Epistémologie du corps savant

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Dans ce premier volume seront envisagés les apports et limites de l'engagement corporel du chercheur dans l'enquête empirique. Le corps du savant ne constitue-t-il qu'un obstacle qui entrave la connaissance de l'objet ? Des mises en oeuvre empiriques, dans des domaines comme la recherche sur le sport ou le handicap, sont élaborées. Des outils de réflexivité corporelle sont construits, permettant de reconnaître la subjectivité charnelle du savant tout en la contrôlant.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358031
Nombre de pages : 268
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Matthieu Quidu
Épi STÉMologi E du corp S Savan T
Tome I : Le chercheur et la description scientifque du réel
Un puissant lieu commun épistémologique considère qu’un
résultat scientifque est d’autant plus valide que le processus qui l’a
généré est désincarné. La description correcte de l’objet exigerait une ÉpiSTÉMologi E ignorance corporelle du chercheur.
Composé de deux tomes, le projet Epistémologie du corps savant du corp S Savan Tquestionne un tel a priori normatif. Il propose de croiser les regards
réfexifs sur une thématique commune : la dimension charnelle de
l’activité de recherche et de son produit, la connaissance scientifque. Tome I : Le chercheur
Nous examinons comment l’imagination de l’homme de science, et la description scientifque du réel
être affecté, percevant et agissant, se déploie dans la recherche et se
contrôle dans la connaissance produite.
Dans ce premier tome, Le chercheur et la description scientique
du réel, seront envisagés les apports et limites de l’engagement
corporel du chercheur dans l’enquête empirique. Le corps du savant
ne constitue-t-il qu’un obstacle qui entrave la connaissance de
l’objet ? Ne peut-il être également vu comme une ressource originale
permettant d’accéder à des dimensions inédites du réel ?
Les postures et controverses épistémologiques classiques sont ici
formalisées. Des mises en œuvre empiriques, dans des domaines
comme la recherche sur le sport ou le handicap, sont élaborées.
Finalement, des outils de réfexivité corporelle sont construits
permettant de reconnaître la subjectivité charnelle du savant tout en
la contrôlant. Toutefois, le corps du chercheur lui est-il si facilement
accessible ?
Matthieu Quidu est actuellement professeur agrégé d’EPS à l’ENS de Lyon.
Docteur en STAPS, il est chercheur associé au Centre de recherche et d’innovation
sur le sport (Université Lyon I). Ses recherches, menées en épistémologie, portent
notamment sur la pluralité paradigmatique, l’ontologie implicite des chercheurs
et l’inuence du symbolisme dans le travail scientique.
Illustration de couverture :
© François Yraume, ENS de Lyon, ENS média
27 €
ISBN : 978-2-343-03953-4 Espaces et Temps du Sport Espaces et Temps du Sport
ESPACE_SPORT_GF_QUIDU_20_EPISTEMO_CORPS_SAVANT_T1_V6.indd 1 15/09/14 21:11:47fff
ÉpiSTÉMologi E du corp S Savan T
Matthieu Quidu
Tome I : Le chercheur et la description scientifque du réel




















Épistémologie du corps savant






















Collection "Espaces et Temps du Sport"
dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes
de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou
démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité
aussi réelle que troublante : si le sport s'est diffusé dans le temps et dans
l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi
marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas
éternel ni d'une essence trans-historique, il porte la marque des temps et des
lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses
dont il est l'objet dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un
nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.


Dernières parutions

Christelle MARSAULT et Sabine CORNUS, Santé et EPS : un prétexte, des
réalités, 2014.
Marc BARREAUD et Alain COLZY, Le Stade de Reims, Les années tango
(1971-1979), 2013.
Jean-Yves GUILLAIN, Histoire du golf en France (1856-1939) Volume 1 Le
temps des pionniers, 2013.
Jean-Yves GUILLAIN, Histoire du golf en France (1856-1939) Volume 2, Le
temps de l’institutionnalisation, 2013.
Laurence MUNOZ et Jan TOLLENEER, L’Église, le sport et l’Europe, La
Fédération internationale catholique d’éducation physique (FICEP) à
l’épreuve du temps (1911-2011), 2011.
Philippe GASTAUD, Sports et mouvements de jeunesse catholiques en
Guadeloupe au XXe siècle. Histoire de l'identité créole, 2010.
Guillaume ROBIN, Les sportifs ouvriers allemands face au nazisme
(19191933), 2010.
Florian LEBRETON, Cultures urbaines et sportives « alternatives ».
Socioanthropologie de l'urbanité ludique, 2010.
L. MUNOZ, G. LECOCQ (dir.), Des patronages aux associations; 2009.
Xavier GARNOTEL, Le peloton cycliste. Ethnologie d’une culture sportive,
2009.
Claude CALVINI, Sport, colonisation et communautarisme : l’île Maurice
(1945-1985), 2009.
Youcef FATES, Sport et politique en Algérie, 2009.
Stéphane MERLE, Politiques et aménagements sportifs en région
stéphanoise, 2008.

Sous la direction de
Matthieu Quidu






























Épistémologie du corps savant

Tome I


Le chercheur
et la description scientifique du réel














































































































Du même auteur


Épistémologie du corps savant. Tome II : La recherche scientifique
comme expérience corporelle, Paris, éd. L’Harmattan, coll. « Espaces
et temps du sport », 2014.

Innovations théoriques en STAPS et implications pratiques en EPS.
Les Sciences du sport en mouvement, Paris, éd. L’Harmattan, coll.
« Le mouvement des savoirs », 2014.

Les Sciences du sport en mouvement : Innovations et traditions
théoriques en STAPS, Paris, éd. L’Harmattan, coll. « Le mouvement
des savoirs », 2012.

Les STAPS face à la pluralité théorique: approches analytique,
normative et compréhensive en Sciences du sport, Sarrebruck,
éd. Les Éditions Universitaires Européennes, 2012.












































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03953-4
EAN : 9782343039534













Ce qui est suspect, ce n’est pas tant une subjectivité qui se pose et
s’analyse comme telle mais bien ce qui se prétend objectivité en
fonctionnant sur la négation de sa propre subjectivité.
Claude Pujade-Renaud, 1983.

Préface
Le corps savant
Arlette Farge

Parler de « corps savant » demande explication. Le chercheur est en
attente de savoir ; cette attente est à la fois un processus mental, un désir, et
une demande faite au corps, de suivre jour après jour les aléas d'une
recherche choisie par avance.
En histoire, le chercheur qui choisit un objet d'étude a plusieurs manières
de concevoir son choix : soit il pense que l'objet est « à la mode » et peut lui
apporter, in fine, une carrière ; soit il est passionné par l'objet choisi ; soit il
entretient avec lui une relation non avouée déterminée par de nombreuses
raisons : plonger dans des traumatismes de son enfance ou les quitter, entrer
dans ce que le présent lui propose comme questionnement, comprendre ce
qui fut avant etc. Souvent une raison intime conduit le chercheur : son corps
est alors très à l'écoute de lui-même.
En général, le « savant » ou le chercheur ne connaît guère son corps ;
universitaire, il a mis son esprit au premier plan. D'ailleurs, ni l'académisme
des universités ni celui des grandes écoles n'a le temps de lui faire
soupçonner qu'il a un corps… Par contre, il sait détenir une intelligence ;
mais la relation à l'objet est le plus souvent dépossédée, au départ, de toute
idée de corporéité personnelle.
Malgré ce dispositif de savoir/pouvoir, le corps est malgré lui entraîné, de
façon inévitable. Philosophe, scientifique de sciences exactes, littéraire,
historien, le corps va d'espace de travail en espace de travail qui, tous, lui
demandent une forte présence physique. À la bibliothèque, le corps de
l'historien est assis, courbé sur les documents ou archives dans la position
classique du lecteur ; celui du littéraire possède davantage de moyens de
disposer de son corps : il peut lire partout, tablette, domicile, Internet,
bibliothèques municipales ou universitaires etc. Scientifique, le corps habite
dans un laboratoire aux hiérarchies avouées ; il manipule des matériaux
organiques ou physiques, monte des expériences avec une équipe, vit
collectivement, procède par essais/erreurs, très concentré sur ses résultats et
des projets futurs. Il voyage souvent, parfois avec des collègues, et publie
énormément pour « rester dans le coup » comme on dit. Son corps et son
esprit sont habitués aux réflexions partagées, aux réunions de groupe, et
surtout à connaître le doute. Dans la société civile, par contre, il est plus mal
à l’aise, il a difficulté à partager ses connaissances, à faire comprendre ce
qu'il cherche et comment. Ainsi est-il dépossédé d'une partie de lui-même,
celle de la communication sur son travail. Cet aspect donne à son corps un
autre habitus, un peu lointain ou rêveur, amplifié par le regard d'autrui. Il
7 arrive que certains aient une telle passion pour la transmission, que leur
corps se sert de gestes, de tons de voix, pour rapprocher enfin les
scientifiques de leur interlocuteur.
En général, l'historien recherche ce qui ne fut pas dit, perçu, révélé, et se
trouve immergé au-dessous des événements les plus connus. En prise avec
son temps, il pose des questions à l'histoire venant du présent, qui, jusqu'ici,
n'avait pas obtenu de réponse. Pour cela, il recherche des documents
nouveaux, des archives méconnues afin de débusquer les traces d'un passé
tenu sous silence, dont il a la conviction qu'elles ont fabriqué, organisé
l'histoire.
Or, le silence de l'histoire est un continent : certes, les livres d'histoire, les
médias, les cours donnés dans les écoles grandes ou petites, ont
véritablement cerné la chronologie des événements passés depuis l'Antiquité
à nos jours. Elle a aussi, grâce à une approche des conditions de vie,
démarqué les moments de rupture, de guerre et d'insurrection les plus
intenses. Elle a dessiné une ligne, allant d’événements en événements, et
forgeant les esprits, et tous les corps, ceux de l'enfant à ceux des grands
adolescents, qui ainsi ont « vu » l'histoire se faire, s'améliorer et s'attacher
aux multiples progrès. Tout cela de façon linéaire. Trop linéaire.
Si l'on décide d'approfondir ce que Michel Foucault appelait à la fois « le
grain des jours » et « l'histoire du dessous », on s'aperçoit que les choses sont
beaucoup plus complexes, et que la discontinuité, la rupture, sont factrices
d'histoire, tandis qu’un gouffre enrobe l'ensemble. En fait, l'historien
travaille sur le manque, des fragments et des bribes ; et les ruptures viennent
briser le cours ordinaire des choses. Il doit vivre avec l'absence et le silence
des sources, ce qui provoque une grande humilité et la passion d'aller plus
loin. Aller vers la découverte du « grain des jours », impose au corps de
nouveaux gestes ou dispositions. Le voyage est hasardeux ; il ne se fait pas
du premier coup ; tant de chemins espérés deviennent des impasses. Le
travail se fait dans des salles de bibliothèques réservées aux documents les
plus rares, les manuscrits sont lus avec précaution, sous la surveillance de
présidents de salle. L'encre est bannie au profit du crayon papier qu’il faut
sans cesse retailler ; les manuscrits sont posés sur d’énormes « buvards » de
tissu vert, et pour s’attarder sur une page, « une queue de chat » s’impose,
c'est-à-dire un serpentin de velours vert, lui aussi, bourré de sable fin. Les
gestes sont précautionneux, lents, attentionnés, vaguement anxieux. Parfois
la photographie (permise) vient en aide, même si les manipulations ne
s’avèrent guère aisées.
Dans l'idée d'immersion (qu'il s'agisse d'archives lues ou d’enluminures)
git une première constatation : il faut savoir déchiffrer une calligraphie et un
graphisme à nos yeux étrangers, dépasser une syntaxe et une ponctuation
différentes. Certains saisissent d’emblée le document, d'autres prennent des
notes, d'autres - comme moi - recopient le texte à la main pour que le geste
artisanal de la copie et la pensée d’autrefois soient en harmonie, puis ajouter
8 son dessin personnel des mots aux structures graphiques de ceux d'autrefois.
Doux est le geste de la copie ; il prend du temps mais apaise, prolonge
l'impression physique « d’être avec ». Les corps tracent des traces sur les
traces du passé, c’est une mise en abîme somptueuse et poétique.
Avant de recopier des documents, les chercheurs déchiffrent la langue,
ecelle du Moyen Âge, de l'Antiquité ou du XVIII siècle. Or, cela oblige à
s'effacer pour laisser advenir le sens qu’a donné l'autre depuis si longtemps
défunt. Lorsqu'on parvient à entrevoir ce que fut autrui et ce qu'il a «
peutêtre » voulu signifier, l'expérience corporelle ressemble à une lecture de
partitions de musique d'autrefois, à leur incorporation dans une mélodie
inhabituelle. En même temps, l'on s'attache à accomplir un acte de raison
(déchiffrer, comprendre, avoir compris) et l'émotion survient de pénétrer à
petits pas dans un monde lointain, dont il faut capter le sens. Pour écrire sur
cette dimension charnelle de la recherche, il n'est qu'à regarder les collègues
autour de soi, puis peindre leur tableau, chorégraphier leurs mouvements,
s'attarder sur leurs gestes d'hésitation ou de fatigue. Après ces regards posés
sur les autres, on peut tenter d'écrire sur les corps ; surviennent rapidement
des métaphores, à moins que pour certains, ce ne soit une écriture clinique de
froide lucidité sur les moments cognitifs du corps, c'est selon.
Mais qu'est-ce qu'un corps ? S'il est de sexe féminin, le voici souvent
suspecté d'irrationalité et d’un trop-plein de sensibilité. Or la femme, comme
l’homme, réagit aux événements comme aux objets de recherche avec son
propre héritage et avec une « féminité » (si cela s'appelle ainsi) qu'il faut tout
simplement mettre en parallèle avec la « masculinité » avant de la déprécier.
L'intelligence de la sensibilité est un outil majeur, inventif, qui débusque
de nouveaux résultats. Le corps de la chercheuse est observé ; combien de
fois n'a-t-on pas dit « la » scientifique un tantinet masculine, et « la »
littéraire, voguant sur l'esthétisme et l'évanescence des concepts. C'est un
long et parfois très douloureux parcours que d'être un corps de « savante ».
En gros, cela ne se fait pas, ou bien cela se fait oublier. S'il arrive qu'en
historienne, vous avez choisi de travailler sur l'histoire des relations entre les
sexes (le genre), deux écueils se dressent : l'un, risquer de perdre toute
objectivité ; l'autre, accepter qu'un engagement éthique guide vos pas et dès
lors détruise le sens et les résultats de la recherche entreprise. Alors où se
placer ?
Une fois la recherche terminée, l'historien écrit. C'est peut-être le plus
sublime et le plus exposé des voyages à entreprendre. Certes, écrire est un
talent, mais travailler à cet acte, prendre le temps de construire des phrases,
d'intimer un rythme au récit, une mélodie particulière, sont des moments
difficiles. Il faut éviter lyrisme et poésie, laisser de côté (c’est dommage) les
formes épiques qu'aimait Michelet et que Walter Benjamin réclama dans ses
Fragments. Il faut écouter ceux qui, comme Jean-Pierre Vernant,
demandaient « de la chair à l'histoire » ; tout cela pour fracasser l'habituelle
linéarité des textes historiques. Paul Ricœur apprit aux historiens qu'ils
9 écrivaient un « récit » ; ils ont intellectuellement compris, mais ils ont du
mal pratiquement. Parce que c'est très difficile, et que les récits historiens les
plus sobres et les plus passionnants sont ceux où l'auteur n'a cessé d'épurer sa
langue : ce faisant il l'a rendu profondément significative, interrogative et
liée aux humeurs du présent. Dans ce cas, il s’agit bien d’ascèse pour écrire
et tenter aussi de construire des différences de rythme : tout le monde sait
qu'il est des moments où la mer est étale et que l'estran possède des grisés
bleutés ; tout le monde sait que gronde le ressac et que les bruits sur la roche
effraient jusqu'aux grands oiseaux de mer. L'écriture de l'histoire serait belle
si elle pouvait être ainsi, agitée d'autres rêves d’un autre style, comme le
silence d'une cour d'école après le coup de sifflet de la maîtresse ou
l’affolement des corps une fois la sonnerie de la récréation entendue.
Le plus singulier qui puisse encore arriver au corps du chercheur, c'est
d'être soudain étonné, surpris, par ce qu'il découvre. Alors, il a du mal à
inscrire par des mots sa sidération. En travaillant récemment sur l'histoire
edes souffrances ordinaires du peuple au XVIII siècle, la sidération me fut
présente, découvrant de difficiles descriptions de la misère et de la
souffrance des corps. Cela m'a permis de réfléchir, corps et âme, à la
manière implacable dont les sociétés, dans différents contextes, ont consenti
aux extrêmes déchirures de l'autre, et même de son meurtre. L'écriture doit
être bousculée par les textes ou manuscrits, sans jamais s'y noyer, mais en
poursuivant une réflexion philosophique, éthique, humaine.

PS : « Je » me rends compte que j'ai employé le « je », c’est un vaste thème
de réflexion. Quand est-il permis de l’employer ?












Introduction

Le corps du savant en sciences :
cadre analytique et projets empiriques
1Matthieu Quidu

Le corps du savant : une thématique épistémologique ?
La recherche scientifique, en tant qu’activité rationnelle et empirique,
vise la stabilisation de connaissances objectives et universelles,
indépendantes de l’observateur. Pour ce faire, ces connaissances doivent
pouvoir s’émanciper des conditions locales et contingentes de leur
production. Le projet de la science réside fondamentalement dans ce procès
d’émancipation vis-à-vis de la contingence des contextes d’émergence des
savoirs, pour tendre vers l’universalité. L’universalité n’est donc pas une
propriété donnée mais un idéal vers lequel tendre. Dit autrement, la
démarcation entre contingence et universalité ne doit pas être pensée comme
une frontière étanche mais comme une conquête, un effort, une exigence au
sein d’un procès de connaissance toujours menacé de substituer des
contingences initiales au projet d’universalité (Berthelot, 1990). La présente
contribution s’ancre dans l’analyse de ce chemin en s’intéressant
spécifiquement à l’une des sources éminemment contingentes du contexte de
découverte : le chercheur lui-même, et plus précisément sa corporéité. Le
corps du chercheur est susceptible de représenter la première source
contingente de production des savoirs, la source matricielle, originelle,
originaire.
L’étude de l’engagement corporel du savant dans la production de
connaissances scientifiques englobe, en même temps qu’elle dépasse, la
thématique de la subjectivité : elle l’englobe dès lors qu’on définit par
subjectivité « l’acte fondamental de se situer au centre de son monde
phénoménal » (Morin, 1986) ou qu’on considère, avec Husserl, que « toute
connaissance est connaissance d’un sujet connaissant » (Uhl, 2004). Elle la
dépasse et la spécifie lorsqu’on s’attache à ce que la subjectivité a de
charnel, d’incarné, de vécu, d’incorporé.
L’ancrage corporel de la connaissance est un objet classique de réflexions
philosophiques et plus récemment d’investigations neuroscientifiques. Pour
Nietzsche (1884), « notre connaissance du monde extérieur est un produit de
notre corps et de nos organes » ; elle est une « subjectivation de notre
organisme ». Le philosophe suggère même de « rapporter les concepts à leur
signification physiologique ». Au final, pour Nietzsche, cité par Andrieu
(2011) :


1 Je tiens à remercier Brice Favier-Ambrosini pour nos échanges tenus lors de l’initiation de
ce projet.
13 Le travestissement inconscient des besoins physiologiques sous les masques
de l’objectivité, de l’idée, de la pure intellectualité est capable de prendre des
proportions effarantes et je me suis demandé assez souvent si, tout compte
fait, la philosophie jusqu’alors n’aurait pas absolument consisté en une
exégèse du corps et en un malentendu du corps.

De son côté, Merleau-Ponty (1945) considérait, en phénoménologue de la
perception, que

L’expérience motrice de notre corps n’est pas un cas particulier de
connaissance ; elle nous fournit une manière d’accéder au monde et à l’objet,
une praktognosie qui doit être reconnue comme originale et peut-être comme
originaire.

Quant à Barbaras (1999), phénoménologue de la vie influencé par la
pensée du mouvement de Patocka, l’interrogation épistémique qui anime le
savant tire son origine d’une incomplétude existentielle et affective : ainsi,
« on peut affirmer, à propos de tout être qui se meut, que son mouvement est
dirigé d’un ici vers un là et que seul un être qui est incomplet dans son
existence temporelle peut vouloir tendre vers quelque chose ou se
mouvoir ». Par conséquent, « seul ce caractère existentiel rend possible le
mouvement spontané, c'est-à-dire l’exploration animale et l’interrogation
humaine ». Dès lors, « désirer et interroger apparaissent comme deux
modalités d’un mode d’exister plus fondamental, qui rendrait compte de
l’unité du sujet par-delà la différence de l’affectivité et de la connaissance ».
L’interrogation scientifique se met en mouvement parce que la vie est
lacunaire et l’existence incomplète. Ainsi se crée le désir d’explorer.
Dans une perspective neurobiologique, Damasio (1995) soutient que

Le corps apparaît comme le substrat premier de la faculté d’éprouver des
émotions et de raisonner. Nos pensées les plus élevées ont notre corps pour
aune. Notre organisme même est pris comme base pour la représentation que
nous nous formons du monde. Les perceptions corporelles des émotions ont
une valeur cognitive d’orientation décisionnelle. L’esprit respire par le biais
du corps. Le corps, obligeant le cerveau à l’écouter, met ce dernier sur la voie
des solutions de survie les plus adéquates.

Ce que ne manque pas de corroborer Varela (1999) :

Une des découvertes les plus frappantes de ces dernières années a été de
comprendre que l’affect et l’émotion sont à la base même de ce que nous
faisons chaque jour en étant aux prises avec le monde. L’esprit est
fondamentalement ce qui ressort de la tonalité affective inscrite dans le
corps… La raison et les catégories reposent sur l’affect et l’émotion. En fait,
l’émotion est déjà intrinsèquement cognitive : il faut cesser de considérer la
raison comme le principe central par excellence de l’esprit.

14 Dans notre démarche, l’enjeu sera moins de s’appuyer sur ces réflexions,
intuitions et résultats comme des a priori que d’en proposer une discussion
voire une problématisation en retour à partir d’enquêtes empiriques et
d’études de cas. Le projet, organisé en deux tomes, se propose de
documenter, décrire, spécifier, interroger les modes diversifiés
d’engagement corporel du chercheur dans l’acte même de chercher, de
produire et d’écrire la connaissance scientifique.
L’ambition n’est pas de systématiser un énième avatar du « retour du
sujet » ni de faire l’éloge mystique des aspects intimes dans la science, selon
une reprise éthérée de l’idiosyncrasie nietzschéenne. Holton (1981) a
qualifié de « dionysiaque » cette posture épistémologique que nous récusons
ici : connaître une chose impliquerait de la vivre. Cette fusion nécessaire
avec la réalité déboucherait sur un primat exclusif accordé à l’expérience
immédiate. Nous récusons tout autant la posture antithétique, qualifiée
d’« apollinienne » (Holton, 1981) : celle-ci consiste d’emblée à nier tout
ancrage somatique de la démarche scientifique en préconisant de s’en tenir
aux versants logico-mathématiques, de prêter attention aux fruits achevés
des succès passés à la postérité et non à l’effervescence trouble du contexte
de découverte. Un puissant lieu commun épistémologique considère en effet
qu’un résultat est d’autant plus valide que le processus qui l’a généré est
désincarné. La description valide de l’objet exigerait une ignorance
corporelle du chercheur. Dit autrement, produire par corps fourvoierait la
recherche de la vérité, seule possible par la voie spirituelle : « le travail
mental de réflexion paraît définir l’exercice analytique du chercheur,
s’isolant et se concentrant sur son esprit, indépendamment des états de santé
physique et psychologique qu’il peut traverser dans son existence »
(Andrieu, 2011). Luttant contre son corps et doutant de ce qui perturberait
l’intuition intellectuelle, le chercheur s’efforcerait de s’éloigner de la
sensation et de l’imagination. La validité d’une production scientifique, son
objectivité voire son universalité apparaissent alors comme proportionnelles
à son degré de désincarnation.
Un tel a priori normatif apparaît toutefois problématique : en escamotant
ipso facto la question des implications épistémologiques de l’engagement
corporel effectif du savant, on s’interdit de l’analyser ; comme s’il suffisait
de regarder ailleurs pour qu’un problème cesse d’exister (Devereux, 1980).
Le présent opus affronte cette problématique, non pas dans le but de sacrifier
le rationalisme de l’activité scientifique, mais pour en étudier l’épaisseur
historique. Notre rationalisme est historique (Berthelot, 1990). En d’autres
termes, il s’agit moins d’étudier en quoi une connaissance scientifique est
objective et universelle, mais comment elle peut le devenir. À quelles
conditions l’implication corporelle du savant dans la production d’une
connaissance permet-elle à celle-ci de devenir objectivable et
universalisable ? La désincarnation d’un savoir, sa désindexation corporelle
ne sont plus un état, donné a priori, mais sont envisagées comme un
15 processus, voire une conquête, incertains et semés d’embuches. C’est à la
documentation de ce processus que s’attache notre ouvrage collectif. Quelles
sont les conditions de possibilité de l’objectivation scientifique d’un savoir
ayant une matrice certaine dans la corporéité de son producteur ? Connaître
et documenter les modes d’inscription corporelle du chercheur dans l’acte de
chercher est un pré-requis incontournable pour canaliser l’effort
d’émancipation et tendre vers l’objectivation. Si « le chercheur ne cherche
que lui-même et représente son premier objet de recherche », il est surtout
« destiné au sacrifice » mais « s’il veut reconnaître l’autre, il lui faudra
d’abord passer par lui-même » (Barus-Michel, 1986). Pour ce faire, nous
maintiendrons une distance symétrique vis-à-vis des deux postures
caricaturales, respectivement dionysiaque et apollinienne, définissant des
fonctions antithétiques pour le corps du savant dans la construction d’une
intelligibilité des phénomènes : d’un côté, le corps est considéré comme
unique moyen de connaissance, par empathie ; de l’autre, suspecté d’être
trompeur, il est à bannir.
La perspective ici retenue pourra être qualifiée d’analytique, par
opposition à normative. Il ne s’agit pas en effet de définir ce que devraient
être la science et son procès d’émancipation vis-à-vis de la contingence,
mais comment ce dernier se réalise in concreto : non pas répondre à la
question « quelles doivent être la position et l’utilisation justes du corps du
savant dans la recherche scientifique ? » mais bien à celle « comment
l’imagination de l’homme de science, être incarné, se déploie dans la
recherche et se contrôle dans la connaissance produite ? ».
Dès lors, le présent projet ne peut être reçu comme une simple
psychologie de l’homme de science, où ce dernier constituerait le point de
départ et le point d’arrivé exclusifs de l’investigation. Il aspire à l’inverse à
apporter une contribution épistémologique authentique en relevant le défi de
tenir les deux bouts de la « recherche » et de la « science » : pour Latour
(2001), la recherche définit le processus, pratique et actif, chaud et incertain,
teinté d’affects par lequel l’homme de science suppose, tâtonne,
expérimente… La science renvoie, quant à elle, au produit solidifié de la
recherche, stabilisé dans des textes scientifiques définissant un corpus, certes
évolutif, de faits, résultats, théories, paradigmes… Notre démarche,
analytique et non normative, se place dans cet espace entre recherche et
science, entre contingence et émancipation, entre contexte de découverte et
contexte de justification. Comment la science se stabilise-t-elle à partir de la
recherche incarnée ? Comment l’émancipation s’opère-t-elle sur la base
d’une contingence corporelle ? Comment la justification se réalise-t-elle sur
le fond d’une découverte vivante ? Si la « connaissance vivante ne peut
échapper à la subjectivité », comment peut-elle s’en « affranchir
relativement » ?
Avec Morin (1986), nous considérerons que la « connaissance humaine
ne saurait se détacher de l’existence mais ne devrait s’y enchaîner » :
16
L’amant de la vérité doit se méfier de ce qui le fait jouir psychiquement et
chercher la vérité au-delà du principe du plaisir ; il doit analyser son
idiosyncrasie intellectuelle et la signification de ses obsessions cognitives ; il
doit tenter d’élucider ses propres questions anxiogènes et ses propres réponses
apaisantes. La nécessité d’une auto-analyse qui engloberait, mais dépasserait,
l’investigation psychanalytique s’impose pour chacun et pour tous, y compris
les hautes autorités intellectuelles et universitaires qui devraient les premières
se soucier d’un tel auto-examen.

Nous entendons contribuer à la construction d’outils de réflexivité
capables d’optimiser le contrôle de l’émancipation vis-à-vis des
contingences corporelles originelles. Mais quelles sont-elles effectivement ?
De quels corps du chercheur s’agit-il dans les faits ?

Quels corps pour le savant ?
Andrieu (2011) nous rappelle que « le corps est construit par la méthode
qui le révèle » et qu’« il n’existe pas de degré zéro de la réalité corporelle
sans une observation et une modélisation ». Dès lors, en guise de convention
de départ, nous considérerons le savant comme un être corporel « affecté »,
« agissant » et « percevant ». Affecté, le chercheur éprouve, vit, ressent,
partage des émotions, positives (plaisir de l’explication…) et négatives
(frustrations, rancœurs, désespoir…). Agissant, le scientifique expérimente,
opère des manipulations physiques, réalise des actions matérielles, des plus
anodines aux plus cruciales (préparer un système, faire des mesures…).
Percevant, il a incorporé des catégories d’observation, prend des décisions
perceptives ; sa perception concerne également son propre engagement, dans
une sorte de réflexivité incarnée. Mais, le corps du chercheur ne lui est pas
mécaniquement ni immédiatement accessible. Ainsi, pour Nietzsche (1884),
« l’homme vit de tout temps dans une profonde ignorance de son corps et se
contente de quelques formules pour communiquer ce qu’il en sait » :

La connaissance que nous avons de notre corps est bien inférieure à ce que le
corps produit comme signification ; ces significations corporelles sont
rétrécies par le goulot perceptif du chercheur qui limite l’accès au vécu
corporel du sujet (Andrieu, 2009).

Le corps du savant, triplement affecté, agissant et percevant, ne doit
toutefois être envisagé comme une entité stable, délimitable, isolée. Tout
d’abord, la corporéité savante est dynamique, évolutive, notamment sous
l’effet des expériences vécues. Elle est susceptible de plasticité, de refonte,
d’apprentissages (Perera et al, 2011), mais aussi de restrictions et de
limitations : ainsi, pour Uhl & Brohm (2003), « le conatus du chercheur, la
singularité de sa persévérance dans son être de chercheur, est mis en cause
au cours du processus même de sa recherche par l’altérité de son objet qui
finit par altérer sa propre identité ». Ensuite, les frontières de la corporéité ne
17 sont ni figées ni définitives ; elles sont à l’inverse susceptibles de mobilité,
de déplacement, notamment via les dynamiques d’extension, d’incarnation,
d’appropriation, de projection, d’émersion. Ces possibilités de corps
augmenté, étendu résident dans les multiples interactions vécues, que
cellesci concernent le rapport à l’instrument ou à l’Autre. Le corps du savant est
en effet inséré dans le travail collectif et de cette insertion provient une part
de sa malléabilité.
Au final, la corporéité savante n’est pas isolée mais distribuée, n’est pas
définitive mais évolutive : il ne s’agit pas d’un territoire figé mais d’une
expérience mobile. Elle n’est pas, en outre, accessoire mais définit
essentiellement notre condition, notre être au monde. Elle ne peut être
restreinte à certaines catégories d’acteurs et de pratiques :

Les Universitaires vivent dans l’illusion réconfortante que la
corporéité est une propriété spécifique à une classe restreinte de
pratiques qui ne les concerne pas, parce que la spécificité de
l’incorporation savante réside dans l’effacement radical du corps
propre de l’avant-scène phénoménologique: la condition scolastique,
comme mise en retrait de l’urgence pratique, intensifie l’expérience
modale de l’absence corporelle. Mais les plus mentaux des agents, tels
le mathématicien ou le philosophe, sont des être incarnés; et la pensée
elle-même est une activité profondément corporée, comme le
mouvement de l’embodied cognition est en train de le démontrer de
l’intérieur de la science cognitive (Wacquant, dans cet ouvrage).

Actualité de la question corporelle dans la production épistémique
Ce souci de documenter l’ancrage corporel du producteur d’un savoir et
d’en cerner son implication dans la connaissance produite apparaît comme
une interrogation contemporaine et commune à de nombreux champs
pratiques, culturels et artistiques. Il a notamment été mis en œuvre dans le
domaine de la littérature (Dirkx, 2012), sous le titre : Le corps de l’écrivain.
Il en va ainsi dans le domaine du journalise : s’est en effet tenu en 2013 à
Rennes un colloque intitulé : « En immersion : expériences, pratiques,
représentations de l’immersion en sciences sociales et journalisme » ; ou
encore dans le domaine de la psychanalyse avec la publication en 2013 de
l’ouvrage collectif Le Corps du psychanalyste.
La thématique a été récemment initiée pour le champ scientifique par
Andrieu (2011) dans Le corps du chercheur. L’auteur y plaide, notamment
dans le domaine des recherches sur les pratiques corporelles, en faveur d’une
« anthropologie engagée dans le monde des autres ». Pareille « stratégie
1immersive » , mise en œuvre par Perera, Rouanet & De Léséleuc dans
l’ethnologie d’un groupe de bodybuilders, consiste à récuser « la possibilité

1 La stratégie immersive connaît une déclinaison journalistique extrême dans la méthode
« gonzo » (Thompson, 1966).
18 de disparaître corporellement derrière l’objet étudié sans pour autant faire de
lui la simple projection narcissique du soi ». Andrieu prend en effet ses
distances avec la thèse nietzschéenne de la réduction idiosyncrasique qui
rabat l’œuvre sur la projection autobiographique du savant. L’auteur
stigmatise ainsi la tentative d’Onfray (2010) qui « a cru pouvoir appliquer
avec efficacité à Sigmund Freud la thèse psycho-biographique afin de
dénoncer ce qui serait l’affabulation théorique de la psychanalyse ». Ecartant
les « tentations de dissolution naturaliste du sujet concret vivant dans sa
biologie et de réduction psycho-biographique à son histoire », Andrieu
préconise une attitude de « contextualisation corporelle » : « perceptions et
interprétations sont des actions situées dans les modes subjectifs de
cognition du chercheur ». Il convient, dans une dialectique
« projection/immersion de soi dans le monde et du monde en soi », de
distinguer ce qui provient de soi de ce qui relève de l’autre, de dessiner la
ligne de démarcation entre la projection du monde incorporé dans la
perception et la réalité mondaine.
Le présent projet se démarquera de cette contribution inaugurale en ce
qu’il ne s’agira pas de préconiser une quelconque attitude épistémologique
(en l’occurrence la « méthodologie immersive ») mais bien de proposer des
analyses variées (en première comme en troisième personnes, réalisées
depuis des disciplines et programmes de recherche distincts) sur les divers
modes d’investissement corporel du savant dans sa recherche et ses
implications multiples quant au savoir produit. En outre, notre ouvrage ne se
restreindra pas aux recherches prenant pour objet les pratiques corporelles
mais s’ouvrira sur des objets aussi contrastés que les systèmes physiques
(Poinat, 2011), la cognition (Quidu, 2011), la biologie des levures, (Brives,
dans le tome II)… A fortiori, la problématique ne se réduit à aucune
discipline : on pense spontanément à l’ethnologie (et à la distinction
« participation observante » / « observation participante » ; voir Soulé, 2007
et Andrieu, 2011) lorsque l’on évoque le corps du savant. Un colloque,
intitulé « Chercheur-Chercheuse in situ, immersion par corps, normes et
déviances », centré sur l’ethnologie (ou microsociologie), s’est d’ailleurs
tenu à Montpellier en mai 2014. Bien qu’historiquement parmi les premières
disciplines à avoir introduit des questionnements relatifs à l’engagement
corporel du savant dans la connaissance (voir Lévi-Strauss, 1955 et
Wacquant, 2000), l’ethnologie, au même titre que la psychanalyse (Andrieu,
2011 ; Uhl & Brohm, 2003 ; Devereux, 1980), n’épuisent les problématiques
associées à cette thématique : des champs aussi diversifiés que la physique
(via les notions d’observateur, de référentiel, d’aspects tacites dans les
pratiques expérimentales), les mathématiques (via la notions d’esthétique),
les neurosciences (via les notions d’expérience vécue et de perception) ou
l’histoire (via les notions de sensibilité) sont concernées, sous des angles
certes divers, par la thématique générale de l’inscription corporelle du
savant.
19 Cette thématique générale sera déclinée, dans le cadre de ce projet
collectif, en deux tomes, chacun constitué de trois grands axes de réflexions.

Le corps du savant dans l’intelligence scientifique des phénomènes
Dans le premier tome, intitulé « Le chercheur et la description
scientifique du réel », seront examinées les problématiques suivantes : quels
sont les apports et limites de l’implication corporelle du chercheur dans
l’intelligibilité scientifique (description, explication, interprétation,
retranscription…) des phénomènes étudiés ? Le corps du savant ne
constitue-t-il qu’un obstacle qui entrave la connaissance de l’objet ? Ne
peutil être également vu comme une ressource originale permettant d’accéder à
des dimensions inédites du réel ? Peut-il être érigé en partenaire d’un
dialogue à créer avec les données objectivables ?
Quidu (2011) a balisé l’espace de dispersion des positions normatives, en
philosophie des sciences, quant à la valeur épistémologique de la corporéité
du savant. Une première position, dite de la « rupture », est développée par
Gaston Bachelard (1938) en physique. Envisageant le corps du savant
comme une source inévitable de déformations perceptives et de fantasmes
inconscients, ce dernier suggère de le traiter en obstacle épistémologique à
vaincre. La description objective de l’objet physique ne s’obtiendrait qu’au
prix d’un effort permanent de spiritualisation, signifiant un effacement
corporel du scientifique, une désincarnation. Dit autrement, le corps doit être
combattu car les déterminismes qui le caractérisent constituent des facteurs
d’inertie entravant le dynamisme de la pensée. Une deuxième conception,
dite de l’« exploitation critique », est formalisée par Georges Devereux
(1980) en ethnopsychanalyse. Ici, il s’agit moins de rompre avec le corps
désirant et éprouvant du savant que d’en situer l’intervention dans la
modélisation scientifique. Le théoricien est sommé de distinguer
méthodiquement ce qui, dans l’observation et l’interprétation, provient de soi
et relève de l’autre. Un tel contrôle des contre-transferts corporels et des
projections somatiques du savant constitue alors une voie royale vers
1l’objectivité authentique et la construction de données sensibles inédites .
Enfin, une troisième thèse, dite de l’« interpellation réciproque », est
conceptualisée par Francisco Varela (1993) dans le cadre de l’étude
neuroscientifique de la cognition. Cet auteur, envisageant le corps du savant
comme un espace d’expériences sensorielles vécues, suggère d’en faire le
partenaire d’un dialogue critique et constructif à instaurer avec les matériaux
objectivés que constituent les enregistrements neurologiques. Un tel système
d’interrogation réciproque entre données en « première » et « troisième »
personnes est censé générer des faits inédits, comme l’illustre le programme

1 Uhl & Brohm (2003) spécifient cette posture épistémologique en envisageant le
contretransfert libidinal du chercheur, notamment dans le cadre de travaux sur les sexualités
multiples.
20 neuro-phénoménologique. La fécondité de cet échange demeure toutefois
dépendante d’une méthode disciplinée d’accès aux ressentis du scientifique,
permise par les pratiques méditatives et phénoménologiques incarnées.
La diversité de ces thèses fait éclater la dichotomie « apolliniens versus
dionysiaques » en en révélant son caractère caricatural, ce que n’avait pas
manqué de souligner Holton. En effet, Bachelard ne peut être taxé
d’apollinien en ce qu’il décrypte les obstacles qui gangrènent le procès de
découverte. L’abstraction et la vérité sont chez lui un chemin, non un état,
toujours menacé. Symétriquement, Devereux et Varela ne peuvent être
qualifiés de dionysiaques : l’expérience corporelle n’y est pas prise telle
quelle mais travaillée, questionnée via une exploitation critique ou un
dialogue constructif ; la prétention à la vérité n’est aucunement sacrifiée à la
différence d’un relativisme épistémique qui rabattrait la connaissance sur le
corps même du savant et la résumerait à une projection biographique.
D’autre part, ces trois thèses typiques ont pu être rapportées aux objets
d’étude (système physique, comportements sociaux, cognition humaine)
pour lesquels elles avaient été formalisées. À un premier niveau, il semble
qu’un philosophe des sciences s’intéresse à la dimension de la corporéité
directement concernée par son regard disciplinaire : Bachelard en physicien
met l’accent sur le corps percevant quand Devereux en ethno-psychanalyste
insiste sur le corps émotionnel et Varela en biologiste étudie le corps vivant.
Pour autant, peut-on soutenir légitimement que chaque prise de position sur
la conception du corps et de sa valeur épistémique peut être déduite de façon
nécessaire de la spécificité des objets pris en considération ? Est-il tenable
par exemple d’avancer qu’un physicien était contraint, de façon nécessaire,
d’adopter une posture par rupture ? Sans pouvoir développer ici cette
question, bornons-nous à souligner que dans l’histoire des sciences des
objets d’étude proches ont été investis selon des postures épistémologiques
différenciées. Par exemple, dans le domaine de la physique, Prigogine &
Stengers (1992) ont développé une attitude de dialogue, de confrontation
entre la science et l’expérience, entre le fondamental et le sensible (Pogam,
1993) là où Bachelard militait pour la rupture. Alors que, classiquement, « la
vérité du temps physique était définie au niveau fondamental et de ces
théories devait découler le statut du temps de nos descriptions
phénoménologiques », Prigogine & Stengers suggèrent de reconnaître « ce
que la quête de la réalité doit à notre expérience la plus intime ». D’autre
part, certains modèles (Sperber, 1996 ; Boyer, 1997) ont étudié les processus
cognitifs et sociaux d’un point de vue physicaliste, adoptant une position par
rupture, quand Devereux et Varela privilégiaient respectivement
l’exploitation critique et l’interpellation réciproque. Au final, un même objet
empirique étant susceptible de se voir appliquer des attitudes
épistémologiques contrastées, la connexion entre objet et attitude n’apparaît
plus comme nécessaire mais bien comme contingente.
21 Une réflexion sur les contextes théoriques de production des trois
positions devient dès lors indispensable. Ainsi, Bachelard suggère-t-il une
posture de rupture dans un contexte théorique où la mécanique quantique
révèle une structure inédite du réel, non concordante avec les intuitions
ordinaires d’espace et de temps. Devereux insiste de son côté sur la
nécessaire exploitation critique du corps émotionnel dans un climat où
l’étude des conduites humaines est marquée par un réductionnisme
physicaliste considéré comme évacuant l’humain et donc aboutissant à une
autodestruction de l’objet. C’est à une autre forme de réductionnisme, le
matérialisme éliminativiste (Andrieu, 2007), que Varela est confronté
lorsqu’il développe la posture d’interpellation réciproque pour l’étude des
phénomènes cognitifs. Pour cet auteur, « la recherche d’une base dure dans
les sciences cognitives tend à oblitérer la question du sujet ». Varela récuse
l’idée suivant laquelle l’état mental ne serait qu’une illusion subjective.
Comprendre la dispersion des attitudes épistémologiques à l’égard de la
corporéité du savant (conceptions du corps et de sa valeur dans la démarche
scientifique) suppose donc de considérer à la fois la spécificité de l’objet
étudié et du contexte idéel de formalisation.

Postures et controverses épistémologiques
Dans la première partie de ce tome I, seront présentées et analysées les
principales postures et controverses épistémologiques relatives aux intérêts
et limites épistémiques de divers modes d’engagement somatique du savant
dans l’appréhension de ses objets empiriques. Matthieu Quidu revient tout
d’abord sur la position, classique, de Bachelard à l’égard du corps savant
considéré, en lui-même, comme un obstacle épistémologique. L’auteur
défend la thèse suivant laquelle Bachelard, alors même qu’il est persuadé
d’attribuer les obstacles épistémologiques à des « paresses de l’esprit », à des
« obscurités de la pensée », les associe en réalité à des pesanteurs du corps,
et plus précisément du corps du savant (inertie de l’expérience première,
réalisme, animisme, dépendance au référentiel biologique…). Les préjugés
comme les erreurs résultent de déterminations corporelles fallacieuses, à
l’origine de déformations perceptives comme de fantasmes inconscients.
C’est contre ses déterminismes corporels que le savant doit s’élever. La
liberté de l’esprit s’obtient, sous la plume de Bachelard, au prix d’une mise
entre parenthèses des inerties somatiques. Le corps du savant, désirant et
éprouvant, est très utile ; il sert à être détruit : la psychanalyse de la
connaissance objective, véritable catharsis, doit déboucher sur l’effacement
corporel du scientifique pour libérer le dynamisme de la pensée. Les mots
d’ordre de l’épistémologie bachelardienne (désincarnation, rupture…) dans
son combat pour démontrer l’illégitimité épistémique de la corporéité
savante présentent une homogénéité forte, une cohérence profonde d’un
point de vue symbolique. En appliquant l’archétypologie générale (Durand,
1968) à l’œuvre de Bachelard dans La formation de l’esprit scientifique,
22 cette dernière apparaît comme structurée positivement par une attirance pour
l’imaginaire diurne et négativement par une répulsion pour l’imaginaire
nocturne. Quidu montre que la (quasi-)totalité des obstacles
épistémologiques mis à jour s’enracinent dans l’univers symbolique
nocturne, qu’il soit mystique ou synthétique : y prévalent les thèmes de la
digestion, de la substance, de la profondeur et de la vie que n’a de cesse de
fustiger le philosophe des sciences. À l’opposé, Bachelard promeut une
épistémologie normative qui s’inscrit dans une sémantique schizomorphe où
dominent les images de séparation, de conquête, de polémique,
d’abstraction, de spiritualisation, de progrès voire d’héroïsme. Le corps y est
repoussé en ce qu’il matérialise le péché de chair. Il est l’outre de tous les
vices et renvoie à l’obscurité des ténèbres. Si « la connaissance du réel est
une lumière qui projette toujours quelque part des ombres », force est
d’attribuer à la corporéité cette dimension caverneuse.
Pourtant, Spinoza n’écrivait-il pas : « l’esprit humain est apte à percevoir
d’autant plus de choses que son corps est disposé d’un plus grand nombre de
façons » ? Ce que corrobore Wittgenstein (Bouveresse, 2007) : « en
participant à une pratique nouvelle, on peut comprendre des propositions que
l’on ne comprenait pas encore ». Tillion (2009), quant à elle, allait jusqu’à
défendre qu’« il est nécessaire de vivre pour comprendre ». Le
renouvellement des coordonnées corporelles du chercheur ne pourrait-il pas
l’autoriser à percevoir des aspects des phénomènes jusqu’alors passés sous
silence ? Le savant peut-il s’ouvrir, pour les décrire, à des expériences
corporelles non vécues jusque là personnellement ?
Les deux contributions de Loïc Wacquant constituent, dans le domaine de
l’ethnologie et de la sociologie, une critique en acte de la position
bachelardienne : « la sociologie charnelle est basée sur un pari (ou un défi), à
savoir qu’il est possible de convertir la carnalité de problème en ressource
pour la production de la connaissance sociologique ». Et de préciser :

L’objectif est ici de façonner une sociologie à partir du corps capable de
rendre justice au versant actif de l’incorporation et donc de saisir des
organismes habiles et sensuels, non pas seulement comme socialement
construits, mais encore et surtout comme socialement constructeurs. Ce n’est
pas une invitation à se jeter tête la première dans le puits sans fond de la
subjectivité (comme le fait le genre élastique de l’auto-ethnographie). Au
contraire, c’est marquer l’exigence d’approfondir l’objectivité en
reconnaissant que la connaissance et la compétence corporelles sont des
constituants productifs de la réalité objective.

Sans basculer dans le subjectivisme narcissique, la notion d’habitus, qui
englobe le corps du savant, représente pour Wacquant tout à la fois un objet
et une méthode d’investigation. À partir d’une immersion durable et
23 1agissante dans la fabrique, principalement silencieuse, du boxeur au sein du
gym considéré comme une forge « socio-morale », l’auteur insiste sur la
dynamique de transformation de la corporéité savante ; et ce au travers de
l’incorporation de dispositions cognitives, perceptives, affectives et
gestuelles inédites. Dans ce dispositif, « l’acquisition pratique de ces
dispositions par l’analyste sert de véhicule technique pour mieux pénétrer les
mystères de leur production sociale et de leur assemblage ». En d’autres
termes, « l’apprentissage du sociologue au sein du gym est un miroir
méthodologique de l’apprentissage subi par les sujets empiriques de
l’étude ». Il convient de s’interroger sur le degré de déformation contenue
dans ce miroir, notamment du fait qu’analyste et enquêtés ne partagent pas
une même socialisation primaire, et que leur socialisation secondaire,
2pugilistique, ne revêt ni la même fonction ni la même signification . Lahire
(2013) démontre à cet égard que socialisations primaires et secondaires ne
possèdent pas les mêmes puissances de guidage des comportements. Au
final, l’ethnographie charnelle et sensorielle, mise sous réflexivité
3épistémique et érigée en méthode, devient un instrument de construction
théorique pour la sociologie de l’action par l’objectivation de l’expérience
intimement vécue. Wacquant propose de

Remettre le corps du sociologue en jeu et de traiter son organisme intelligent,
non pas comme un obstacle au savoir, ainsi que le voudrait l’intellectualisme
vrillé à la conception indigène de la pratique intellectuelle, mais comme
vecteur de connaissance du monde social.

Il s’agit, en d’autres termes, d’« incarner les études sur l’incarnation ».
Cette exigence de rendre compte de la « dimension vécue de l’action
sociale » suppose d’élargir « la palette des styles textuels » :

Pour permettre au lecteur de vibrer avec l’apprenti boxeur et rendre palpables
à la fois la logique du travail de terrain et son produit final, j’ai dû adopter un
mode d’écriture quasi théâtral. Comment passer des tripes à l’intellect, de la
compréhension de la chair au savoir du texte ? Voilà un vrai problème
d’épistémologie concrète sur lequel on n’a pas suffisamment réfléchi, et qui
m’a longtemps semblé pratiquement insoluble.

Wacquant décrit par le menu comment il a été amené, pour écrire Corps
et âme, à « trouver un style en rupture avec la rédaction monologique,

1 Entérinant par la même la bascule de l’observation participante à ce qu’il appelle « la
participation observante » (Voir Wacquant L., 2000 ; 2008 : « Corps, ghetto, État pénal » et
« Le corps, le ghetto et l’État pénal » Labyrinthe, 31, Fall 2008, pp. 71-91).
2 Dans le cas des fighting scholars, ces chercheurs en sciences sociales qui sociologisent les
arts martiaux qu’ils pratiquent, il s’agit même d’un habitus tertiaire.
3 La réflexivité épistémique est relative aux instruments et catégories d’analyse, notamment
lorsque ces dernières sont indigènes. Pour une élaboration, voir Wacquant L. (2012) et
Bourdieu B. & Wacquant L. (2014). Invitation à la sociologie réflexive, Paris, Seuil.
24 monochrome, linéaire, d’un compte rendu classique duquel l’ethnographe
s’est retiré, pour mettre au point une écriture à plusieurs facettes, mêlant les
styles et les genres », susceptible de « capturer et de transmettre au lecteur la
saveur et la douleur de l’action ». En résulte une « combinaison raisonnée de
trois modalités d’écriture - sociologique, ethnographique et littéraire - visant
à permettre au lecteur à la fois de ressentir émotionnellement et de
comprendre rationnellement les ressorts et les tours de l’action
pugilistique ». Cette innovation formelle dans l’écriture est le prolongement
indispensable de la radicalisation de l’habitus comme dispositif
méthodologique :

Il ne sert à rien de faire une sociologie charnelle adossée à une initiation
pratique si ce qu’elle révèle du magnétisme sensorimoteur de l’univers en
question disparaît ensuite à la rédaction, sous prétexte qu’il faut respecter les
canons textuels dictés par le positivisme humien ou le cognitivisme
néokantien.

Gildas Loirand propose tout à la fois une critique argumentée de
l’ethnographie charnelle de Wacquant et une démarche d’enquête alternative
consistant en une « sociologie a posteriori d’une expérience sportive
indigène ». Ce « genre ethnographique spécifique » consiste, pour un
chercheur, à

Prendre pour objet un univers de pratiques dans lequel il aura été lui-même
corporellement impliqué et durablement immergé, au point d’y avoir exercé
des effets bien réels. Et ceci avant même qu’il se soit doté des grilles de
lecture et d’interprétation qui le rendent capable, par la suite, de donner du
sens sociologique aux expériences initialement vécues sur le mode de
l’adhésion doxique.

Loirand met tout d’abord en lumière quelques illusions associées à la
participation observante : « l’expérience pugiliste de Loïc Wacquant a bien
moins été une expérience indigène de la boxe qu’une expérimentation
1sociologique consistant à artificialiser, par une mise en pratique personnelle
du chercheur, les conditions par lesquelles les stricts indigènes sont censés
apprendre par corps la pratique de la boxe et le métier de boxeur ». Et de
noter que « son sens de l’observation (i.e. celui du sociologue) de la pratique
était inévitablement commandé par un système d’hypothèses qu’il s’agissait
de valider ou d’invalider dans leur confrontation systématique à un
engagement corporel expérimental sciemment organisé pour la
circonstance ». À l’inverse, « le fait d’avoir investi un groupe ou une
pratique avec un esprit entièrement vierge de toute catégorie sociologique

1 Ce que reconnaît Wacquant lui-même dans « La saveur et la douleur de l’action », texte
publié en 2004 dans la Revue Corps & culture et faisant office de préface à une édition
augmentée de Corps et âme.
25

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