Ouroboros 2 - Raph

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Perdue au milieu des flots de la Mer de Beaufort, se trouve Bush Island. Le seul endroit de la planète où l’on souhaite ne pas avoir à se rendre : prison de haute-sécurité remplie de ce que l’humanité fait de pire en matière de criminalité. Gardée en permanence par des hommes armés ; surveillée par un système de caméra couplé à des faisceaux lumineux aléatoires et des armes lourdes ; protégée par des eaux froides et abyssales, des navires de surveillance et des drones cybernétiques aux crocs acérés.
Le lieu de villégiature involontaire du plus grand hacker de son temps.
Le seul endroit que Clara cherche à atteindre car sans Raphaël Leumann, son plan est voué à l’échec. Le vol d’information au siège de l’EFC ne pourra pas aboutir. L’en sortir ne sera pas une partie de plaisir.
Mais les prisons sont faites pour empêcher les gens de sortir, pas d’entrer, n’est-ce pas ?
Publié le : mercredi 23 mars 2016
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EAN13 : 9782368921401
Nombre de pages : 60
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Ouroboros 2 – Raph

 

 

 

 

 

Christophe Rosati

 

 

 

 

 

Illustration : Vael Cat

 

 

 

 

 

Éditions L’ivre-Book

Chapitre 8 – Clara

 

 

 

 

Le prédateur cybernétique tournait autour de la jeune femme tandis qu’elle coulait doucement à pic. Elle ne bougeait plus un muscle et retenait sa respiration comme Rob le lui avait demandé. Le système de chauffage de sa combinaison ne fonctionnait plus. Le froid en grignotait insidieusement le revêtement de caoutchouc. À chaque seconde, un peu plus de chaleur était absorbée par la Mer de Beaufort. C’était relativement désagréable, mais un moindre mal si on considérait qu’elle n’allait pas pouvoir s’abstenir de respirer pendant encore longtemps.

L’énorme cyborg eut un soubresaut. Il prit de la hauteur et fit une embardée. Il se dirigea soudain droit vers elle, à vive allure. Clara ne savait que faire : appeler Rob ? Bouger ? Elle se décida : lui faire confiance. S’il lui avait demandé de ne rien tenter, ce n’était certainement pas sans raison. Elle ferma les yeux un instant, mais se ravisa : elle voulait assister à tout. Il était déjà très près d’elle. Trop près. Toujours pas de nouvelles en provenance du transmetteur. La créature ouvrit une gueule démesurée et découvrit ses dents pointues dont chacune devait faire, à vue d’œil, la taille de ses deux mains jointes. Il n’était plus qu’à dix petits mètres d’elle. Que fabriquait Rob ? Le communicateur se remit en route comme une réponse à sa prière :

 

« Bouge, c’est bon, dit Rob. »

 

Le Mégalodon était sur elle. Ses systèmes se réactivèrent dans l’instant. Elle se ramassa en boule et entra dans sa gueule bien malgré elle. Elle évita au mieux le tranchant des crocs en se contorsionnant au dernier moment. Elle remit en route tous les systèmes manuels en un geste et tira son couteau afin de le plonger dans la chair synthétique de la joue de l’animal. Il s’enfonça mollement et elle dut raffermir sa prise tandis que l’inertie de son mouvement la poussait vers l’estomac de rouages et d’acide de la bête. Elle tint bon. Sa lame la freina peu à peu jusqu’à l’arrêter totalement à quelques dizaines de centimètres de l’aspirateur mécanique qui l’aurait broyée.

 

« T’es un grand malade ! hurla Clara. Putain, Rob !

 

Elle avait eu la plus grande peur de sa vie. Cependant le problème restait entier. Le géant des mers poursuivait sa route la gueule ouverte et semblait entamer un mouvement vers le bas, comme s’il coulait. Son ami ne répondait pas. Elle eut soudain un très mauvais pressentiment mais la voix hachée du cyborg retentit dans son casque :

 

– Oui, mais j’ai réussi, dit Rob. N’est-ce pas ? Comment vas-tu ?

– Mal, qu’est-ce que tu crois ?

– Ça va aller, t’en fais pas. Comment ça se passe ?

– Je ne sais pas, j’ai l’impression qu’il coule à pic.

– Oui, répondit Rob calmement, je t’avais dit que je réussirais.

– Super ! Et je fais quoi là ?

– Tu peux continuer, pourquoi ? Où es-tu ? demanda-t-il sur un ton où pointait tout à coup l’inquiétude.

– Dans la gueule du requin, où veux-tu que je sois ? 

– Ce n’est pas un requin mais sors vite, cria Rob. Sors ! Il est désactivé, il va couler et toi avec ! »

 

Chose inhabituelle et inattendue : il paniquait. Clara aussi. Elle utilisa son couteau pour tenter de s’extirper de la gueule de l’animal, mais le courant qui s’engouffrait dans sa gueule jouait contre elle. Elle n’allait pas tarder à finir ses jours au fin fond des abysses. Elle asséna alors des coups désespérés dans la bouche du prédateur afin de se dégager une ouverture suffisante pour se glisser hors de cette prison de chair synthétique. Elle utilisa son bras gauche, le cybernétique, afin d’avoir plus de puissance et ce ne fut pas de trop. Son profondimètre indiquait qu’elle coulait à une vitesse vertigineuse. Dans quelques secondes la pression serait trop élevée et elle allait imploser. Ses yeux allaient commencer à saigner puis, comprimé, tout ce qui se trouvait à l’intérieur de son corps ferait en sorte de sortir par ses orifices, crevant sa peau, lacérant ses chairs et… elle se ressaisit :

 

« Rob, je ne peux pas sortir !

– J’essaie de le réactiver. Je vais tenter d’en prendre le contrôle.

– Fais vite ! »

 

Sa voix était est plus aiguë qu’à l’accoutumée. Ses capteurs de survie s’affolaient. Elle devait se calmer mais agir vite car il était évident que son ami n’aurait jamais assez de temps pour parvenir à ses fins. Quelques coups bien sentis de sa lame, toute tranchante soit-elle, ne suffiraient pas non plus à lui dégager une ouverture. La peau du requin – quoi qu’en dise Rob avec ses nuances de squale – était épaisse et conçue pour le combat.

Son cerveau fonctionnait à toute allure. À court d’idées plus ingénieuses, elle tira un explosif de son étui, le régla à petite puissance et le plaqua dans la joue à peine entamée du Mégalodon. Elle l’activa sur cinq secondes. Juste le temps de se cacher derrière l’autre côté de sa mâchoire massive et l’explosion retentit, déformée. Le liquide salé qui l’entourait fut secoué et s’amassa sur elle. La pression repoussa ses os et sa peau. Elle se mit à saigner du nez et de la bouche. Tout l’air de ses poumons se vida et elle sentit un liquide chaud couler le long de ses joues, depuis ses yeux compressés. Elle souffrait mais elle vivait. Elle haletait et sa vue était trouble mais pas suffisamment pour la gêner totalement.

Elle s’extirpa à l’aveuglette de la cachette improvisée et avança vers l’ouverture dégagée dans la bête. Elle avait vraiment du mal à progresser, la pression devenait tout juste supportable.

D’une poussée de ses bras, elle sortit de sa prison. Un ultime effort de volonté qui laissa la carcasse inerte du cyborg plonger vers les profondeurs dévorantes de cette mer inhospitalière. Elle remonta avec difficulté. Elle se contraignait à respecter les paliers de décompression alors que son esprit lui hurlait son envie de se précipiter à la surface, de rentrer. Un mal de crâne atroce lacérait son crâne.

La combinaison de survie lui injecta encore quelques drogues afin de palier sa santé déficiente. Rob parlait mais elle ne comprenait rien à ce qu’il disait. Elle était encore groggy. Elle agissait machinalement, guidée par son instinct et son habitude des situations hostiles. Quelques secondes passèrent avant que les murmures lointains se muent en cris :

 

« CLARA ! CLARA !

– Oui, oui, c’est bon, je t’entends, articula-t-elle d’une voix hésitante, arrête de crier. 

– Ça fait plus d’une minute et dix-huit secondes que je t’appelle, tu pourrais répondre !

 

Toujours cette précision de foutu chronographe de rouages et de boulons. Elle sourit :

 

– J’étais en train de faire du lèche-vitrine, Rob. Ça va un peu mieux, là.

– Comment vas-tu ? Sérieusement !

– La combi a souffert, le plexi de mon casque est légèrement fendu dans le coin droit et je suis shootée à mort mais ça va.

– Je m’inquiétais de ta santé, pas de ta combi.

– Ça va je te dis.

– Tu veux rentrer ?

 

Pendant une seconde, la tentation fut forte, mais elle ne pouvait tout arrêter maintenant. Elle devait continuer. Elle soupira :

 

– Non, c’est bon. J’ai quelqu’un à sortir de cette foutue prison.

– Tu es certaine ?

– C’est bien parce que j’ai besoin de lui mais oui, je suis certaine. Toi ça va, Rob ?

– J’ai réussi à pirater les systèmes de sécurité de la prison pour désactiver l’OC.

– Tu as… Bravo Rob, tu es doué ! Pour un peu je me demande si j’ai vraiment besoin de ce connard de Raph !

– En réalité, les conditions pour que je réussisse étaient réunies. Je crains que mes compétences ne soient bien en-deçà de celles de Mr Leuman. Et j’ai joué de chance.

– Oui Rob. C’était une plaisanterie. J’ai vraiment besoin de ce looser, mais pas de souci, je suis heureuse que tout soit rentré plus ou moins dans l’ordre, je peux continuer plus sereinement.

– Alors, silence radio pour le moment, conclut-il. »

 

Clara reprit sa nage assistée vers la plate-forme maritime. À chaque mouvement de ses palmes, l’eau était aspirée puis rejetée dans un silence parfait. Un radar extrêmement puissant aurait pu éventuellement repérer quelques tourbillons insignifiants qui avançaient de manière régulière, mais un radar de ce type aurait aussi bien pu repérer ses battements cardiaques. Il n’y en avait pas à Bush Island.

Après quelques longues minutes, elle finit par atteindre l’un des pylônes de soutènement de la prison auquel elle resta accrochée quelques instants. La confrontation avec l’OC sous-marin l’avait éprouvée. Au bout de dix minutes de ce repos, bercée par les vagues froides et insouciantes, son pouls reprit un rythme plus ordinaire et les drogues furent assimilées par son organisme. Son HUD superposait à sa vision ses jauges de santé qui étaient globalement bonnes. Il était temps de reprendre la mission.

Elle contempla le pylône sur lequel elle était agrippée : couvert de coquillages et de mousse noire, les premiers mètres seraient un peu ardus à escalader, mais par la suite, ce serait un jeu d’enfant. Elle enleva ses gants, ses palmes et grimpa sur l’acier à l’aide de ses ongles rétractiles.

Elle prit soin de respirer régulièrement, de se concentrer sur son ascension. Une main, puis une deuxième. Une pause, elle se laissa pendre. Puis elle recommença. Elle se tracta encore et planta ses griffes, un peu plus haut. Exercice harassant qui la mena jusqu’à un interstice suffisant pour qu’elle se faufile entre les tuyaux et les conduits d’aération qui couraient sous la surface de la plate-forme comme des sillons sur un circuit imprimé. Elle resta là une minute, afin de reprendre son souffle. Puis elle se glissa dans les salles de machinerie de la prison. Il y régnait une odeur âcre et forte d’huile chaude et de vapeur. Le bruit était intense et tant mieux. Pas besoin de se faire trop discrète.

Elle enleva prestement sa combinaison et laissa les affaires dont elle n’aurait pas besoin immédiatement dans un coin. Une cachette. Elle n’avait pas eu beaucoup de chance jusqu’à présent, elle espérait que personne ne trouverait l’équipement, sinon il allait être difficile de revenir sains et saufs sur la berge. Non, en réalité ce serait totalement impossible, corrigea-t-elle mentalement.

Elle accrocha son arc replié dans son dos et garda le reste de son équipement à portée de main. Une porte métallique close la séparait des couloirs de maintenance. Elle tenta de se fier à ses oreilles, machinalement, afin de déceler d’éventuelles sentinelles. Difficile d’entendre quoi que ce soit avec le vacarme de la machinerie. Un coup d’œil en vision thermique ne l’aida en rien, la chaleur véhiculée par les tuyaux de la chaudière toute proche teinta son environnement de rouges intenses. Elle soupira et, couteau à la main, ouvrit doucement la porte. Au moindre mouvement, elle bondirait.

La voie était libre. À vrai dire, pénétrer dans cet endroit s’avérait plutôt simple, étrangement. Personne à cette heure-ci. Aucun technicien. Pas de gardes. Après tout, les systèmes de sécurité visaient principalement à empêcher les gens de sortir. Pas de rentrer.

Ils devaient tous être chez eux, bien au chaud loin de la prison et l’équipe de nuit devait être en train de picoler devant un holo-film quelconque. Quelques caméras de sécurité obsolètes baladaient leur œil de plexi le long de quelques coursives, mais elle les évita soigneusement. La dernière porte qu’elle déverrouilla s’ouvrit sur l’extérieur. L’air libre. La nuit était noire, constellée d’étoiles. Seuls quelques nuages dans le ciel. Elle sortit en prenant garde à ne pas être trop bruyante en marchant sur le sol grillagé. Elle fit le tour du bâtiment dans lequel elle était. De ce côté, les lieux étaient éclairés. Le plus difficile était à venir.

Elle observa la cour centrale balayée par des faisceaux lumineux. Clara passa le temps nécessaire immobile, cachée derrière de vieux containers rouillés afin de découvrir s’il existait une cadence de rotation des projecteurs. Le ballet erratique des halos blancs se voulait aléatoire, mais elle comprit après quelques minutes qu’il existait un rythme particulier à ce ballet. Il était prévu pour que les prisonniers, dont on désactivait la plupart des implants cognitifs, ne puissent calculer le temps exact nécessaire à un spot pour balayer la totalité de la cour. Mais ses augmentations à elle étaient encore fonctionnelles. Elle détermina le parcours idéal pour se faufiler. Il y aurait quelques acrobaties à effectuer, mais rien d’impossible. Après tout, Clara avait la condition sportive d’une athlète de haut niveau. Des heures d’entraînement hebdomadaires afin de ne pas se trouver en situation où son corps pouvait la lâcher. Elle avait suffisamment vu de compagnons tomber pour cette raison au cours de la guerre pour se faire piéger à son tour.

Au prochain redémarrage de cycle, elle allait y aller. Elle reprit un rythme respiratoire normal et se concentra au maximum pour ne pas commettre un seul impair. Le moindre faux pas et ce serait l’alerte, les ennuis puis la cellule.

Encore quelques secondes.

Deux…

Une…

Elle courut à droite sur quinze mètres, puis marcha en se baissant sur la gauche encore trois mètres. Elle revint ensuite en arrière sur deux pas et partit vers les bâtiments en face pendant vingt mètres, en sprint. Un arrêt de vingt-deux secondes exactement, puis une pause. Un… Deux… Elle bondit en ramassant ses jambes afin de passer entre les deux faisceaux qui allaient se croiser à l’emplacement précis où elle se tenait. À l’instant exact où les deux lignes lumineuses se mélangèrent, elle se cambra en arrière afin d’effectuer un salto et se récupéra à quatre pattes au sol pour ensuite attendre une seconde et faire une roulade vers la droite. Elle attendit douze secondes supplémentaires et courut comme une folle vers les portes en face.

Elle se plaqua contre le mur de béton et reprit son souffle. Génial, se dit-elle, j’ai pas perdu la main !

Elle se ravisa : et non, merde… elle n’avait pas pensé au retour. Comment Raph s’y prendrait-il pour la suivre ? Comment avait-elle pu laisser passer ce détail ? Elle serra les dents. Dernière mission, hein ? Ouais… je me fais trop vieille, je commence à me laisser aller.

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