OPJ 1 - Le Centre

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Nat et moi, on roule pour la Crime depuis belle lurette. Alors, les trucs moches, on connait. Ce soir-là, on débarque dans les jardins du Sacré-Cœur, en plein Paname : une fiesta a tourné au vinaigre.
Un mort. Banal, quoi !
Ce qui l’est moins, c’est le Modus Operandi du criminel, et la victime. Surtout la victime, d’ailleurs ! Nat va en prendre plein la poire. Et les dommages collatéraux ne vont pas être sans conséquences… pour bibi !
Après les superbes succès de « Double jeu » et « Le fils de mon boss » aux éditions Sharon Kena, Laure Izabel s’essaie avec réussite au thriller fantastique.
Don’t bite, please !
Publié le : samedi 14 février 2015
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OPJ 1 – Le Centre

 

 

 

 

 

Laure Izabel

 

 

 

 

 

 

 

Illustration : Laurent Emonet

 

 

 

 

 

 

Éditions L’ivre-Book

Prologue

 

 

 

 

Paris brûle. Paris s’embrase.

La capitale souffre de la chaleur implacable. Les températures stagnent aux alentours des quarante degrés, c’est la canicule.

Les esprits sont échauffés, les corps transpirent, l’ambiance est étouffante, l’air suffocant. Sous les ardeurs du soleil, les jours s’égrainent mollement et épuisent les corps. De jour comme de nuit, trainer dans les rues de la capitale est aussi intenable que de se poster sur le sable ardent d’un désert au zénith d’un astre irradiant.

L’annonce officielle d’une nouvelle et prochaine apocalypse favorise les débordements. Les Parisiens sombrent dans une douce folie et sont gagnés par l’hystérie. La démesure arpente les rues, c’est l’anarchie !

La gêne n’est plus de mise. Le conformisme s’est évaporé au profit d’une indécence frivole. On s’autorise des extravagances, on se baigne dans la Seine ou dans les bassins du Trocadéro. On danse à moitié nu sous les jets d’eau et dans les fontaines, on divague, lézarde sur les pelouses… La folie gagne les quartiers, les habitants et les méninges. L’atmosphère est à la fois surprenante et grisante.

Mais son aliénation est toute autre !

Et c’est pour échapper à ce chambardement qu’il est sorti, d’autant que depuis peu la nuit lui sourit. Il s’y sent bien, protégé, et n’a plus à craindre les morsures du soleil qui l’empoisonne durant la journée.

Ses pas l’ont conduit dans les hauteurs de Paris, sur la colline. Le coin est plaisant, calme, le bâtiment grandiose, ses escaliers interminables. Les badauds ont déserté les lieux, par là même le rassurant.

Il est sûr de lui.

Oui, un sentiment d’assurance s’empare de son être. Oui, il est serein et prend le temps d’apprécier ce qui se trame en son sein. Ces curieuses sensations naissent au cœur de son entité. Il change, évolue… mue, en quelque sorte.

La proximité des corps, leurs odeurs, les relents salés de transpiration, les ondulations de cheveux, les regards, les sourires, les rires, les voix… ce qui émane des hommes lui insuffle des impressions étranges, dérangeantes, parfois provocantes, mais ô combien enivrantes.

Il déambule sans but dans un jardin, circule dans ce square arboré, piétine les sentiers de gravier fin. Autour de lui c’est le silence. Il a fermé son esprit aux bruits de la ville. Le dôme occulte une partie du ciel mitraillé d’étoiles.

Qu’est-ce qui l’a attiré ici ? Comment est-il venu ? Et pourquoi ici ? D’ailleurs où est-il ?

Il l’ignore, ne cherche pas de réponse ; il est un étranger pour lui-même.

De l’autre côté de la barrière qui endigue le parc, un homme marche seul sur le trottoir. Il ne se précipite pas, se promène et profite de la quiétude de ce début de nuitée. Un sourire heureux marque ses lèvres, il est pensif.

Il connait ce sourire !

Le regard de cet individu est bon. Malgré la distance il peut plonger dans ces yeux éclairés, et en éprouver du… du désir ? !

Étrange !

Il connait ces yeux !

Connait ce port de tête, cette démarche, ces épaules, cette allure nonchalante… ! 

 

Pas de doute. Il sait qui est ce personnage. Seulement, il ne peut lui donner une identité. Aucun nom, histoire, passé ou lien quelconque avec lui n’attise sa mémoire. Tout comme sa propre identité lui fait défaut. Il a oublié, s’oublie… est un étranger pour lui-même !

Seule la Chose évoluant en son for intérieur domine. Elle grandit, pernicieuse, tandis qu’il épie le piéton. Elle est insidieuse la Chose. Elle s’est retranchée en son corps et âme il y a une éternité, subrepticement. S’est développée tel un embryon, a muri, pour aujourd’hui clamer sa liberté. C’est sa toute première nuit d’indépendance… à la Chose. 

Puis l’homme est là, à un pas de lui, bien qu’il n’ait pas désiré cela. C’est la Chose, la bête, qui l’a porté. Jamais il n’a eu la conscience de rejoindre le promeneur : la proie de la bête.

Le pauvre bougre ne s’imagine pas le pire, il sourit. Il est heureux de cette rencontre hasardeuse. Il n’est pas le moins du monde surpris de le voir ici au milieu de la rue. Cela leur arrive souvent de se retrouver.

Et alors qu’ils se fixent sans un mot, la bête réclame sa liberté. Elle est féroce, véloce, ne laisse aucune chance de survie… est affamée !

La bête est un homme, l’homme est une bête, ni l’une ni l’un n’ont la lucidité de remarquer qu’ils ne font qu’un. Alors, guidé par l’Infamie qui se terre en lui, il se jette sur l’individu, l’enserre de toute sa puissance, de toute sa détermination, sans que la victime ne puisse réagir. Il l’a sous son emprise, de toutes les manières que ce soit.

Les deux corps d’hommes imposants s’enlacent, semble-t-il ? La victime ne pèse pas plus lourd qu’un gramme d’air, il l’enlève dans les airs en un saut prodigieux, jusqu’au cœur d’un bosquet touffus qui défie le square. Et durant cette envolée mystérieuse, la bête affiche enfin sa véritable nature : elle sort les dents et embrasse sa proie, à pleine bouche… !

Celui qui passe une foutue nuit

 

 

 

 

En faisant abstraction du pourquoi nous traversons le quartier sur les chapeaux de roues, à mon avis nous débarquons dans le plus bel endroit de Paris : Montmartre. Évidemment je n’ai pas le coup d’œil averti d’un guide touristique, et pour cause : je ne le suis pas ! Je n’ai pas non plus sa tchatche. Toutefois, si je l’étais, c’est ici que je démarrerais la visite.

C’est vrai, j’ai toujours kiffé Montmartre. Comment ne pas aimer ce pittoresque point culminant de Paris ? Montmartre le mont, l’Everest de la capitale, LE quartier parisien par excellence. C’est le cœur même de Paname, l’essence de la métropole et l’origine du Parigot. Les musées, les petits bars, les restos d’où s’échappent les bonnes odeurs de gastronomie française, sans oublier les kebabs à tous les coins de rues qui donnent au quartier un aspect multi-culinaire et pluriethnique. La butte, son histoire, Le Moulin Rouge… le Sacré-Cœur… Quelle gueule ce Sacré-Cœur ! Ça c’est de la basilique ou je ne m’y connais pas. Pour être honnête, je n’y connais pas grand-chose en architecture, mais on ne peut nier que le coin regorge de beautés culturelles, touristiques et historiques. L’obscurité et les éclairages de Paris déposent précisément sur ces merveilles un voile mystérieux qui n’est pas fait pour me déplaire, d’autant que l’ambiance me replonge dans ma jeunesse. C’était un de mes arrondissements préférés, avant…

Avant cette nuit !

Il y a une paie maintenant, chaque fois que j’y trainais ma carcasse, j’entrais en transe. J’y ai usé mes semelles pour ainsi dire toutes les nuits durant des plombes. J’en connaissais tous les recoins, tous les estaminets qui y pullulaient. Je présume que l’ambiance n’a pas changé.

Mon dada, c’est la musique. Les bœufs musicaux ont ― depuis les prémices de mon adolescence excentrique ― le chic pour me transcender, en particulier quand le son d’un bon reggae me tinte aux oreilles. Montmartre excitait mes sens et attirait l’autre moi, celui qui trainait le soir pas vraiment au mieux de ses capacités. Le noctambule confirmé savait dégoter les endroits insolites paumés dans les encoignures noires. Mais puisque notre présence s’impose, je prédis que c’est un couche-tard bien différent de celui que j’étais qui s’est éclaté cette nuit.

C’était vrai autrefois, ça bougeait dans le quartier. Ça bouge encore visiblement. Un peu trop peut-être ?

Nous sommes attendus.

Le Parquet nous siffle, on se pointe toutes affaires cessantes. Une fiesta a tourné au vinaigre. Pour une fois ― coup de bol ― je n’y suis pour rien.

Nat et moi nous roulons pour la Crime. La nuit, c’est notre terrain de chasse privilégié. Alors les trucs moches, on connait. On en voit des vertes et des pas mures dans notre boulot. On est blindé maintenant. Comme quoi on s’habitue à tout, même au pire. Surtout au pire d’ailleurs.

Il faut croire que l’espèce humaine se complait dans l’infect et le sordide. Quoi de plus facile que de se plaindre, que de s’étendre sur ses malheurs, sur les tracas quotidiens, que de se morfondre, que de montrer son côté obscur… A-t-on jamais entendu un quidam se lamenter que tout va bien dans sa vie et que le bonheur lui sied à merveille ? La télé ― cette encyclopédie culturelle universelle qui nous déglingue les neurones ― ne va-t-elle pas jusqu’à nous inculquer les moyens d’être heureux par le biais d’émissions mielleuses ?

Tu te disperses là, mon vieux !

Toujours est-il que la bringue de cette nuit a été singulière, ses dommages me laisseront un gout amer. Et lorsque je remettrai les pieds dans le quartier, ce sera mortel ! Dans tous les sens du terme.

J’aurais franchement préféré y revenir dans d’autres circonstances, surtout avec la tronche que tire Nat. Je me demande ce qui lui passe par la tête ces derniers temps. D’ordinaire peu loquace, il frise le mutisme depuis que l’on a soufflé ses quarante ans. Soit un mois maintenant. C’est long, trente jours, quand ils se répandent sinistrement à cause d’un collègue qui vous fait sentir que ce n’est pas le moment de lui pourrir la vie. Il est pénible et son attitude me rend nerveux.

La crise de la quarantaine ?

Nan ! Je n’y crois pas, ce n’est pas son genre.

 

La voiture dévale la rue Ronsard sans problème. Comme d’habitude, dès que l’on débarque sur une affaire je m’étonne de la facilité de circulation. Même après toutes ces années de service ― vingt ans… déjà ! ― ça me sidère. Les collègues en uniformes ont fait le ménage et les avenues bondées de notre cité parisienne sont des boulevards fluides. Exit les touristes et les bus d’Asiatiques, bonjour les gyros ! Le square Louise Michel n’aura jamais autant été éclairé que cette nuit.

Les loupiottes bleues et rouges de nos véhicules éclaboussent la rue et la coupole du Sacré-Cœur. Son dôme se prend pour un kaléidoscope tricolore, ses escaliers pour la piste du Moulin Rouge. On se croirait au 14 juillet, nos sirènes ameutant tout le quartier en guise de pétards. La rue est barrée au nord comme au sud, désertée de ses badauds et envahie par la flicaille. Seuls quelques curieux, ameutés par le brouhaha, montrent le bout de leur nez au travers de leurs volets entrouverts. Ça gueule à tout-va, ça clignote et ça s’agite. On frôle l’hystérie collective. C’est la foire, le vacarme est assourdissant et le trouble palpable.

L’ambiance générale pourrait être celle de nos coutumières macabres découvertes, seulement ce n’est pas le cas. Il plane un je-ne-sais-quoi de particulier. Pourtant protégé par l’habitacle de la voiture, je le sens, ça chlingue !

Le mois d’août tire sa révérence, la chaleur ― même à 4 heures du mat ― est insoutenable. J’adore ce temps ! Quand les températures nous immergent pendant quelques jours dans le sud de la France. Rêver que l’on est sous le cagnard de Marseille en plein Paris, c’est la classe non !?

Mais là c’est trop.

La sueur me dégouline sur le front dès que je fais un geste. Me rouler une clope, c’est prendre une douche ! Je suis certain que ça pètera d’ici demain. Une semaine à quarante degrés… ?! Le ciel parisien laissera extérioriser sa joie dans peu de temps. Je parierais un mois de salaire là-dessus.

Sauf que… au lieu de la voute céleste parisienne, c’est Montmartre qui explose en guise de prélude exquis.

 

Nat gare la bagnole en double file ― on s’en cogne ― puisqu’il n’y a que des véhicules tricolores, dont le nôtre banalisé. Je déplie le pare-soleil pour que tout le monde sache que la Ford fait partie de la maison. Geste très inutile et discutable à mon avis, compte tenu du fait que les collègues présents connaissent parfaitement la voiture. Mais bon, c’est obligatoire ! En tant qu’OPJ : officier de police judiciaire, nous avons des privilèges, comme celui de rouler dans une caisse de fonction standardisée. Mais il est aussi impératif de se faire annoncer tambour battant, surtout lorsque l’on débarque sur des lieux suspects ou que l’on fait une descente. Ce qui ― j’en démords pas ― ne nous facilite pas vraiment la tâche en cas d’immersion imprévue sur le terrain. Pour ce qui de l’aspect discrétion, mieux vaut compter sur le GIPN.

Quoique !

 

Nat coupe le contact. Le moteur se tait aussitôt. Avec la chaleur extérieure, le refroidissement se met en branle simultanément.

Un coup d’œil en coin vers mon coéquipier… et je suis dépité. Il tire toujours autant la tronche. Mâchoire et dents contractées, regard lointain, bouche pincée…

S’il persiste dans cette voie, il finira par se décrocher le maxillaire. Il ne me prête pas une once d’intérêt. À croire que je ne suis pas assis là, juste à côté, dans le siège passager, à la place du mort. Un truc cloche chez lui. Ça ne fait pas un pli. Mais va savoir quoi ?

 

D’accord, force est de concevoir que Nat n’est pas un type très bavard. Encore moins démonstratif. Toujours est-il que son attitude taciturne des derniers jours m’inquiète. Nous sommes si différents lui et moi, et complémentaires. Les opposés s’attirent ?

Bah, pour être opposés on l’est ! Laurel et Hardy, Starsky et Hutch, Turner et Hooch… Malik et Nat, même topo. On se connait sur le bout des doigts, je lis en lui comme dans un livre ouvert ― normalement ! Car en ce moment il a fermé le bouquin.

Ce n’est pas que je sois fin psychologue, simplement, de vivre avec quelqu’un, à la longue vous finissez par le connaitre. Et ce dans les moindres détails, sous tous les angles, jusqu’aux clignements de paupières qui en disent long sur son tempérament du moment. À condition de lui prêter un intérêt certain, et mon intérêt pour Nat est plus que certain ! Alors quand il foire, je le sais, je le sens, ça me prend aux tripes et me ronge.

 

Il nous a fallu des mois pour sympathiser. Je suis quasi certain qu’à l’époque il prenait des cours du soir pour apprendre à me supporter. Ouais… ! Probable qu’il ait dû faire de gros efforts et prendre sur lui. Je suis d’une espèce envahissante, limite un peu lourdingue, du style acolyte excentrique et empêcheur de tourner en rond, mais gentil, généreux et loin d’être con.

Je suis de la race de ceux qui tournent le volume à fond et donnent à leur PC les moyens de s’égosiller à longueur de journée sur du Reggae, ou de la Soul ― selon mes humeurs ― dans tout l’appartement. J’ai tendance à m’éparpiller, à laisser trainer mes petites affaires… Il n’est pas rare, les jours de grand ménage dans ma piaule, que l’on serre un de mes calbutes trainant sous mon lit pas fraichement sorti de son tiroir. Disons-le tout net, je suis bordélique… exagérément bordélique. C’est ce qui fait mon charme. Nathaniel l’a toujours su et en était conscient quand nous avons emménagé ensemble. Je ne lui ai jamais mis le couteau sous la gorge et il ne l’a pas découvert à ses dépens.

 

En ce qui me concerne, j’ai choisi de vivre avec lui et son côté collet monté. Nat, c’est l’archétype même du snob : BCBG, d’un calme olympien, limite maniaque, peut-être un chouia maniéré, mais son style coincé n’a d’égal que son amitié. Un vrai pote quoi ! Droit, sans arrière-pensée, même pas calculateur, capable de supporter le plus attardé des colocataires, de se mettre en quatre pour ses proches… et je ne compte plus le nombre de fois où il m’a tendu la main.

 

Faut dire ce qui est : mettre les pieds dans le plat ça me connait. Le sachant, je me suis toujours affublé d’un garde-chiourme. Sans vraiment le chercher, ma conscience s’arrange toujours pour que je me coltine une nounou. Je ne m’en plains pas, c’est plus prudent ; mieux vaut m’avoir à l’œil, et surtout pas dans les pattes !

 

 

Le moteur de la bagnole ne tourne plus depuis un moment. Sûr qu’il est gelé. Depuis le temps qu’on poireaute dedans.

─ C’est bon, on peut y aller ou t’as autre chose de prévu ? Parce que là, j’ai le cul ankylosé, envoyé-je agacé en remontant ma vitre, tandis que lui redresse ses lunettes rondes du bout de son index manucuré.

Il croise ses bras sur le volant, l’air abattu, et soupire. Apparemment non. On ne sortira pas tout de suite de la voiture.

 

À quoi pense-t-il ? Sait-il lui-même ce qui le tracasse ?

 

Sans un mot, nos tronches éclaboussées par les gyrophares, nous restons dans l’habitacle encore au moins cinq bonnes minutes à fixer le ramdam extérieur.

Franchement, c’est long cinq minutes quand vous les passez avec un mec muet semblant souffrir d’une obstruction cérébrale fulgurante. À la limite, je préfèrerais être enfermé avec un autiste : plus imprévisible ? OK. Plus remuant ? Sans conteste. Mais surtout plus vivace.

 

─ Oui, on y go, lâche-t-il d’un coup.

Je sursaute. Un tout petit bond, imperceptible et saisissant.

 Waouh, il parle… ! 

Avec sa voix des mauvais jours ? Pas de souci. Une voix lointaine, à peine audible, un filet de voix d’enfant martyr, comme si l’on venait de lui retirer toute son énergie.

La nuit va être coton… !

J’ai le feeling pour débusquer les embrouilles. La marmite aux galères ? J’ai plongé dedans la tête la première à ma naissance. Voilà pourquoi maintenant j’ai une longueur d’avance sur les pépins. Ils sont comme un mauvais parfum : ils me prennent à la gorge et sont irrespirables.

 

Je vire mon corps solide ― genre morphologie de lutteur ― de la voiture en réajustant mon béret rasta. Pas question que je sois vu sans ! Qu’il pleuve, neige, vente, grêle ou que le soleil tente de m’irradier le crâne, je garde le bob. Plus d’une fois le psy de la judiciaire m’a questionné à ce sujet : « N’auriez-vous pas à vous cacher, à vous prémunir de quelque chose… ? Cet accessoire, en est-il un justement ?... » Bref.

Quelle raison, autre que celle de ne pas aimer avoir la tête nue et maintenir ma tignasse, y aurait-il ? Se cacher sous un béret ?! Se cacher de quoi, de qui ? J’ai longtemps essayé de trouver un sens à cette habitude. Bah… y en a pas !

 

Je claque la portière ― c’est mon péché mignon, je le fais sans arrêt. J’adore que l’on sache que j’arrive. En général ça dérange, met les foies, ou en impose. Ça m’éclate vraiment. Il est taquin le Malik !

La plupart du temps mon attitude énerve le commun des mortels et les réactions ne tardent pas.

Pas loupé.

Nat n’échappe pas à ma règle immuable.

─ Merde ! Tu fais chier Malik.

Nathaniel est exaspéré, jure ! Preuve qu’il est au bout du rouleau. J’espérais seulement le dérider un peu.

─ Il faut toujours que tu en fasses des tonnes, hein ? Tu n’es qu’un adolescent attardé. Grandis !

 

Le coup de la portière le fait sortir de ses gonds à chaque fois. C’est imparable. Il gueule, mais au moins il ouvre la bouche. Enfin j’existe à ses yeux. Maigre consolation à opposer à ce qu’il me fait subir depuis ces derniers temps.

─ Relax mec, c’est qu’une portière… et de fonction en plus.

Blasé, il hausse les épaules.

─ Tu m’emmerdes ! C’est plus fort que toi, tu as toujours une réponse merdique à tes conneries.

─ Eh ! T’es pas à prendre avec des pincettes toi en ce moment. Sérieux t’es grave ! Tu reviens d’un enterrement ? ― Oups ! ― Oh ça va, ne me regarde pas avec ces yeux-là, tu sais très bien que je déconne… Ses prunelles noires me fusillent. Je vais m’en prendre une. Tant pis, il doit entendre ce que j’ai à lui dire.

─ Sans déconner, Nat ! T’es vraiment glauque ces jours-ci. Tu t’crispes pour un oui ou un non, t’as une tête de déterré, tu bouffes rien… T’es déjà épais comme un carrelet, t’imagines ! Tu crains. T’as pensé à consulter…

─ Malik. Laisse courir, d’accord ?... Bon, on a quoi ?

 

Nat dans toute sa splendeur, refus d’obtempérer en flagrant délit. Circulez, il n’y a rien à voir, rien à dire, rien à répondre. Je m’en contente, pour l’instant. Je ne peux tout de même pas lui coller mon flingue sur la tempe pour l’obliger à se confier.

Ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en manque. Son air supérieur, sa distance et cette froideur dans le regard, font naitre des pulsions fatales à son égard.

 

Mais Nat se goure sur la formulation.

La véritable question à poser aurait été : on a qui ?

 

Nous traversons la rue Ronsard alors que le véhicule sanitaire entre en scène sans précipitation et sans baroufle. C’est inutile, puisque déjà trop tard pour « qui ». Des collègues en uniformes nous hèlent de l’entrée du square. Nous les rejoignons en deux foulées, ils nous invitent aussitôt à les suivre dans le parc.

 

Je ne sais pas si c’est dû aux éclairages de la rue ou bien à leur couleur de peau naturelle, mais les deux agents sont livides. Dix fois plus blêmes que mon acolyte, c’est dire ! Sans compter qu’ils trainent les pieds.

De deux choses l’une : soit ils ont terminé leur quart depuis un moment et ça les gave d’être encore au taf, soit ils auraient aimé être autre part et pour une toute autre raison. D’ailleurs, je soupçonne l’un d’eux d’avoir gerbé son repas du soir. Il est verdâtre, sa casquette a été remise à la hâte et ses commissures de lèvres portent les stigmates d’un truc pas digéré. Ils me font flipper.

Pas difficile de piger ce qui les met dans cet état.

 

─ Ne m’dites pas que c’est une boucherie !  Eh, les gars ? C’est si dégueulasse ?

─ Nan, rien à voir, répondent-ils d’une seule voix.

─ Alors c’est quoi ? Un gosse ?

Les mômes, c’est ma hantise, et ils le resteront jusqu’à ma mort. Rien n’est plus insoutenable que le cadavre d’un gosse.

 

Tentative échouée. Je n’en saurai pas plus. Les agents se referment comme deux huîtres jumelles protégeant jalousement leurs perles. Ils n’ont rien à ajouter, ou ils ne veulent rien me dire. Et Nat ne semble toujours pas disposé à entamer une conversation. Avec moi je comprendrais. Mais avec eux, concernant le boulot, quand même !

 

Sans nous presser, nous entrons dans le square et marchons sur une trentaine de pas en suivant un tronçon du sentier de gravier qui serpente dans tout le parc.

 

Manquerait plus qu’on piétine l’herbe grasse du jardin de la basilique ! 

 

─ Tiens, j’ai trouvé le mobile ! m’empressé-je d’annoncer à voix haute. Il ou elle a été zigouillé pour écrabouillement abusif du gazon communal…

─ Qu’est-ce que tu ne vas pas chercher des fois ? C’est censé être une blague ? M’amuser ?

─ Peut-être pas tant, mais au moins te dérider un peu… OK. Je n’insiste pas. Dis donc au fait !... 50 que c’est une meuf.

─ 100 que c’est un homme.

Nat joue le jeu. On tape.

 ─ Tenu ! s’exclame t-il.

 

Mais le cœur n’y est pas. Il se force. Un symptôme de plus à mettre sur son désagréable comportement.

Nous avons pourtant l’habitude de réagir par le biais de ce genre de passe-temps. Non pas que l’on ne respecte pas la victime, seulement il faut nous comprendre, dans notre boulot il est recommandé de dédramatiser. Les paris n’engagent que nous et sont ce qui nous permet de lutter contre les dommages émotionnels, souvent irréversibles, causés par nos macabres expériences.

 

─ Je ne t’avancerai pas un centime ce coup-ci, rajoute Nat un brin paternaliste.

 

Quoi ?... J’ai l’habitude de ne pas avoir de quoi régler mes dettes ! 

 

Puis nous bifurquons pour nous engouffrer sous les arbres, toujours précédés de nos deux éclaireurs.

 

Le long du chemin, les bosquets touffus tentent de rivaliser avec l’arborescence du bois de Boulogne. La rue Ronsard est là, juste derrière l’enceinte de chênes et de marronniers, mais la densité des arbres est telle que l’on distingue à peine les rayonnements des gyrophares. Par contre on ne peut pas louper le cordon de plastique jaune estampillé « POLICE JUDICIAIRE » qui délimite le périmètre de sécurité. Vu la ribambelle de flics présents et au taquet, c’est à se demander qui oserait franchir le barrage. Les policiers à eux seuls sont dissuasifs. Le système a au moins l’avantage de tenir à distance les éventuels gratte-papiers en mal de scoops. J’en aperçois bien un ou deux, plus loin dans le parc. Ce ne sont que des silhouettes portant un appareil photo en bandoulière, mais pour l’instant ils honorent la zone et notre boulot.

Respect les gars !

 

La scientifique passe déjà les lieux au peigne fin. Neuf fois sur dix, elle est la première sur place, après les « képis » bien sûr.

La scientifique, c’est l’ovni de la police. Leurs membres sont des extra-terrestres. Ils possèdent des codes qui leur sont propres, ont un langage particulier, des manières singulières et une règle vestimentaire atypique. Je ne dénigre pas leur travail, au contraire. Sans leurs maniaqueries ― parce qu’il faut être un tantinet ordonné, voire obsessionnel pour tout passer au crible, de la victime au lieu du crime avec autant d’acharnement ― nos enquêtes conserveraient l’efficacité d’antan. Seulement, observer ces mecs butiner des indices affublés de saillantes combinaisons blanches tissées dans un tissu genre papier kraft froissé… d’une : ça m’a toujours fait marrer, et de deux : ça leur donne un côté kitch très « rencontre du troisième type ». J’adore !

 

─ Le divisionnaire est là… Enlève ce sourire niais. Tu as tout du psychopathe revenant sur les lieux de son crime.

 Nat a toujours eu le chic pour me clouer le bec.

─ Tu charries, j’ai pas l’air si con ! Si ?

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