La main du diable et autres contes macabres

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La main du diable et autres contes macabres se veut un hommage aux films et romans d’horreur qui ont bercé l’adolescence de l’auteur.
Dans La Main du diable, un médecin britannique se voit proposer un étrange pacte avec Satan après le décès de son épouse.
Avec La Poupée, une paisible famille québécoise va voir sa vie basculer dans la terreur après la découverte d'une mystérieuse poupée.
Dans L'Homme en noir, Anne et Daniel font connaissance dans un hôpital de Montréal après avoir été tous deux attaqués chez eux par un étrange homme vêtu de noir.
Vous avez adoré sa Première Colonie, dans un tout autre genre, vous serez séduits par ces trois longs textes de Gaëlle Dupille.
Publié le : jeudi 11 décembre 2014
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La Main du Diable et autres contes macabres

 

 

 

 

 

Gaëlle Dupille

 

 

 

 

 

 

 

Illustration : Laurent Emonet

 

 

 

 

 

 

Éditions L’ivre-Book

La Main du Diable

 

 

 

 

Chapitre 1

 

 

 

 

Je m’appelle Adrian Slater. J’exerce, ou plutôt j’exerçais, la profession de chirurgien à Darkplace, une petite bourgade à dix kilomètres du comté du Lancashire. L’histoire que je vais vous conter est à peine croyable et si je ne l’avais vécue moi-même, je ne pourrais y croire. Si mes souvenirs sont encore exacts, tout a commencé par une froide journée de novembre, en 1721. Du moins, je le crois. Tout est confus, à présent. C’était il y a si longtemps…

Ma femme, Theresa, était partie au marché principal pour acheter des fruits et des légumes. Je voulais y aller à sa place afin qu’elle se repose, mais elle avait insisté pour s’y rendre malgré tout. Elle attendait notre premier enfant et je voulais lui épargner la moindre fatigue. Mais Theresa, malgré son état, débordait d’énergie et il était difficile de la faire changer d’avis lorsqu’elle avait une idée en tête. Sur la place du marché, elle croisa Helen Barton et c’est sans doute l’événement qui fit basculer nos vies.

Helen était la femme que je devais épouser, cinq années auparavant. Un jour où j’étais rentré plus tôt, je l’ai surprise en compagnie d’un homme. Par souci de pudeur, je me garderai bien de vous raconter ce qu’ils faisaient lorsque je suis entré dans la chambre, mais à cet instant, mon cœur se brisa et je décidai que cette femme infidèle sortirait de ma vie à tout jamais. Consciente de sa mauvaise action, elle me supplia de la pardonner en me jurant qu’elle m’aimait et qu’elle ne savait même pas pourquoi elle m’avait trompé. J’ai bien tenté d’oublier cette triste mésaventure, mais l’image d’Helen dans les bras de cet inconnu me hantait tant qu’un jour, je lui ai annoncé qu’il fallait nous séparer. Cette trahison était impardonnable et lorsque l’on aime réellement une personne, il est inconcevable que l’on puisse accepter de la faire souffrir à ce point. Malgré mes efforts, je ne pus lui accorder mon pardon. Furieuse d’être ainsi délaissée, elle promit de se venger de moi dès que l’occasion se présenterait. Son père, William Barton, déjà maire de Darkplace à l’époque, était un homme riche et influent, et je savais qu’il aurait les moyens de mettre ces menaces à exécution si sa fille unique le lui demandait.

Quelque temps plus tard, alors que je ne croyais plus à l’amour, j’ai rencontré Theresa. Elle était d’une beauté si troublante que je suis resté à la fixer durant plusieurs minutes, sans parvenir à détourner mon regard de son visage. Son teint diaphane, ses longs cheveux bruns bouclés et ses yeux verts immenses ne faisaient que refléter la beauté de son âme. Elle était la perfection faite femme et lorsque nous nous mîmes à parler, j’eus l’impression de la connaître depuis toujours, comme si j’avais retrouvé l’autre moitié de moi-même. Nous avions tant de choses à nous dire et pourtant, nous nous comprenions même dans le silence. Jamais je n’avais connu une telle symbiose avec un être humain et je n’imaginais même pas que cela fut possible. Rapidement, je l’ai épousée et ma profession nous assura un niveau de vie très confortable. J’appris qu’Helen n’était toujours pas parvenue à se marier. Sa réputation de femme aux mœurs légères qui avait résulté de notre séparation avait fait le tour de la ville. Aucun homme sérieux ne voulait s’engager avec une personne de ce genre, même si la perspective qu’elle devienne un jour riche grâce à l’héritage de son père incitait quelques prétendants avides de fortune facile à la courtiser.

J’ai encore le souvenir de l’agitation qui régnait à cette époque. Les procès pour sorcellerie s’étaient multipliés dans le Lancashire et, même à Darkplace, les bien-pensants cherchaient le Malin, caché peut-être dans le corps de leur voisin, de leur employeur ou de leur mari. Tout le monde pouvait être accusé de sorcellerie par n’importe qui, quel que soit le prétexte, vrai ou faux. Personne n’était à l’abri d’être arrêté au motif qu’un proche vous accusait de pratiquer le satanisme ou était certain de vous avoir vu léviter dans le ciel à la pleine lune. La justice, souvent expéditive, ne procédait qu’à d’inefficaces enquêtes où les pseudo-sorciers étaient toujours déclarés coupables. Le sort qui leur était réservé était la pendaison ou la torture inhumaine d’être brûlé vif en public sur un bûcher. Ce fut par pendaison que ses bourreaux décidèrent de punir Graham Moore pour ses liens avec le diable.

 

Graham Moore était un journaliste très connu. Il écrivait des pamphlets dans la Darkplace Gazette depuis plusieurs années. Il était célèbre pour ses propos acides et son esprit vif. Sa plume, trempée dans du vitriol, n’épargnait personne et il avait réussi à se faire beaucoup d’ennemis parmi les hommes politiques et les riches marchands de la ville qu’il accusait régulièrement de corruption.

Un jour, ses articles ont changé de ton. Sa cible aussi a changé. L’église est devenue celle qui alimentait toutes ses critiques et ceux qui soutenaient le clergé étaient copieusement raillés et critiqués. Sa popularité devint de plus en plus grande et les exemplaires de la Darkplace Gazette se vendirent dix fois plus qu’avant. Les curieux, attirés par sa prose morbide et acerbe, se pressaient chaque mardi pour se procurer un nouvel exemplaire du journal. Moore devint en peu de temps un journaliste réputé, à la fois respecté et craint, car il était désormais en mesure de détruire la réputation de n’importe qui d’un seul trait de plume.

Les lecteurs du journal commencèrent à s’inquiéter lorsque, à chaque publication, Moore rédigea des histoires de fiction mettant en scène de véritables habitants de Darkplace. Il y racontait la mort du père Swanson, retrouvé éviscéré dans son église, ou la fin tragique de Mme Harper, fervente dévote retrouvée décapitée chez elle. Les protestations furent très vives : imaginer la mort de personnes bien portantes et bien réelles était perçu comme un acte diabolique qui risquait de leur porter malheur. Les ennuis de Graham Moore commencèrent lorsque le père Swanson, Mme Harper et tous les autres héros bien réels de ses macabres histoires furent tous retrouvés morts les uns après les autres, décédés exactement dans les mêmes circonstances que celles décrites dans ses fictions. Il fut rapidement accusé d’avoir commis lui-même ces crimes à cause de sa haine farouche envers l’église et pour faire parler de lui. Mais certains meurtres ayant été commis alors que Graham Moore se trouvait dans des lieux publics où des dizaines de témoins crédibles et honorables l’avaient vu, les juges trouvèrent une autre explication. S’il n’avait pu les tuer physiquement, ils étaient persuadés que Graham Moore avait commis ces atrocités par le simple pouvoir de sa pensée, car il était un sorcier au service du Diable. Devant une accusation aussi saugrenue, n’importe qui aurait eu du mal à se retenir de rire, mais voilà. Graham Moore ne se défendit pas. Il avoua sans détour, ni torture ou insistance de la part de ses juges, qu’il avait effectivement scellé un pacte avec Satan : en échange de son âme, il lui accorderait le pouvoir de vie et de mort sur tout être vivant par sa simple volonté. Ces aveux le conduisirent sans attente à la peine capitale et on décida qu’il serait pendu en place publique le lendemain même.

Lorsque son corps inerte se balança au bout d’une corde, la foule en liesse applaudit et loua le Seigneur de les avoir débarrassés de ce monstre, disciple du Diable. Quand Lucy, sa sœur, se rendit chez lui afin de récupérer quelques souvenirs avant que les habitants ne brûlent sa maison, elle découvrit un ultime texte écrit de la main de son frère où il racontait avant même de les avoir vécus, ses derniers instants sur la potence avec une précision qui lui fit froid dans le dos. Cet article, signé du nom de La main du diable, le nouveau nom de plume que Graham utilisait, était une vision prophétique de sa propre mort qui fit penser à sa sœur qu’il était effectivement en contact avec des forces maléfiques. Il y narrait, en guise d’introduction, que le poids de ses crimes était devenu trop lourd à porter, que chaque sentence portée contre l’un de ses ennemis lui ôtait des forces lorsqu’elle devenait réalité à tel point que seule la mort pourrait enfin le délivrer de cette existence remplie de haine, de souffrances et de péchés. Jusque là, persuadée que son frère avait avoué ses penchants pour le Diable sous la contrainte, elle refusait de croire qu’il était réellement l’homme cruel et sanguinaire décrit par ses bourreaux. Et pourtant, telle était la triste réalité. Écœurée par cette effrayante découverte, elle ne prit pas la peine d’attendre que les villageois se chargent de réduire en cendres la maison de son défunt frère. À l’aide d’une torche, elle la fit elle-même brûler pour purifier ce lieu souillé par la présence du démon.

C’est dans ce contexte de suspicion et de paranoïa qu’Helen croisa Theresa sur la place du marché. Theresa ne la connaissait que de nom et ne fut pas en mesure de l’identifier lorsqu’Helen lui posa quelques questions anodines sur son enfant à naître et son époux, faisant mine d’alimenter une banale conversation. Theresa fut néanmoins troublée par la curiosité appuyée de cette inconnue et par son regard pesant. Helen Barton l’avait regardée droit dans les yeux durant toute leur brève discussion et mon épouse s’était sentie assez mal à l’aise face au comportement de cette femme.

Je ne le sus que plus tard, mais avoir rencontré la femme que j’avais choisi d’épouser à sa place, prête à donner naissance à notre enfant, la rendit totalement folle de rage. Lorsqu’elle rentra chez elle, sa colère fut si immense qu’elle brisa tous les objets à sa portée en hurlant. Sa haine envers moi ne s’était toujours pas éteinte avec le temps et elle décida de mettre enfin à exécution son projet de vengeance à mon encontre. Avoir croisé l’incarnation de mon bonheur avait été trop insupportable et Helen voulut me faire payer d’être si heureux, alors que sa vie, malgré sa fortune, était emplie de solitude et d’échecs.

 

Le lendemain, des hommes frappèrent à la porte de notre demeure et je fus abasourdi d’apprendre qu’ils venaient arrêter Theresa. Je tentai de m’interposer et d’empêcher cette arrestation absurde, mais je finis par capituler. Lorsque l’un des hommes lut le document mentionnant les actes dont on l’accusait, je crus à une sordide plaisanterie. Helen Barton avait alerté le clergé car elle se disait victime d’un envoûtement de la part de Theresa. Elle raconta que mon épouse l’avait aspergée d’un liquide étrange sorti d’une fiole, en psalmodiant, et que depuis, elle souffrait de fièvres inexpliquées. Le prêtre à qui elle s’était confiée, le père Gilmore, était un grand ami de son père, et ce dernier venait de faire don d’une très importante somme d’argent à sa paroisse quelques semaines auparavant. Il fut donc tout particulièrement disposé à croire à l’histoire d’Helen et conclut en l’examinant qu’elle portait tous les signes d’un sortilège jeté contre elle. Dans sa folie, Helen ajouta, pour justifier la raison de ce soi-disant envoûtement, que Theresa avait appris que j’avais encore des sentiments profonds pour elle et qu’elle avait agi ainsi pour se venger.

Impuissant, j’ai regardé ces hommes emporter ma Theresa. Son visage était pâle et les larmes ruisselaient sur ses joues. Je fus ébloui cependant par sa dignité. Elle ne se débattit pas et les suivit sans protester, persuadée que la justice ferait son travail et prouverait que ces accusations étaient tout simplement les mensonges d’une femme immature et capricieuse, dévorée par la jalousie.

La justice de Darkplace, influencée par le maire William Barton, ne fit cependant pas l’enquête exemplaire que nous attendions. Plusieurs amis d’Helen vinrent témoigner et affirmèrent avoir vu Theresa se promener nue dans la forêt lors de nuits de pleine lune et ramasser d’étranges racines afin de préparer des potions maléfiques. Toutes ces affabulations furent néanmoins prises en compte par les juges, qui déclarèrent Theresa coupable de sorcellerie. Je fis tout mon possible pour tenter de faire changer ce verdict absurde, rendu sans la moindre preuve matérielle, sur la simple foi de témoignages incohérents et qui se contredisaient la plupart du temps. Les juges furent impitoyables et refusèrent de croire en l’innocence de ma bien-aimée. La seule marque de compassion qu’on lui accorda fut d’attendre la naissance de notre enfant pour mettre à exécution la sentence de pendaison qui avait été décidée à l’unanimité. Je réussis néanmoins à convaincre les juges d’organiser un nouveau procès, qui se tiendrait dans les semaines à venir et où je promis d’apporter des preuves solides de la respectabilité de ma femme et de son immense respect pour Dieu.

En attendant ce nouveau jugement, je rendis visite à mon épouse chaque jour. Son visage était de plus en plus triste et son teint de plus en plus blafard. Ses conditions de détention étaient indignes et la possibilité de sa mort prochaine était la pire des injustices qu’il ne m’ait jamais été donnée d’entendre. Pourtant, elle restait forte et espérait que le Seigneur aurait pitié d’elle et lui viendrait en aide.

Un jeudi matin, je me rendis à la prison, comme à mon habitude. L’un des geôliers m’accueillit avec un visage grave et me demanda de le suivre dans un petit bureau mal éclairé. Je sus à cet instant que quelque chose de terrible s’était produit. Au plus profond de mon être, je pus sentir qu’un malheur s’était abattu sur ma famille. Il me fit asseoir et m’informa que Theresa avait donné naissance à notre fils, seule, durant la nuit. En raison de sévères complications et d’une hémorragie importante, ni elle ni notre enfant n’avaient survécu.

Je me souviens l’avoir entendu parler, mais c’était comme si j’avais quitté mon corps pour fuir cette épouvantable réalité. Je voyais ses lèvres remuer, mais j’avais l’impression qu’il ne s’adressait pas à moi. Mon cœur se serra et palpita comme s’il allait exploser. Mes mains et mes jambes semblèrent incapables de tout mouvement, froides et engourdies. J’étais pétrifié par la douleur comme jamais je n’avais imaginé pouvoir l’être un jour. Totalement effondré, je mis plusieurs minutes avant de réussir à articuler une phrase intelligible. Je réussis finalement à trouver la force de demander à voir mon épouse et notre enfant. Le geôlier me conduisit dans une pièce sinistre où se trouvait un lit, recouvert d’un drap blanc maculé de larges taches de sang. Theresa, couverte de ce répugnant linceul, semblait assoupie aux côtés de notre fils. Je crus durant quelques instants que cet homme s’était trompé, et qu’elle dormait paisiblement, tout simplement. Oui, elle dormait. Mais c’était pour toujours.

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