Un sorcier africain à Saint-Pie-De-Guire

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Arrive au commerce de Mme Chang, à Montréal, Serge Frenière. Une bagarre éclate, entraînant la mort d'un homme. Serge réussit à s'enfuir. Plusieurs raisons le poussant à croire qu'il s'agit de son ami avec qui il étudiait en Belgique, Jules Kanani, conseiller de Mme Chang dans ses affaires, part à sa recherche. Son investigation le conduit à un sanctuaire forestier près du village de Saint-Pie-de-Guire. Au coeur de cette forêt, Jules est confronté à d'étranges phénomènes et placé devant d'étonnantes révélations...
Publié le : lundi 2 février 2015
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EAN13 : 9782336368986
Nombre de pages : 318
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Un sorcier africain Réjean Côté
à Saint-Pie-De-Guire
Jules Kanani conseille Mme Chang dans ses afaires. Faisant de plus en
plus appel à ses services, il s’enfonce toujours plus dans les collusions entre
les autorités politiques, les familles de la mafa, le monde minier, et une Un sorcier africain
fondation caritative qui soutient un hôpital régional en Afrique.
Arrive au commerce de Mme Chang, à Montréal, Serge Frenière, afn
d’effectuer une importante transaction au nom de la famille Duartes. à Saint-Pie-De-Guire
Une bagarre éclate, entraînant la mort d’un homme. Serge réussit à s’enfuir,
pourchassé par deux Chinois. En apprenant l’identité de l’homme en fuite,
Jules Kanani se demande s’il ne s’agirait pas de la même personne qu’il
a connue voilà quelques années alors qu’il étudiait en Belgique. Plusieurs
raisons le poussent à retrouver son ami, qui porte le même nom que le
fugitif. Son investigation le conduit dans un sanctuaire forestier près du
village de Saint-Pie-De-Guire au Québec.
Au cœur de cette forêt, Jules est confronté à d’étranges phénomènes.
Il est placé devant d’étonnantes révélations. Il ne peut endiguer les puissantes
pratiques ancestrales de Lobihu, son village natal, remontant avec force en lui.
Pris entre les rivalités de clans qui éclatent, une menace de mort plane
au-dessus de la tête de Jules. Isabella Castro, une redoutable femme
d’afaires de la République dominicaine, décide de le protéger. Un amour
aux contours indéfnis naît entre eux.
Ce roman met en lumière les tiraillements d’un immigrant africain qui
n’a plus que l’amitié…
Réjean Côté a géré plusieurs programmes-cadres
au sein des Nations Unies. Il a œuvré auprès
de plusieurs ONG dont Care, CECI, Médecins
sans frontières, Oxfam-Québec, IRC, etc. et a
travaillé avec l’Organisation pour la Sécurité et la
Coopération en Europe (OSCE). Il a été directeur
général de la Conférence régionale des élus de la Mauricie au Québec et,
à maintes reprises, il est intervenu comme consultant auprès des Premières
Nations du Canada.
Illustration de couverture : Le pendentif africain,
œuvre de Linda Cyrenne, peinture sur soie, Québec, Canada.
ISBN : 978-2-343-02524-7 Ecrire l’Afrique
26,50 e Ecrire l’Afrique
Réjean Côté
Un sorcier africain à Saint-Pie-De -Guire






Un sorcier africain
à Saint-Pie-De-Guire





















Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen

Romans, récits, témoignages littéraires et sociologiques, cette collection
reflète les multiples aspects du quotidien des Africains.


Dernières parutions

Mamadou DIOP, Rahma, l’école d’une vie, 2014.
Simon DIASOLUA, Entre ciel et terre, Les confidences d’un pilote de ligne
congolais, 2014.
Kasoum HAMANI, Niamey cour commune, 2014.
Roger KAFFO FOKOU, Les cendres du temps, 2014.
Pierre FREHA, Chez les Sénégaulois, 2014.
Patrick BRETON, Cotonou, chien et loup, 2014.
Cikuru BATUMIKE, L’homme qui courait devant sa culpabilité, et autres
nouvelles, 2014.
Mahmoud Bensaïd BAH, Les défis de la démocratie en Guinée, 2014.
Georges ROUARD, Nuit noire à Dôko, 2014.
O. TITY FAYE, La chute de la Révolution. Les derniers complots. La
tourmente, livre III, 2014. Prêt pour la Révolution ? De l’emprise du parti unique à la
marque du fouet rouge : la révolte. La tourmente, livre II, 2014.
O. TITY FAYE, Selon la Révolution ! La randonnée de l’étudiant guinéen sous
la Révolution. La tourmente, livre I, 2014.
Karamoko KOUROUMA, Poste 5 ou l’incroyable aventure de Togba, 2014.
Bakonko Maramany CISSÉ, Émigrer à tout prix. L’Amérique, l’Europe ou la
mort, 2014.
Bakonko Maramany CISSÉ, Tombe interdite. Histoire de l’enfant prodige,
2014.
Abdoulaye MAMANI, Le puits sans fond, 2014.
Pino CRIVELLARO, Burundi mon amour, 2014.
EL HADJI DIAGOLA, Un président fou, 2014.
J.D PENEL, Idriss Alaoma, Le Caïman noir du Tchad, 2014.
Koffi Célestin YAO, Le bateau est plein, je débarque, 2013.
Kapashika DIKUYI, Une étrange famille congolaise et son odyssée, 2013.
Patrick-Serge BOUTSINDI, Jour des funérailles à Poto-Poto, 2013.
El hadji DIAGOLA, Ma femme m’a sauvé la vie, 2013.
Gilbert TSHIBANGU KANKENZA, À la rencontre du destin, 2013.
Abderrahmane NGAÏDÉ, Une nuit à Madina do Boé, 2013.
Henri PEMOT, Kimpa Vita, Une résistante Kongo, 2013.
Réjean Côté











Un sorcier africain
à Saint-Pie-De-Guire































Du même auteur


La réconciliation des mondes à la source du Nil, L’Harmattan, France, 2010
Rwanda_Ubumwe. Les poseurs d’unité, L’Harmattan, France, 2004
Nitassinan, Éditions Les Glanures, Québec, 1999































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02524-7
EAN : 9782343025247



À
Antoine et Lauraly






L'amitié est pour l'exilé une patrie, pour le pauvre une fortune, pour le
malade un remède, pour ceux qui se portent bien un plaisir, pour les
forts une récompense.
Françoise Roberge

Et d’où revenir pour aller où quand il ne reste des décombres qu’un
point torride dans le muraillement des choses.
Yves Boisvert

Ton cœur est resté dans le souvenir lointain des métiers
Roch Nappert

J'avoue que je ressens un sentiment de dignité et de fierté en
poursuivant cette route que j'ai choisie et de l'assumer. Voilà que nous
allons au fond de nos convictions.
Yves Cloutier





1


— Jules, est-ce une autre de tes intuitions ?
Mes mains enserrèrent légèrement le volant de la voiture. Depuis
un certain temps, Isabella utilisait le mot intuition pour faire référence
à ces moments, parfois longs, où je vivais dans l’univers de ma tête.
— Là d’où je viens, rétorquais-je, les intuitions reçoivent une
attention particulière.
Nous avions passé la journée chez un couple d’amis à Norbertville,
une petite municipalité de la région des Bois-Francs au Québec. En
soirée, nous avions assisté au spectacle d’un musicien à la Gamacherie.
Ravis par la performance de Marcel Bouvier, nous étions allés le
féliciter dans sa loge.
— Quelque chose me dit que je vais revoir ce musicien, dis-je à
Isabella, alors que nous reprenions la route en direction de Montréal.
Quelques mois plus tard, j’entrai par hasard à La Succursale sur la
rue Masson à Montréal. Légèrement en retrait, non loin des grandes
cuves de la brasserie artisanale, Marcel était assis à une table. Il
écrivait hâtivement dans un cahier comme s’il ne voulait rien perdre
de l’idée qui occupait ses pensées.
Je compris plus tard que cette table lui était en quelque sorte
réservée.
J’hésitai un instant. Puis je m’approchai de lui d’un pas lent.
Lorsque j’arrivai à sa hauteur, il leva les yeux vers moi. Le voyant
s’extirper du monde de ses pensées et chercher les origines de notre
rencontre dans sa mémoire, je pris les devants.
— Nous nous sommes rencontrés à la salle de spectacle la
Gamacherie, lui précisai-je.
Ses yeux errèrent, s’agrandirent et, finalement, acquiescèrent.
— Je me souviens de vous. Vous étiez avec votre dame.
— Oui, répondis-je, satisfait de réapparaître dans ses souvenirs.
Je savais pertinemment qu’Isabella et moi étions les seules
personnes noires parmi les spectateurs.
Marcel tendit le bras pour m’inviter à m’asseoir. Ostensiblement, je
jetai un coup d’œil à ma montre. Je regardai autour de moi comme si
je cherchais une personne.
— Je ne veux pas vous déranger…
9 — Je griffonne ce qui me passe par la tête, me dit-il en fermant
son cahier.
Finalement, je me tirai une chaise et m’assis en face de lui.
— Désolé, j’ai oublié votre nom. Je rencontre pas mal de gens…
— Jules Kanani. Ma compagne se nomme Isabella Castro.
— Comme le leader révolutionnaire cubain !
— Oui, mais pas de lien de parenté. Elle est originaire de la
République dominicaine.
Je demandai à Marcel comment s’étaient passés les concerts qu’il
avait donnés depuis notre dernière rencontre. Il me dit qu’il arrivait de
Vancouver. À grands traits, il me parla du chapelet de villes où il
s’était produit. Il me raconta quelques anecdotes. Puis il compléta le
tour de sa vie artistique de façon humoristique.
— J’attends que la main habile d’un diffuseur m’ouvre la porte de
la renommée. J’ai plusieurs chansons prêtes à être enregistrées.
Depuis que j’avais assisté à sa performance à la Gamacherie, il ne
faisait aucun doute dans mon esprit que ce rêve s’accomplirait un jour.
Marcel me regarda, attendant de connaître ce qui m’amenait. Comme
je l’avais interrompu au milieu de ses préoccupations, je me refusais à
lui dévoiler que j’étais venu sous l’impulsion d’une simple intuition.
À la manière des gens de Lobihu, mon village africain, je me mis à
parler de choses et d’autres. J’évitais de plonger dans les tragiques
histoires coloniales où, pendant des décennies, les Européens
exercèrent une autorité totale sur mon pays jusqu’à notre
indépendance au début des années 1960. Voyant son cahier, je pris le
pari de lui réciter des proverbes africains en prenant soin de lui
expliquer le conseil populaire renfermé dans chacun.
Immédiatement, comme si j’avais vu juste, s’échappèrent des
lèvres de Marcel Bouvier les vers d’une poésie qu’il me récita par
cœur : Un jour, d'âpres marins, vénérés parmi nous, / L'apportèrent
du sol des menhirs et des landes, / Et nos mères nous ont bercés sur
leurs genoux / Aux vieux refrains dolents des ballades normandes. /
Nous avons conservé l'idiome légué / Par ces héros quittant pour nos
bois leurs falaises, / Et, bien que par moments on le crût subjugué, / Il
est encore vainqueur sous les couleurs anglaises. / Et nul n'osera plus
désormais opprimer / Ce langage aujourd'hui si ferme et si vivace...
Marcel était resté figé d’étonnement en entendant un jour ce poème
patriotique sortir de la bouche de son oncle de soixante-quinze ans. Il
me précisa que ce texte avait été composé par William Chapman voilà
plus de cent ans. Je fus d’autant plus étonné d’apprendre que cet
10auteur, dont le nom rappelait sa culture anglaise mais aussi le régime
en autorité au Canada, était né en 1850 en Beauce, l’un des bastions
francophones du Québec. Je ne sus expliquer pourquoi il faisait
expressément un clin d’œil aux devanciers qui étaient venus dans ce
pays occupé par les Premières Nations amérindiennes. Par contre, je
pouvais certifier que le ton engagé du poète Chapman face au régime
de la reine d’Angleterre avait déclenché en moi un irrésistible besoin
d’approfondir le lien d’attachement du peuple québécois à ses origines
françaises.
Fort de la familiarité qui s’installait entre nous, je le relançai avec
les chants des agriculteurs africains qui alliaient leurs puissantes voix
aux bruits rythmés des instruments agricoles. À son tour, il me
fredonna les paroles de plusieurs chansonniers québécois. Ainsi
s’écoulèrent les heures de notre première rencontre dans ce bistrot où
nous nous sommes globalement instruits sur nos pays respectifs, nos
univers culturels, nos particularités et les parcours de nos vies.
Au cours de nos rencontres ultérieures, Marcel m’avoua qu’il avait
songé à se donner un nom d’artiste pour mousser sa carrière.
— Je pensais que mon prénom me vieillissait d’une ou deux
générations avant moi.
— Mais c’est le nom choisi par tes parents, rétorquai-je, étonné.
En Afrique, le nom qu’une personne reçoit à sa naissance lui colle à la
peau pour toujours.
— Finalement, j’ai décidé de vivre avec le nom de Marcel Bouvier,
de chanter mes chansons et de jouer ma musique.
Alors que la confiance tournait les pages des confidences les unes
après les autres sans que nous puissions les arrêter, j’appris qu’il
chantait aux funérailles des personnes proches. Il avait accompagné
son ami mécanicien jusqu’à son dernier souffle. Tant par son talent
que par sa présence, il contribuait à créer un état intérieur propre à
favoriser les courageux aveux dans le dernier droit de la vie.
— « Les vrais amis, me dit-il sans détour, ne laissent pas leurs
proches mourir seuls face au destin. »
Ses accompagnements auprès des mourants ranimaient une vérité
éternelle de mon pays.
— Les aînés de Lobihu, dis-je à Marcel, racontent que, lors de la
création du monde, les dieux ont introduit le son dans le monde des
humains afin qu’ils fassent de la musique et des chansons. Ça permet
de créer de la douceur et de la paix. Ça favorise une sorte d’élévation
des sentiments devant les moments difficiles.
11Au moment où nous pataugions dans les eaux des fins de vie, je lui
avouai que je faisais de mauvais rêves.
— Nous faisons tous des cauchemars, ajouta-t-il.
— Je me sens hanté par les signes d’un sombre destin.
Marcel braqua un regard interrogateur sur moi. Je baissais les yeux,
convaincu que mes histoires africaines n’intéressaient personne en
Amérique.
— Des personnes de mon village, décédées depuis fort longtemps,
rôdent dans ma mémoire. Inlassablement, elles me demandent
pourquoi je rejette les valeurs ancestrales comme si elles sont
périmées ? Pourquoi je tourne le dos aux savoirs des gens de ma
communauté comme si elles sont des connaissances fanées d’un état
antérieur ?
Je fixai Marcel en m’ouvrant un peu plus. Ces questions prirent
d’abord la forme d’un débat intérieur entre l’immigrant qui avait les
deux pieds plantés dans la vie occidentale et l’Africain de Lobihu dont
l’esprit était architecturé par le spectre des prémonitions.
— C’est toi qui as imploré les anciens du monde des défunts, me
dit la partie de moi qui s’accommodait de sa vie au Québec. Tu les as
suppliés de te donner la force nécessaire pour surmonter notre
existence difficile.
La lointaine Afrique recroquevillée en moi se déplia aussitôt et
rétorqua :
— La présence de ces personnages surnaturels dans nos pensées
est un présage d’oubli.
— Un oubli de quoi ? demanda l’immigrant devenu un citoyen
canadien.
Il cachait mal son agacement face à un passé obsolète
soudainement ressassé.
— Un oubli des redoutables pratiques de notre lointain pays,
persistait l’Africain de Lobihu.
Ces discussions entêtantes se transformèrent en une source de
déchirement dans mon existence, au point que je m’obligeais à la
retenue sur tout ce qu’avait été ma vie à Lobihu. Mais là, devant
Marcel, je jonglais avec ma crainte de voir s’anéantir son intérêt pour
mes histoires. J’avais besoin de ces moments privilégiés qui me
donnaient une certaine importance. En fait, sans mes rencontres avec
Marcel, j’avais peur d’être encore plus relégué à ma terrible solitude.
12 — Pas la solitude d’un homme retiré du monde, me dis-je. Celle
qui arrive lorsque les yeux de tous ne vous voient plus. L’effrayante
solitude apparaissant au bout des regards déformants.
Je promenai un regard dans le bistrot. Je voyais les clients qui
discutaient, riaient, profitant de la vie. Moi, je venais à mes
rendezvous avec Marcel en cachant les efforts que j’avais faits pour ramasser
mes sous. Tantôt j’avais économisé le montant de deux
consommations sur mon chèque de bien-être social. Tantôt j’avais
mendié honteusement. Je ne voulais absolument pas rater ces
moments uniques avec l’artiste Marcel Bouvier.
— Peut-être, au fond, était-ce la raison pour laquelle j’anticipais la
réussite de cet artiste comme une réalité inévitable. À l’avance, je
grandissais avec sa renommée.
Finalement, je franchis un pas en crevant ma retenue.
— Marcel, comment expliquer aux gens de ce continent
nordaméricain que la misère en Afrique a ses raisons d’exister ? Comment
faire comprendre, sans susciter de la moquerie, que les gestes
quotidiens des villageois de Lobihu sont des actes de dévotion envers
tout ce qui vient au-delà de la ligne d’horizon ? Comment affirmer,
sans subir des sarcasmes, que les pratiques magiques, loin d’être des
bizarreries, sont destinées à attirer sur Lobihu les puissantes influences
exercées par le bon vouloir du monde des dieux et la sagesse des
anciens qui résident dans le monde des défunts ?
Marcel s’adossa. Ses pensées étaient traversées par les
interrogations. Le jaugeant, j’étais surpris de lui avoir ainsi balancé les
tiraillements qui me nouaient l’estomac. À cet instant précis, je décelai
l’étincelle de l’amitié dans le regard de Marcel. Aussi, ce fut sur le
canevas de rencontres marquées par le souci de l’autre, par des mots et
des gestes renforçant nos aveux, que de fil en aiguille, je lui avouai
que j’avais été le sorcier de mon village. Plus tard, je lui dévoilai
l’initiation que j’avais vécue dans l’univers de la forêt de Lobihu.
Son désir de creuser mes secrets, d’être introduit aux mondes
magiques de l’Afrique grimpa d’un cran. Plus il était à l’affût de ce
qui constituait l’univers des sorciers, plus il voulait brasser les cendres
des pouvoirs qui se réveillaient en moi.
— Je ne sais si c’est ta manière de les raconter, me confia-t-il,
mais tes histoires de sorcier me fascinent. L’Afrique a toujours
signifié pour moi la misère, les conflits, les épidémies et les
catastrophes. Mais là, tes histoires me font découvrir une autre
Afrique.
13 — Mes histoires, pour reprendre ton expression, Marcel, ont de
profondes racines. Elles vivent en moi.
Je dissimulais difficilement la fierté que je ressentais.
— Tu permets ? me demanda-t-il en ouvrant rapidement son cahier,
poussé par les innombrables images apparaissant dans sa tête.
J’acquiesçai.
— Je pige dans la vie des gens, ajouta-t-il. Peut-être que ça fera
une chanson ou une histoire.
Par la suite, lorsque Marcel s’enfermait dans les silences, parfois
longs, de l’écriture frénétique, j’aimais penser que les mots mis sur sa
musique intérieure lui permettaient d’entrer dans la tête d’un sorcier
africain. En fait, pendant que Marcel s’immisçait dans un monde
archaïque qu’il mêlait aux temps modernes, je repoussais, loin en moi,
la dérive qu’avait prise ma vie au Québec depuis que j’avais mis les
pieds, pour la première, à l’aéroport de Montréal.


2


— Avez-vous des choses à déclarer ? me demanda un agent des
douanes de l’aéroport P-E Trudeau en braquant ses yeux sur moi.
Je me mis à fouiller dans mes poches de pantalon et dans celles de
ma chemise. Peine perdue, je ne trouvais toujours pas cette feuille de
déclarations des biens que les agents de bord nous demandaient de
remplir avant de passer aux douanes.
— Pourtant, je l’avais avec moi, lui dis-je.
— Puis-je voir votre passeport, me demanda un autre douanier qui
s’approchait de moi.
Je lui donnai mon passeport tout en continuant à chercher ce
formulaire des réclamations.
— M. Jules Kanani, veuillez me suivre, me dit le douanier.
Il me remit mon passeport. Docilement, je me laissais guider par
l’attention courtoise que le Canada témoignait à l’égard d’un voyageur
qui, originaire d’Afrique, venait vivre dans ce pays. Comme c’était le
cas à l’égard des gens importants qui n’avaient pas le temps d’attendre
à l’aéroport de Binsha, la capitale de mon pays, je fus, moi aussi,
détaché des interminables lignes d’attente.
La tête haute, les lèvres retroussées au possible, j’affichais un large
sourire. Je contenais difficilement le bonheur que j’éprouvais de me
14retrouver à Montréal. Porté au triomphe par la fanfare des roues de ma
valise, je passais devant les voyageurs comme un général inspectant
ses troupes. Puis, lorsque mes pas cadencés croisèrent un carrousel à
bagages, le défilé tapageur des valises s’immobilisa. En regardant les
bagages sans vie, je me disais que plutôt que de noyer ma présence en
ces lieux dans les bruits, leur silence, au contraire, m’honorait tel un
seigneur. Finalement, ma parade aboutit dans une vaste salle où je
rejoignis un groupe de gens sélectionnés avec discernement. Je me
retrouvais avec des personnes privilégiées dont les bagages étaient
examinés avec une minutie telle que cela me démontrait que le
Canada prenait soin de notre sécurité. Pour moi qui venait vivre dans
ce pays, ces mesures étaient destinées à s’assurer que personne n’avait
été volé, ni n’avait perdu un objet lors de son voyage.
L’homme qui m’escortait remonta les rangées jusqu’à la table des
opérations affichant le numéro deux. Aux vues des mains
caoutchoutées qui m’appelaient, je reconnus toute la précaution que
l’on m’accordait. Le ravissement me fit atterrir dans l’espace d’un
nouveau départ.
— Puis-je voir votre passeport ? me demanda la douanière devant
moi.
Je le lui remis immédiatement. Je me disais que la considération
que l’on portait à ma petite personne compensait largement pour le
visage fatigué qu’elle affichait. Je comprenais qu’elle était pressée de
s’occuper de moi pour que je puisse le plus rapidement possible sauter
dans les bras de mon pays d’accueil.
— M. Jules Kanani, quelle est votre profession ?
— Je suis un ingénieur forestier.
Je déposai ma valise sur le comptoir qui, aussitôt, prit la forme de
ma planche de salut. Je me dépêchai de lui ouvrir ma vie afin qu’elle
la sonde.
— Vous voyagez qu’avec cette seule valise ?
— Oui.
Dans l’avion, je l’avais couchée à mes pieds. Je ne l’avais pas
quittée des yeux. Puis, à mon arrivée à l’aéroport de Montréal, je
l’avais transportée moi-même jusqu’à ce qu’elle se retrouve devant
cette douanière. Je regardais ses mains sans alliance jouer avec une
telle familiarité dans mes vêtements que je crus que cette femme,
attristée par une décevante routine, attendait mon arrivée pour
compléter son trousseau. Je m’empressai de lui présenter les
documents du Ministère de l’immigration du Canada afin de lui
15signaler que, d’entre tous les gens de la planète, j’avais été choisi pour
devenir un Canadien.
— Qu’est-ce que c’est ? me demanda-t-elle en extrayant du ventre
de ma valise un sac de jute sur lequel était inscrit le nom de la
compagnie minière en opération près de Lobihu.
— Ce sont des pépites d’or, répondis-je avec l’innocente fierté de
ne pas arriver en sol étranger les mains vides.
Tout comme l’effet magique que l’or avait puissamment produit
sur la décision d’un fonctionnaire de l’ambassade du Canada en
Belgique de me faire immigrer dans ce pays, j’étais convaincu que je
réussirais à faire fléchir les réticences du cœur de cette femme. Alors
que j’épiais les prochains applaudissements qui surgiraient du
rapprochement spontané de deux destins, je fus giflé par les yeux
froids du devoir qui se tournaient vers moi.
— On ne badine pas avec la sécurité, dit-elle sur un ton qui
éteignit les lumières du bal où valsaient mes désirs.
D’un geste sec comme s’il s’agissait d’objets quelconques, elle
vida le sac de jute sur la table. L’or crépita et, ravi de se faire jalouser,
hala l’attention de la voyageuse voisine qui, impuissante, assistait, elle
aussi, à l’éventrement de ses bagages. Je vis les yeux de cette dame
chinoise sortir de leurs fentes et lorgner la marchandise dorée étalée
en face moi. Surprise que j’observe ses réactions, elle me sourit
discrètement. Puis elle se concentra sur la fouille de ses propres
bagages.
Je fixais la douanière. Immobile, elle était concentrée sur la pépite
d’or qu’elle tenait au bout de ses doigts.
Je voyais les exaltantes émanations de l’or se transvider en elle. Au
cours de ce moment qui nous mettait hors du temps, mes yeux
glissaient sur ses bras découverts. Ils remontaient jusqu’aux galons
cousus sur les épaules de sa chemise bleue pâle. Ils se coulaient dans
son cou, puis dans le renflement de ses seins qui se devinait à
l’encolure. Mes yeux voulaient déballer le trésor corporel de cette
femme tenue en otage par l’indifférence de son uniforme. Ils
promenaient, toujours plus loin, un frisson sur sa peau blanche. Ils
limaient les chaînes cadenassant cette femme dont les sens étaient
dressés pour repérer les fraudes. Mes yeux grignotaient la carapace
qui s’était formée à force d’attendre en vain les formes masculines de
l’espoir.
Elle avait d’abord ressenti un picotement sur son corps qui s’était
transformé en un dégourdissement généralisé. Puis, après s’être
16longtemps endormis au tréfonds de son être, après s’être défaits des
multiples attaches, de féroces frissons l’inondèrent. Saisie par une
puissante émotion qui détendait son visage, elle semblait nager dans
les chaudes caresses des vagues de la mer. Là, devant moi, je voyais
une femme emportée par la troublante vérité des désirs qui lui révélait
l’étendue de ce qu’elle pouvait toujours offrir.
Je m’apprêtais à cueillir ce moment lorsque, brusquement, le temps
reprit son cours. Aussitôt, s’effaça le charme opéré par la pépite d’or.
Le malaise suscité par mes yeux posés sur cette femme en service la
fit réagir. Immédiatement, elle rangea dans un coin de son être
l’incompréhensible chaleur qui lui avait fait pousser un soupir. Elle se
concentra sur la fouille de ma valise. Au fur et à mesure qu’elle
sondait minutieusement les doublures de mon bagage, qu’elle
cherchait un double fond avec ses mains expertes, s’imposait chez
cette douanière, la certitude qu’elle faisait face à une tricherie dorée
visant à tromper les autorités canadiennes par une fausse déclaration.
Soudain, son regard me harponnait avec un jugement tel que je
m’autoflagellais avec l’idée que j’étais affecté par la pire des
contagions. Devant ses yeux propres à déshabiller n’importe quelle
imposture, un pesant doute baissa mon regard.
Le pétrin s’amplifia.
— Qu’est-ce que vous allez faire avec cet or ? me demanda-t-elle.
Plus rien de la rêverie qui lui avait sucré la vie pendant un instant,
ne transparaissait.
— Une fois changées en argent canadien, répondis-je calmement,
ces pépites d’or vont m’aider à vivre dans votre pays.
En observant l’expression du visage de cette douanière, je compris
que mon cas dépassait tout ce qu’elle avait vu en reniflant dans les
valises des passagers. Contrairement aux autres voyageurs qui avaient
recours à des chèques de voyage et aux cartes de crédit, je trimballais
un sac de pépites d’or que je changeais en argent selon mes besoins.
Cette manière surannée de voyager donnait à penser que je vivais à
l’époque de l’omniprésence des colonisateurs dans l’Afrique noire,
cette partie du continent qui, disait-on à une autre époque, était
peuplée par des êtres sans âmes. Pendant cette période coloniale, les
avions de brousse décollaient avec de grandes quantités d’or à partir
d’une lisière de terre battue au milieu de nulle part pour se rendre à
Binsha. De là, l’or était transporté directement dans une ville
européenne.
17 — Ce pillage éhonté, pensai-je, a duré jusqu’à l’indépendance du
pays. Depuis, bien que sous une forme différente, l’exploitation des
richesses naturelles s’y poursuit toujours.
— Et ça, qu’est-ce que c’est ?
— Ce que vous tenez entre vos mains, répondis-je en tentant de
retrouver mon assurance, est un pendentif africain.
À mon arrivée à l’aéroport de Montréal, ne sachant dans quel
monde je mettais les pieds, j’avais décidé de le mettre dans ma valise.
Je m’étais dit qu’après les formalités des douanes, je le remettrais dans
mes poches. Des événements dans ma vie avaient fait en sorte que je
ne le portais pas au cou, préférant le garder enfoui dans mes poches.
J’avais parlé de mon pendentif à la douanière comme s’il s’agissait
d’un simple objet d’art. En réalité, il était d’une extrême importance
pour moi. Je venais en Amérique, convaincu qu’il avait la propriété de
stimuler mes pouvoirs de sorcier recroquevillés en moi.
Je jetai un regard furtif autour de moi. Non seulement je devais
garder mon calme devant cette femme qui me suspectait mais je
devais également faire taire une autre inquiétude en moi.
— Ce pendentif me rappelle que les anciens sont à mes trousses.
Je songeai à l’étrange situation dans laquelle j’étais coincé à
l’aéroport P.E. Trudeau.
— Ce n’est pas pour rien qu’ils m’ont fait voyager avec ce sac
d’or, pensai-je. C’est pour ralentir ma course d’aventurier. Les anciens
veulent me rattraper pour ne pas que Lobihu ne s’échappe de moi.
Suspicieuse, la douanière tergiversait entre le brillant des pépites
d’or et l’occulte d’un objet qui, pour elle, ressemblait à un scapulaire.
— Un pendentif africain ! répéta-t-elle avec un air dubitatif.
Son regard devint pénétrant. Noirci par une intransigeante
supériorité, les yeux de la douanière grattaient jusqu’au sang toutes les
peaux de mon existence africaine. Ils cherchaient une lance accrochée
à ma main, un bracelet sonore cernant ma cheville, un collier fait
d’ossements suspendus à mon cou, des esprits malicieux peinturant
leurs volontés sur mon visage, un univers de plumes coiffant ma tête,
de farouches visions remplissant mes yeux et des cris incantatoires
nourrissant ma bouche.
Après avoir fait le tour de mon accoutrement, la douanière leva son
menton autoritaire. Son attitude, remplie de sous-entendus, me
rappelait le dégradant déshonneur de venir d’un village de la brousse.
Là où existaient toujours les violations aux droits de la personne. Là
où les populations étaient ravagées par les maladies infectieuses et les
18épidémies. Là où une partie de la population n’avait pas accès aux
médicaments essentiels. Là où la pauvreté rendait tout différent.
J’avais beau lui offrir un large sourire, cette douanière me redoutait
comme si elle craignait que je lui lance une volée de flèches
empoissonnées. En un clin d’œil, cette femme qui arbitrait les
passages d’un territoire à l’autre, qui jaugeait les arrivants selon leur
capacité à s’inféoder à la mirobolante vie au Canada, maria mon allure
débonnaire aux tragiques images de l’écroulement des édifices du
World Trade Center de New York. J’étais dépassé par ses insinuations
qui lui permettaient d’allonger le bras de la sécurité dans mon
existence comme si Al Qaïda se trouvait caché au fond de ma valise.
— Quoi que je dise, pensai-je, quoi que je fasse, je lui apparaissais
comme un être malveillant.
Alors qu’elle remettait le pendentif dans ma valise, je sortis de ma
poche ma carte de travailleur à la mine et la lui tendis en pointant le
nom de la compagnie inscrit sur le sac en jute. Cette carte était une
relique que je traînais pour ne pas oublier ce temps où, coupé du soleil,
j’étais en grande conversation avec les anciens dans un trou de la terre.
— Les actionnaires sont Canadiens, lui précisai-je, porté par la
certitude que je faisais déjà partie de la famille de ce pays.
Elle sourcilla. Elle prit ma carte d’identité et l’examina
attentivement.
— Cette carte est expirée depuis plusieurs années, me dit-elle sur
un ton sec.
Elle me la rendit.
— Un ingénieur forestier qui a travaillé dans les mines ?
Je haussai les épaules pour dire que c’était ainsi.
Forte du constat qu’elle faisait à mon sujet, elle croisa ses bras de
refus sur l’uniforme des procédures et des régimes canadiens qu’elle
portait fièrement. Elle attendait d’être défiée par un Africain qui,
encore empoussiéré par un temps désuet, rusait pour entrer dans un
pays en parodiant la pauvreté avec une valise remplie d’or. De mon
côté, j’avais la dignité si aplatie par ses soupçons qu’une seule
préoccupation me dominait : garder ouverte la porte de l’Amérique du
Nord.
Je dépliai soigneusement le papier officiel de cette compagnie
canadienne et lui présentai la preuve que ces pépites d’or
m’appartenaient en toute légalité. La lecture qu’elle en fit sembla
l’insulter. Plus que jamais, elle taraudait sur moi l’étiquette d’un
voleur qui s’était enrichi aux dépens d’une compagnie aurifère et qui
19tentait de tromper les douaniers afin d’habiter un pays qui avait
enchâssé les droits de la personne dans sa Constitution.
— Remettez l’or dans votre sac, m’intima-t-elle.
Lorsque j’eus terminé, elle attrapa le sac d’une main déterminée.
— Fermez votre valise.
J’entassai le désordre provoqué par la fouille et je zippai ma valise.
— Suivez-moi.
Mon cœur se crispa. La main soudée sur la poignée de ma valise
qui gardait jalousement mes sandales et un pendentif africain, je
m’enchaînai aux pas de cette douanière.
— Maintenant, pensai-je, amèrement, le Québec m’est
inaccessible.
Convaincu que ce continent me fermait ses portes, je me laissais
conduire à l’abattoir de mon rêve de marcher dans les rues de
Montréal, sur l’île francophone de cette Amérique. Depuis que Serge
Frenière, un camarade que j’avais connu alors que j’étudiais dans une
université de la Belgique, m’avait parlé de son pays, le Québec était
devenu une terre de prédilection qui s’était transformée en une
irréductible destination.


J’entrai dans le bureau de l’interrogatoire du roi de la place. C’était
un patron aux cheveux gris dont le ventre étranglait jusqu’à l’agonie
les boutons d’une chemise fatiguée. La douanière déposa mon
passeport et les documents du Ministère de l’immigration du Canada
sur le bureau. Elle exhiba le sac de jute sur lequel était inscrit le nom
de la minière. Elle précisa à son patron qu’il contenait des pépites d’or.
— Redonnez-moi votre carte périmée de travailleur de la minière,
me demanda-t-elle sèchement.
Je lui remis ma carte qu’elle empila sur ce qui constituait son
accablante démonstration que j’étais un être indésirable qui devait être
refoulé hors du Canada. Finalement, elle déposa la lettre de la
compagnie qui attestait que les pépites m’appartenaient. Mais pour ces
deux douaniers, c’était un document qui servait davantage à
embrouiller le faux du vrai.
Le patron jaugea les pièces à conviction. Il regarda la photo sur ma
carte de travailleur avec les yeux d’un chien renifleur. Il coula sur moi
un long regard qui semblait tout connaître des subtiles manigances des
arrivants. Ses yeux globuleux me disaient de ne pas essayer de le
berner. Puis il lut attentivement le contenu de la lettre de la compagnie
20en glissant un index sur chacune des phrases. Un bruit qui remontait
de sa gorge me permettait de suivre ses réactions comme s’il était
personnellement attaqué par l’invraisemblance de l’histoire d’un
porteur d’or.
L’expression démontée de son visage faisait un aller-retour entre
l’attestation officielle de ma bonne foi par une compagnie canadienne
et la silhouette d’un noir qui se désespérait d’arriver dans son pays
d’accueil. À ses yeux, j’étais un Africain qui s’était approprié le bien
d’une compagnie par des manœuvres frauduleuses. Plus tard, j’appris
que cette vue dédiée aux autres, portait le nom de profilage racial.
Il se rendait à la position de son employée qui affirmait que je
voulais arnaquer les douaniers et, à travers eux, je portais atteinte à la
réputation d’un pays où brillait l’honnêteté de ses citoyens.
Instantanément, je sus qu’il ferait tout pour m’amputer de la vie que je
rêvais. Cet homme, qui avait mon sort entre les mains, regarda sa
montre. Il composa le numéro de téléphone inscrit sur cette lettre.
— M. Michel Langlois, svp.
— Lui-même.
— Bonjour, je suis André Mathieu du service des douanes de
l’aéroport de Montréal.
Après lui avoir expliqué mon cas, il lui demanda s’il pouvait lui
faire parvenir un fax afin qu’il lui confirme la véracité du contenu de
la lettre de cette compagnie.
— Ça parle de pépites d’or, répéta-t-il. Apparemment, l’or
proviendrait d’une mine près d’un village africain appelé Lobihu. Il
aurait été remis à M. Jules Kanani…
— Il a l’or avec lui ? demanda M. Langlois qui pesait tout ce qui
existait à partir de cet étalon monétaire.
— Oui. Le passager est arrivé à Montréal avec un sac de pépites
d’or. Il dit qu’elles lui appartiennent.
— Combien de pépites a-t-il en sa possession ? se renseigna
Langlois.
André Mathieu me reposa la question.
— Il m’en reste cinquante-trois. J’en ai donné vingt à mes parents.
J’en ai changé dix-sept alors que j’étais en Belgique. Et j’en ai donné
dix à un fonctionnaire de l’ambassade du Canada en Belgique pour ses
bons services…
Les yeux de Mathieu s’agrandirent. Je me dis que ce n’était pas
moi qui m’étais assuré le concours d’un fonctionnaire à prix de
pépites d’or. C’était ce qu’exigeait ce Canadien pour retenir ma
21candidature de futur citoyen du Canada et me faciliter le passage des
douanes belges lors de mon départ pour mon pays d’accueil.
Apparemment, sa collaboration s’arrêtait à l’Europe.
— Cinquante-trois, répéta Mathieu. Ce sont de grosses pépites.
— Cinquante-trois grosses pépites d’or ! dit Langlois, ça
représente un joli montant, surtout que l’or est à la hausse. Une pépite
contient entre vingt et vingt-deux carats. Ce qui fait un peu plus de
quatre grammes par pépite. Il en a pour plusieurs milliers de dollars.
— Il dit que c’est son argent pour commencer sa vie au Québec,
répondit Mathieu avec un sourire narquois. Comme je ne peux retenir
M. Jules Kanani indéfiniment, est-ce que vous pouvez me donner
votre réponse rapidement.
— Oui, oui, je fais au plus vite.
— Merci. Ma collègue Monique Dionne vient de vous envoyer le
fax. J’attends votre réponse.
La douanière me pria d’attendre sur une chaise à l’extérieur et
s’enferma dans le bureau avec son patron.


Par la vitre, je voyais Mme Dionne discuter en gesticulant. Il ne
faisait aucun doute qu’elle s’employait à le convaincre que je devais
être refoulé. Je me voyais déjà dans l’avion du retour. Non pas à cause
de mes documents, ils étaient authentiques. Plutôt à cause de
l’influence de cette compagnie auprès des services douaniers
canadiens.
— Elle va prendre sa revanche, me dis-je en anticipant le pire.
J’avais clairement en tête les agissements des dirigeants de cette
minière dans mon pays. Ils s’étaient assurés la collaboration des
autorités gouvernementales à fort prix. Ils avaient tenté de corrompre
les leaders du syndicat des employés qui revendiquaient de meilleures
conditions de travail.
Patientant, je revivais la même scène qui s’était produite aux
douanes de l’aéroport de Belgique. À cette époque, les dirigeants
canadiens étaient plutôt contents de me voir quitter Lobihu. Ils
m’avaient même facilité les démarches pour me rendre en Belgique
sans problème. Mais ici à Montréal, j’étais sur le territoire du siège
social de cette minière. Je devenais une menace pour sa réputation.
— La moindre de mes paroles sera rattrapée par les médias, me
dis-je.
22Je me rappelais d’avoir lu dans les journaux belges que certains
observateurs considéraient le Canada comme « le refuge idéal des
sociétés minières » qui spéculaient à la Bourse. Ils n’hésitaient pas à
qualifier de controversées les opérations minières menées à travers le
monde. En tenant compte de ce que j’avais observé en travaillant à la
mine, des conditions de travail, des produits toxiques utilisés, de la
pollution régnante, je pensais plutôt qu’il s’agissait d’activités
criminelles.
Je chassai mes craintes. J’avais fourni des informations permettant
à la compagnie de découvrir un nouveau gisement aurifère et de
s’enrichir davantage. En retour, j’avais exigé d’être récompensé en
argent américain et en or.
En égrenant le temps, je me souvenais de l’attitude de mon père
lorsque je voulus lui donner le sac des pépites d’or afin qu’il réalise le
miracle de la solidarité communautaire.
— J’en prends dix, me dit-il. Garde le reste pour toi car ton
aventure sera longue.
Les yeux de mes parents me disaient que nous ne nous reverrions
jamais plus. Mais, à cette époque, je ne pouvais croire qu’il en serait
ainsi.
— Je vous en donne vingt, avais-je conclu. Mon père haussa les
épaules, me disant que c’était trop.
J’étais parti pour la Belgique et, de là, quelques années plus tard,
pour Montréal avec des pépites d’or dans mon baluchon.
Soudainement, la douanière ouvrit la porte du bureau de son patron.
Elle me dit que la compagnie minière avait confirmé l’authenticité de
la lettre. J’accueillis cette nouvelle comme une délivrance. Elle me
remit mon précieux sac, la lettre officielle qui me rendait crédible et
ma vieille carte de travailleur.
— Bienvenu au Canada, me lança-t-elle. Elle me sourit poliment et
tourna les talons.
En comptant mes pépites d’or, je m’aperçus qu’il en manquait deux.
Vrai ou non, je me faisais à l’idée qu’un immigrant qui voulait entrer
au Canada devait s’adapter à une certaine procédure non écrite.
Je quittai l’aéroport, cet entre-deux mondes, pour entrer dans le
pays de ma destination.
À l’extérieur, il faisait beau. Je respirais pleinement. Je me mis en
ligne pour attendre un taxi.
— Je suis finalement à Montréal, me dis-je.

23
— Depuis le 11 septembre 2001, on perd un temps fou à passer à
travers les mesures de sécurité.
Je me contentai d’approuver par un signe de tête. Je reconnus la
dame chinoise qui avait dardé ses yeux sur mes pépites d’or
lorsqu’elles bondirent sur la table. Petite, légèrement rondelette, elle
devait être âgée d’une cinquantaine d’années. Elle s’approcha de moi.
— Je suis Mme Chang.
— Jules Kanani, répondis-je en lui serrant la main qu’elle me
tendait.
— Nous sommes arrivés à Montréal par le même vol,
précisa-telle.
Un taxi se stationna devant nous.
— C’est la première fois que vous venez à Montréal ? me
demanda-t-elle.
— Oui.
— Alors partageons ce taxi. Je vous déposerai à votre hôtel en
cours de route.
Emporté par l’enthousiasme triomphant qui m’avait fait franchir la
course à obstacles de la sécurité à l’aéroport, j’acceptai. Elle fit signe à
l’homme qui l’accompagnait, de prendre ses bagages. Il s’exécuta et
les déposa dans le coffre arrière du taxi. J’y plaçai moi-même le mien
en me promettant de garder un œil dessus comme je l’avais fait tout au
long du voyage entre Bruxelles et Montréal. L’homme, qui devait être
le garde du corps de Mme Chang, referma le coffre à bagages sous
mes yeux. Il ouvrit la porte arrière et aida la dame chinoise à s’asseoir.
Elle se glissa sur le siège. Je pris place à côté d’elle. Il referma la
portière du taxi et il s’assit à l’avant de nous.
Lors du trajet, elle me confia que, depuis la mort de son mari, elle
se consacrait exclusivement à son commerce. De mon côté, je lui dis
que je venais au Canada pour travailler comme ingénieur forestier.
Comme c’était la première fois que je débarquais à Montréal, je lui
demandai si elle ne connaissait pas un bon hôtel.
— Si cela peut vous arranger, me dit-elle, venez chez moi. C’est
dans Notre-Dame-de-Grâces.
Je trouvai surprenant qu’elle offrit le gîte à une personne qu’elle
venait tout juste de rencontrer. Mais n’ayant aucun endroit où dormir,
j’acceptai. Son garde du corps indiqua aussitôt la direction au
chauffeur du taxi.
24Nous avons passé la soirée à discuter. J’appris qu’elle rentrait à
Montréal après avoir fait des transactions avec des diamantaires
belges et qu’elle était propriétaire d’un commerce de change. De fil en
aiguille, je lui dis qu’enfant, j’avais reçu des pouvoirs qui me
permettaient de lire l’avenir. Je la vis écarquiller les yeux.
Instantanément, elle rattacha mes talents à ceux des diseurs de bonne
aventure. Comme elle croyait à la divination, elle me proposa de
l’éclairer dans ses décisions grâce à ce que je pourrais lire dans les
cartes.
Moi qui arrivais à Montréal et qui espérais devenir un citoyen
canadien, je trouvais la proposition alléchante. Je me disais que cela
me permettrait de gagner un peu d’argent jusqu’à ce que je me trouve
un boulot comme ingénieur forestier. Mais, dans mon for intérieur, je
trouvais que l’enchaînement des circonstances se faisait trop
rapidement.
— Je vais y réfléchir, répondis-je prudemment.
— Je vous paierai comptant pour ce travail, me dit-elle.
Puis, sans détour, elle me proposa d’acheter mon or.
— Je t’en donnerai un bon prix parce tu as été placé sur ma route.
Elle se mit à glousser.
— Jules, me dit-elle, êtes-vous amoureux ?
Je la regardai, étonné.
— Je veux dire, reprit-elle, avez-vous une personne que vous
aimez dans votre vie ?
— Non, je n’ai aucune femme dans ma vie pour le moment.
— Pas en Europe ? Pas même en Afrique ?
J’agitai négativement la tête.
— Pourquoi ?
— Juste comme ça!
Elle sourit légèrement en songeant que j’étais un immigrant sans
des attaches précises.
— Bon, je vous souhaite une bonne nuit, me dit-elle. Je suis crevée.
Prenez la chambre du bas.
Je la regardai se diriger vers sa chambre qui était à l’étage. Le
lendemain, elle me conduisit au centre-ville. Elle me fit visiter son
commerce de change situé sur la rue Saint-Laurent dans le quartier
chinois. Par la suite, elle me donna quelques adresses et je me mis à la
recherche d’un endroit où demeurer.
Je trouvai un appartement et je le meublai avec des achats chez le
brocanteur du coin. Joyeux, assis sur une chaise berçante, je mesurais
25tout le chemin parcouru depuis ce jour où mes parents m’avaient
donné le nom de Jules en l’honneur du saint de la journée de ma
naissance. Plus particulièrement, me revenait à l’esprit ce moment de
mon enfance où ma mère s’adressa à moi d’une manière qui resta
gravée à jamais dans ma mémoire.


3


— Les vérités au fond de toi sont sacrées.
Les sens giflés par le ton de sa voix, je figeai sur le seuil de la porte
de la maison familiale. Immobile devant moi, ma mère me fixait avec
un regard qui ne laissait aucun doute sur la gravité de ce qu’elle venait
de me dire.
— Jules Kanani, insista-t-elle, est-ce que tu comprends bien ce que
je viens de te dire ?
Les yeux agrandis par mon empressement à saisir la portée de ce
qu’elle affirmait, je lui fis un signe de la tête qui ressemblait à un oui.
— Le temps fera éclore ce qui se trouve au fond de ta chair la plus
secrète, me dit-elle en fronçant les sourcils.
À bon escient, elle laissa planer ses paroles énigmatiques dans
l’espace de la maison. Sans l’avouer, elle redoutait ce que la lumière
de la compréhension pourrait faire étinceler dans mon esprit. Surtout
qu’elle savait qu’à tout bout de champ, comme c’était le cas en ce
moment, le village était traversé par des vagues d’appréhensions qui
crispaient les gens.
— Lorsque tu es fâchée, me dis-je muettement, je pleure.
Puis, comme s’il ne s’était rien passé, elle se dirigea vers la table de
la cuisine. Elle me tendit un plat de mangues fraîchement apprêtées.
Réalisant que j’étais toujours planté dans le cadre de la porte avec mes
grands yeux d’enfant, elle me fit signe de la main de m’approcher et
de me servir.
Depuis ce jour où ma mère sema en moi ses conseils, je pris
conscience que les adultes concevaient tout ce qui existait à partir de
trois mondes : le monde céleste, celui des défunts où résidaient les
anciens et le monde des humains. Je ne sus dire exactement la raison
qui me poussait à observer la méfiance qui s’installait sur le visage des
gens lorsqu’ils parlaient de choses qui dépassaient mon entendement.
Comme ils s’exprimaient en utilisant peu de mots et toujours à voix
26basse, j’en vins à croire qu’une partie de la vie des villageois était
enveloppée de mystères.
Dans l’univers de mes yeux d’enfant, les gens avaient toujours
habité le territoire qui les avait vus naître. Ils avaient été confrontés
aux catastrophes naturelles, aux épidémies et aux guerres. Ils vivaient
dans un monde où tout était défini selon la volonté des dieux. Ils
multipliaient les offrandes divines en espérant être préservés des
imprévisibles malheurs. Persuadés que c’était à Lobihu que se trouvait
le cœur de l’humanité, ils passaient de grands moments à discuter avec
les anciens. Ils ne ménageaient aucun effort pour que l’esprit des
défunts réside en permanence dans leur village.
Cette attirance pour la part mystérieuse de la vie me coula dans une
attitude qui n’échappa pas à ma mère. Dès que j’avais terminé les
corvées qu’elle m’assignait pour me plomber les pieds, je m’esquivais
en empruntant les sentiers tapés par les allées et venues des villageois.
Je m’enfuyais dans l’immense forêt environnante. Là, je demeurais
entier dans un temps qui ne s’écoulait pratiquement pas. J’étais
tellement fasciné par tout ce que je vivais dans ce lieu que je ne
réalisais pas jusqu’à quel point ma rêverie se greffait à mon existence.
Je pris conscience que j’étais né avec un esprit qui ne cessait de
vagabonder, le jour où ma mère, qui se désespérait de voir un de ses
enfants devenir si rêveur au point de perdre tout contact avec la réalité,
s’exprima sans équivoque auprès d’un oncle qui nous visitait.
— Celui-là est spécial, lui confia-t-elle en me pointant du doigt.
Assis à la table avec mes frères et sœurs, je vis tous les regards se
braquer sur moi et entailler l’épais manteau de béatitude où je me
réfugiais pour grappiller des bribes de connaissance à l’univers. En un
instant, l’amusement secret qui pétillait dans mes yeux s’effaça et me
plongea dans de sombres interrogations.


Une nuit, alors que je n’arrivais pas à trouver le sommeil,
j’entendis la voix de ma mère.
— Jules m’inquiète, murmura-t-elle. Il a tellement la tête dans les
nuages qu’un jour il va marcher sur un serpent qui le mordra
fatalement.
Je ne compris pas immédiatement jusqu’à quel point cette allusion
à un serpent revêtait une signification particulière pour les gens de
mon village. En écoutant mes parents, j’appris qu’il y avait le serpent
de l'eau des fleuves qui avait conduit l’ancêtre de notre clan à l’endroit
27de la fondation de la communauté de Lobihu. Il y avait aussi le serpent
du lignage des Kanani qui inscrivait les descendants de cet ancêtre
dans le cycle continu de la mort et de la renaissance.
Recroquevillé dans mon lit, les sens en alerte, je dépliais
minutieusement la signification des bribes des prières de ma mère
venant se coucher sur mon oreiller et fertilisant mon imagination. Si
pour moi les puissants ronflements du paternel avaient l’extraordinaire
pouvoir d’effaroucher les fantômes nocturnes rôdant dans notre
maison, en ce moment précis, j’aurais voulu étouffer ce vacarme
protecteur pour laisser dominer la voix de ma mère. Entre un
ronflement qui mourait et un autre qui naissait, je m’efforçais de
décrypter les suppliques de ma mère. La tâche était d’autant plus
ardue qu’elle prenait prétexte du moment où les poutres de notre
modeste maison cessaient d’être secouées par les bruits du paternel,
pour implorer les dieux africains avec une voix étouffée.
— Je crains, l’entendis-je dire en sanglotant, que les idées qui
trottent dans la tête de cet enfant lui fassent perdre l’esprit.
Dès cet instant, je fus dévoré par le remords de ne pouvoir réfréner
mon envie d’évasion dans ce qui était devenu l’univers de mes jeux.
Plus je m’appliquais à devenir un enfant docile qui mettait en pratique
les avertissements répétés de mes parents au sujet des dangers cachés
dans la forêt, plus mon existence était pliée par un destin qui cuvait
d’alarmantes perspectives d’avenir. Ainsi façonné par une obscure
force qui me rendait différent des autres enfants, je grandissais sous
l’œil méfiant de la communauté.
Les gens de Lobihu étaient ni mauvais, ni bons. Ils étaient capables
de patience et de courage mais parfois la peur que leur inspiraient les
mauvais présages, les plongeait dans une sombre hystérie collective. Il
suffisait de les voir se promener la tête en l’air à observer le vol des
faucons pour comprendre que la communauté était préoccupée.
— Si ces rapaces volent plus haut qu’à l’accoutumée,
remarquaient les villageois, c’est parce qu’ils sont forcés de s’élever
davantage pour mieux entendre les dieux qui discutent à voix basse.
Voyant que le ciel prenait une tournure inquiétante, sans pour
autant ne rien dire de ses intentions, les gens attendaient anxieusement
la pleine lune. Lorsqu’arriva la période où l’astre fut entier, la
consternation s’installa dans toute la communauté. Plutôt que
d’observer une lune brillante dans un ciel dégagé, cette fois, elle leur
apparaissait au milieu d’une voûte céleste brumeuse. À l’inquiétude
28qu’ils ressentaient de se trouver sous l’influence d’une lune floue,
s’ajoutait un autre phénomène qui les préoccupait.
Depuis quelques jours, quelques membres de la communauté,
reconnus comme de bons décrypteurs de présages, s’étaient déplacés
non loin de Lobihu pour observer le vol inusité des oiseaux tournant
au-dessus d’un immense gouffre. À peine la lumière lunaire
toucha-telle aux parois de cette profonde crevasse, que les faucons délaissèrent
leur vol céleste et plongèrent dans les entrailles de la Terre-Mère
comme s’ils étaient aspirés par l’abîme. Leur spectaculaire plongeon
fut aussitôt imité par une nuée d’oiseaux apparemment enrôlés pour
l’événement. Leurs cris stridents amplifiés par l’écho se
transformèrent en ondes sonores réveillant la vie endormie dans les
noirceurs du gouffre.
Puis, comme si le vide les avait totalement bouffés, l’espace tomba
dans un silence intense. L’attente s’éternisant, ils craignaient le pire.
Ils se disaient que les messages célestes transmis par les faucons aux
êtres du monde des défunts devaient nécessairement être significatifs.
Soudain, les oiseaux remontèrent d’un seul mouvement et
accomplirent un grand cercle ensorceleur au-dessus du village. Puis ils
disparurent dans les lueurs de l’aurore, pourchassés par les yeux
désespérés des villageois qui tentaient de leur arracher quelques
révélations éclairantes. Ils restèrent ainsi massés sur le bord du gouffre
à fouiller l’incompréhensible ciel du jour naissant jusqu’à ce qu’une
odeur nauséabonde alerte leurs sens. Reculant rapidement, leurs yeux
se braquèrent sur la rivière de serpents qui débordait du monde des
défunts.
Devant la multitude de serpents endormis dans les anfractuosités
des parois rocheuses qui étaient poussés vers la surface par les
bruyants oiseaux, les gens paralysèrent. Puis lorsque s’acheva
l’impressionnant mouvement, s’ensuivirent de vives discussions sur
l’interprétation des phénomènes. Finalement, ils repartirent afin de
présenter à la communauté leurs observations.
Comme la collectivité baignait dans une atmosphère dominée par
les alarmantes influences, les aînés convoquèrent une réunion sous
l’arbre de la concession. On l’appelait ainsi parce que les premières
habitations de Lobihu avaient été construites autour de cet arbre.
Incessamment nourri par les joies, les requêtes, les querelles et les
événements communautaires s’étant déroulés à son pied, cet arbre
était devenu si imposant que sa cime rivalisait avec la flèche du
clocher de l’église.
29 — Nous avons tous constaté, rappela le doyen des aînés en ouvrant
l’assemblée, que les faucons volent inhabituellement haut dans le ciel
depuis un certain temps. Ce signe nous avertit que les dieux
s’éloignent de Lobihu. Nous nous réunissons pour savoir pourquoi il
en est ainsi.
Il interpella Mumu. Il s’avança et précisa qu’il parlait au nom du
groupe qui l’accompagnait. Lorsqu’il termina la description de
l’étrange phénomène qui croisait ostensiblement les émissaires du ciel
pénétrant les entrailles terrestres et les envoyés du cœur de la terre
envahissant le monde des humains, la foule demeura enfermée dans
une silencieuse inquiétude. Comme ses pairs et lui étaient divisés sur
les interprétations à donner, Mumu se contenta de souligner ce qui
faisait consensus entre eux.
— Le nuage noir formé par des milliers d’oiseaux annonce que les
villageois traverseront une période où leurs pensées seront fortement
embrouillées. Des luttes autour de l’avenir de Lobihu éclateront. Les
serpents, insista-t-il, se sont faits verticaux en remontant des abîmes
vers la lumière de la surface de la terre et sont devenus horizontaux en
se répandant dans la nature.
Les yeux des participants s’agrandirent, comprenant que la rivière
des serpents constituait la clé pour comprendre cette énigme.
— Les serpents ont pris quelle direction ? demanda avec
empressement un aîné.
Si les serpents s’étaient dirigés vers le nord, cela signifierait que
Lobihu entrait dans une période de stagnation. Le sud équivalait à une
période de grande satisfaction. L’est indiquerait un temps de
renouveau. L’ouest, quant à lui, révélerait la disparition du village.
— L’est, répondit le porte-parole.
Tous comprirent que le village serait traversé par de nouvelles
réalités. Inévitablement, l’ambigüité entourant ces changements se
transforma en une menace qui bientôt s’abattrait sur eux.
— Quel est l’ordre des couleurs des serpents ? souleva le même
aîné.
— Les rouges étaient à la tête, répondit le porte-parole. Suivaient
dans l’ordre les verts, les noirs et brillants, les roses et bleus, les bruns,
les rouges et noirs, les rouges et jaunes.
Puisque les serpents rouges ouvraient le mouvement, bon nombre
de villageois en déduisaient que les esprits maléfiques présidaient les
changements à venir. Nul n’ignorait que dans l’univers de Lobihu, ces
mauvais esprits étaient représentés comme des êtres en rouge.
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