Je ne vois pas ce qu’il y a de si
extraordinaire qui vaille la peine de m’interdire l’accès à cette pièce.
Sous la chaise, un cahier de la taille d’une main, avec une couverture bleu métallisé, brille
et attire mon attention. Je le prends et le feuillette. C’est exactement le même type de livret
numérique que nos professeurs utilisent pour noter nos devoirs, nos emplois du temps et nos
absences… Un livret tout neuf, d’une cinquantaine de pages translucides, bleutées, lisses et
souples. Il n’a jamais servi. Je constate qu’il est pourvu d’un stylet noir, accroché à une
chaînette argentée. Madame Three en possède un rose pour nous faire cours. Dès qu’elle
écrit, les équations et les figures géométriques apparaissent sur le grand tableau mural de la
classe…
Je décide de le garder. De toute façon, il y a tellement d’objets ici que mon père ne
remarquera pas sa disparition. Je continue ma fouille. Je ne découvre plus rien d’intéressant.
Sauf cette clé de jade finement ouvragée… Mais je préfère ne pas y toucher. On ne sait
jamais.

Je retourne dans ma chambre et m’installe sur mon lit. J’ouvre le livret pour constater que la
première page n’est plus vide : elle comporte un formulaire de renseignements. Comme il n’est
pas complété, et que je m’ennuie, j’attrape le stylet et remplis les champs.

« Last Name : Walker
First Name : Timo
Age : 15 ans et demi
Address : 14 Strange Street, appartement n°1023
City : London
Country : London
Date of Birth : (Ça fait tellement longtemps que je ne fête plus mon anniversaire que j’en ai
oublié la date !) »

La suite est encore plus intéressante :

« Job : Élève dans un super collège
Hobbies : Aucune passion connue à ce jour. »

Si toutes les questions sont dans ce style, je risque d’aller m’installer devant la télévision
pour regarder les aventures passionnantes du médecin Hugh Johns au sourire ravageur…

« Dreams : (j’hésite avant de remplir ce champ, puis j’abandonne.) »

Je tourne la page et sursaute. Une écriture liée et fine apparaît, et des mots s’affichent :
— Enchantée, Timo. Je suis heureuse de faire ta connaissance.
« Que se passe-t-il ? Quelqu’un me répond ? À moins que je ne devienne fou… »
Puis l’inconnue du livret poursuit :
— Je me nomme Helen. Parle-moi de toi.
J’hésite un moment. Qui est cette Helen connectée au livret ?
— Je ne sais pas trop quoi te raconter, réponds-je en utilisant le stylet.
Des lettres arrondies, lumineuses et bleues continuent de se tracer.
— Décris-moi ta famille, l’endroit où tu habites…
Peut-être que je ne devrais pas discuter avec une étrangère… Mais qu’est-ce que je risque
après tout ?— Je n’ai vraiment pas grand-chose à raconter. Ma vie n’a rien de palpitant. Je vis avec
mon père. Ma mère et ma sœur ont disparu…
— Tu me plais bien, Timo, écrit-elle. Tu n’es pas comme les autres.
— Qui es-tu, exactement ?
— Je ne peux pas te le dire.
— Pourquoi ? Je serai muet comme une tombe…
— Non, désolée, je n’en ai pas le droit. Par contre, comme j’ai confiance en toi, je vais juste
t’apprendre une comptine.
Je suis sur le point de lui répondre que je n’ai plus trois ans pour qu’on me chante une
comptine, mais je la laisse écrire.

« Du premier tu te souviendras
Le deuxième tu déchiffreras
Le troisième tu déroberas
Le quatrième on t’offrira
Le cinquième tu devineras »

— Qu’est-ce que ça signifie ? l’interrogé-je.
— Retrouve ta sœur, Timo. Retrouve-la vite avant qu’il ne soit trop tard.Chapitre 3




14, Strange Street, Appartement n° 1023, Londres - 15 h 00

Un adolescent de quinze ans arrive devant la porte d’entrée. Il hésite avant de sonner. Il
sort son téléphone portable de sa poche et s’en sert comme miroir pour vérifier s’il est
présentable. À part des cernes noirs sous ses yeux bleu foncé, rien ne cloche : des cheveux
châtains très bien coiffés, une peau lisse et nette… Il ébauche un sourire et laisse apparaître
deux belles rangées de dents parfaitement blanches.
« Il n’y a pas à dire, je suis tout de même beau gosse », pense-t-il en déplaçant d’un revers
de main l’une de ses mèches brunes.


Je m’apprête à sortir de l’appartement pour aller chercher le courrier. Évidemment, à tous
les coups, ce sont des lettres pour mon père ou de la publicité pour appareils
électroménagers. J’ouvre la porte et je tombe nez à nez avec… Mello.
— Tu comptes rester là à t’admirer longtemps ? demandé-je en le voyant sourire devant
son portable. Allez, entre.
Tant pis pour le courrier, ce sera pour une autre fois.
— Si tu savais comme je suis content de te revoir ! Ça fait un bail !
— Juste deux semaines, mais bon… Tu aurais pu m’envoyer un SMS avant de passer.
— Désolé, j’ai zappé.
— Qu’est-ce que tu m’amènes ? dis-je en désignant la mallette qu’il porte sous le bras.
— Ah, ça… T’as toujours ton PC ? Je voulais te montrer un truc.
Nous allons dans ma chambre. On s’installe à mon bureau, et j’allume mon ordinateur.
— Il est sympa ton nouvel appart. Un peu plus petit que l’ancien... Vous avez hérité d’une
grande baie vitrée. Quelle chance ! La vue est géniale.
— Comment es-tu venu ?
— J’ai pris la route aérienne : le tram.
— Les mineurs n’ont pas le droit de l’emprunter, normalement. Imagine ce qui aurait pu
t’arriver, si la police gouvernementale t’avait attrapé !
— On s’en fiche ! Je ne me suis pas fait choper, et ce n’est pas la première fois.
— Tu devrais être plus prudent quand même…
Malgré ses airs sages et son look de garçon modèle, Mello est tout sauf un ange.
— Il est lent, ton ordi ! Trois heures pour s’allumer ! C’est une antiquité ? lance-t-il, agacé.
— Non, il date de 2050.
— C’est bien ce que je disais.
— Voilà, c’est bon. C’est chargé.
Mello ouvre un porte-documents et en sort une clé USB.
— Tu as pris un cartable, juste pour ranger une clé USB ? le questionné-je.
— Ben, ouais… Elle contient des fichiers hyper importants. Donc, je lui fais l’honneur de la
transporter dans une belle mallette en cuir, et non dans la poche étroite de mon pantalon,
déclare-t-il d’un air théâtral.
J’oubliais : en plus d’être très bon comédien, Mello est hacker. Il met au point des logiciels
et des virus informatiques qu’il infiltre sur des réseaux. Il peut ainsi dérober des informations,
et même de l’argent parfois. Mais pour l’argent, j’ai réussi à le convaincre d’arrêter : c’est du
vol. Et il risque gros. — Je vais te montrer ma dernière conception. Je l’ai appelée R e x.
Mello baptise toutes ses créations.
— C’est nul comme nom…
— On s’en fiche ! Regarde d’abord de quoi il est capable.
— Franchement, avec toutes les bêtises que tu fais, c’est un miracle qu’aujourd’hui, tu ne
sois pas en train de travailler dans les champs de Blackgold.
Le Blackgold est un cristal noir et brillant qui sert à produire de l’électricité et à faire
fonctionner les véhicules. Il est cultivé dans les plaines de cendres, près des usines, à la
périphérie de la ville. Le professeur de biologie nous a montré un documentaire sur la manière
de l’obtenir. On y voyait des prisonniers semer des paillettes noires, puis verser une sorte
d’engrais spécial sur les cultures. Quelques jours plus tard, ils grattaient la poussière pour en
retirer de gros blocs de cristaux qu’ils recueillaient dans des paniers. Enfin, de plus jeunes
gens, certainement des délinquants mineurs, suivaient le groupe des adultes. Ils répandaient
des paillettes de Blackgold pour assurer la repousse. Leur tâche avait l’air épuisante. Je
n’aimerais pas être à leur place…
— Tu as déjà eu envie de savoir la vérité, Timo ?
— La vérité sur quoi ?
— Sur tout ce qu’ i l s nous cachent ! Chaque fois que j’interroge un professeur ou un adulte,
c’est toujours la même réponse : « Vous n’avez pas besoin de le savoir », dit-il en prenant une
voix grave plutôt comique.
— Oui, mes professeurs me répondent la même chose…
Mello ouvre une page internet et tape une adresse dans la barre de recherche. Un message
s’affiche : « Vous n’êtes pas autorisé à consulter ce site ».
— Et c’est là que R e x entre en scène.
Le message disparaît. Le site commence à charger.
— Et voilà ! J’ai brisé la protection. Enfin, seulement sur ton ordi. Et c’est temporaire.
— Je peux savoir quel est ce site ?
— C’est celui du gouvernement, bien sûr. Normalement, il n’est accessible que depuis le
QG. Et seulement par les employés de la NGE.
Il est malade, ce type…
— On va se faire repérer.
— Non ! Je me suis connecté au Wi-Fi privé du St John’s Café. Il est très mal protégé. Mon
logiciel a trouvé le code en moins d’une minute. Maintenant, c’est plus compliqué. Pour
accéder à la base de données du site, il faut un nom et un mot de passe. Et seuls les
employés de la NGE en ont un. Je vais dans « Membres » et je télécharge la liste de tous les
salariés. Il y en a plus de dix mille : ça va prendre quelques minutes… Voilà, je les ai tous. La
liste se trouve dans cet onglet que j’ouvre avec mon logiciel.
Une fenêtre bleue apparaît à côté de la page d’accueil. Des milliers de noms différents
s’affichent ensuite.
— Maintenant, reprend-il, je procède par élimination. Il me faut l’identifiant de quelqu’un qui
ne se connecte jamais et qui a un poste peu important.
Mello rentre ces informations dans la barre de recherche de la fenêtre bleue. Des centaines
d’usagers sont retirés de la liste.
— À présent, je vais rechercher celui qui a le code le plus simple et le plus court.
Mello tape « Afficher les mots de passe ». À côté de chaque utilisateur apparaissent des
petites étoiles séparées par des tirets.
— Évidemment, c’est crypté.
Puis il entre « Mot de passe à sécurité faible ». De nombreux noms sont éliminés : il n’en
reste plus que cinq.
— Tiens, je vais choisir « Gérard Face, employé à la gestion des finances ». Je lance le
décrypteur.Une fenêtre verte s’ouvre. Des centaines de lettres, de symboles et de chiffres s’affichent
les uns à la suite des autres et défilent rapidement sur l’écran.
— Et sinon, comment ça se passe dans ton nouveau bahut ? Il est bien ? me demande
Mello qui fait pianoter nerveusement ses doigts sur mon bureau.
— Pas vraiment. Je préférais l’ancien… Mes camarades sont tous identiques. Imagine un
établissement avec une centaine d’élèves bruns aux yeux noisette, en uniforme, qui agissent
et pensent quasiment tous de la même manière… De véritables robots. Je peux te dire que les
cours sont très animés !
— Mais dis-moi, tu es sûr qu’on vit dans le même monde ? demande-t-il d’un air bizarre, en
levant un sourcil. En tout cas, moi, ce n’est pas demain la veille que je porterai leur satané
uniforme…
Un bip retentit. L’écran affiche : « Décodage réussi ».
— Voilà, ça marche ! exulte-t-il. Je me connecte.
Mello ferme les fenêtres de son logiciel R e x. Il tape ensuite l’identifiant et le mot de passe
de Gérard Face dans « Connectez-vous », à l’accueil du site de la NGE. Puis il clique sur
« OK ».
— Pourvu que ça fonctionne…
L’en-tête du site affiche : « Bienvenue, Gérard Face ».
— Tu es vraiment fort, dis-je.
— Ouais ! Mais attends, ce n’est pas encore fini… Il y a d’autres protections, peut-être…
Maintenant, je vais dans « Archives ».
— Génial ! Il y a des tonnes de dossiers…
— Ouais ! Après, il ne faudra pas t’attendre à des révélations extraordinaires, mais on
devrait apprendre quelques trucs… Alors, sur lequel je clique ?
— Comme tu veux… Le premier lien.
— C’est le plus récent : « Compte rendu de la réunion du conseil de l’étude et du savoir.
Décision d’augmentation de la censure ».
— Je n’arrive pas à croire que c’est aussi simple. On a le lien sous les yeux : c’est trop
beau pour être vrai… Tu es sûr qu’on ne risque rien ?
— T’es vraiment un stressé, mec… Je t’ai dit que non.
Mello clique sur le lien.
— Pourquoi la page est-elle toute blanche ?
— Attends, laisse-le charger…
— Il y a écrit, en bas, en tout petit : « Arrêt immédiat de la procédure de chargement »…
— Mais ça, c’est rien, soupire Mello.
— Ah, d’accord.
Il y a un silence pendant plus de trois secondes, puis Mello se tourne vers moi et parle avec
sérieux :
— Attends, qu’est-ce que tu viens de me dire ?
— Ben que…
— On dégage !
Un message clignote en rouge : « Connexion inhabituelle. Envoi immédiat de la brigade
d’intervention. »


— Tu es sûr que c’est une bonne idée, Drake ? demande une jeune femme aux cheveux
rouges.
— Ne sois pas si anxieuse. Je maîtrise la situation, Raven, répond le conducteur.
Le jeune homme, élégant et en costume gris foncé, roule à vive allure. Son visage aux
traits fins et réguliers est détendu. Ses yeux gris scrutent la route. Il jette un œil dans lerétroviseur, puis s’adresse à un homme métissé, massif et au crâne rasé, assis à l’arrière de la
camionnette :
— Call, tu les suis toujours, n’est-ce pas ?
— Ils sont en chemin. Tout fonctionne comme prévu, répond-il.
Call tire nerveusement sur un anneau argenté, accroché à son oreille droite. Ses yeux
sombres sont rivés sur l’écran du traceur. Il avale une gorgée de café dans son gobelet en
carton et ajoute :
— On les intercepte dès qu’ils arrivent sur la grande avenue.


— Vite ! Prends tes affaires ! On sort ! hurle Mello.
Cette fois-ci, c’est vraiment sérieux. Mon ami a l’air complètement paniqué.
— Attends. Je n’arrive pas à éteindre l’ordi…
— Tu ne pourras pas l’éteindre. Débranche les câbles !
— Si je fais ce que tu me demandes, il ne redémarrera plus !
— Je pourrai te le réparer ! Tu préfères qu’il soit carbonisé par leur lance-flammes ?
Je déconnecte l’ordinateur, et on quitte l’appartement en courant.
— OK ! On descend les escaliers comme si de rien n’était. Si on les croise, tu ne les
regardes pas, d’accord ? dit-il.
L’ascenseur au bout du couloir s’ouvre. Mello jure à voix basse. Trois hommes en costume
noir en sortent en même temps, un fusil gros calibre au bras. Ils portent des masques blancs
qui leur couvrent tout le visage, sauf les yeux.
— On descend, me chuchote mon ami.
Nous empruntons les escaliers et les descendons lentement, comme si nous n’étions au
courant de rien.
— Pas si vite, intervient une voix grave derrière nous. Restez où vous êtes. Ne bougez plus.
Sinon, je tire.
Nous nous arrêtons immédiatement.
— Les mains sur la tête. Retournez-vous vers moi.
Nous obéissons. Postés en haut des escaliers, l’homme placé au centre et ses deux
acolytes pointent leur fusil sur nous.
— Voilà, c’est bien. Vous faites moins les malins maintenant…
Je jette un regard sur Mello : il a aussi peur que moi.
Celui qui semble être le chef nous observe pendant un moment. Je distingue mal ses yeux
derrière les fentes de son masque. Il paraît inhumain.
— On les embarque, dit-il à l’intention de ses subordonnés.
Les deux hommes nous saisissent par le bras et nous passent d’épaisses menottes.

Une fois dehors, ils nous font monter dans leur voiture noire et nous installent à l’arrière.
Les deux hommes s’assoient à côté de nous, sur la banquette. Leur chef prend le volant. Le
véhicule démarre.
— Où est-ce que vous nous emmenez ? crie Mello.
— Faites le taire, ordonne le conducteur.
Son collègue, assis à côté de mon ami, lui assène un violent coup dans le ventre. Mello
tousse et gémit.
— Tu le sauras bien assez tôt.
La voiture roule à toute allure. Au fur et à mesure que le paysage urbain défile par la
fenêtre, notre angoisse grandit de plus en plus. Mello me lance un regard coupable. Il pense
sûrement que, si on est là, c’est entièrement de sa faute. Mais je ne lui en veux pas
totalement. Après tout, j’ai été trop curieux, moi aussi.— Une camionnette noire nous serre d’un peu trop près à mon goût, dit l’un des deux
hommes à l’arrière.
— Je vais la semer.
Notre voiture quitte brusquement l’avenue principale pour tourner à gauche, dans une rue
plus étroite. Puis elle enchaîne les virages à toute vitesse et se perd dans un lacis de ruelles.
— Ils nous suivent toujours.
— Ils sont collants ! Tirez-leur dessus ! lance le conducteur, agacé. Ça les calmera un peu.
Les deux hommes à l’arrière abaissent les vitres et font passer le canon de leur arme à feu
par les fenêtres ouvertes. Ils tirent plusieurs fois sur la camionnette aux vitres teintées qui nous
a pris en chasse.
— Visez les pneus !
— Je n’y arrive pas ! Ils bougent trop ! Les balles ont à peine atteint la carrosserie.
— Continuez !
— C’est eux qui nous canardent maintenant !
Un projectile rebondit sur la vitre arrière de notre voiture. Le verre se fissure brutalement.
— Les vitres ne tiendront pas longtemps. Allez-y à la mitraillette.
Le chauffeur sort deux kalachnikovs de la boîte à gants. Il les envoie aux deux hommes
assis à côté de nous qui les réceptionnent instantanément et se mettent à tirer sur nos
poursuivants.
— Ils ont tourné dans une autre rue.
— On arrive sur le boulevard. Je pense qu’on les a semés.
Soudain, notre véhicule soubresaute. Une balle traverse le pare-brise arrière. Touché à la
tête, le conducteur lâche le volant et s’écroule sur le tableau de bord : son masque se tache de
sang. Des morceaux de verre tombent sur nous. Mello et moi, nous nous baissons. La voiture
fait une embardée. L’homme assis près de mon ami se redresse et se penche vers l’avant
pour tenter de reprendre le contrôle du véhicule.
J’aperçois maintenant la camionnette noire par la vitre arrière gauche. Je ferme les yeux
lorsqu’elle se brise violemment. Plusieurs projectiles sifflent dans mon dos. L’homme
s’effondre immédiatement. Pourvu que nous en sortions indemnes !
Une des balles frappe notre dernier ravisseur dans le dos. Touché à mort, il tombe à son
tour.
Mello, qui a réussi à dégager sa main gauche des menottes, se penche vers moi pour
m’aider à ôter les miennes : ses doigts tremblent énormément, ce qui lui rend la tâche difficile.
Soudain, l’homme qui avait essayé de s’emparer du volant se redresse et lui agrippe
violemment la cheville. Mello bascule dans les morceaux de verre. La voiture s’incline
dangereusement sur le côté droit. Nous sommes tous propulsés sur la portière, puis notre
véhicule fait plusieurs tonneaux. Le choc est trop violent : je perds connaissance.Chapitre 4




Lorsque j’ouvre les yeux, je ne reconnais pas l’endroit où je me trouve. J’essaie de me
souvenir de ce qui s’est passé…
L’accident. Quand ma tête a heurté le sol, je me suis évanoui. Mello n’est pas avec moi. Où
suis-je ?
Je me redresse, mais mon bras droit est endolori. Je vois flou. Ce que j’aperçois me fait
sursauter et, dans un mouvement de recul, je manque de tomber hors du lit. Je me frotte les
yeux. Quelqu’un est assis près de moi. Je discerne juste sa silhouette... Je m’agrippe aux
draps, puis je me lève avec difficulté. Mes jambes sont douloureuses.
Je plisse les yeux : la tache floue près de moi prend forme. Je distingue désormais un
homme grand et svelte, d’une vingtaine d’années. Ses cheveux bruns et mi-longs lui tombent
sur les épaules. Il m’examine fixement : son regard gris et froid lui donne un air mystérieux,
voire inquiétant. Il fronce légèrement les sourcils : j’aperçois l’éclat d’un piercing argenté sur
celui de gauche. Il relève la tête, et le néon au plafond éclaire son visage pâle et imberbe, au
nez droit et fin. Il paraît si sévère avec son costume anthracite et parfaitement repassé.
— Où suis-je ? Qui êtes-vous ? demandé-je, inquiet.
Je heurte une chaise, derrière moi. J’ai mal à la tête. J’ai encore l’esprit brumeux. Qui est
cet homme ?
— Je vois que tu as enfin repris connaissance, dit-il d’une voix calme et d’un ton posé. N’aie
pas peur. Tu es en sécurité ici.
Il faut que je sorte de là… Ma tête tourne… Je titube. L’homme se lève de son fauteuil en
cuir.
— Tu sembles mal en point. Assieds-toi. Veux-tu que je t’apporte un peu d’eau ?
— Non, c’est bon. Je n’ai pas soif.
Ai-je atterri dans un hôpital ? La pièce où je me trouve ressemble justement à une petite
chambre d’infirmerie sans fenêtres. Où est donc la porte ? Je dois m’enfuir au plus vite… Je
ne pense pas devoir lui accorder ma confiance. Il pourrait très bien être un meurtrier ou je ne
sais quoi encore. Je tente d’en apprendre un peu plus sur lui.
— J’aimerais quand même savoir où je suis et comment j’ai atterri ici. Qui êtes-vous ? Où
est Mello ? demandé-je avec méfiance.
Il se rassied dans son fauteuil et reprend d’un ton calme et détaché :
— Nous avons soigné ton ami, puis nous l’avons déposé chez lui. Nous lui avons expliqué
que nous te gardions sous surveillance, pour vérifier que tu n’avais pas de dommages au
cerveau. Tu es au QG des Engels. C’est nous qui vous avons sauvés.
Mais de quoi parle-t-il ? Est-ce l’une de ces nombreuses bandes de malfaiteurs, à la solde
de la mafia ?
— Les Engels ? Je n’ai jamais entendu parler de votre gang. C’était vous aussi, dans la
camionnette noire ?
Ils nous ont sauvés, si j’ai bien compris… Ils ne sont donc pas si mauvais. Enfin, je dois
rester méfiant. Je ne connais pas cet homme. Il peut très bien mentir.
— Et c’est quoi les Engels ?
— Je ne peux te l’expliquer que si tu fais un choix. Voici deux pilules. Si tu prends la bleue,
je te révélerai tout, mais tu devras t’engager à nous rejoindre et à ne pas nous trahir. Avec la
pilule orange, tu rentreras chez toi. Tu continueras ta vie d’ignorant et tu n’auras aucun souci.
Mais, par contre, tu oublieras notre rencontre.
Il dépose les deux comprimés sur la table de chevet.
— Réfléchis bien.

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