Une facilité illusoire

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Dans ce recueil de 30 nouvelles sont déclinées les diverses approches utilisées par certaines personnes sans foi ni loi qui dépossèdent injustement d'autres de leurs biens et attentent parfois à leur vie. Ce mal de la cité, entre autres favorisé par la pauvreté ou le chômage, affecte toutes les couches sociales et annihile les efforts souvent durement et patiemment consentis par les paisibles citoyens, dont le quotidien est ici restitué à travers des scènes émouvantes et édifiantes.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
Lecture(s) : 19
EAN13 : 9782336358529
Nombre de pages : 180
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UNE FACILITÉ ILLUSOIRE Pierre Hinimbio Taïda
Nouvelles
Ce recueil de 30 nouvelles met en lumière certains faits
répréhensibles de la société, notamment le vol et l’escroquerie,
dont l’issue fnale n’est qu’échecs et illusions. UNE FACILITÉ
Ainsi, sont déclinées les diverses approches utilisées par
certaines personnes sans foi ni loi, qui dépossèdent injustement
d’autres de leurs biens et attentent parfois à leur vie. Ce mal ILLUSOIRE
de la cité, favorisé parfois par la pauvreté ou le chômage,
afecte toutes les couches sociales et annihile les eforts souvent
longuement, durement, et patiemment consentis. Des scènes Nouvelles
émouvantes, mais aussi édifantes, restituent le quotidien parfois
difcile des paisibles citoyens, afn que nul ne l’ignore, et que
ce qui arrive aux uns puisse instruire les autres.
C’est donc ici un appel et un rappel à la vigilance, mais aussi
à la moralisation. Et à la quête de la probité morale tant souhaitée
et de la maîtrise de l’insécurité, se côtoient le risque, la prudence
et l’audace.
Pierre Hinimbio Taïda, ingénieur agronome, est
originaire de l’Extrême-Nord du Cameroun. Après
des travaux de recherche à l’Institut de recherche
agricole pour le développement, il travaille
actuellement à la Société de développement
du coton du Cameroun comme responsable adjoint
du suivi-évaluation des actions agro-économiques, environnementales
et sociales. Également auteur du roman Sur le chemin de l’espoir,
il témoigne d’une curiosité passionnante sur la profondeur de la vie.
Photographie de couverture de l’auteur
(le 18 avril 2013) : le Pic de Mindif, situé
à l’Extrême-Nord du Cameroun.
ISBN : 978-2-343-04350-0
Voix et sources
18 €
UNE FACILITÉ ILLUSOIRE Pierre Hinimbio Taïda






Une facilité illusoire

Voix et sources
Collection créée et dirigée par Clément Dili Palaï
Cette collection s’intéresse à tous les domaines de la littérature,
de la culture et des sciences sociales en Afrique. Y sont publiés des
textes ayant pour socle la parole, source créatrice et détentrice de
savoirs : généalogies, biographies, chroniques historiques, poésies,
recueils de textes et résultats de recherches en rapport avec l’oralité
africaine, etc.


Déjà parus

Esaïe MANDENG, Les folles de Ganda, 2014.
Jean Paul BALGA, Parcours d’un orphelin du Sahel, 2014.
Joseph DONG’AROGA, Étude littéraire de berceuses
camerounaises. Dors mon enfant…, 2013.
Philippe TCHISSAKBÉ, Récits sur mon village, 2013.
Clément DILI PALAÏ, Illusions, 2013.
Gabriel KUITCHE FONKOU, L’enfant de l’eau, 2013.
Daouda PARE, Accord perdu, 2013.
Dahirou YAYA, La force de la foi, 2011. ONKOU, Voix de femmes, 2010.
Pierre Hinimbio Taïda



Une facilité illusoire



Nouvelles






























Du même auteur, aux éditions L’Harmattan

Sur le chemin de l’espoir. Roman, mars 2013





Avertissement
Les noms des personnages dans cette œuvre, s’ils se réfèrent
à certaines personnes, ne relèvent que d’une simple coïncidence.











© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04350-0
EAN : 9782343043500





À la famille Taïda,
À la famille Djodjo Kampété,

Pour la pérennisation de l’esprit du travail et de la charité.
SOMMAIRE
1. Un réveil à l’hôpital ............................................................ 9
2. Sauvé par sa jarre .............................................................. 17
3. Le fusil et le bétail sauvé .................................................. 21
4. Rattrapé au marché de bovins ........................................... 25
5. Koulzouda et le mortier mythique .................................... 29
6. Drogué pour sa moto ......................................................... 35
7. Un cleptomane récidiviste ................................................. 41
8. L’homme à la gandoura .................................................... 49
9. L’insoupçonnable Libin 53
10. Méfiance oblige .............................................................. 57
11. Aïcha et les coupeurs de route ........................................ 61
12. Prise d’otages à Derbo 67
13. Mis aux arrêts pour 1000 F ............................................. 77
14. De l’or en vente ............................................................... 81
15. L’homme à la peinture .................................................... 85
16. Un faux pantalon jeans 91
17. Trompée pour une bouteille de gaz ................................. 95
18. Dépouillé par la cybercriminalité .................................... 97
19. Un saut qualitatif infructueux ....................................... 105
20. Un faux marabout ......................................................... 109
21. Roulé à la gare des voyageurs 117
22. La contribution de la gandoura ..................................... 123
23. Un pickpocket malchanceux ......................................... 127
7 24. Volé dans un taxi .......................................................... 131
25. Un écran plasma emporté .............................................. 137
26. Un recul douloureux ..................................................... 141
27. Une prado sauvée par le GPS ........................................ 147
28. Privé de son rappel de salaire 155
29. Un mari improvisé ........................................................ 165
30. Un voleur volé ............................................................... 169


8 1.

Un réveil à l’hôpital
La mémoire de Zeklek-Nga, digne fils de Dosou, n’avait
jamais programmé une scène aussi humiliante. Il avait pourtant
été longuement initié à la bravoure. Dès son jeune âge, son père
l’amenait se battre contre des garçons plus âgés que lui et
l’envoyait parfois faire des commissions réservées aux adultes.
Il insistait très souvent que Zeklek-Nga aille porter la nouvelle
de deuil dans les villages voisins et parfois lointains, aux heures
peu recommandables de la nuit, quand bien même il fallait
traverser des portions densément boisées de la savane à fauves.
On lui faisait régulièrement boire des décoctions de protection
et de bravoure, et même celles qui lui permirent plus tard de
pratiquer le vol avec habileté. Ces décoctions pouvaient
également lui permettre d’avoir une grande vitesse de course,
sans se fatiguer. Et lorsqu’il avait sur le dos des adversaires
aussi rapides que lui, il pouvait de fait énoncer sa devise et
disparaître illico. Il ironisait souvent sur la signification de sa
propre devise : s’il était faible, il n’aurait pas tué le criquet.
Pourtant, le criquet ne lui semblait pas si difficile à traquer. Et
lorsqu’il observait les devises autour de lui, elles avaient
quelque chose d’atypique, quelque chose de drôle. Celle de son
père est : le serpent peut-il avaler le hérisson ? Celle de l’un ses
amis : l’administration a affranchi le faible. Chez certains
peuples comme le sien, seuls les hommes ont les devises et à
chaque homme, sa devise. À la guerre comme à la chasse, on
appelle et reconnaît les personnes, pas forcément par leurs noms
qui peuvent prêter à confusion avec d’autres, mais davantage
par leur devise déclinée à haute voix. La devise préserve par
ailleurs l’anonymat vis-à-vis des étrangers et des ennemis. Aussi
un guerrier arrivait-il à neutraliser ou à défaire l’ennemi, que sa
devise saluait aussitôt l’événement ou l’action. De même,
lorsqu’un chasseur réussissait à abattre un animal de haute
9 facture, on entendait élever sa devise. Et aussi, lorsqu’un père
de famille était agressé, il émettait sa devise pour donner l’alerte
et appeler au secours.
Le père de Zeklek-Nga l’avait longuement sermonné sur le
fait que le vol était un acte de bravoure. Certains de ses oncles
lui avaient tenu le même langage. Au premier coup de vol opéré
à seize ans, il avait réussi à ramener deux vaches grasses d’un
village lointain, sans heurt. Son père et ses oncles l’avaient
longuement félicité et une tante lui avait offert à cette occasion
un bélier pour célébrer cette prouesse. L’une des vaches volées
avait été égorgée le même jour, et on l’avait alors gavée de la
meilleure partie de la viande. L’autre vache avait été
discrètement vendue dans une ville lointaine, sans laisser de
traces. Et l’argent de cette vente avait servi à supporter certaines
charges de la famille. Plusieurs autres succès avaient suivi cette
première opération. Par deux fois, il avait réussi à disparaître,
sous la menace de ses antagonistes. L’efficacité des décoctions
n’était plus à nier, efficacité renforcée par les cauris et les
talismans solidement et permanemment attachés autour de ses
reins.
Il n’arrivait pas à réaliser qu’il était à présent sur un lit
d’hôpital, battu presque à mort à la suite d’un vol raté. Depuis
deux semaines, il avait ciblé les bœufs de Dargué, à vingt
kilomètres de son village. Il contrôlait discrètement les
mouvements du propriétaire de bœufs, il s’était même fait un
ami-guide dans son quartier, question de ne pas rater cette
opération de vol. Lorsque le jour programmé arriva, Zeklek-
Nga, accompagné de deux autres acolytes, quitta son village à la
tombée de la nuit. Ils étaient armés de couteaux et de bâtons. Ils
arrivèrent dans le village de Dargué, la nuit très entamée. Ils
campèrent chez leur « ami-guide », afin d’avoir les dernières
nouvelles sur le plan de l’opération et de peaufiner l’ultime
stratégie. Au milieu de la nuit, ils s’avancèrent vers l’enclos,
situé à un angle de la cour de la maison au bétail ciblé. Leur
« ami-guide », après leur avoir donné toutes les indications, ne
prit pas part à l’opération, de peur d’être démasqué. Le premier
10 collaborateur de Zeklek-Nga prit position à une cinquantaine de
mètres de la maison, question d’une éventuelle alerte. L’autre se
cacha près de l’entrée de la maison clôturée de gros piquets de
cailcedrat et d’épines de jujubier et d’acacia. Et Zeklek-Nga,
après avoir épandu dans l’air une poudre à effet connu et
reconnu somnifère sur ses victimes, se glissa discrètement à
l’angle de la maison où étaient attachés une quinzaine de bœufs.
Les deux chiens méchants de la maison n’étaient pas en vue, à
la satisfaction de ces visiteurs intrus. À l’aide de son couteau, il
réussit à trancher successivement trois cordes qui liaient les
taureaux au costaud tronc d’arbre disposé transversalement au
sol. Après avoir remis le couteau dans sa pochette solidement
attachée au tibia, il noua à son poignet gauche les trois cordes
fixées aux cous des trois taureaux, sa main droite maintenait le
bâton. Puis, il tira les bœufs avec précaution vers la sortie, sans
faire de bruit.
Soudain, au milieu de la cour, Zeklek-Nga reçut un violent
coup de bâton dans le dos, et un autre que sa tête esquiva de
justesse, le prit au bras avec une fréquence et une énergie hors
du commun. Il ne se rappelait pas avoir crié, mais se rappelait
parfaitement être sorti de la maison avec une vitesse d’éclair et
avoir couru droit vers un buisson ciblé au préalable et qui
rentrait dans le plan B dit plan de rechange en cas d’échec.
Dargué était sur ses pas, aidé non seulement par son habileté à
la course, mais surtout par une torche fort éblouissante. Il émit
sa devise et les voisins éveillés lui vinrent au secours. Zeklek-
Nga bouscula un homme qui lui barrait la route et l’envoya au
sol. Il déjoua habilement un couteau de jet lancé vers lui par un
autre. Heureusement qu’il était tout sauf un valétudinaire. Avant
d’atteindre le buisson, il vit venir vers lui, à la faveur de la lune,
trois hommes munis de lances et de bâtons. Il obliqua
perpendiculairement, fonça vers un autre endroit sombre. La
torche trahissante de Dargué était toujours sur lui, tandis que
Dargué lui-même semblait très proche de ses pas aussi bien que
la dizaine de personnes que sa devise avait réussi à alerter.
Zeklek-Nga ne pouvait à présent compter que sur sa formule de
disparition, la course ayant montré ses limites. Il émit donc sa
11 devise et n’eut pas l’effet escompté. Il la répéta plusieurs fois
sans succès. Certainement, parmi ceux qui le poursuivaient, il y
aurait quelqu’un de plus fort dans cet art que lui. Un homme
plus vif le frôla à toute vitesse, il zigzagua, reprit l’équilibre, et
fit résonner son bâton sur la tête de son antagoniste qui poussa
un cri aigu de douleur. Il se désista forcément de cette filature,
ce qui permit à Zeklek-Nga de foncer davantage. Mais la force
commençait à le lâcher. Et Dargué était toujours là, près de lui.
Il était déjà à ses talons et réussit à lui donner un coup
assommant sur la tête. Zeklek-Nga roula au sol, fit un effort
extraordinaire pour se relever, mais les coups drus et endiablés
de bâtons et de lances de Dargué et de ses frères le maintinrent
au sol. Il comprit que la force physique et la puissance
métaphysique sur lesquelles il comptait venaient définitivement
de le lâcher. Il supplia ses bourreaux au bord de l’au-delà, sans
se faire entendre, néanmoins poussé par l’instinct de survie, à
l’idée d’avoir au moins la vie sauve. Il sentit sans force le sang
couler de sa tête, puis perdit connaissance. Il ne réagissait plus
aux coups et fouets qui s’abattaient sur lui. Heureusement, le
chef de quartier venu au lieu de combat, le fit tirer du courroux
et du lynchage de ses antagonistes. Le chef réussit à les
convaincre de ne pas avoir sur la conscience un meurtre et se fit
aider par certaines personnes pour amener Zeklek-Nga à
l’hôpital. Il informa par la même occasion la gendarmerie qui
mit un élément en faction à l’hôpital.
Ce ne fut qu’au deuxième jour que Zeklek-Nga réussit à
bouger la tête. Puis il ouvrit les yeux, promena un regard
dubitatif et interrogatif autour de lui, réalisa qu’il était sur un lit
d’hôpital. En face de lui, il y avait une infirmière. Plus loin sous
le neem, il vit Dargué entouré de quatre de ses frères. Il vit aussi
un gendarme qui le fixait. Ainsi, il était non seulement sous les
soins de l’hôpital, mais aussi sous les soins de la sécurité ou
mieux sous le contrôle d’un homme en tenue. Aussitôt sorti de
l’hôpital, il se retrouverait tout droit en prison. Cette pensée
faillit le renvoyer dans le coma. Il est en vie, c’est l’essentiel, se
ressaisit-il. Il confiait le reste au destin. L’infirmière lui tint la
parole, mais il n’y comprenait pas grand-chose. Sa tête
12 bourdonnait. Il se contenta d’acquiescer de la tête pour
simplement lui faire plaisir. Il fit toutefois un effort pour passer
sa main droite sur ses reins, et constata avec amertume que ses
cauris et ses talismans protecteurs n’étaient plus là.
Certainement, on les aurait mis en sécurité quelque part. Il pensa
également à ses acolytes. Que seraient-ils devenus ? Se seraient-
ils échappés ou alors seraient-ils aux arrêts ? Et leur « ami-
guide » alors, l’avait-on démasqué ? Il n’arrivait pas aussi à se
convaincre que les décoctions abondamment bues, les talismans
et même sa devise n’aient pas pu le protéger cette fois-ci. Avait-
il transgressé les règles sans s’en rendre compte, ou y avait-il
quelqu’un de plus fort que lui dans le groupe de Dargué et ses
frères, et qui avait réussi à dénaturer son pouvoir mythique ?
Soudain, il vit entrer dans sa case d’hôpital sa mère, son père
et deux oncles. Son père déclina aussitôt ses louanges sous l’air
surpris et curieux de ceux qui étaient autour de lui :
« Sacré Zeklek-Nga, brave Zeklek-Nga qu’aucun chien
n’aboie quand il est en opération, qui entre dans les maisons à
bétail sans souci et sans heurt. Zeklek-Nga qui défie les grands
et qui n’a peur de rien », finit-il mi-admiratif, mi-compatissant.
Un sourire enthousiaste, mais manifestement douloureux
tordit sa bouche. Il souleva légèrement sa tête sous bande et fit
des efforts louables pour saluer tour à tour ses parents, venus le
réconforter. Sa mère déposa à son chevet le repas
soigneusement disposé dans un panier de palmier. Une odeur
accrochante de poisson frais préparé à l’oseille de Guinée lui fit
détendre agréablement les nerfs, aiguisant par ailleurs son
appétit. Depuis combien de temps n’avait-il pas mangé ?
Combien de temps avait-il mis sur ce lit d’hôpital et comment
était-il arrivé là ? Il n’en savait pas grand-chose et mit fin à ces
questionnements pour porter son attention sur ses parents. Sa
mère s’assit près de lui au bord du lit, passa une main tendre sur
sa tête bandée et lui dit d’un ton doux :
« Tu es en vie, c’est l’essentiel », expression qu’il avait lui-
même prononcée plusieurs fois.
13 Son père en le palpant, s’assura qu’il n’avait pas de fracture
outre les blessures sur sa tête et sur le reste de son corps. L’un
de ses oncles, pour le rassurer que son état n’était pas
lamentable, lui montra sur sa tête une large cicatrice, suite à une
aventure pareille et qu’il était encore en vie, avec tous ses sens.
Zeklek-Nga bougeait la tête en écoutant ces propos aimables et
rassurants, mais il sentait néanmoins une douleur atroce, qui lui
ferait peut-être perdre quelques aptitudes ou quelques sens. Ce
qui malgré tout accroissait son inquiétude.
La mère de Zeklek-Nga défit le panier et servit du poisson à
l’oseille à côté d’une boule de couscous de mil rouge. Elle
coupait régulièrement de petits morceaux de boules qu’elle
pétrissait longuement, les trempait dans la sauce avant de les
mettre dans la bouche de son fils, accompagnés de morceaux de
poisson. Le mouvement des mandibules de Zeklek-Nga était
limité non seulement par la bande qui serrait son menton, mais
surtout par la douleur aiguë. Entre-temps, Dosou et ses frères,
après les civilités, s’installèrent sur un banc en face de Dargué et
les siens. Quelques sujets communs furent échangés et même
parfois discutés, mais personne n’osait évoquer le sujet pour
lequel ils étaient présentement à l’hôpital. Par prudence, par
politesse, ou alors par respect réciproque, personne ne put le
deviner.
Au crépuscule, Dargué et ses frères se retirèrent chez eux en
laissant Zeklek-Nga sous le contrôle du gendarme et la garde de
ses parents. Entre-temps ses parents peaufinèrent leur plan. Dès
les premiers moments d’assoupissement du gendarme, ils
devront mettre leur plan à exécution. C’est finalement après
minuit que le gendarme, assis sur un banc et adossé à un tronc
de baobab, commença à somnoler. Dosou chuchota à son
épouse de porter le panier et de filer rapidement sur la route
indiquée. Un oncle la suivit cinq minutes après, discrétion
oblige. Dosou fit asseoir Zeklek-Nga sur le lit, et son frère l’aida
à le hisser à son dos. Ils quittèrent la salle d’hospitalisation à pas
de chat. Heureusement pour eux, le gendarme dormait toujours
et il n’y avait aucun infirmier en vue. Ils rejoignirent la mère et
14 l’oncle de Zeklek-Nga à la sortie du village, aboyés néanmoins
par quelques chiens vigilants. Trois kilomètres après, ils
abandonnèrent la route de leur village et bifurquèrent vers un
autre, celui d’un oncle maternel à Dosou. Les deux villages
étaient séparés de cent kilomètres environ. Durant ce parcours,
Zeklek-Nga était tantôt porté sur le dos de son père, tantôt sur le
dos d’un oncle. Sa mère qui avait prévu une gourde d’eau les
ravitaillait de temps en temps pour limiter une déshydratation
sévère. Ils y arrivèrent au petit matin, et Zeklek-Nga fut aussitôt
soumis aux soins traditionnels.
À son réveil, le gendarme fut désagréablement surpris de la
disparition de Zeklek-Nga et ses parents. Dargué et ses frères
alertés firent bloc avec le gendarme et se mirent à la trousse du
fugitif et de ses parents. Des fouilles chez Dosou, dans son
village et dans les villages environnants ne furent guère
fructueuses. Heureusement, Zeklek-Nga fut identifié et capturé
par les gendarmes six mois plus tard au marché hebdomadaire
de sa localité. Il fut soumis à la procédure judiciaire et incriminé
pour cette affaire. La force de ses convictions en prit un
douloureux coup sous la force de la loi. Ce fut un bel exemple
d’un hors-la-loi mis hors de vol sous l’encadrement de la loi.

15 2.

Sauvé par sa jarre
Houssou avait longtemps médité sur la stratégie de mise en
œuvre de son plan de vol. Sa cible était les moutons gras de
Guiningué qui avaient fortement aiguisé son intérêt et son
appétit. Ces moutons, en plus du pâturage classique, sont
nourris d’un complément de fourrage de sorgho ou de
Brachiaria et aussi souvent du tourteau de coton ou de soja.
Guiningué prenait véritablement soin d’eux et les pathologies
éventuelles étaient systématiquement contrôlées par un infirmier
vétérinaire contracté à ce sujet. En journée, les moutons de
Guiningué étaient conduits dans des verts pâturages, ou sur des
résidus de cultures par un berger hautement vigilant. Houssou
qui admirait bien ces moutons cherchait toutes les fois des
opportunités d’action malsaine, mais il était buté par la haute
surveillance autour de ce bétail si convoité.
Après moult réflexions, Houssou misa sur une approche qui
lui semblait plausible. À la faveur d’une nuit pluvieuse d’août, il
se leva autour de minuit, apprêta son matériel de défense, ou
mieux de vol, constitué d’une barre à mine, d’un couteau de jet,
d’un couteau classique et d’un bâton. Il n’omit point de prendre
la petite jarre où il conservait toujours son eau à boire, en raison
de son effet remarquable de rafraîchissement. Depuis la fin de la
journée, il l’avait soigneusement vidée d’eau, puis l’avait
apprêtée en la dissimulant dans un sac en polypropylène. Son
existence dans son plan lui semblait pertinente et justifiée. Sur
un sentier herbeux et à forte rosée, il parcourut à pied les
centaines de mètres qui séparent sa maison de celle de
Guiningué. Il obliqua dans la parcelle cultivée en sorgho autour
de la maison à moutons et faufila dans les cultures avec
beaucoup de précautions. Des grenouilles et des crapauds
coassaient à tue-tête dans une mare adjacente à la parcelle. Sous
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