Victor Hugo : génie et folie dans sa famille

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Ce livre fait revivre, sous un regard psychologique, les principaux aspects de la vie entière, passionnante, de trois personnages hors du commun. D'une part : Victor Hugo, dont on tente d'analyser ce qui a stimulé son génie. D'autre part, son frère Eugène ainsi que sa fille Adèle qui, tous deux, sont devenus schizophrènes. La question posée est la suivante : le « feu » qui alimentait le génie de Victor Hugo fut-il le même que celui qui a conduit son frère et sa fille à la folie ?
Publié le : lundi 8 décembre 2014
Lecture(s) : 48
EAN13 : 9782806107466
Nombre de pages : 218
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Émile Meurice
Pourquoi « perd-on la tête » ?
Des troubles cérébraux en sont-ils la cause essentielle,
comme le pensent de nombreux scientifques actuellement ?
Ou bien la maladie résulte-t-elle d’une interaction complexe
entre des particularités biologiques et des facteurs afectifs
puissants ?
La famille de Victor Hugo nous ofre une occasion privilégiée
d’examiner ce problème. Cet écrivain génial et homme politique Victor Hugo :
visionnaire était doué d’une sensibilité extraordinaire au
sens de la vie ainsi que d’une capacité exceptionnelle à « voir
au loin ». Ces caractéristiques, partiellement partagées par
son frère Eugène et par sa flle Adèle, ont-elles contribué à génie et folie dans sa famille
mener ces derniers vers une schizophrénie qui les a fait passer
la moitié de leur vie à l’asile ?
Nous en serons témoins au travers de l’existence hors du
commun de ces trois personnages qui ont dû se débattre,
chacun avec ses moyens, parmi des aléas de vie, lesquels
vont nous captiver et, souvent, nous étonner. On est dans une
époque où s’entrechoquent certains souvenirs de l’ancien Pourquoi
régime avec la naissance difcile d’un monde moderne, le
classicisme avec le romantisme et tant d’autres éléments d’un « perd-on
creuset crépitant.
Certains des problèmes soulevés ne manqueront pas de nous la tête » ?
faire réféchir à des aspects de notre propre vie.
Émile MEURICE est médecin psychiatre. Il a été formé en Belgique, à Paris
et aux États-Unis où il a été « Research Associate » au National Institute
of Mental Health. Il a vécu une longue expérience de pratique clinique et
de recherche. Il a dirigé un hôpital psychiatrique et a été président de la
Société Royale de Médecine Mentale de Belgique. Il a créé le GIERP (Groupe
interdisciplinaire d’études et de recherches sur la psychose). Il est maître de
conférences à l’Université de Liège.
Illustration de couverture : Jalka Studio
ISBN : 978-2-8061-0181-5
21,50 € 9 782806 101815
Émile Meurice
Victor Hugo : génie et folie dans sa familleVICTOR HUGO :
Génie et folie dans sa famille
meurice-26_11_14.indd 1 26/11/2014 14:14:12D/2014/4910/41 ISBN : 978-2-8061-0181-5
© Éditions Academia
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction,
par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans
l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
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VICTOR HUGO :
Génie et folie dans sa famille
Pourquoi « perd-on la tête » ?
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Sommaire
IntroductIon  .......................................................................7
Une invitation… ..............................................................7
Quelques éclaircissements préalables ..............................9
Petit plan d’orientation .................................................. 21
PremIère PartIe : VIctor Hugo, un VIsIonnaIre 
éPrIs de sens, à la sensIbIlIté très aIguIsée ? .............................23
Sur des particularités nerveuses de Victor Hugo ............25
deuxIème PartIe : les ascendances famIlIales des Hugo ............ 61
Pourquoi s’intéresser aux ascendances ? ........................ 61
Les trois frères ...............................................................68
troIsIème PartIe : la dIVergence d’eugène ...............................91
La progression des troubles ...........................................91
Essai d’interprétation du cas d’Eugène ......................... 106
QuatrIème PartIe : le cas d’adèle Hugo ...............................117
Les étapes de sa vie......................................................117
Discussion du cas d’Adèle. Pourquoi Adèle a-t-elle
« perdu la tête » ? ................................................... 178
5
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génie eT folie dans sa famille
VicTor hugo : génie eT folie dans sa famille
Cinquième partie : essaI d’InterPrétatIon générale
et conclusIons .................................................................. 191
L’implication chez Victor Hugo et ce qui a pu
le protéger .............................................................. 193
ouVrages consultés .......................................................... 201
annexe : raPPel HIstorIQue ................................................. 203
table des matIères ............................................................... 211
6
meurice-26_11_14.indd 6 26/11/2014 14:14:12inTroducTion
Introduction
Une invitation...
Victor Hugo est un personnage d’un intérêt exceptionnel dont
nous allons rencontrer de nombreuses facetes, toutes plus fascinantes
les unes que les autres.
Il est, bien sûr, principalement connu comme homme de letres.
Et quel homme de letres ! C’est un poète qui a écrit aussi bien des
pièces intimes que des odes et des épopées où les siècles se bousculent.
Comme romancier, il a écrit des fresques où se retrouve une bonne
part de l’humanité. C’est un auteur de théâtre qui a renouvelé
cet art  : on connaît encore la bataille qui a opposé les uns aux
autres les spectateurs de sa pHe irèncae ni qui rompait avec les règles
traditionnelPlaesr a. illeurs, chacun sait-il qu’il a peint ou dessiné plus
de quatre mille œuvres de talent, elles aussi novatrices ?
Nous rencontrerons des échantillons de ses œuvres litéraires à
l’occasion de la découverte du personnage lui-même.
Et quel personnage ! Et quelle histoire !
Nous remonterons juste après la Révolution et trouverons une
famille où les ancêtres ont risqué leur vie – ou sont morts – en lutant
passionnément « pour la liberté ». Nous verrons Victor Hugo naître
d’un père général de Napoléon, mais dans une famille déchirée
par les confits conjugaux. Nous le verrons avec son frère Eugène,
auquel le lient des relations bien complexes, recueillir les distinctions
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meurice-26_11_14.indd 7 26/11/2014 14:14:13VicTor hugo : génie eT folie dans sa famille
méritées par des enfants plus que surdoués. Nous le verrons créer
un foyer dont les cinq enfants auront des destins bien contrastés,
souvent dramatiques. Nous suivrons une vie sentimentale et une
activité sexuelle hors du commun. Nous le verrons construire une
carrière litéraire qui, malgré les obstacles, fnira par faire de lui un
académicien. Nous le suivrons, par ailleurs, quand il construit une
carrière politique qui, à travers autant d’obstacles, fera de lui un Pair
de France, mais aussi un proscrit pendant près de vingt ans. Nous
verrons ses funérailles, enfn, auxquelles ont assisté un million de
Parisiens.
Sa vie est certes un roman et, pour certains lecteurs, ce roman
comblera leur désir de rencontre d’un être exceptionnel à de nombreux
points de vue. Mais notre propos essentiel n’est pas là. Si nous avons
utilisé notre formation et notre expérience de psychiatre clinicien et
de chercheur ainsi que de psychologue pour analyser cete vie à travers
les biographies et les ouvrages qui lui ont été consacrés, c’est avec un
but bien particulier. Ce but est de voir si le feu intérieur qui animait
cet homme n’a pas un rapport signifcatif avec un autre feu. Ce feu
serait celui qui a conduit à la folie deux de ses parents très proches.
Il s’agit de son frère Eugène et de sa flle Adèle qui sont tous deux
devenus psychotiques, l’un à vingt-cinq ans, l’autre dans la trentaine.
Ces deux derniers sujets peuvent, eux aussi, être approchés comme
des personnages qui nous interpellent sur le plan humain. Ils le font à
travers un destin que nous verrons débuter sous d’excellents auspices,
puis basculer insidieusement pour les conduire de façon dramatique
à l’asile où ils séjourneront jusqu’à leur mort. Mais, au niveau de la
recherche, l’association dans une même famille d’un génie et de deux
psychotiques ofre une occasion rare qu’il faut analyser si l’on se pose
la question : Pourquoi et comment « perd-on la tête » ?
Au cours de l’exposé, nous rencontrerons des problèmes tels que la
rivalité fraternelle, les difcultés des enfants surdoués et bien d’autres
dont nous discuterons.
C’est l’aventure, passionnante nous semble-t-il, que ce livre vous
convie à partager.
8
meurice-26_11_14.indd 8 26/11/2014 14:14:13inTroducTion
Quelques éclaircissements préalables
Même si le lecteur est impatient de rencontrer les personnages qu’il
atend, il est bon qu’il consacre quelques minutes à éclairer sa lanterne
sur certaines questions préalables qui faciliteront la suite de sa lecture.
Elles seront aussi utiles pour comprendre en quoi certains aspects du
génie pourraient contribuer à répondre à la question qui traverse ce
livre. Cete question est la suivante : pourquoi et comment, dans cete
famille, deux de ses membres sont-ils devenus psychotiques – ce qui
est, aussi, la formulation scientifque de l’expression faperdre lmi al ière
tête.
Nous nous limiterons ici à quelques notions de base, utiles pour la
compréhension du corps de l’ouvrage. Certaines explicat-ions supplé
mentaires seront données quand l’occasion le justifera.
Eugène et Adèle, respectivement frère et flle de Victor Hugo, ont
développé, au début de l’âge adulte, une psychose schizophrénique qui
en a fait des malades mentaux pour le reste de leur vie.
Que couvrent ces étiquetes diagnostiques ?
Psychose ?
Une psychose (lf a olie en langue courante) est une maladie mentale,
d’une durée souvent longue, dont la caractéristique principale est
que le sujet y perd le contact avec la réalit. I él peut entendre des voix
ou percevoir des choses qui n’existent pas, ou se sentir faussement
persécuté, avoir des idées de grandeur ou d’indignité non fondées,
etc. Aucun raisonnement, aucune persuasion ne peut le détromper
(ce qui serait le cas de l’erreur). Ces idées fausses vont guider ses
comportements jusqu’à être incompatibles avec la vie familiale et
sociale.
Les psychoses se distinguent des névroses telles que les phobies,
les obsessions et compulsions, la plupart des dépressions, etc. toutes
conditions où la personne sait plus ou moins bien que ces p -réoccupa
tions sont fausses, si lancinantes soient-elles. Souvent, elle demande
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meurice-26_11_14.indd 9 26/11/2014 14:14:13VicTor hugo : génie eT folie dans sa famille
qu’on l’aide et la soigne, ce que refuse le psychotique qui, lui, ne se
considère nullement comme un malade.
Pour en revenir aux psychoses, il en est de plusieurs sortes,
mais nous ne considérerons ici que la schizophrénie, laquelle est le
problème qui concerne Eugène et Adèle Hugo.
La schizophrénie
Le nom de cete maladie comporte deux racschiinezos : et phrène.
Schizo évoque en grec : rupture, cassure, séparation, idée que l’on
retrouve dans les mots françschiais de sme et de schiste. Quant à phrène
(avec ph !), il signife esprit. La schizophrénie se caractérise donc par
une rupture des liens entre diférentes facultés de l’esprit, et entre
diférents aspects d’une faculté. La rupture de la cohérence de l’esprit
(un symptôme que l’on appedlilscoe rdance) a des conséquences que,
au cours de l’exposé, vous retrouverez s’installer progressivement chez
Eugène et chez Adèle. Le rendement scolaire ou professionnel s’altère
puis s’efondre, le sujet arrête la scolarité ou le travail, s’isole de plus
en plus des contacts extérieurs et son comportement, de plus en plus
bizarre, devient incompatible avec la vie sociale et même familiale.
Il développe souvent des idées délirantes, plus ou moins cohérentes
selon le cas, notamment des idées de persécution. Il peut répondre
à ses hallucinations d’une façon qui est parfois spectaculaire, voire
violente, il peut devenir agité. Ces derniers symptômes le font alors
prendre ouvertement pour un malade mental. C’est en raison de tels
problèmes – en un temps où des traitements efcaces n’existaient
pas – qu’Eugène et Adèle passeront à l’asile une grande partie de leur
vie.
En raison même de la désorganisation mentale, dont les modalités
varient d’un sujet à l’autre, la schizophrénie peut revêtir des formes
diférentes. C’est au point que, devant deux patients distincts,
l’observateur non averti puisse douter qu’ils soient ateints de la
même afection. Ce sera d’ailleurs le cas lorsque l’on comparera les
histoires bien diférentes d’Eugène et d’Adèle.
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meurice-26_11_14.indd 10 26/11/2014 14:14:13inTroducTion
La forme la plus fréquente de schizophrénie se manifeste
ouvertement entre quinze et vingt-cinq ans  ; dans ces cas la
discordance est majeure et le délire peut être discret. Ce fut le cas
pour Eugène Hugo. Dans les formes qui débutent tardivement, dans
la trentaine comme ce fut le cas pour Adèle, c’est le délire qui est
majeur. Ajoutons que, dans les années qui précèdent l’éclosion de
la schizophrénie, il survient souvent de petits signes annonciateurs
mais dont on ne reconnaît que tardivement la valeur. Nous y serons
atentifs dans l’histoire d‘Eugène et d’Adèle. Quant à l’avenir, la
maladie est, à part exceptions, souvent très durable en l’absence de
traitement. Lorsque ce dernier est suivi régulièrement, la situation est
heureusement beaucoup plus favorable ; dans les bons cas, elle peut
même redevenir pratiquement normale.
Que sait-on des causes de la schizophrénie ?
Des livres volumineux et des articles scientifques abondants
s’accumulent, qui rapportent les recherches faites à ce sujet dans le
monde entier en utilisant, notamment, des appareils complexes et des
techniques très sophistiquées. Si l’on se limite à l’essentiel de ce qui
est vraiment démontré, on peut résumer comme suit le maigre, mais
néanmoins appréciable, bilan de ces eforts.
Tout d’abord, on a confrmé l’ancienne suspicion d’un rôle de
l’hérédité et, en tout cas, d’une ateinte de certains gènes. Lesquels ?
Il ne semble pas y avo unir gène en cause, mais on suspecte une
conjonction de plusieurs gènes, sans que l’on soit assuré d’aucun,
ni de leur mode d’action. Par ailleurs, l’exploration du cerveau
vivant, par les scanners et autres appareils d’imagerie médicale très
perfectionnés, a mis en évidence des défcits du développement (de
maturation) de certaines régions du cerveau. Ce sont surtout celles
qui assurent les connexions et coordinations entre diférentes zones
du cortex cérébral. D’une part, encore, des tests psychologiques ont
mis en évidence de petits défcits dans des aspects particuliers du
langage, de la mémoire et de l’atention chez certains patients, dès le
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début de la maladie. Ces défcits sont surtout évidents chez environ
25 à 40 % des patients.
Mais les indications majeures ont été révélées par l’observation
des efets des médicaments qui ont permis de fortes améliorations
chez la grande majorité des patients et, dans les bons cas, un retour à
l’état d’avant la maladie.
L’extraordinaire puissance thérapeutique et la sélectivité de
ces substances, dont nous allons parler bientôt, suggèrent qu’elles
touchent des mécanismes qui sont essentiels dans le déclenchement
de la psychose.
De quel ordre sont ces mécanismes ?
Certains éléments permetent une orientation générale. D’une
part, les médicaments sont des sédatifs. Mais ce sont des sédatifs très
diférents de ceux que l’on connaissait jusque-là. Un autre élément
d’orientation se situe au niveau des symptômes que ces médicaments
combatent le plus efcacement : ce sont surtout ceux qui témoignent
d’une hypersensibilité du sujet (tels qu’hallucinations, délires) ou les
symptômes d’excitation (agitation). Les médicaments qui ont changé
le sort des psychotiques agissent donc en aténuant puissamment un
certain type d’hypersensibilité et d’hyperactivité mentale.
Mais une première question surgit. S’il existe chez les sujets
prédisposés une hyperactivité nerveuse, inductrice d’hypersensibilité
psychique lors de la psychose, et que des médicaments l’aténuent,
n’y aurait-il pas, déjà depuis longtemps, une telle hypersensibilité qui
agirait à bas bruit depuis l’enfance ? C’est sur cete base hypersensible
que se construirait une personnalité fragile qui pourrait s’efondrer
au moment d’afronter les problèmes de la vie adulte. Cete façon
de voir représente une v lou nge itudinale qui s’oppose à la vue
mécaniciste, actuellement défendue par beaucoup de scientifques.
Pour ces derniers, le développement d’une hypersensibilité ne se
fait que peu avant l’apparition des phénomènes annonciateurs et la
maladie n’aurait rien, ou presque rien, à voir avec les problèmes d’une
personnalité en développement.
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meurice-26_11_14.indd 12 26/11/2014 14:14:13inTroducTion
Les cas que nous avons personnellement étudiés jusqu’ici
plaident, au contraire, pour une lente et progressive interaction entre
une hypersensibilité d’origine nerveuse et la façon dont se construit la
vie mentale du sujet. Nous verrons s’il en est de même dans ces cas-ci.
Une deuxième question surgit  : quelle est la nature spéciale
de cete sensibilité ? Nous espérons que l’étude des particularités
nerveuses et de sensibilité de Victor Hugo nous aidera à discerner,
au moins de façon appréciable, quel est ce type de sensibilité. Ce sera
surtout le cas si nous trouvons des traces signifcatives de ces mêmes
caractéristiques chez ses deux parents qui sont devenus psychotiques.
Ce sera le cas, plus encore, si l’on peut metre en évidence que cete
sensibilité particulière a contribué au développement progressif de la
maladie.
Il nous faut maintenant en dire un peu plus à propos de ces
traitements médicamenteux, puisqu’ils devraient nous conduire,
répétons-le, vers la compréhension de la nature particulière de
la sensibilité qu’il nous reste à découvrir et qui serait, peut-être,
commune à Victor Hugo d’une part et à Eugène et Adèle d’autre part.
De la quasi-incurabilité à la révolution thérapeutique
L’avenir des schizophrènes était sombre jusqu’il y a quelques
décennies. On verra qu’Eugène aussi bien qu’Adèle ont dû être
internés de façon ininterrompue pendant la plus grande partie de leur
vie, jusqu’à la fn de leurs jours.
Dès avant la dernière guerre, des traitements médicaux ont été
pratiqués qui produisaient certaines améliorations temporaires.
Quant à la psychanalyse, dont le champ d’application est surtout
revendiqué au niveau des troubles névrotiques, elle n’a pas fait la
preuve de son efcacité thérapeutique dans les psychoses, mais nous
verrons qu’elle en a utilement éclairé des aspects importants.
Le tournant, qu’il faut qualifer de révolutionnaire, est survenu
dans les années 1952-1954. Nous devons en parler car c’est là que se
trouve la source des hypothèses que nous défendrons dans ce livre.
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Dans les années 1950, le laboratoire frSaPEnçCaiIs A avait
découvert qu’un de ses médicaments antiallergiques présentait une
propriété sédative importante et originale. Il produisait en efet chez
l’animal un état prononcé d’indiférence sans induire de sommeil.
L’idée vint alors de tester cet efet calmant particulier chez les malades
mentaux. Cet efet fut rapidement confrmé, notamment par l’arrêt de
l’agitation. Mais quelle ne fut pas la surprise des psychiatres d’observer
qu’après quelques jours de traitement, les délires – réputés jusque-là
généralement incurables – s’aténuaient puis, souvent, disparaissaient
tandis que la discordance faisait place à une cohérence mentale
retrouvée. Le nom de cete substance étahilot lrpra comazine, qui allait
être commercialisée sous le nom qui devint mieux c Lo arngnacu de ti. l
Il s’ensuivit, on l’a dit, une véritable révolution.
Celle-ci se manifesta à diférents niveaux.
Tout d’abord, une proportion appréciable de malades, internés
depuis parfois longtemps, retrouvait la raison et pouvait rentrer au
sein de leur famille. Parfois même pouvaient-ils réintégrer leur travail
en cete époque de plein-emploi. Depuis lors, les nouveaux cas ne
doivent plus être hospitalisés que le temps nécessaire pour metre au
point les aspects médicamenteux du traitement (qu’il sera nécessaire
de poursuivre à très long terme). Si Eugène et Adèle Hugo avaient pu
en bénéfcier, peut-être ne seraient-ils pas arrivés à réussir pleinement
leur vie, mais au moins celle-ci ne se serait-elle vraisemblablement pas
passée, pour sa plus longue part, dans l’aliénation et l’internement.
Un autre aspect de la révolution thérapeutique fut l’eforescence
– et la concurrence  ! – d’innombrables nouveaux médicaments
auxquels on a donné le nom généranel de uroleptiques. L’un d’entre
eux, l’Haldol, découvert en Belgique par le Dr Paul Janssen, fut
une formule tout à fait originale et pourvue d’une puissance
antipsychotique particulièrement intense. Il fut suivi par d’autres,
dotés eux aussi d’avantages (et parfois d’inconvénients) particuliers.
Mais nous serons ici spécialement intéressé par le troisième aspect
de cete révolution : c’est celui de la découverte des modes d’action
de ces médicaments. On s’est, en efet, évidemment posé la question
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meurice-26_11_14.indd 14 26/11/2014 14:14:13inTroducTion
de savoir  : comment un produit chimique peut-il, en un temps
relativement bref, modifer de façon fondamentale des conceptions
intellectuelles, telles que des délires, échafaudées et profondément
fxées parfois depuis des années ?
Comment des médicaments peuvent-ils infuencer une
psychose ?
Des éléments de réponse ont été fournis d’une part par la clinique
(c’est-à-dire par l’observation des malades et la conversation avec eux
et leur famille) et d’autre part par l’expérimentation (Meurice 1992).
La clinique, d’abord. Lorsque l’on observe l’évolution d’un patient
sous traitement, on peut voir qu’il commence par se calmer puis qu’il
se désintéresse progressivement de ses préoccupations fausses et de ses
idées fxes. Il peut même, dans les bons cas, fnir par les laisser tout à
fait à l’arrière-plan de son esprit – pour autant qu’il continue à absorber
efectivement le traitement qui lui est prescrit.
Par ailleurs, des études faites pendant quelques jours sur des sujets
normaux volontaires ont, quant à elles, conclu de façon concordante
que la prise de neuroleptiques induit de l’indiférence vis-à-vis des
responsabilités et vis-à-vis de l’avenir ainsi qu’une perte d’initiative
pour de nouvelles tâches.
À côté de cete approche clinique, d’innombrables expériences
ont été faites tant sur l’homme que sur l’animal. Elles ont notamment
montré que les neuroleptiques suppriment la sensibilité aux signaux
de danger et qu’ils aténuent la force des conditionnements. Chez
l’animal en semi-liberté, ils suppriment la propension à explorer son
territoire et, si l’on y introduit un intrus, il ne l’ataque pas comme il
le ferait normalement.
De façon plus précise, que calment ces médicaments ?
La fonction que calment ces neuroleptiques pour réduire la
psychose est, pensons-nous, un système dont la fonction normale,
habituelle, est double. D’une part, il rend sensible et réactif aux signaux
de danger. D’autre part, il augmente le dynamisme des réponses et
action qsu i sont nécessaires au maintien de la vie et de l’espèce.
15
meurice-26_11_14.indd 15 26/11/2014 14:14:13VicTor hugo : génie eT folie dans sa famille
L’éthologie nous apprend que, chez l’animal, ces défs sont
principalement les suivants : maintenir les atachements qui préservent
la vie (atachement à la mère et, éventuellement, au groupe), se
créer et occuper un «  territoire  » où il trouvera en sécurité les
ressources alimentaires nécessaires pour mener une vie autonome
et rencontrer des partenaires sexuels. On notera que, quelle que soit
cete « sécurité », il existera constamment une situation de mise en
alerte qui sera activée lors de la perception de la moindre stimulation
inatendue.
Chez l’être humain, ces objectifs fondamentaux sont en principe
les mêmes à la base. Mais il s’y ajoute, de façon essentielle, leur équi-
valent symbolique que l’on pourrait appeler des objectifs existentiels.
C’est notamment  :  réussir à maintenir des relations afectives
d’atachement et en créer de nouvelles qui, éventuellement, pourraient
conduire à assurer sa descendance ; développer une identité
cohérente  ; c’est réussir à vivre de façon autonome en occupant une
position sociale reconnue et y jouer un rôle ; c’est créer une famille et
une lignée. Quant au niveau psychologique, il a notamment à voir avec
la prévision de l’avenir et le sens des responsabilités. Cela peut poser
des problèmes de morale, d’éthique, de culpabilité et de spiritualité.
Ce sont là, sur un plan symbolique, des correspondants aux
objectifs que l’on rencontre dans toute la vie animale où ils sont
indispensables pour assurer la survie des individus et la propagation
de l’espèce. Comme on le voit, il s’agit vraiment des « moteurs »
de base de la vie, aussi bien physique que mentale. Ce qui fait la
particularité de l’Homme, et sa dignité, c’est la façon dont il dépasse
sa vie instinctive. Mais cete dernière n’en est pas moins le fondement
qu’il faut comprendre, au départ, notamment quand on cherche
à expliquer « les pannes » que sont les psychoses et l’intervention
physiologique de l’efet des médicaments.
L’implication est une propriété qui, étant difcilement mesurable,
n’a guère intéressé la psychologie, malgré son importance en général
et en psychiatrie en particulier. Nous proposons de lui accorder un
grand intérêt, car la propriété essentielle des neuroleptiques est
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meurice-26_11_14.indd 16 26/11/2014 14:14:13inTroducTion
de distancier le sujet de son implication dans les faits de vie. Nous
avons introduit les notions d’implication, d’hyper-implication ainsi
que celle de l’efet distanciateur des médicaments neuroleptiques
dans notre article cité sous : Meurice 1992. En voici une version très
résumée, et quelque peu actualisée.
De l’implication à l’hyperimplication
L’implication est ce qui fait qu’au départ des aspects cognitifs et
neutres de la représentation mentale d’un projet, nous mobilisons
de façon plus ou moins grande et prolongée nos ressources variées
pour nous projeter dans sa réalisation ou pour éprouver son vécu.
Ce peut être dans la vie de tous les jours : on parlera d’atention.
Mais l’implication peut dynamiser des préoccupations à long terme
(réussite d’un projet, par exemple). Dans certains cas, il s’agit même
du très long terme, voire de la vie entière comme c’est le cas dans
une «  vocation  » professionnelle, idéologique, sportive, ou dans
l’atachement d’amour. Cete capacité est une condition de survie et
de réussite de sa vie.
Mais l’intensité de la focalisation sur l’objectif a un prix : c’est un
estompage relatif de l’intérêt pour les réalités qui sont périphériques
au foyer d’intérêt principal. Lorsque la focalisation ateint un degré
très intense, ce mécanisme de protection et de progrès peut faire
négliger dangereusement une partie de la réalité. Une implication à un
niveau passionnel peut rendre aveugle à des aspects importants d’une
situation et conduire à des opinions, à des jugements, à des atitudes
ou à des actions inappropriées. Chez des personnes prédisposées à
la psychose, l’implication du sujet dans ses préoccupations peut
ateindre une puissance exceptionnelle, anormale, qui perturbe
fondamentalement la cognition et le comportement en aveuglant
litéralement sur des éléments essentiels du réel. C’est ce que nous
proposons d’appelehr lyp’erimplication.
On a constaté, tant chez l’animal que chez l’homme, que les
neuroleptiques concentrent leur action dans des noyaux de la base du
cerveau qui sont riches en une substance adpopaemlé inee . Le rôle
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de celle-ci, pour faire simple, pourrait être défni par l’inverse de celui
des neuroleptiques puisque ceux-ci en abolissent les efets.
On pourrait donc dire que la dopamine augmente l’intérêt pour
afronter les défs qui viennent d’être rappelés et, répétons-le, qui sont
nécessaires au maintien de la vie et de l’espèce. Elle permet au sujet
(ou à l’animal) d’être sufsamment impliqué dans les activités et les
relations qui le concernent.
Telles sont les conclusions de nombreux travaux, mais aussi des
précédentes études que nous avons consacrées à des personnages
qui ont développé une psychose, et notamment chez la princesse
Charlote, sœur d’un autre sujet génial, le roi Léopold II de Belgique.
Nous avions tiré les mêmes conclusions de l’étude publiée au sujet de
quatre hommes qui avaient développé l’idée délirante qu’ils étaient
Jésus ou Dieu.
L’observation d’une proportion quelque peu plus élevée de
psychoses dans l’entourage proche de certains génies amène à penser
qu’il y a dans leur famille un degré élevé de sensibilité et d’exigence
qui peut favoriser soit le génie, soit la psychose. C’est ce que nous
recherchons dans quelques familles.
Les proches parents de « visionnaires qui ont réussi » représentent
une population qui, a priori, paraît spécialement appropriée pour
tenter de percevoir les caractéristiques particulières de la sensibilité
dont les neuroleptiques aténuent les excès. En efet, on dispose de
beaucoup d’écrits de ces personnages, surtout quand ils étaient
écrivains. Si l’on détecte dans ces textes des signes de sensibilité et
de grande implication qui présentent des similitudes avec celles de
leur parent psychotique, on peut utiliser ces abondants documents
pour approcher les caractéristiques de cete sensibilité, avant même
que n’apparaisse la psychose. On pourra le faire de façon bien plus
détaillée que chez le parent malade, pour lequel on ne dispose que
de peu de documents, si ce n’est de ceux qui sont contaminés par
la maladie. Il est très utile de connaître les particularités de cete
sensibilité de base pour pouvoir aider les patients à la surmonter avec
le moins de médicaments possible et en étant atentif aux problèmes
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qui la sollicitent le plus. Ces derniers seront aussi ceux dont, au niveau
préventif, on devra tenter d’éviter au maximum l’impact sur les
enfants prédisposés.
L’hypothèse
On pourra ainsi tester l’hypothèse selon laquelle, dans certains
cas au moins, la vulnérabilité à la psychose résulte de l’association
de deux caractéristiques particulières. C’est, d’une part, une grande
sensibilité d’un type qui pourrait se révéler dans l’étude qui va suivre.
Ce sont d’autre part des limitations ou des handicaps qui empêchent
ces aptitudes de s’épanouir. Comme on le voit, le centre d’intérêt n’est
pas ici d’étudier le processus créatif des sujets géniaux. Il est surtout
de détecter les aspects positifs des sujets psychotiques.
Si tel est le cas, cela conduit à de nouvelles orientations de
recherches. Cela conduit aussi à traiter d’une façon plus positive les
malades que l’on rencontre.
Il est temps maintenant de nous tourner vers le génial Victor
Hugo, son frère Eugène et sa flle Adèle.
X
Les sources d’information du présent travail
Ce sont d’abord les principales biographies qui ont été publiées
sur Victor Hugo. Parmi l’imposante bibliographie sur ce sujet, nous
avons commencé notre travail, il y a quelques années, en examinant
la volumineuse biographie présentée par Alain Decaux, puis nous
avons complété par celles, très récentes, de J.-M. Hovasse et de Max
Gallo. Nous avons choisi dans ces ouvrages les passages les plus
appropriés pour notre approche, à savoir les descriptions cliniques
des comportements et des propos qui peuvent servir de base à une
interprétation la plus fondée possible. De la même façon, nous avons
consulté atentivement trois sources plus spécialement orientées.
Concernant Eugène, le frère de Victor, il y a surtout les publications de
D. et M. Gourevitch ainsi que les deux volumCes de lorrespa ondance
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familiale et les écrits intimes (CFE de VI) ictor Hugo. Pour Adèle II, la
flle de Victor Hugo, nous avons lu les quatre volumes publiés à ce jour
du Journal d’Adèle.
Les références de ces travaux sont données à la fn du présent
ouvrage.
Précisons bien qu’il ne s’agit pas ici d’un travail d’historien. C’est
le travail d’un psychiatre clinicien qui utilise les documents qu’ont
rassemblés des historiens et surtout les transcriptions textuelles
des propos émis par les personnages principaux et qui tentent d’en
interpréter les données. Dans la mesure où nous avons fait appel à
des interprétations psycho-dynamiques, nous avons fait de larges
emprunts (que nous signalerons) au livre de Charles Baudouin.
Les sources consultées sont indiquées de façon complète dans
les références bibliographiques. Pour la plupart des citations faites
dans le corps du texte, on indique les initiales de l’auteur suivies du
1tome et du numéro de pa . Lges citations ponctuelles sur des sujets
particuliers sont données en notes de bas de page.
Étant donné la complexité ainsi que l’abondance des faits
historiques et politiques français qui sont survenus pendant la durée
des trois générations de la famille Hugo que l’on considère ici – faits
auxquels ils ont le plus souvent été liés –, un rappel chronologique de
ces événements historiques est proposé en annexe, à la fn du travail.
1 Initiales :
Decaux Alain : D
Baudouin Charles : B
Journal d’Adèle : JA (vol. I, II, III ou IV)
Gourevitch D. & M. 1978, 1991 : Gou 78 ; Gou 91.
Gallo Max : MG (voI ol. u II)
Hovasse Jean-Marc : Ho (vol. I ou II)
Hugo, VictoCr,o rrespondance familiale et écrits intime , v sol. I ou II : CFEI I ou II.
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