Les Enfants de l'Ombre

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Notre monde est terrifiant. Tous les jours, des milliers d'enfants sont les victimes innocentes des déviances, des psychoses de nos sociétés.
Toutes les nouvelles, dramatiques ou fantastiques, contenues dans ce recueil sont issues des rêves de l’auteure et plus particulièrement de ses nombreuses phobies, mais elles se nourrissent de faits divers, d’horreurs quotidiennes infligées à l’innocence même de notre société…
Après avoir découvert « Miss Fairchild » de Nolween Eawy, tentez d’entrer au plus profond de son esprit avec ces « Enfants de l’ombre », mais arriverez-vous à en ressortir ?
Publié le : mercredi 10 décembre 2014
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Les Enfants de l’ombre

 

 

 

 

 

 

Nolween Eawy

 

 

 

 

 

Éditions L’ivre-Book

 

 

L’obscurité me terrifie. Elle est peuplée d’êtres maléfiques et pervers. Le plus effrayant n’est pas de savoir qu’ils sont là… mais de réaliser qu’ils m’ont trouvée.

N’oubliez pas de bien ouvrir les yeux, une fois la nuit venue. Vous comprendrez alors mon univers. 

 

 

À ma fille Nolween, ma principale inspiratrice, elle me fait sourire quand elle me demande de vérifier dans son placard si les vilains monstres ne s’y cachent pas.

 

 

 

 

Nolween Eawy

Page blanche

 

 

Lire, c’est recréer l’âme des choses, écrire c’est fabriquer un nid pour les œufs de la mémoire…

Ernest Pépin.

 

 

Assise dans la pénombre de ma chambre, je tente de me concentrer sur des bruits familiers. Je tends une oreille avide au moindre souffle de vent qui se glisserait par la fenêtre entrouverte, au moindre craquement du parquet, aux coassements des grenouilles qui devraient s’ébattre dans le marais tout proche. Mais le monde qui m’entoure n’est que silence.

Ils suppriment tous ces bruits que j’affectionne et font régner les ténèbres. Plus aucune clarté à l’extérieur, même la lune s’est enfuie. Seule ma bougie émet une faible lueur dans cette chambre qui devient sinistre. Les meubles font place à des ombres terrifiantes et mes jouets semblent prendre vie. Ils observent mes moindres faits et gestes, je n’ose bouger de peur de les mettre en colère.

Je ferme les yeux et me concentre à nouveau dans l’espoir d’entendre un son familier. Le robinet de la cuisine qui goutte, les ronflements bruyants de papa ou les ronronnements du chat qui s’endort toujours devant ma porte. Même un rat qui se faufilerait dans les combles à la recherche d’un encas. J’ai toujours eu horreur des rats, mais cette nuit, je donnerais n’importe quoi pour entendre leurs petites pattes trottiner au-dessus de ma tête.

Seuls les battements de mon cœur parviennent à mes oreilles. L’angoisse naissante cogne dans mes tempes. Ma maison est en proie aux limbes, elle agonise. Elle aussi craint la nuit et devient incapable de nous protéger. Ils la rongent de part en part tels des termites sanguinaires. Ils envahissent chaque parcelle de son être, chacune de ses planches et dévorent ses chairs. J’ai parfois l’impression d’entendre ses plaintes. La nuit venue, des larmes coulent à travers ses fissures. Elle se meurt chaque jour un peu plus.

Les larmes coulent également sur mon visage. Je suis épuisée par ces longues nuits d’insomnie. À ne jamais dormir, je finirai par perdre la raison. Peut-être tout cela n’existe-t-il que dans mon esprit de petite fille torturée ?

Je n’en crois pas un mot, ils sont là, tapis dans l’ombre. Ils attendent le moindre signe de faiblesse de ma part pour nous emporter tous.

Tout à coup, des grincements brisent le silence. Les ombres sortent de leur tanière. Mes poupées sourient cruellement, elles se sont vidées de leurs âmes et deviennent leurs messagères. Mon ourson fétiche se tord de douleur, en proie à des coups invisibles. Il paie au prix fort son éternelle fidélité. Je n’aurais jamais dû le laisser seul sur mon lit. J’aurais dû me douter qu’ils s’en prendraient à lui à la première occasion.

Je quitte lentement ma chaise pour le mettre en sécurité dans mes bras. Hélas ! La bataille s’annonce rude, ils le tiennent et refusent de le relâcher. Désormais, des larmes de colère coulent sur mon visage. Ils ne l’auront pas. Je le tire vers moi, autant que mes faibles forces de petite fille de huit ans me le permettent. Je hurle à pleins poumons pour qu’ils le laissent tranquille.

L’obscurité s’intensifie, les ombres deviennent plus denses. Ils consument l’air ambiant. Peut-être tentent-ils de m’asphyxier ? Ils ne gagneront pas. Je tire d’un coup sec et désespéré sur mon ourson.

Enfin ! Je l’enlace, mais il a perdu un membre dans la bataille. Il souffre et pleure dans mes bras… Je les maudis du plus profond de mon être.

Je me précipite sur ma feuille, mon ourson écrasé contre mon torse, en priant pour que l’unique source de lumière de la pièce ne s’éteigne pas. Je taille frénétiquement mon crayon.

Je dois écrire. C’est la seule façon de les tenir éloignés. Ils craignent mes mots, mes points, mes virgules. La pointe du crayon crève leurs yeux, mes mots les torturent, mes ponctuations les enchaînent. Mes histoires les damnent et les affaiblissent peu à peu. Je sèche mes larmes et tente de contenir les tremblements de ma main. Un seul faux pas et tout sera fini. Je tiens Charlie, mon ourson, tout contre moi. Ses larmes coulent sur mon pyjama.

– Ça va aller Charlie, ils partiront, je te le jure… tout va bien se passer.

Pour la première fois depuis de longs mois, je n’y crois plus. Je me remets à trembler. Les battements de mon cœur s’accélèrent, martèlent mes tempes et emplissent ma tête de bruits obscurs. Je reste assise devant la page blanche, aucun mot ne jaillit de mon âme. Je regarde ces feuilles et ces cahiers alourdis par les mots, qui s’entassent sur mon bureau avec nostalgie. Une histoire, un conte… Simplement quelques phrases… Je vous en prie… J’aimerais écrire sur cette maudite feuille.

Mes idées s’entremêlent à une cadence infernale, les mots s’évaporent avant que je ne puisse les saisir. J’entends leurs rires résonner dans les recoins sombres, depuis la plus petite fissure. Leurs ombres volent au-dessus de ma tête et frôlent mon visage. La maison se déchire de toute part, j’entends son agonie.

Je froisse rageusement la feuille et en prends une autre qui reste tout aussi vide. Pas le moindre mot, pas le plus petit début de conte de fées. Aucun être magique n’apparaît pour m’aider. Je repose mon crayon et serre Charlie contre moi.

Il ne pleure plus… Il sait que la fin est proche. Je ferme les yeux et écoute tous ces bruits. Les ténèbres dévorent ma maison et tout ce qui s’y trouve se meurt. La page blanche se teinte violemment du rouge vermillon de mon sang… Tout est fini.

Brume

 

 

La vie est tout de même une chose bien curieuse... pour qui sait observer entre minuit et trois heures du matin.

Jacques Prévert.

 

 

– Bonne nuit, mes petites chéries. Faites de beaux rêves et à demain matin.

Chaque soir, maman nous envoyait un de ses bisous magiques qui évaporait les peines et les peurs, puis prononçait cette phrase.

Depuis six ans, elle reproduisait invariablement les mêmes gestes. De sa voix douce et posée, elle nous racontait une jolie histoire de princesse ou de chevalier. Elle nous en lisait trois pages. Puis elle nous bordait et nous embrassait doucement le front. Elle n’oubliait jamais de regarder dans les placards et sous nos lits pour vérifier qu’aucun monstre des enfers n’y avait élu domicile. Elle vérifiait ensuite la fermeture des fenêtres, puis s’en allait doucement. Elle laissait la porte entrebâillée afin que la lumière du couloir et les bruits du salon nous parviennent.

Elle savait que ce rituel était de la plus haute importance pour nous. Il nous apaisait et maintenait les démons éloignés ; nos nuits étaient douces et peuplées de rêves enchanteurs.  Nous étions persuadées que si maman oubliait un détail, il arriverait malheur à l’une d’entre nous. Bien entendu, maman riait de ces croyances enfantines, mais par amour pour ses filles, elle respectait scrupuleusement tout le cérémonial. Sauf cette nuit-là... Un simple coup de téléphone avait tout bouleversé.

Papa était parti en voyage d’affaires, il avait promis d’appeler dès son arrivée. Pour rien au monde, maman n’aurait raté son appel. Elle s’inquiétait tellement dès qu’il s’éloignait de la maison !

Pourquoi a-t-il fallu que cet appel se produise justement pendant le rituel ? Malgré notre âge – sept ans –, nous savions que papa ne devait pas appeler avant vingt et une heures, il nous l'avait juré avant de partir. Ne voilà-t-il pas que le téléphone sonne à vingt heures ?

Maman nous avait promis de revenir très vite. Au ton de sa voix, nous devinions qu’il s’agissait bien de papa au bout du fil. Nous entendions ses rires dans le salon, quelques bribes de conversation.

Naema et moi étions persuadées que c’était un stratagème des démons du temps. Ils jonglaient avec les heures et les jours avec aisance. Les êtres humains ne s’en rendaient pas compte, sauf les enfants. Eux seuls connaissaient leur existence.

Nous n’étions pas dupes de leurs manigances. Ils ne sont pas dangereux quand ils agissent seuls, car ils ne savent que ralentir ou accélérer les heures pour faire des farces. Mais ce soir, nous savions qu’il se tramait un complot, un piège pour libérer des démons bien plus dangereux. Ce cérémonial interrompu nous tourmentait, surtout Naema. Elle ne cessait de regarder le rayon de lumière qui filtrait par la faible ouverture de la porte. Elle espérait tant voir réapparaître maman ! Les minutes passaient, mais toujours pas de maman.

– Elle n’a pas vérifié les fenêtres. Nelly, j’ai peur, me dit-elle entre deux sanglots.

J’étais son aînée de cinq minutes exactement et je tenais mon rôle de grande sœur très à cœur. Je lui avais donné ma parole d'honneur de toujours veiller sur elle. Tenir cet engagement à sept ans à peine pouvait se révéler particulièrement difficile, surtout que j’étais aussi terrifiée qu’elle.

– Maman va revenir, elle nous l'a dit et tout ira bien.

Je n’en croyais pas un mot. Les démons étaient à l’œuvre. En effet, quelques minutes pour maman devenaient des heures pour nous.

Elle ne reviendra pas, j’en suis sûre. Mais je dois mentir à Naema, je la sens tendue, presque hystérique, me disais-je.

J’avais très envie de pleurer et je me retenais à grand-peine. Naema bondit dans mon lit. Nous nous blottîmes l’une contre l’autre, attendant sagement le retour de maman.

– Ils vont venir me chercher, Nelly.

– Je les en empêcherai. Personne ne t’emmènera, ne pleure pas.

Je savais que tôt ou tard, ses larmes provoqueraient les miennes et qu’alors, je ne serais plus capable de la protéger. Je lui caressai les cheveux pour la rassurer. Je tendis le bras pour allumer la veilleuse.

J’avais fait ce geste machinalement, il y'a bien longtemps que nous ne l’utilisions plus. J’avais un mauvais pressentiment. Je devais voir dans le noir !!

La porte s’était fermée quelques secondes après que la veilleuse avait commencé à diffuser des ombres d’oursons sur les murs. Maman ne fermait jamais cette porte, elle savait combien c’était important pour nous. Quelque chose clochait.

Je m’obligeais à conserver une respiration calme pour ne pas alarmer Naema. Elle s'endormait et c’était mieux ainsi. Surveiller les recoins sombres, le moindre bruit suspect jusqu’au retour de maman. Il n’y avait que cela à faire. Le sommeil me gagnait peu à peu.

Je crois que j’ai dû m’assoupir, car j’ai sursauté quand la pluie a tambouriné sur les fenêtres. Cette pluie ne semblait pas naturelle, c’était l’œuvre des démons Brume, je le savais. Ils étaient tapis dans le brouillard poisseux et épais. Ils s’infiltraient par toutes les ouvertures de la maison et venaient capturer les enfants.

Je tentais de retrouver mon calme, quand je m’aperçus subitement que Naema n’était plus blottie dans mes bras. Or, elle ne se serait jamais levée sans m’avertir. Même pour aller aux toilettes, elle me demandait habituellement de l’accompagner. Les ténèbres la terrifiaient bien trop pour qu’elle s’y aventure seule. Je l’appelai doucement. Peut-être s’était-elle cachée dans un recoin à cause du bruit de la pluie sur les carreaux ? Face au silence, je finis par l’appeler plus fort, jusqu’à crier son nom.

Mes cris auraient dû alerter maman, pourquoi ne venait-elle toujours pas ? Je me sentis soudain très seule. Mes larmes, si longtemps refoulées, se mirent à jaillir et mes sanglots s’étranglèrent dans ma gorge. Je crois avoir appelé maman très longtemps, sans succès.

Mes pires craintes se matérialisèrent quand la brume commença à s’infiltrer par la fenêtre. Elle finirait par m’attraper si je ne parvenais pas à m’échapper. Je sautai du lit et me précipitai vers la porte. Mais j’avais beau tourner la poignée dans tous les sens, tambouriner et hurler, la porte restait désespérément close. La brume glacée commença à glisser sur mes pieds et je frissonnai de terreur.

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