Exodus 6 Les Apprentis de Lume

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Au sein du royaume de Perdal, le jeune Belor est poursuivi par les sbires du nouvel empereur... Jour fatidique, où il rencontra les apprentis de Lume, fuyant la mort... Jour où débuta son apprentissage de la magie...

Publié le : jeudi 4 octobre 2012
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Les Apprentis de Lume

Le lendemain, Silarôn fut réveillé à l’aube par un appel lointain et menaçant qui résonna
jusqu’à lui. Le jeune homme se leva en grimaçant, non pas de douleur mais de faim. Les petits
repas d’hier avaient à peine suffi à lui redonner des forces. Silarôn s’observa dans un miroir
situé sur son côté gauche et y vit un visage tourmenté par d’incessants combats intérieurs et la
tristesse. Il avait l’expression si sombre qu’il se fit peur à lui-même en se regardant. Il
grommela en se bataillant avec un bac rempli d’eau, amené dans la nuit. Il y lava sa figure
fatigué en s’agenouillant… Quelques instants plus tard, il était aussi propre qu’on pouvait
l’être après s’être savonné. Il trouva des habits propres et sobres qui lui étaient destinés. Il
enfila un pantalon beige et doux, y glissa une ceinture avant de ceindre une chemise de lin
blanc et une cape de voyage bleu. Devait-il vraiment partir ? Il n’avait plus de père, ni de
mère, plus personne de sa famille, ici.
Milmort ne ferait certainement pas preuve de bonté envers un pauvre fermier de dix huit
printemps -surtout quand celui-ci avait tué son frère aîné. Silarôn ne l’avait pas fait de sang
froid ; mais son pouvoir inattendu avait détruit un Temple de la Déesse et tué quelques
dizaines de personnes. Le roi le feriat pendre ou brûler ; s’il restait ici.
Un nouveau grognement brutal, cette fois-ci, beaucoup plus proche, résonna dans la
Forge de Telam. Ce dernier avait récupéré sa propriété. Le jeune homme était à présent connu
dans toute la petite ville comme un mage si puissant qu’il pouvait faire fondre de l’acier rien
qu’en le regardant. C’était Abigaïl, qui, la veille au soir, l’avait régalé de toutes les rumeurs
loufoques qui couraient à son sujet. Il espérait de tout cœur que les apprentis magiciens qui
souhaitaient le rencontrer, ne croyaient rien de tout cela ! Il ne savait même pas comme il
avait fait, ni comment réitérer l’exploit. Rien que de penser à être réduit à une telle extrémité
lui donnait des frissons. En vertu de ce qui était arrivé, Silarôn n’était pas un tueur, loin de là.
Il avait égorgé un poulet quand il était plus jeune. Il avait alors été malade pendant près d’une
semaine !
Le jeune homme descendit prudemment l’escalier alors que les cris devenaient plus forts
à chaque seconde. On allait bientôt en venir aux mains ! Voire aux armes… Ce qui était plus
que probable. Le forgeron, colosse de marbre, se tenait dans l’encadrement de la porte armé
de son lourd marteau de guerre. Son expression foudroyait les quelques soldats armés qui se
trouvaient face à lui. Ils devaient être quatre, à peine. Sûrement les rescapés du régiment,
venus dans le but de venger leur commandant. Ils devaient savoir que Silarôn était hébergé
ici. Le garçon descendit sans faire de bruit et rejoignit discrètement Abigaïl assise à table.
Elle lui fit signe de se taire – comme s’il allait prendre le risque de parler. Elle regardait en
direction de la porte avec inquiétude.
— Ils veulent te mettre aux fers, en attendant la venue de leur empereur, dit-elle d’une
toute petite voix. Apparemment, ta tête a été mise à prix, mais tu vaudrais le double si on te
remettait à Milmort pieds et poings liés.
— Il ne manquait plus que cela… Un surplus de célébrité ! Quand est-il sensé arriver ?
— Demain à l’aube au plus tard, mais ses guerriers seront là avant, répondit Abigaïl en
tremblant.
De l’autre côté de la pièce, la conversation monta encore d’une octave. La bataille n’allait
pas tarder à éclater.
— Où est mon épée ? demanda soudain Silarôn.
— Là bas, papa l’a lui-même tiré des décombres. Il aurait pu se blesser, ajouta-t-elle avec
aigreur. Il n’en fait toujours qu’à sa tête.
Elle lui indiqua la lame adossée près de la cheminée, à quelques distances du lit de paille.
Silarôn la ceignit à sa taille et la retira de son fourreau. La fleur de Lune brillait d’une lueur
bleutée intense. Le jeune homme courut vers le forgeron quand le premier échange de métal
retentit. Il se glissa de côté pour voir ce qui se passait. Trois des soldats avaient tiré leurs
armes et en menaçaient le forgeron qui reculait sous leurs assauts concertés. Le quatrième
n’était pas en vu.
— Silarôn ! s’écria soudain Abigaïl dans son dos.
Le guerrier avait défoncé la porte de la pièce et se ruait sur la jeune femme sans défense.
Silarôn n’hésita pas une seconde, il se jeta au travers de sa route.
— Espèce de sale morveux ! rugit le soldat en le reconnaissant.
En même temps, il attaque. Une chaise se brisa en deux sous le choc. Silarôn grimaça; son
adversaire avait la force d’un taureau enragé et possédait une cotte de maille renforcée. Le
jeune homme savait à peine se servir d’une épée et l’armure semblait être un obstacle
insurmontable. S’il avait eu à parier, il aurait misé tout son argent sur le soldat qui lui faisait
face.
Maladroitement, Silarôn contra une attaque de son adversaire et manqua de lâcher son
épée sous le choc des deux armes. Heureusement, il avait assez de force pour contrer, sinon il
serait déjà mort. Concentré sur ses pas et ses esquives, le jeune homme reculait de plus en
plus en direction du forgeron. Ce dernier, aux prises avec les trois autres soldats, ne lui serait
d’aucun secours si les choses tournaient mal. Sans aucune prudence, Abigaïl retira un tisonnier brûlant d’un tapis de braise et transperça le soldat. Ce dernier hurla, brûlé au
quatrième degré par l’arme improvisée. Il repoussa la jeune femme d’une puissante bourrade
en continuant de crier de douleur et de rage mêlée. Abigaïl s’écrasa sur le sol. Silarôn fendit le
poignet de son adversaire. Ce dernier lâcha son épée en hurlant de plus belle, avant de
s’effondrer.
Silarôn se précipita vers Abigaïl pour l’aider à se relever. Le guerrier gémissait sur le sol,
un trou béant dans le flanc. Assuré que la fille de Telam allait bien, Silarôn se tourna pour
voir ce dernier projeté violemment en arrière. L’un des soldats entra et fut accueillit par une
chaise volant à travers la pièce. Silarôn n’avait pas mis longtemps à réagir. Le guerrier recula
en titubant et s’écroula en dehors de la forge. Telam se releva aussitôt.
— Ces mercenaires en ont après toi, déclara-t-il en brandissant son marteau tâché de
sang. Je crois que l’un d’eux est mort…
— Attention !
Silarôn projeta son hébergeur de côté. Deux flèches traversèrent la pièce en sifflant et se
plantèrent dans un bouclier qu’avait dressé Abigaïl pour se protéger. Cette dernière fut
repoussée de l’autre côté de table sous le choc. Un grand guerrier à la cape marron entra dans
la pièce et brandissant une arbalète. Il pointa son immense arme sur les deux hommes.
— On ne bouge plus, dit-il d’une voix qui ressemblait à s’y méprendre à un roulis de
tonnerre.
Dans la position qu’était Silarôn, il n’aurait rien put faire. Il avait heurté le mur durant sa
chute. Il avait la tête en bas et les jambes en l’air, adossées à la paroi. Le forgeron, lui, se
releva, en lâchant son arme, avant de s’éloigner comme le lui ordonnait le mercenaire.
— Alors comme ça, c’est toi le puissant mage qui a tué le frère de l’empereur ?
demanda-t-il avant d’éclater de rire. Je t’aurais cru plus vieux… Maintenant, tu vas te lever,
les mains bien en vu, jeune mage. Allez ! Et pas de geste brusque, surtout, sinon, je pourrais
tuer la jeune damoiselle là-bas.
Silarôn s’exécuta sans rien dire, l’épée toujours en main. Un mélange de colère et de
pouvoir coulait en lui. On avait tué son père… Il ne l’oublierait jamais. Maintenant, on
menaçait la fille innocente de Telam. Et encore une fois, Silarôn se sentait impuissant. Plus
pour longtemps… L’étrange force l’envahit peu à peu. Alors l’horizon de la pièce parut
s’éloigner brutalement. Un spectre de couleurs se matérialisa dans son esprit. Le jaune, le
rouge, le vert, le gris, le violet, le bleu… cette dernière couleur emplit soudain tout l’espace
devant Silarôn. Le garçon tendit les bras et s’en empara comme d’un linceul. « Frappe ! » Le
mot résonna dans son esprit et ses bras fourmillèrent L’air crépita et un éclair bleu fourchu percuta le mercenaire en pleine poitrine. La
puissance dégagée projeta le garçon en arrière. L’arbalète traversa la pièce en vol plané, suivi
de près par son détenteur qui s’écrasa dans un coin sombre, le corps secoué de convulsion.
Silarôn regarda ses mains avec horreur, prenant soudain conscience qu’il était bien mage.
Il avait pu influencer le voile bleu pour lui donner cette forme d’éclair, la faisant rouler
comme un drap devant lui. Mais il n’avait pas pensé que le sort serait si puissant, encore
moins qu’il tuerait. Il était cent fois inférieur au déferlement qui avait eu lieu dans l’église,
mais apparemment suffisant pour abattre un homme. Le mercenaire s’était tu et le silence était
retombé sur la forge.
— Je déteste ce pouvoir de mort, souffla Silarôn sans cesser de contempler ses mains.
— Il n’est pas mort, déclara soudain Abigaïl en se relevant d’auprès du mercenaire. Il est
juste inconscient…
— Ne renie jamais ce que tu es, intervint Telam, en posant avec affection sa main sur
l’épaule de Silarôn. Je connaissais ton père depuis peu, mais je suis certains qu’il aurait dit la
même chose, ajouta-t-il d’une voix rauque. La magie n’est pas mauvaise en soi, c’est comme
un outil… Il faut d’abord apprendre à l’utiliser avant de s’en servir.
— Comment pouvez-vous savoir qu’il n’est pas maléfique ? rétorqua le jeune homme en
baissant la tête, ses joues inondées de larmes.
— Parce que, toi, tu ne l’es pas, répondit simplement le forgeron avec sympathie. Ça, je
le sais…
Laissant ses larmes couler, Silarôn remonta à l’étage. Arrivé à la moitié de l’escalier, il
s’arrêta un instant.
« Il faut que je parte… »

Le jeune homme ne mit pas longtemps à rassembler ses maigres possessions. Sa sacoche
remplie de fioles tinta allégrement quand il la cacha sous sa cape. Il finissait de se préparer
quand Telam entra. Silarôn laçait ses chausses.
— Je pensais que tu voudrais récupérer ceci…
Sous ses yeux, il brandit une bourse et une chaîne d’or au milieu duquel apparaissait le
portrait d’une très belle femme qui n’était autre que la mère de Silarôn. Elle avait de longs
cheveux bruns et de magnifiques yeux bleus. Le garçon prit la chaîne en pleurant soudain.
— J’ai retrouvé ça dans les ruines de l’église, ajouta-t-il en soupirant. C’était ta mère?
— Oui…
Les mots qu’il voulait prononcer, furent happés par ses sanglots. Le forgeron attendit un petit moment avant de lui remettre un papier plié en quatre.
— A tout hasard, je me suis rendu chez le notaire et il m’a remis ceci sans rien dire; il
semble que ce soit une lettre signée conjointement par votre père et votre mère, lui apprit-il
avec un sourire en coin.
— Qu’est-ce que s’est ?
— Un acte de Naissance, répondit le forgeron, avant de déposer la bourse sur les genoux
du garçon. Lisez.
Silarôn s’exécuta. Quand il releva les yeux, toute trace de tristesse avait disparu,
brutalement envolée. Mais le jeune homme était devenu livide.
— C’est impossible… Ce n’est pas mon acte de naissance, c’est celui de…
— Oui, Silarôn, vous n’êtes pas seul… Ce papier fournit la preuve irrévocable que vous
avez une sœur, assura Telam avec compassion.
— Mais pourquoi ne l’ai-je jamais connu ?
— Elle était de deux ans votre aîné, regardez le petit mot signé de la main de votre père
en bas de page, ordonna-t-il, son visage devenant sombre tout à coup.

« Mon fils, si tu lis ces pâles lignes que j’ai tracé, c’est que je suis sans doute mort à
l’heure qu’il est. Ne t’en fais pas pour moi. Soit fort comme tu l’as toujours été. L’important
c’est-ce qui va suivre: ta sœur, Silarôn. Elle est vivante, où, ta mère et moi ne l’avons jamais
su. Elle a été enlevée peu avant ta naissance, nous ne savons pas pourquoi… J’ai poursuivi
les kidnappeurs mais ils m’ont échappé à la frontière avec la Confédération. Je n’ai jamais
pu les rattraper. Nous aurions dû te le dire avant mais nous nous sommes dit que c’était une
mauvaise idée… Nous serions-nous trompés ? Sans doute. Ta sœur devrait avoir dans les
vingt ans, aujourd’hui.
Que pourrais-je ajouter, à part, je t’aime, mon fils ? Nous les hommes ne sommes pas les
plus qualifiés pour parler de sentiments. Nous les vivons jour après jour, mais nous en
parlons rarement. Certains pensent que c’est une faiblesse qu’un homme montre ses
sentiments… Pas moi. Voilà le dernier conseil que je puisse te donner, mon fils : l’homme le
plus digne de ce monde, c’est celui qui ressent en liberté… Ton Avenir est entre tes mains ! La
seule chose que je regrette, c’est de ne pas t’avoir vu encore aimer et être aimé… Ne
m’oublie pas. Ton père aimant… »

La lettre remonta le moral du garçon. Telam était parti pour le laisser faire son deuil en
paix. Il lui faudrait encore de longs mois pour effacer sa tristesse. Mais dés à présent, il pouvait accepter l’idée que sa vie ne se terminait pas avec celle de ses parents. Accepter leur
mort pour aller de l’avant.
— Aucune vengeance ne peut-être justifiée, énonça une vénérable voix.
Silarôn croisa les yeux du père Nolem qui le dévisageait avec compassion. Il tenait dans la
main un livre jauni, sûrement plus vieux que lui.
— Pas même quand le bourreau est un monstre ? Mon père, je ne pose pas cette question
par insolence… La magie s’est déjà vengée à ma place. Je n’ai jamais voulu, ni même
souhaité ce qui est arrivé au temple. Je suis désolé.
— Garde ton cœur des fruits de la haine, mon fils. Voilà ma réponse. Qu’il soit monstre
ou bourreau, un homme est toujours un homme. N’oublie jamais que la justice divine
s’accomplira…
— Mais en attendant, devrions-nous souffrir de cette injustice qui veut que les mauvais
gagnent toujours ? Qu’ils aient le droit de détruire et de violer sans jamais être arrêtés ?
— Quelqu’un de terriblement croyant se laisserait tuer pour ne pas avoir à tuer en se
défendant et cet homme là te répondrait : nul en ce bas monde n’est maître de son passé, mais
nous, les hommes, sommes maîtres des lendemains, répondit le prêtre avec sagesse. En ne
levant pas son bras pour se défendre, cet homme aurait scellé son destin. Ce n’était pas écrit
puisque ce choix lui appartenait. Mais voilà, il y a toujours un bémol : les Déesses sont sensés
représenter la Vie et, plus important encore, la défendre. Si tous ses plus fervents
représentants ne peuvent le faire, qui le fera ?
— Les personnes tel que mon père… ou tel que moi, ajouta Silarôn, les yeux étincelants.
Le jeune homme se leva, déterminé, plus sûr de lui.
— Vous m’avez aidé à prendre une décision, mon père. Je vais me battre pour sauver des
vies, avec amour et courage, assura Silarôn avec résignation. Je déposerai Milmort au bas de
son trône…
— En le tuant ?
La question ne prit pas vraiment Silarôn au dépourvu. Il s’y attendait et comprenait qu’il la
pose, même si personne ne pouvait y répondre. Le plus inquiétant, c’était que le père Nolem
ne le dissuadât pas d’avoir pris une telle décision, alors que Silarôn n’était qu’un jeune
fermier. Le garçon ne chercha pas à répondre… Tout restait encore à être défini.
— Qu’importe ce que tu feras par la suite, mais n’oublie jamais la parole que je t’ai
transmise aujourd’hui, déclara le prêtre, sans aucune trace de désapprobation dans son regard.
— Je n’y manquerai pas, mon père…
Il n’y avait rien d’autre à ajouter. Le père Nolem s’attendait à voir un jeune homme haineux et prêt à tout pour se venger. A la place, il avait rencontré un jeune homme obstiné et
respectueux de la Vie. Il ne pouvait qu’approuver le chemin qu’il venait de se tracer… Enfin,
pour le moment ; un pli triste barra son front.
Soudain, Telam rentra dans la pièce assez rapidement. Son regard angoissé ne disait rien
à Silarôn.
— L’avant-garde de notre empereur sera là pour le déjeuner, énonça-t-il d’une voix
grave. Il faut que tu t’en ailles… Ce sont les apprentis magiciens qui m’ont averti. L’une
d’elle, leur chef, doit à peine avoir ton âge. Elle t’attend en bas.
— J’arrive, donnez-moi une simple minute.
— D’accord, mais fais vite…
Le forgeron robuste disparut dans l’ouverture avec nervosité. Silarôn se tourna alors vers
père Nolem :
— Mon père, pensez-vous que la magie soit maléfique ?
Le prêtre eut un pâle sourire. Il s’attendait lui aussi à une question de ce genre et
comprenait pourquoi elle était posée.
— Si tu veux mon avis, une force n’agit pas d’elle-même, c’est celui qui s’en sert qui
peut-être maléfique. J’ai vu les fioles que tu as préparées. J’ai vu une goutte te régénérer le
flanc sans laisser de trace… Et je ne pense pas qu’il y ait le moindre maléfice là dedans.
Le père Nolem eut un clin d’œil complice, avant de sortir de la chambre. Silarôn lui
emboîta le pas.

Catherine faisait les cents pas dans la petite forge, drapée dans sa robe blanche
insalissable. Le chemin, pour venir jusqu’ici, avait été éreintant, parsemé d’embûches. Nourrir
une trentaine de personnes représentait une tâche difficile sans argent. L’eau avait été
abondante, c’était le seul point positif de cette histoire. Un régiment de soldats les avait
poursuivis des jours durant, en les talonnant sans cesse. Un jeune apprenti avait été tué, en
sauvant cinq de ses camarades d’une embuscade au milieu des bois. Et ils seraient tous mort si
le garçon qu’elle s’apprêtait à rencontrer, n’avait pas détruit le bataillon qui était sensé les
attendre pour les massacrer.
Les joues de la jeune mage étaient creusées par l’horreur. À vrai dire, elle avait sauté de
nombreux repas pour permettre à ses protégés de manger à leur faim. Heureusement, ce
forgeron leur avait fournit des vivres pour subsister en ville sans avoir à voler. Catherine avait
pu se restaurer convenablement. Mais cela ne remplaçait pas les repas perdus, loin de là. Les
responsabilités étaient trop lourdes pour ses frêles épaules. Elle avait besoin d’aide. Même si l’aide devait venir d’un mage noir.
Catherine appréhendait cette rencontre. Selon les racontars qu’elle avait entendu en
ville, les mots destructeur et maléfique revenaient sans cesse. On disait que ce jeune homme
avait détruit le Temple des Déesses en déclenchant une tornade, du feu et des éclairs mêlés.
Aussi, tous les hommes du bataillon du frère du roi avaient été anéantis. Or les mages noirs
n’hésitaient pas à tuer, ils étaient tout simplement impitoyables.
Il y a de cela deux ans, Catherine avait participé au tournoi organisé entre les trois écoles
de magie. Catherine s’était d’elle-même portée volontaire, sous les yeux stupéfaits de ses
camarades de classe. Elle avait été la seule. Les jeunes mages blancs n’étaient pas très
compétitions. Et après ce qui lui était arrivée, elle comprenait presque pourquoi. Les combats
avaient débuté en espace ouvert. On l’avait hué et on s’était moqué d’elle. Le Mage de Lume
et beaucoup de ses professeurs étaient là. Ils n’étaient pas intervenus pour les faire taire. Mais
le Mage de Lume lui avait sourit du haut des gradins.
Un jeune mage de la nature s’était présenté, avec concentration. Ses sorts avaient fusé
comme des lances sur un champ de bataille. Catherine avait dressé son bouclier sans même y
penser. Naïve, elle avait pris cela comme un jeu à ce moment-là. Les éclairs avaient rebondi
sur sa protection. Son adversaire n’avait pas eu le temps de dresser une nouvelle protection.
Son propre pouvoir l’avait frappé et projeté dans les gradins. Heureusement, il avait pu dévier
une partie des éclairs et n’avait souffert que de quelques brûlures. Un silence presque
révérenciel avait envahi les gradins, suivis de prêt par les applaudissements de tout le camp de
l’école de Rinosil.
Les participants de son âge n’étaient pas très nombreux, une dizaine tout au plus, dont
trois mages noirs. Ces derniers avaient abattu tous leurs opposants… Et Catherine s’était
retrouvée seule face à eux. Elle les avait vus combattre, sans aucun respect pour leurs
adversaires, des mages de la Nature et un mage blanc. Ce dernier avait été littéralement scalpé
par une jeune mage noire de l’âge de Catherine. Cette dernière s’appelait Nîa Malmeror et lui
avait jeté un regard mauvais. Catherine en avait frissonné, mais elle était restée déterminée.
Ses parents et ses petits frères la regardaient depuis les gradins. Elle ne voulait pas les
décevoir. Il lui restait alors deux matchs à livrer, à moins qu’elle ne soit éliminée…
Son adversaire s’était montré méprisant et hautain. Ce fut sa plus grande erreur.
Catherine avait récolté une estafilade au bras avant même que le gong annonçant le début du
combat ait retenti. C’était en voyant son sang couler que la colère était venue. Aussitôt, elle
avait invoqué un Golem de trois mètres de haut et presque autant de large : un exploit pour
son âge. L’invocation avait plongé ses poings dans le sol et l’onde de choc avait projeté une envolée phénoménale de sable tourbillonnant contre son adversaire. Dans un sursaut, celui-ci
avait lancé sa Confrontation : un serpent de feu de deux mètres de long. Il l’avait sacrifié en
contrant l’attaque. Le tourbillon s’était alors enflammé, avant d’être retourné contre elle. Le
Golem de Catherine risquait alors la mort.
Cette dernière n’avait pas hésité, malgré les cris de mise en garde de ses propres parents et
ses professeurs. On lui avait parlé d’amitié et d’échange entre les mages et leurs invocations.
Catherine avait surgi au devant de la tornade. L’horizon s’était déchirée et un mur de pierre
avait jaillit du sol comme une petite montagne. La force des deux chocs magiques avaient fait
trembler les lieux.
Catherine se souvenait d’être tombée à genoux dans le sable par la suite, quand tout était
redevenu calme. Le Golem avait sauté par-dessus elle et refermé son poing massif autour de
son adversaire avant que celui-ci ait eu le temps de faire un geste. Elle se souvenait d’avoir vu
les yeux de l’invocation brûler d’un feu bleu intense presque compatissant. Le gong avait
retentit et le Golem avait disparu dans une gerbe étoilée. Catherine se rappelait avoir entendu
les applaudissements continus avant de perdre brutalement connaissance. Le Mage de Lume,
lui-même, l’avait transporté en dehors de l’arène. Nîa Malmeror n’avait pas eu à combattre
pour gagner la final de cette compétition, ce qui l’avait mis dans une rage noire. Elle était
venue voir Catherine quelques heures plus tard pour lui faire part de son mépris. La jeune
mage de Rinosil ne s’était pas donnée la peine de répondre… La fatigue avait eu raison d’elle
avant.
Plongée dans ses souvenirs, elle n’avait pas entendu les pas dans les escaliers. Ce fut
quand le jeune homme prit la parole, seulement, qu’elle releva la tête. Elle s’était attendue à
voir quelqu’un de vieux et d’arrogant, vêtu d’un habit plus sombre qu’une nuit sans étoiles.
Elle fut surprise de croiser le regard chargé de tristesse d’un garçon à peine plus âgé qu’elle.
— Je m’appelle Silarôn Belor, déclara-t-il sur un ton doux.
— Et moi, Catherine Dêllune, répondit-elle en le saluant les mains liées.
Silarôn l’imita, un instant frappé par l’apparence de la jeune mage qui se trouvait face à lui.
Ses yeux, chargés d’horreurs, lui donnaient le double de son âge. Ses longs cheveux blonds
mal peignés se déroulaient autour de son visage tel un voile de rideau cachant la lumière
d’une fenêtre. On imaginait mal ce qu’elle avait vécu.
— De quelle école venez-vous ?
— Aucune, révéla Silarôn sur un ton grave, mes pouvoirs étaient restés latent jusqu’à…
la destruction du Temple.
Catherine aurait juré qu’il allait dire autre chose, mais sa curiosité prit aussitôt le pas sur sa

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