Radu Dracula 1 - Ceci est mon sang

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Quand Radu Dracula meurt en Octobre 1476, il ne sait pas que sa vie ne fait que commencer. Le Diable va lui confier une quête.
L'intrigue de ce premier opus conduira Radu Dracula de son repaire transylvanien à la Constantinople moyenâgeuse, avant d'y retourner quelques centaines d’années plus tard, alors que la ville s’appelle désormais Istanbul. Durant toutes ces années, il découvrira ses nouveaux pouvoirs, mais aussi les désagréments qu'ils engendrent.
Philippe Lemaire et Philippe Ward nous offrent ici une nouvelle version du Comte Dracula, fruit de plusieurs années de recherches.
Vous pensiez tout savoir sur le plus célèbre des vampires, vous n’avez encore rien lu.
Publié le : vendredi 12 décembre 2014
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RADU DRACULA

 

1 …Ceci est mon sang

 

 

 

Philippe Lemaire

&

Philippe Ward

 

 

 

 

Illustration : Philippe Lemaire

 

 

 

 

 

Éd. L’ivre-Book

 

Avec la participation de Rivière Blanche

PROLOGUE – TRANSYLVANIE 2010

 

 

 

 

Vous connaissez la Roumanie ? Ce pays vous inspire de nombreux clichés sans doute… Le joug soviétique pendant des dizaines d’années après la Seconde Guerre mondiale et maintenant une population qui découvre tout de l’Union Européenne que le pays vient de rejoindre économiquement et politiquement. Et puis les Roms de Bucarest qui répandent leur mendicité à travers le monde, sans oublier la fin tragique bien que logique des Ceaucescu qui fut hypermédiatisée sur toutes les télévisions ou radios du monde. Il est impossible de parler de la Roumanie sans avoir à aborder les thèmes sombres de son histoire millénaire. Et je ne vous ai pas – encore – parlé du célébrissime Comte Dracula, qui est sans doute le plus connu des Roumains à travers le monde. Un nom qui a traversé les océans, les mers, que l’on trouve dans toutes les médiathèques. Un nom qui est devenu au fil des années universel grâce aux livres et surtout au cinéma. Mais un nom qui a aussi été galvaudé par les divers auteurs ou réalisateurs.

La Roumanie contient pourtant bien plus de richesses et de centres d’intérêt que ces quelques clichés peuvent le laisser supposer. Particulièrement la Transylvanie à laquelle je suis durablement attaché et où je demeure depuis un certain temps. Un temps certain devrais-je dire.

Le pays par-delà la forêt est sans conteste la plus belle région de Roumanie, la plus sauvage et la mieux préservée, et je ne dis pas cela parce que j’y suis né et que j’y demeure. Une carte vous indiquera que la Transylvanie est située en plein centre du pays, traversée du nord au sud par les Carpates. Les hauts plateaux de la région de Cluj Napoka font penser aux steppes d’Asie centrale. Les cultures y sont parsemées, beaucoup de paysans roumains se contentant de travailler la terre pour subvenir uniquement aux besoins de leurs familles. Des troupeaux d’ovins ou de bovins paissent ici et là, mais nous sommes loin de l’élevage intensif comme il se présente en Europe de l’Ouest.

Les Roms, qui ici portent plutôt le nom de Tziganes, se chargent de ravitailler en matériaux divers les villages perdus dans cette immensité de hauts plateaux. Bien sûr, la nature a conservé tous ses droits et le paysan transylvain suit le rythme qu’elle lui impose, un peu le contraire du reste de l’Europe où l’agriculture est devenue une véritable industrie. À l’approche de la frontière avec la Bucovine, dans les monts Birgau (que vous avez pu voir orthographié Borgo…), la nature est reine ;  pour encore combien de temps ?

Nulle part en Europe vous ne verrez une forêt si dense, si sombre. Les sapins y forment une véritable mer qui recouvre presque entièrement les montagnes à l’exception des pics les plus élevés qui s’élèvent au-dessus de ce véritable océan de verdure. Les arbres sont si hauts et si épais qu’ils donnent l’impression d’être noirs : noirs comme le bois des maisons des Transylvains, noirs comme le loup et l’ours qui vivent ici en maîtres, noirs comme les vieux murs de mon château. Noirs comme mon âme.

Je vis au cœur de cette immensité végétale, ou plutôt j’y réside, car je ne suis plus tout à fait vivant.

Oh, j’imagine que suite à cette phrase, vous vous êtes fait votre petite idée sur mon identité, si ce n’était pas déjà fait depuis le début pour les plus érudits d’entre vous en matière de… d’histoires fantastiques dirons-nous pour simplifier. Les clichés ont la vie dure n’est-ce pas ? Je ne suis pourtant pas certain que vous sachiez qui je suis réellement, et j’aurais même l’audace de dire que j’en doute. Vous avez pourtant certainement raison sur plusieurs points ; je suis effectivement un noble roumain comme vous l’aviez sans doute deviné, je suis aussi ce que vous appelez un vampire et l’un de mes noms usuels est effectivement Dracula. Jusque là vous avez parfaitement raison.

Pour le reste, je crains que vos trop nombreuses lectures ou votre goût immodéré pour le cinéma ne vous incitent à me prendre pour une autre personne, une personne que je déteste plus que tout au monde et qui n’a jamais été ce que certains prétendent, vous les premiers sans doute. Non, le Diable ne lui a jamais entrebâillé la porte qu’il m’a ouverte.

Mais sans doute vaut-il mieux vous relater mon histoire depuis le début afin d’éviter toutes confusions. Satan m’est témoin qu’il y en a eu assez à ce jour et je tiens à rétablir la vérité que certains ont déformée ou masquée dans des buts divers.

Je suis né en 1437 à Sighisoara, une ville située sur la rivière Târnava Mare en Transylvanie, et j’ai eu droit à une enfance heureuse pour les critères de l’époque. Ma mère, Vassilisa Musat, issue de la noblesse de Transylvanie, n’eut guère le loisir de choisir son époux, car telle était la coutume dans les familles possédant un certain rang au XVe siècle. Le choix de mes grands-parents maternels se porta sur Vlad Basarab, un défenseur de la chrétienté ayant été élevé à l’ordre du Dragon (Dracul en roumain) plusieurs années auparavant. Le fait que mon futur père ait déjà convolé en justes noces et ait plusieurs héritiers ne fut bien entendu pas un souci. Pour ma part, je m’en moquais, étant à l’aube de ma vie, même si cette prestigieuse ascendance allait bien me servir quelques années plus tard. Elle me causa cependant des contrariétés bien plus vite que je ne l’aurais imaginé.

J’étais, voyez-vous, un enfant porté sur tout ce qui touchait à la beauté de près ou de loin, et je me révélais aussi avide de connaissances. Les tableaux qui ornaient les murs de notre château avaient captivé mon attention dès que j’eus posé les yeux dessus. La faculté des artistes à reproduire des scènes agréables me fascinait et je passais des heures à les admirer. La bibliothèque de mon père m’intriguait aussi. Je devinais qu’il existait dans tous ces livres et parchemins de quoi exacerber mon imagination déjà fertile. J’obtins, non sans difficultés, l’autorisation d’apprendre à lire. Savoir écrire son nom paraissait en effet bien suffisant pour un jeune boyard qui était sensé manier l’épée davantage que la prose. Mais j’étais déjà têtu et finis par obtenir gain de cause auprès de mes parents, bien aidé il est vrai par le fait que mes deux frères aînés, Mircea et Vlad, avaient plus de chances que moi de devoir porter un jour la couronne et de diriger le voïvodat.

Je passais alors le plus clair de mon temps partagé entre la bibliothèque de mon père et mes promenades en solitaire dans les sombres et splendides Carpates pendant que mes frères aînés s’initiaient aux arts de la guerre avec les meilleurs maîtres d’armes. Ma mère s’inquiétait de ce côté rêveur, craignant de ne pas avoir donné à Vlad Dracul un fils digne de son rang. Mon père ne s’intéressait pas à moi. Il formait mes frères aînés aux rudes techniques de combat et ma foi, ce désintérêt m’assurait une tranquillité relative.

J’avais peut-être sept ou huit ans lorsqu’il m’emmena avec mon demi-frère Vlad à la cour du Sultan à Andrinople. Pour des raisons que je ne découvris que bien plus tard, j’allais y rester le reste de mon enfance et même un peu plus. C’en était fini des promenades en solitaire dans les forêts de Transylvanie.

Les Turcs n’étaient pas réellement méchants avec nous, bien au contraire, et ils prirent notre éducation en mains. Ainsi, nous étions toujours traités comme les fils du voïvode de Valachie que nous étions, mais pas question d’échapper à l’apprentissage du combat, à la monte et au dressage des chevaux, bref, tout ce que je détestais le plus au monde. Il n’en fut pas de même pour mon frère Vlad qui se délectait en découvrant les multiples façons de torturer que les Turcs maîtrisaient.

Contraint et forcé, je devins un Seigneur de guerre. Moi et mon frère eûmes même l’honneur d’être reçus dans les rangs des janissaires, la garde personnelle du Sultan.

Puis, un jour, mon frère me fit ses adieux. Il allait, me disait-il tout fier de lui, reconquérir le trône de notre père. Je n’ai jamais prêté beaucoup d’attention aux lubies de Vlad et me moquais un peu de son avenir ; de mon côté, je n’avais jamais souhaité succéder à notre père, j’aspirais à une vie plus simple et surtout moins contraignante. Si les Turcs étaient prêts à l’aider à monter sur le trône de Valachie, alors grand bien lui fasse ! Sa compagnie ne me manquerait en aucune façon. Je lui dis que je ne me mettrais pas en travers de sa route et, lors de son départ, je le félicitais même.

Je restai donc seul avec mes amis turcs, dans le pays que j’avais adopté, car rien ne m’incitait à retourner en Transylvanie ou en Valachie depuis qu’un courrier du voïvodat m’avait appris que ma mère avait été retrouvée morte. Le Sultan ne prit pas la peine de me préciser les causes de son décès. J’éprouvais de la tristesse pendant une longue semaine et puis son visage se brouilla dans mon esprit pour pratiquement disparaître.

Peu après, j’eus une altercation avec Mehmet, le fils du Sultan Murad II. Mehmet semblait éprouver une affection pour moi qui allait bien au delà de la camaraderie. Je réagis avec violence à ses avances de plus en plus répétées. Je le frappai de mon épée, heureusement pour moi sans gravité, et me retrouvai tout de suite avec une horde de janissaires aux fesses. Je parvins à leur échapper, mais dus ensuite me faire un peu oublier le temps que cette affaire se calme. Murad me pardonna, mais je fus régulièrement désigné ensuite pour prendre une part de plus en plus active aux opérations militaires de l’armée ottomane où on me confia les missions les plus dangereuses. Je devais payer l’affront fait à Mehmet.

Pendant mes rares moments de liberté, j’avais tout loisir de découvrir les trésors artistiques qui regorgeaient dans la capitale de Murad. Ce goût pour l’art et les livres ne m’avait pas quitté et je me plongeais toujours avec délices dans ces vieux manuscrits qui m’en apprenaient tant sur le monde.

Puis vint ce jour où une énième campagne militaire m’amena à intervenir dans mon propre pays.

Mehmet avait alors remplacé son père et le nouveau Sultan était aux prises avec le voïvode de Valachie : Vlad Dracula mon propre frère ! Ainsi, Vlad qui arborait fièrement ce nouveau surnom de Dracula, signifiant fils de Dracul, s’était retourné contre ceux qui l’avaient aidé à reconquérir le trône de Valachie après la mort de notre père. Cela ne m’étonnait pas de lui. Il avait toujours détesté les Turcs et il n’avait jamais accepté ces années de captivité. Il devait se sentir assez fort maintenant pour pouvoir s’émanciper de l’autorité du  Sultan.

J’appris que ses lubies par rapport à la torture avaient pris des proportions invraisemblables. Il mettait ainsi en application les différentes techniques acquises à Andrinople, aussi bien contre les Turcs que contre son propre peuple, affichant une nette préférence pour le supplice du pal qui lui valut un autre surnom : Vlad Tepes, l’empaleur en roumain. Il était parvenu ainsi à inspirer la terreur dans tous les royaumes qui jouxtaient son voïvodat.

Je chevauchais aux côtés de Mehmet, étant alors un de ses plus proches lieutenants malgré la dégradation de nos rapports, lorsque nous arrivâmes face à une scène d’horreur dressée par Vlad à notre intention. Au détour d’une colline se dressait devant nous ce que les historiens appelleraient plus tard  « la forêt des empalés ». Ce boucher de Vlad avait fait empaler des milliers de soldats turcs et jusqu’aux monts délimitant l’horizon, on ne voyait que des pals plus ou moins hauts, certains supportant des cadavres de plusieurs semaines à la puanteur insoutenable, d’autres, les plus proches de nous, n’ayant pas encore fini de remplir leur œuvre sur nos soldats hurlants. Certains malheureux avaient été entièrement écorchés avant d’être empalés, et leurs peaux sanguinolentes étaient exposées au pied de leurs pals. Mon frère avait surpassé ses maîtres turcs dans l’art de la torture, il n’avait plus rien à leur envier.

Ce spectacle emplit Mehmet de haine, mais surtout de frayeur. Le pal était certes un mode d’exécution connu et prisé des Turcs, mais laisser ainsi pourrir des cadavres sans leur accorder de sépulture dépassait l’entendement du Sultan. Il me demanda de m’occuper moi-même de mon frère, me promettant le trône de Valachie si je parvenais à le vaincre. Il ne pouvait pas s’abaisser à rester sans réaction devant les horreurs de ce monstre, et c’était aussi un moyen de se débarrasser de moi. Si je parvenais à vaincre Vlad, il aurait sa revanche, si j’échouais, il serait libéré de moi. Il était gagnant sur les deux tableaux.

Ayant à ma disposition une armée bien plus conséquente que celle de Vlad qui ne bénéficiait pas de l’appui des Transylvains ni même de tous les Valaques, je me lançai sur ses traces. La noblesse de Transylvanie avait été anéantie par mon frère et m’était toute acquise. Beaucoup de Valaques, terrorisés par les horreurs du monstre qu’il était devenu, ne demandaient qu’à prendre mon parti. Mes chances de vaincre étaient réelles. Et je le vainquis.

 Une fois Vlad en fuite, je ne savais que trop bien où aller le chercher. La forteresse de Poienari sur l’Argès l’avait toujours obnubilé de par sa position géographique. Ses traces me confirmèrent qu’il avait fui dans cette direction avec ses partisans, des roturiers pour la plupart, dont le mérite principal était de partager les goûts sadiques de Vlad. Et je l’y trouvai, sûr de lui et de sa force. Cet immonde personnage s’était permis de renforcer les défenses de la forteresse en mettant au labeur des nobles roumains qu’il avait remerciés en… les empalant bien sûr ! Et de là il me nargua pendant de longs jours.

Vaincre sa bande de bouchers ne fut pas aisé en raison de la position de nid d’aigle de la place forte, mais il m’insupportait de laisser le pays aux mains du monstre qu’était devenu mon frère, et j’en avais assez de subir ses sarcasmes. J’eus le dernier mot après de longues semaines d’un siège sans concession où les pertes furent conséquentes des deux côtés. Je déplorai que son épouse eût le mauvais réflexe de se jeter du haut d’une des tours du château, craignant à tort que je me montre aussi cruel que lui. Je regrettai encore plus de ne pouvoir mettre la main sur mon frère.

La forteresse de Poienari n’était pas seulement construite au sommet d’un piton rocheux, elle était aussi pourvue d’un souterrain par lequel Vlad prit la fuite, me narguant encore. Une fuite qui ne dura guère puisque le roi Matthias de Hongrie se chargea de mettre la main sur le monstre puis de l’enfermer. Cette nouvelle captivité lui sauva alors la vie, car je n’étais pas du tout disposé à faire preuve de clémence à son égard.

Voilà comment je devins Prince de Valachie, moi, le plus jeune de trois frères et le seul aux ambitions de règne inexistantes. Je n’y étais pas préparé, mais je pris cette charge avec sérieux même si, je dois l’avouer, elle ne me passionna guère. Ce nouveau statut de voïvode avait cependant de bons côtés et je pus alors m’abreuver de mes lectures préférées, me délecter des plus beaux tableaux, collectionner les œuvres d’art que j’affectionnais, en découvrir d’autres aussi, comme celles des artistes de l’Antiquité qui semblaient aussi amoureux de la beauté que moi. Cet amour de l’art sous toutes ses formes, et peut-être aussi mon physique qu’on qualifie souvent d’avantageux, me valurent le surnom de Radu le Beau (Radu Cel Frumos en roumain). Un surnom bien d’époque que je n’ai jamais vraiment apprécié. À l’instar de mon frère Vlad, et c’est sûrement notre seul point commun, j’ai toujours préféré le nom de Radu Dracula, le fils de Dracul, en hommage à mon père qui était si fier de ce titre.

Je m’entourai d’une cour de mon choix, privilégiant les Basarab bien sûr, et décidai de vivre dans la ville qui s’appelle aujourd’hui Bucarest après y avoir fait réaliser de nombreux travaux. Je pris épouse afin de me conformer aux usages en vigueur, mais j’avoue avoir été un piètre mari. Depuis ma première aventure avec Mehmet, j’ai toujours eu du mal à définir si ma préférence allait aux femmes ou aux hommes, voire aux deux simultanément. De plus, avec les unes comme avec les autres, la fidélité n’est pas au nombre de mes vertus, loin de là. Mon épouse, Maria, me donna malgré tout une fille que je décidai de baptiser du même prénom que sa mère.

J’avoue aussi que je ne me sentis pas particulièrement investi d’une mission sacrée à gouverner la Valachie, mais avec moi le peuple n’eut plus à redouter les horreurs de Vlad, et c’était suffisant pour être en paix avec ma conscience. Je peux dire que sous mon règne le pays vécut une période de relative tranquillité et de prospérité.

Puis je mourus. De la syphilis comme c’était à prévoir, vu que je passais le plus clair de mon temps avec des gitons et des putains, loin de Bucarest, dans un de mes manoirs préférés au nord de la Transylvanie, là où je n’ai qu’à regarder dehors pour être ébloui par les beautés naturelles qui me sont si chères.

Je mourus en octobre 1476. C’est ce jour que commence ma véritable histoire.

CHAPITRE 1 – TRANSYLVANIE 1476

 

 

 

 

– Le seigneur se meurt !

Le cri me surprit. Je me trouvais en plein acte d’amour avec une de mes maîtresses quand une douleur me frappa en plein cœur ; je poussai un hurlement et roulai sur le lit. Un voile noir passa devant mes yeux en même temps que le cri s’échappait de ma bouche. La douleur explosa dans mon cerveau puis disparut. Quand j’ouvris les yeux, j’aperçus mon corps gisant sur le lit et je mis une poignée de secondes à comprendre que je visualisais la scène du plafond de ma chambre. Et cela me parut normal.

J’aperçus mes deux gitons, affolés, qui pénétraient dans la pièce, alertés par mon cri et ceux de ma maîtresse, accompagnés par Mircea, un de mes fidèles. Celui-ci se pencha sur ma poitrine pendant quelques secondes. Il se redressa et lâcha d’une voix lugubre :

– Il est mort.

À cet instant je fus comme aspiré et je plongeai dans un long tunnel noir qui me parut sans fin.

La mort est une expérience curieuse, savez-vous ? Je ne le pense pas, car vous ne l’avez pas encore vécue, mais cela viendra. J’ai le privilège de l’avoir connue tout en continuant à fréquenter ce monde, je peux vous en parler en connaissance de cause. Lorsqu’on arrive sur cette terre dans le corps d’un enfant livré aux soins de ses parents, on suit une loi naturelle – divine si vous êtes croyant -. Lorsqu’on meurt, on emprunte le chemin inverse, à la différence près qu’on ne le vit pas avec l’esprit aussi embrumé qu’un nouveau-né, mais en pleine connaissance de cause. C’est un peu comme si vous reveniez sur une terre connue, dans votre monde d’origine en fait.

Voilà le sentiment qui m’habita dans ce long tunnel où mon esprit flottait, libre de toute entrave. Je pris conscience d’un autre univers, et je fus surpris de me voir survivre à mon propre corps que je pensais détenteur du principe vital. Au moins, j’eus la certitude à cet instant qu’il existait un autre monde, que la mort n’était pas une fin en soi et j’avoue que j’en fus surpris.

Je reconnus très vite ma mère Vassilisa qui m’adressait de grands signes comme pour m’empêcher de commettre une bêtise. Elle était toujours aussi belle et son sourire toujours aussi doux et accueillant. J’aperçus plusieurs compagnons qui avaient succombé au champ d’honneur et qui m’avaient accompagné dans toutes les batailles. Mais, contrairement à ma mère, eux me regardaient comme si je ne faisais que passer. Aucun ne vint vers moi, ni ne m’adressa de signes d’encouragement ou de bienvenue, ce qui me surprit ; je m’étais toujours montré un bon chef avec eux, me semblait-il. Je m’attendais à voir mon père ou mon frère Mircea, mais je ne vis aucun des deux. Même les nombreux ennemis que j’avais tués lors de mes différentes campagnes ne se trouvaient pas là. Cela me sembla curieux, mais je n’y prêtai pas une grande attention.

Je laissai mon âme suivre le chemin vers lequel elle se dirigeait sans intervenir sur sa course, étant alors persuadé de n’avoir aucune influence sur ce qui m’arrivait. Le tunnel m’aspirait littéralement et je me laissai porter. Par moments, je vis des sorties sur les côtés, mais aucune ne m’inspira, elles étaient comme rejetées par mon âme.

Ma mère me suivait en continuant de me mettre en garde, je comprenais vaguement ses paroles, mais j’avais l’impression qu’elle se trouvait ailleurs, dans une autre dimension, difficile de retranscrire ce sentiment par des mots.

Puis je sus que j’arrivais à la fin de mon voyage. Je vis une espèce de vortex rougeâtre devant moi et une multitude d’esprits inconnus qui m’adressaient de grands signes en hurlant. Je pris le temps de les regarder et leurs expressions horrifiées me firent sourire. Qu’avais-je à craindre maintenant que j’étais mort ? De qui pourrais-je avoir peur alors qu’aucun humain ne m’avait résisté sur terre ? De personne.

Puis le vortex m’aspira violemment, et j’eus la sensation de passer dans un monde encore différent. Le tunnel disparut.

Je me retrouvai au milieu d’un cirque situé en pleine montagne. J’avais l’impression d’être de retour chez moi dans les Carpates, mais des Carpates différentes, sans arbre, sans la moindre végétation, dans un lieu entièrement dénudé. Pas un souffle de vent, pas le moindre bruit, et je sentais malgré tout une multitude de vies présentes en cet endroit. Je ne savais pas où elles se cachaient, mais j’avais l’impression qu’elles m’épiaient, qu’elles me surveillaient. Les roches semblaient animées de vie comme si des centaines d’esprits se trouvaient enfermés à l’intérieur. Une idée complètement insensée ! Mon boucher de frère lui-même n’aurait pas imaginé pareil supplice ! Demeurer enfermé pendant une éternité dans un rocher devait être pire que n’importe quelle autre torture. Et pourtant, j’avais vraiment l’impression que les pierres me regardaient et que certaines me parlaient.

Puis je le vis face à moi, me regardant avec un sourire sardonique. Impossible de vous dire comment je sus que c’était lui, mais je le savais, d’ailleurs, vous aussi vous auriez su qui c’était, j’en suis persuadé. Je le reconnaissais plus sûrement que j’aurais reconnu ma propre fille, la chair de ma chair, que j’adorais plus que tout au monde.

– Bienvenue dans mon royaume, Radu, dit-il sur un ton mielleux.

 

Il avait l’aspect que lui prêtaient les légendes terrestres et une petite voix me disait qu’il avait pris cette apparence pour moi, pour que je le reconnaisse et que je sache, sans que cela ne fasse aucun doute, où je me trouvais.

Rien ne manquait : jambes arquées et poilues terminées par des sabots de bouc, un torse humain terriblement velu, des bras longs et maigres terminés par des mains griffues et… sa tête !... Une tête à peu près humaine, mais avec des cornes qui sortaient de la boîte crânienne, une bouche au rictus grimaçant d’où émergeaient des dents acérées et des yeux qui semblaient briller des flammes de… des flammes de l’endroit où nous nous trouvions ! Une véritable caricature issue de la bouche d’un prêtre officiant dans une paroisse de fous de Dieu !

– Ainsi vous existez ? dis-je sans pouvoir masquer mon incrédulité.

 

Son apparence changea instantanément, comme si mes paroles l’avaient blessé. Devant moi se tenait maintenant une femme aux formes généreuses, le genre qui aurait mis un terme à mes indécisions quant au sexe que je préférais pour mes ébats amoureux. Là, j’eus confirmation de son existence, de ce qu’il était, et j’avoue que je me sentis mal, très mal. Mourir et avoir devant soi le Diable est somme toute assez traumatisant, voyez-vous.

– Bien sûr que j’existe. En doutais-tu ? Passons les mondanités et allons droit au but : tu es mort, tu es chez moi, en enfer, et j’ai besoin de toi.

Je le fis répéter, essayant de me convaincre que je subissais une farce de l’autre monde. Je savais que j’étais mort, j’étais bien obligé d’admettre que mon âme avait atterri en enfer, par contre, sa proposition avait de quoi surprendre…

– Besoin de moi ?!

– Oui Radu, de toi. Pour une mission. Bien sûr, si tu y parviens, je te promets une récompense. Et je tiens toujours mes promesses.

Exactement comme dans les contes pour effrayer les enfants, le fameux pacte avec le Diable que les humains perdaient toujours quoiqu’il arrive… Mon sentiment de subir une farce se renforça et je décidai de le tester :

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