Madame Bethsabée

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L'auteur s'empare de la célèbre histoire de David et Bethsabée pour la situer dans notre monde d'aujourd'hui. Si le lecteur n'a guère de mal à imaginer que David, très autoritaire empereur d'Orient, ne se contentera pas de regarder Madame Bethsabée sortir de son bain, il ira ensuite de surprise en suprise. Il découvrira que celle-ci, bien que femme dans un Empire d'hommes, s'impose et finit par faire l'Histoire.
Publié le : jeudi 5 mars 2015
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EAN13 : 9782336372242
Nombre de pages : 554
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Henri Froment-MeuriceMadame Bethsabée
« Il arriva un jour que David se promenait sur la terrasse de son
palais ; et il vit une femme vis-à-vis de lui qui se baignait ; et
cette femme était fort belle. Le roi demanda quelle était cette
femme ; et il lui fut dit que c’était Bethsabée, flle d’Eliam,
femme d’Urie Héthéen ». Madame BethsabéeAinsi débute au Livre des Rois de l’Ancien Testament la célèbre
histoire de David et Bethsabée, si poignante qu’il vint à l’esprit
de l’auteur de la situer dans notre monde d’aujourd’hui. Si le
lecteur n’a guère de mal à imaginer que David, très autoritaire RomanEmpereur d’Orient, ne se contentera pas de regarder Madame
Bethsabée sortir de son bain, il ira ensuite de surprise en
surprise. Et, à chacune, il découvrira que Madame Bethsabée,
bien que femme dans un Empire d’hommes, s’impose et fnit par
faire l’Histoire.
Henri Froment-Meurice, entré au Quai d’Orsay en 1950, l’a
quitté en 1983 après avoir été ambassadeur en URSS et en
Allemagne et nommé ambassadeur de France. Il a eu ensuite de
nombreuses fonctions dans le secteur économique et fnancier.
Il est actuellement Président de « l’Agence Internationale
Diplomatie et Opinion Publique » (AIDOP).
Illustration de couverture : Carle Van Loo : Bethsabée au bain (Musée Bossuet – don
Changeux)
ISBN : 978-2-343-04370-8
Prix : 38 €
Henri Froment-Meurice
Madame Bethsabée11111111©L’Harmattan,2015
5 7,ruedel’Écolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 04370 8
EAN:9782343043708
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11Écritures
CollectionfondéeparMaguy Albet
Lozac’h(Alain), Laclairièredu mensonge,2015.
Serrie(Gérard), J’aiune âme,2014.
Godet(Francia), Lamaisond’Elise,2014.
Dauphin(Elsa),L’accident,2014.
Palliano(Jean), LanaStern,2014.
Gutwirth(Pierre), L’éclat desténèbres,2014.
Rouet(Alain), Chacuneen sacouleur,2014.
Cuenot(Patrick), Dieuau Brésil,2014.
Maurel Khonsou et lepapillon,2014.
D’Aloise(Umberto), Mélodies,2014.
Jean MarcdeCacqueray, Lavieassassinée,2014.
Muselier(Julien), Les lunaisonsnaïves,2014.
Delvaux(Thierry), L’orphelindeCoimbra,2014.
Brai(Catherine), UneenfanceàSaigon,2014.
Bosc(Michel),Marie Louise. L’Or etla Ressource,2014.
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Ces quinzederniers titresde lacollectionsont classéspar ordre
chronologiqueen commençantpar leplus récent. Lalistecomplètedes
parutions,avecunecourteprésentationducontenudes ouvrages,
peut être consultéesurle sitewww.harmattan.fr
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MadameBethsabée
Roman
L’Harmattan
1,1111111111111111111111111111111Dumêmeauteur
Une PuissancenomméeEurope,Julliard,1984
Une EducationPolitique,Julliard,1987
VuduQuaiMémoires1945 1983,Fayard,1998
Journald’Asie ChineIndeIndochineJapon1969 1975,L’Harmattan,2005
Les FemmesetJésus,Cerf,2007
LaMortdans le Café,L’Harmattan,2007
JournaldeMoscou1956 1959,1968 1969,1979 1981,ArmandColin,2011
JournaldeBonn 1982 1983,ArmandColin,2013
Journald’Egypte1963 1965,L’Harmattan,2014
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L’Autre
David Davidovitch tenait à sa moustache. Il y tenait certes pour des raisons
d’esthétique. A son avis elle contribuait à ses succès auprès des femmes. Il
n’enétaitaucune,luisemblait il,ycomprissachèreépouseMicha,quineprît
plaisir, tantôt à la caresser, dans le sens du poil, avec une douceur lente, un
abandonrêveur,tantôtàlarebrousseravecunegentillecruauté,allantjusqu’à
tenter, à petits cris, d’en arracher un brin ou deux. Et le plaisir était mutuel
car, tendre ou violente, la main féminine faisait de sa moustache l’un des
siègesdecettevoluptéquis’emparaitsiaisémentdeluilorsque,malgrétous
seseffortspourdemeurervertueuxetfidèleàlaLoidesesPères,ilnerésistait
plusàl’appeldessens.
Mais,bienau delàdesonpouvoird’attractionsurlesdames,filles,vierges,
etmêmeprostituées,samoustache,auxyeuxdeDavidDavidovitch,enavait
un bien plus vital qui, au fil des ans, l’avait amené à entretenir avec elle une
relationdecaractèreexistentiel.Elleétaitdevenue,sansconteste,lasourcede
son autorité sur le peuple, sur les peuples, faut il préciser, bref sur l’Empire,
cetEmpiredontilneconnaissaitpasleslimitespourlasimpleraisonquece
lui cin’enavaitpas,maisquidevait,auxdiresdessavantssansmêmeparler
descourtisans,toujoursflatteurs,couvrirplusd’unebonnemoitiédelaterre.
Lerespectqu’ilinspirait,souventlaterreur,carelleestnécessairepourinspi
rer le respect lorsqu’il ne jaillit pas spontanément, tenaient, il s’en était
convaincu, à sa moustache. Sur tous les édifices, publics comme privés, en
l’occurrenceiln’yavaitpaslieudedistinguertantlanécessitéprimaitlapro
priété,lesimmensespanneauxproclamantsonportrait,ducentreauxconfins
de l’Empire, dans les villes, les ports, les garnisons, et jusqu’aux plus mo
destes bourgades, et même sur les routes pour que le voyageur se voie
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cettemoustacheleurforced’attraction,depersuasionet,ultimaratio,desou
mission.SanslamoustacheDavidDavidovictchseraitdevenucommeunroi
soliveau, raillé, impuissant, jouet de tous les complots, jusqu’à être renversé
desontrône,et,pourquoipas,liquidéparlesséidesdequelquecagoule.
D’ailleurs, n’avait on pas vu les prémices de cette chute lorsque, dans le
port, heureusement lointain de Massilia, une bande de soi disant « démo
crates»,enfaitdevulgairestruandspayéspardesmafieuxdésireuxdes’em
parer de plusieurs groupes contrôlés par David Davidovitch, avaient réussi,
surlespanneauxcouvrantlacolonnadedu palaisgubernatorial,àbadigeon
ner la moustache avec un ignoble goudron ? Quand, au petit matin, les pre
miers dockers allant à leur travail découvrirent avec stupeur ce qui fut peu
après qualifié par les autorités d’attentat sur la personne même de David
Davidovitch, ils se gardèrent de commenter l’événement, même entre eux et
à voix basse. Mais l’effet ne s’en fit pas attendre pour autant. Arrivés sur le
pont du navire qu’ils devaient décharger de ses marchandises, d’un même
mouvementetsansmêmes’êtreconcertés,ilssecroisèrentlesbrasetdéclarè
rent, cette fois à haute et intelligible voix, qu’ils cessaient le travail et enta
maient une grève illimitée. De mémoire d’Empire l’on n’avait entendu pro
noncer le mot de grève. Et, d’un coup, la chaîne de l’autorité se rompit, la
discipline disparut, le propriétaire du navire se joignit aux dockers, la foule
bientôt massée les applaudit, des jeunes vite grimpés sur les façades badi
geonnèrentlamoustacheet, quandils n’avaientpasdequoi badigeonner, ils
lacérèrentleportraitdesortequ’entrelabasedunezetlalèvresupérieuredu
Chefs’installauncarrédevide.
Le vide ! Massilia, jusqu’alors impeccable machine aux ressorts parfaite
ment huilés,aux transmissions immédiates du haut en bas dela verticale du
pouvoir, fut livrée en quelques heures à cette absence de chef qui s’appelle
l’anarchie.Lesbureauxdugouverneursevidèrentetonlevitlui mêmesortir
etdéambulersurlespromenades«DavidDavidovitch»encompagniedesa
femmeetdesesenfants,commelaplusordinairedesfamillesbourgeoisesou,
pire,petite bourgeoises.Lesprisonsaussisevidèrent,lesgeôlierspartantres
pirerl’airdelacampagneetlesdétenusceluidelaliberté.Desnichess’échap
pèrentleschienslâchéssanslaisse,enchantésdepouvoirpisseretcrotterdans
les bons endroits d’ordinaire interdits. Trouvant ouvertes les portes de leurs
écuriesleschevauxgalopèrentverslestadeoùlesétalonscouvrirentavecdes
hennissementsdetriomphedesjumentsquin’encroyaientpasleurbonheur.
Les casernes, elles aussi, participèrent au vide, généraux, officiers, soldats
ayant,maissansfraterniserautrementqu’àgradeégal,rejointlesterrassesdes
cafés pour s’y abandonner aux douceurs du farniente, ce que voyant, les po
liciersvidèrentlescommissariatset,làoùilsyétaientplantés,lescarrefours,
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écoles, collèges et lycées, lesquels se vidèrent de leurs professeurs, pions et
élèves.Leshôpitauxnedemeurèrentpasenreste,touteconscienceprofession
nelle ayant abandonné le personnel médical et infirmier, au grand dam des
malades dont les plus atteints ne purent, eux, vider les lieux. Seuls les trois
templesconsacrésàlareligionofficielleetexclusivequin’étaitpointcelled’un
dieunid’unedéesse,maiscelled’unhomme,KarlovitchPremier,lefondateur
de l’Empire, loin de se vider, se remplirent de multitudes de Massiliens et
Massiliennesvenusrendregrâcepourcequ’avecleurhumourhabituel,mais
trop souvent prudemment caché, ils baptisèrent rapidement la « démousta
chisation».
Fort heureusement pour David Davidovitch, l’attaché de cabinet, dont
l’une des fonctions était de surveillerla ligne rougequi reliait directementle
gouverneur au Chef, eut le temps, avant d’être lui même happé par le vide,
maisaprèsavoirbienréfléchiàsarédaction,carilsavaitquechaquemotallait
en tombant là bas dans la pièce qu’on appelait le bureau rond, peser lourd,
d’envoyer le bref message suivant : « Attentats sacrilèges » (il avait failli
l’écrire au singulier, mais avec courage il se rallia au pluriel pour bien faire
comprendrequ’il ne s’agissaitpas d’unacte isolé,attribuableà unaliéné,un
psychopathe ou, plus simplement, un farceur inconscient, mais que l’affaire,
par sa multiplicité, méritait d’être signalée « au plus haut niveau ») « sur
moustache Chef ». Fallait il en dire plus ? Et quoi ? Courageux, mais pas té
méraire, il se contenta, après ce cinquième mot, d’en ajouter un sixième et
dernier : « Respects ». Onne sait jamais comment les choses tournent. Après
quoi,ilpressasurleboutond’envoi,attenditle«tak»renvoyéparledestina
taire,là bas.Puisilsortit,fermalaportederrièrelui,mitlaclefdanssapoche
et, commetout le monde,alla regarderla merqui, àcette heureencore mati
nale,contrairementauxhabitudes,etbienquebasse,faisaitdéjàlepleind’un
publicravid’être,quidésœuvré,quiengrève,quiencavale.
Maislà bas,quandlevoyantdelalignerougedugouverneurdeMassilia
s’allumaetquel’officierdepermanencelutlemessage,samain,sonbrastout
entierfurentsaisisd’unaffreuxtremblement.Lesilenceétantlarèglequigou
vernait les organes touchant à la sécurité de l’Empire, il ne pouvait évidem
ment savoirsi ces« sacrilèges attentats sur moustache Chef » étaient les pre
miers du genre ou s’il existait des précédents. Quoi qu’il en fût, et le pluriel
rendaitlemessageencoreplusterrible,ledevoirnesouffraitaucunretard,tel
étaitl’ordrepermanent:àtéléphonerouge,lumièrerouge.Prenantlemessage
avec la main qui ne tremblait pas, il suivit le couloir qui menait à la porte
qu’indiquaitlaconsigne.Là,ildevaitappuyersurl’undescinqboutonsdont
ilneconnaissaitlasignificationqued’unseul,celuiquiportaitlechiffre3.Ce
n’étaitpaslapremièrefoisqu’il yapportaitunmessageparvenu parlaligne
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tenir secrets, par exemple la disparition d’un vaisseau de guerre « pour des
raisons inconnues », l’apparition d’une épidémie « provoquée par un virus
inconnu », le décès, dans un lieu désigné par un numéro, d’un « matricule »
désigné, lui aussi par un numéro, la destruction d’une usine à la suite d’une
explosion« dont la cause n’a pu êtreidentifiée », l’arrestationd’un« ennemi
del’Empire»portantégalementunnuméro,maisprécédédelettres,l’incur
sion,aussitôtrepoussée,de«bandes»surunedesfrontièresdel’Empire,une
violence de la nature, éruption volcanique, tremblement de terre, raz de
marée,inondation,entraînantdesdestructions.Exceptionnelsétaientlesmes
sages qui suggéraient des mesures à prendre, comme si les responsables
locaux,fussent ilsgouverneurs,maréchaux,amiraux,secontentaientderap
porterl’événement,laissantauCheflesoindedécider.
Mais cesattentatsà samoustachedépassaientengravité,enhorreur,tout
cequecefidèleetbraveofficier, depuisbientôtunanqu’enraisondesesex
cellentsétatsdeserviceilavaitétéaffectéàceposteparticulièrementsensible,
avaitvupasserentresesmains.Jamaisnisadroitenisagauchen’avaientainsi
tremblé. Comme sa main, comme son bras avaient raison ! Car, après avoir
appuyésurlebouton3, vus’allumerla lumièrerougeettendu,avecla main
qui ne tremblait pas, le message à travers le guichet qui s’était ouvert au mi
lieudelaporteetderrièrelequelsetrouvaitunlieudontilignoraittout,après
être retourné dans son bureau et s’être assis devant son téléphone rouge
jusqu’àl’arrivéeducollèguevenulerelever,laconsigneétantdenes’entrete
nir avec lui que de questions techniques concernant le fonctionnement des
appareilssansjamaismentionnerl’existencedemessages,ilavaitprissacas
quette et quitté son bureau, empruntant le couloir dans le sens inverse pour
gagner l’ascenseur, mais là l’attendaient deux « civils » en costume sombre
quileprièrentdelessuivre.Personnen’entenditplusjamaisparlerdelui.
Par contre, à Massilia, l’on entendit parler de David Davidovitch, rapide
ment et durement. Le temps de les rassembler et les expédier, de la base la
plus proche qui se trouvait à Napagor, les forces spéciales investirent trois
joursplustardlavilledevenueuneimmensechienlit.Celle cid’ailleursfaisait
lesdélicesdubonpeuple,àl’exceptiond’unepetitecouchedebourgeoisqui
n’osaient pas grogner trop haut, mais aspiraient secrètement au retour de la
loi et de l’ordre, encore que pas mal de leurs enfants, garçons comme filles,
profitaient de ces circonstances exceptionnelles pour, comme ils disaient,
s’éclater et donner libre cours à leur nature joyeuse et fraternisante. Les pro
visionsdevégétauxeuphorisants,lesréservesdeboissonsprincipalementles
plusfortes, commençaientà s’épuiser lorsqueles hommes en vertet noir en
tamèrent leur ratissage méthodique dont ils démontrèrent l’efficacité. Le ra
massage indifférencié d’individus dont la seule erreur, mais mortelle, fut de
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transportsdontlacargaisonétaitacheminéeendehorsdelaville,quidansles
champs, qui dans les bois, qui sur les rivages, pour y être, mais sans aucune
particulière cruauté, il faut le reconnaître, expédiés dans l’au delà avec les
bonsvœuxdeDavidDavidovitch.
Leremplissagedesespacesvidéspritquelquetemps.Ilfallutamener,sans
prendretropdeprécautions,desremplaçants.Onallamêmejusqu’àincarcé
rer des quantités d’innocents pour atteindre le quota fixé pour des prisons
dont les précédents occupants, d’ailleurs souvent, eux aussi, toutà fait inno
cents,s’étaientenvolésougisaientauxalentours.Ilvadesoiquetouslespan
neaux d’où la moustache du Chef avait disparu furent descendus, brûlés et
remplacés par de tout frais venus des réserves voisines. Bref, dans la quin
zaine, il n’y avait plus trace de cette explosion insensée de folie. Toutes les
autorités gubernatoriales, administratives, judiciaires, militaires, universi
taires, académiques étaient aussi neuves que des billets tout droit sortis des
presses de la Banque Centrale. Aucune n’avait de sa vie mis les pieds à
Massilia, mais peu importait puisque dans tout l’Empire, les lois, les procé
dures, les règlements, les hiérarchies et jusqu’aux menus des restaurants
étaient strictement identiques. Nul ne pouvait se tromper puisqu’il suffisait
defairecequel’onavaitfaitailleurs.Aussilenouveaugouverneurput ilen
voyer, par la ligne rouge,un bref message « Situation normalisée», message
quel’officierdepermanencetransmitparleguichetaprèsavoirappuyésurle
bouton 3. Cedigne militaire regagna son bureau puis, une foislarelèvearri
vée, son domicile sans avoir été le moins du monde interpellé. Il fut même
promuaugradesupérieur,cequil’étonna,lacausedecettesoudainepromo
tion lui étant incompréhensible. Il ignorait en effet qu’autant David
Davidovitch n’aimait pas les porteurs de mauvaises nouvelles, autant il ap
préciaitlesporteursdebonnes.CarDavidDavidovitchétaitunhommejuste.
Si déplaisant qu’il fût, l’incident n’en renforça pas moins sa conviction
qu’il existaitunlienorganiqueentre samoustacheetsonpouvoir et,au delà
de celui ci, bien qu’en fait il s’agît d’une seule et même chose, la solidité et
donc le salut de l’Empire. De cet ornement essentiel de son visage il prit un
soin encore plus attentif. Le barbier du moment en fit les frais, prié d’aller
contemplerdansunesolitudeérémitiqueunlointainglacier.Sontortavaitété
denepasavoirobservéunesymétrieabsolueentreledernierpoildelapartie
gauche etl’homologuedela partiedroite, cequ’un œil aussiavertique celui
du Chef avait aussitôt remarqué. Il n’était d’ailleurs pas le premier à payer
chersonerreur.Laduréemoyennedeservicedubarbierétaitd’environtrois
ans.Unseulavaitfranchilecapdescinqans,maisétédéchupourunefaute,
certes grave, quoique pardonnable : tenant de la main gauche le flacon de
teinture et de la droite le pinceau, celle ci s’était mise à trembler atrocement
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avait demandé où il habitait, question, partout ailleurs que dans celieu, tout
àfaitinnocente,maisdanslaquellelepauvrebarbiercrutvoirl’annonced’un
malheur.Perquisition?Arrestation?Déportation?Ducoupsamainneréus
sitplusà contrôlerlepinceau et,au lieudedescendreposémentsurlespoils
delamoustache,semitàerrerdramatiquementsurcelle ci,laissantcoulerau
hasard la précieuse teinture, tant et si bien que David Davidovitch se dressa
brutalementsursonfauteuil,arrachalaserviettequientouraitsoncou,enes
suya violemmentla moustache et la jeta à la tête du barbier, en même temps
qu’il hurlait : « Jamais plus ! Jamais plus ! Hors d’ici ! » L’homme ramassa
dignement sa trousse, ses ciseaux, son flacon, son pinceau et, s’inclinant res
pectueusement devant leChef, quitta la pièce. Maiscelui ci avaitmis le pied
sur la pédale qui déclenchait quelque part un appel. La punition du barbier
fut bénigne. Il fut envoyé dans une étable modèle où, muni de pots de pein
tureetdepinceaux,ilfutchargé,jusqu’àlafindesavie,depeindrelesvaches
enrose.CarDavidDavidovitchsavaitaussiplaisanter.
L’affaire de Massilia reporta également son attention sur ses portraits ou
plutôt surson portrait puisqu’il n’y enavait jamais qu’un uniquemodèle ré
pandu à des millions d’exemplaires. Certes il avait bien fallu, déjà une fois,
changerunpeul’image.Qu’eûtditlepeuple,caraprèstoutiln’étaitpascom
plètementimbécile,sileportraitmontraitunCheféternellementjeune?Aussi
le visage n’avait il pu rester ce bel ovale encore juvénile tel qu’au temps où,
favorisé par la mort prématurée d’un père victime d’une crise cardiaque en
pleine nuit d’amour, il s’était assis sur le siège en marbre placé au pied de la
statuedeKarlovitchPremierpouryrecevoirdesmainsdel’Archécustodede
l’Empire les insignes du pouvoir impérial, le Bâton d’Or et la Clef du
Mausolée où était déposé le cercueil de l’ancêtre fondateur. Une quinzaine
d’annéesplustardEgonEgorovitch,lepeintreofficieldéjàauteurdupremier
portrait, avait remplacé la maigre moustache et le léger collier de barbe du
jeuneDavidDavidovitchparunechedrueetunebarbepuissante,tan
disquelesyeux étaient devenus plus durs et l’air plus sévère. Cette fois,ap
prochant de la cinquantaine, David Davidovitch eut le sentiment que le
momentétaitrevenu,mêmesilateinturepermettaitauxcheveuxetàlamous
tachededemeurerd’unnoird’ébène,defairedenouveauévoluersonimage.
Lefrontdevraitseplisserlégèrement,neserait cequepourmarquerlepoids
dessoucis,lesjouessecreuserunpeu,lagorges’épaissir.Maistoutescesévo
lutions, il était essentiel de le faire comprendre, n’étaient pas concédées
commedeseffetsdel’âge:DavidDavidovitchnevieillissaitpas,ilmûrissait.
L’affaire de Massilia, en ramenant l’attention de David Davidovitch sur
sonportrait,caràforcedelevoirilneleregardaitplus,l’amenaàconclureà
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111111111111111111,111111111,111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111,111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111,,11111,111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111la nécessité d’une adaptation à ce mûrissement que commandait la sagesse
politique,carDavidDavidovitchétaitunhommesage.
Aussi convoqua t il l’auteur du portrait originel, Egon Egorovitch, qu’il
n’avait pas revu depuis bien des années. Ce peintre officiel, auteur des por
traits, toujours en pied, des membres de la famille impériale, avait, lui aussi,
mûri,sabarbe grisonnait,ses mainss’étaientridées,maissonœil,malicieux,
pétillaitencore.DavidDavidovitchluiexpliquasonpropos.L’artistenepou
vait évidemment se dérober, prétexter l’apparition de crampes, affirmer que
l’original demeurait aussi véridique aujourd’hui qu’hier tant le Chef conser
vaitunvisagejeune.Ilnepouvaitmêmeêtrequestiondedirequ’ilacceptait,
tant la chose allait de soi. Et pourtant il mesura aussitôt le risque de l’entre
prise,sachantquesileportraitrénovédéplaisaitàDavidDavidovitch,ilper
draitaussitôtsonposteet toutl’argent,lesprivilèges,l’immenseatelierpayé
par le ministre des Arts, les honoraires plus que confortables versés, même
lorsqu’il ne recevait pas de commande, mais sachant aussi que si le portrait
plaisait, un lourd sac de pièces d’or, des Vingt Karlovitch, lui serait remis.
C’est pourquoi il se contenta de dire, en s’inclinant: « l’honneur est grand »,
puisdemanda l’autorisationderetournerchezlui pourycherchersonappa
reilphotographiqueetdereveniraujouretheurequeleChefindiqueraitpour
se prêter à une séance de pose. David Davidovitch la fixa pour le surlende
mainendébutd’après midi. EgonEgorovitchs’inclinaderechefets’enfut,à
reculons.
Mais, à peine eut il quitté la pièce que le Chef argua que, s’il était politi
quement sage de montrer à ses peuples son visage de quinquagénaire, il
convenait de compenser ce sacrifice consenti au temps par l’affirmation
contrairedelacontinuité,delapersévérance,brefqu’ilfallaitêtrereprésenté
dans le même vêtement que celui porté sur l’original. Il ordonna donc à son
intendant de le rechercher d’urgence là où il devait être, c’est à dire dans la
Garde Robe Impériale où étaient conservés les habits portés depuis l’origine
par les Chefs dans diverses circonstances solennelles. Vite retrouvé, David
Davidovitchfutémudelerevoir,maiscontraintdeconstaterqu’ilnepouvait
ni enfiler la veste ni boucler le pantalon. Convoqué, le tailleur officiel reprit
lesmesuresduChef,bienqu’ildisposâtdecellesrelevéesrécemmentpourlui
taillerununiformedeGrandAmiraldelaFlotte,constata,maisn’enditmot,
queletourdetailleduChefavaitencoreprisunbondegréetpromitdereve
nirsoushuitaineavecuncompletentouspointsidentiqueauprécédent.(Dès
sonintronisationDavidDavidovitchavaitdécidé,etcegesteavaitheureuse
mentfrappélespopulations,d’apparaîtrehabilléd’uncostumecivilalorsque
presque tous ses prédécesseurs s’étaient fait représenter en uniforme mili
taire, au reste toujours le même, celui du Premier Régiment de la Légion
Impériale.) De l’épreuve, tailleur et peintre émergèrent, l’un comme l’autre,
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On sentait que ce quinquagénaire, qui emplissait pleinement son costume,
aux épaules larges, était un homme dont la robustesse devait inspirer
confiance, d’autant qu’Egon Egorovitch, ici et là, en avait flatté le visage, car
leportraitnefaisaitapparaîtrenicettepeaubistréequicernaitlesyeux,nice
mentonquicommençaitàs’empâter.
L’apparitiondunouveauportrait,lemêmejour,évidemmentàdesheures
différentesselonlesfuseauxhoraires,suscitalacuriositégénérale.Ilyeutdes
attroupements, certes silencieux, mais les indicateurs rapportèrent que l’on
vitbeaucoupdefemmessourireetbeaucoupd’hommehocherlatêteensigne
d’approbation. Aussi David Davidovitch lut il avec plaisir les fiches trans
misesparleministredel’Intérieur.
Maisl’affairedeMassiliafitaussimûrirsaréflexion.Carenfin,cevidequi
s’était soudain créé, n’était il pas la révélation d’une faiblesse essentielle,
jusquelàoccultéeparl’extrêmeetrigoureusefermetédupouvoir?N’yavait
il pas auseindel’Empireunvicecaché?Si touteunepopulation, etnondes
plusprimitives,maisaucontrairel’unedespluséduquées,alphabétisées,raf
finées, nourricière de multiples talents dans les arts et les sciences, pépinière
d’avocatsetdespécialistesdudroitimpérial,etmêmesavantedansl’étrange
et dangereuse matière philosophique, jusque là docile, soumise au maître
lointain, mais bienveillant (à ses heures) qu’était David Davidovitch, si ces
Massiliens et Massiliennes qui, depuis la conquête, n’avaient jamais donné
prétexteàobservationpouvaientsoudainexploseretmettreàdécouvertleur
véritable nature, leur être profond, leur moi authentique, n’était ce pas la
preuve que tous les rapports qui parvenaient au Centre étaient peu fiables ?
Et peut être même mensongers, volontairement mensongers ? L’Empire
n’était ilpasfondésurlemensonge?
LorsqueDavidDavidovitchenavaithérité,ilavait,commetoutunchacun
etcommesesprécepteursl’unaprèsl’autre,leluiavaientenseigné,acquisla
conviction que l’Empire avait atteint un tel degré de puissance et une exten
sionsiconsidérablequ’ilsuffisaitdeletenird’unemaindeferpourqu’ilper
sévérât dans son être sans difficulté. Or la main de fer, David Davidovitch,
quid’ailleursdèssajeunesse,avaitétéinitiéauxartsmartiauxetn’avaitcessé
de les pratiquer, était bien décidé à l’exercer. Cependant, au cours des der
nières années, il avait pris goût à la vérité et, par des visites impromptues et
approfondiesauxquatrecoinsdel’Empire,ill’avaitpeuàpeudécouverte.Or
elle était rien moins que réjouissante. Certes les forces armées demeuraient
bien équipées, officiers et soldats faisaient preuve de solidité, l’on notait très
peu de désertions, les généraux n’étaient pas dépourvus d’intelligence et, de
tempsàautre,proposaientdesréformespleinesdebonsens.Enrevanche,la
condition de la population, du peuple pour être plus précis, se révélait
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entières vivaient elles entassées dans une seule pièce, quand ce n’était pas
dans une cave. On ne produisait pas assez de vêtements, les objets les plus
usuels étaient introuvables, les marchés étaient trop souvent désespérément
vides. N’ayant plus de goût à vivre, nombre de jeunes se suicidaient et les
avortements étaient devenus monnaie courante. Naturellement les rapports
envoyésparlesgouverneursnefaisaientétatdetoutcelaqu’enretournantla
réalité.Lessuicidésétaientmortsde maladie,lesfaussescouchesétaient, hé
las,fréquentes,maistenaientàl’impéritiedesfemmesqui,parenthousiasme
et besoin d’activité, s’adonnaient au sport au delà des délais légaux prévus
pour les épouses enceintes. Les pénuries sur les marchés étaient mises sur le
compte de phénomènes naturels : inondations, sécheresses, épidémies por
cinesouaviaires.Silaproductiondecasseroles,dechaussures,depantalons,
de robes était insuffisante, la raison en était bien souvent que la population,
mise en face de l’alternative « produire des armes pour assurer la « sécurité
de l’Empire » ou « produire des objets pour la consommation et le bien être
descitoyensetcitoyennes»,répondaitdansunvasteélanpatriotiquequ’elle
préféraitsacrifiersonconfort égoïste,individualiste etpetit bourgeois plutôt
que de porter atteinte aux intérêts vitaux de l’Empire. Et si l’on ne bâtissait
pas assez de nouveaux logements, c’était aussi parce que les briques et le ci
mentétaientd’abordutiliséspourconstruiredestoursdeguet,desforteresses
et des abris souterrains dont la destination pour des raisons tenant au secret
d’Etatn’étaitpasrévéléeetoùDavidDavidovitch,pasplusquesesprédéces
seurs,jamaisdescendu.
Ayant acquis ces renseignements par lui même et convaincu par l’affaire
deMassilia,DavidDavidovitchdécidaqueleschosesnepouvaientpluscon
tinuer ainsi. La première application fut la disparition de tous les gouver
neurs.Dujouraulendemaind’autress’installèrentmunisdelaconsigneque
prioritéallaitàlavéritéqu’onappelalucidité.
Mais il ne pouvait s’en tenir là. A quoi servait de changer les hommes, si
l’onnechangeaitpasl’ordreétabli,sil’onnebousculaitpaslestraditions,bref
sil’onneréformaitpas?DavidDavidovitchréfléchissaitdonc,solitairedans
son palais, à l’éternel « Que faire ? », torture de tout chef d’Etat. Une nuit
qu’installésurunbalcond’oùilscrutaitlecielavecunelonguelunette,caril
avait reçu des leçons d’astronomie, il aperçut un objet lumineux qui se rap
prochait dela terreà une vitesseprodigieuseet paraissaiten outrese diriger
verslui.Et,eneffet,enquelquessecondes,aprèsquesacourse,puissachute
aient été ralenties par le soudain déploiement d’une sorte de cerf volant, il
atterrit doucement, quasiment au pied du balcon. Aussitôt des gardes sortis
del’ombreaccoururent,commepours’ensaisir.Mais,sedressantduhautdu
balcon, David Davidovitch leur cria : « Ne touchez à rien ! Je viens. » Arrivé
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une grosse pierre, comme un petit sac. David Davidovitch était, comme on
dit, courageux mais pas téméraire. « Appelez Samuel Ismaïlovitch » (le chef
delaGarderapprochée),ordonna t il,toutenreculantdequelquespas.Celui
ci ne tarda pas à se présenter, mais en tenue un peu négligée, ce que le Chef
nota, mais, clément à cette heure, pardonna. « Que celui qui a sur lui un bon
couteaumel’apporte»lança t ilàl’adressedesgardes.Aussitôttouss’avan
cèrententendantlecouteau.«Unbonpoint,vousêtesbienéquipés.»Ils’ap
procha,regardaetenchoisitdeux.«Merci,etmaintenantdisparaissez,lepre
mierquiparleradecettehistoire»etillevabienhautl’undescouteauxetfit
un geste que tous comprirent parfaitement. Quand ils se furent éloignés, il
murmura à l’oreille de Samuel Ismaïlovitch : « je pense que tu as vu de quoi
il s’agissait. » L’autre opina de la tête. « Alors prends les couteaux, coupe la
ficelle,saisis toidusacetapporte le moisansl’ouvrir.Faisattention.»Puisil
reculad’unebonnetrentainedepasetallasemettreàl’abridel’undesquatre
grands chevaux de marbre ornant le centre du jardin, tout en surveillant les
gestes de Samuel Ismaïlovitch. Suivant à la lettre les instructions du chef, il
coupalacordeetattendit.Riennesepassa.Alorsilsaisitlesacqui,apparem
ment,nepesaitpaslourdetqu’ilsoulevaenlepinçantentredeuxdoigts.Puis
ilsedirigeaversDavidDavidovitch.Mais,dederrièrelastatue,celui ci,rom
pantlesilence,luiordonnades’arrêter:«Bon.Maintenant,palpelesac,tou
jours sans l’ouvrir. Sens tu quelque chose de dur ? » Samuel Ismaïlovitch,
obéissant,passadélicatementdeuxdoigtssurlesacquiétaitenpeau,enfort
belle peau, marron clair, une sorte de maroquin, pensa t il, mais plus doux
que tous les sacs de sa femme, et pourtant elle en avait beaucoup et qui coû
taienttrèscheràsonmari.
«Non»,lança t ilauChef.«Jesensunesurfacelégère,peut êtreunmou
choir, ou un papier. » —11 « Alors, apporte. » Emergeant de son abri, il prit le
sacqueluitenditsonfidèleetqu’àsontourilpalpa.Mais,seravisant,ilrendit
le sac à Samuel Ismaïlovitch, s’éloigna de nouveau et, arrivé à quelques
mètres,luiordonnad’ouvrir.Cettefois,lesmainsdupatrondelaGarderap
prochéetremblèrent,cequebiensûrleChefobserva.«Regardeetdis moice
qu’il y a dedans. » L’autre baissa la tête et regarda. « Un papier », dit il avec
soulagement.«Prends leetapporte.»
Rentrédanssesappartementsaveclesac,lepapieretl’étrangecerf volant,
seulelalourdepierreayantétéjetéedansunépaismassif,DavidDavidovitch
pritconnaissancedecequi,enfait,étaitunemissiverédigéesurtroisfeuillets
d’unesortedeparchemin.La calligraphieenétaitsuperbe. En hautà gauche
étaient tracésquelques signesqui ne ressemblaientà aucune écriture connue
delui,etpourtantilavaitl’habitudederecevoirdesdocumentsrédigésdans
les nombreuses langues autorisées au sein de l’Empire et dont plusieurs
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11possédaientleurproprealphabet,leurspropreschiffres.Enrevanche,l’auteur
avait écrit, ou fait écrire, dans la langue de David Davidovitch. Dès les pre
mièreslignesd’ailleursils’enexpliquait:
« Mon cher et lointain Cousin, car entre souverains il me semble conve
nabledem’adresserainsiàvous.»DavidDavidovitch,sansêtreflatté,sentit
tout de suite qu’il n’avaitpasaffaireà n’importe qui. « D’embléelaissez moi
vousdirequejesaistoutdevous,alorsquevousnesavezriendemoi.Depuis
très, très longtemps, grâce à nos instruments de détection et de transmission
nous sommes en mesure de connaître, dans les moindres détails, tout ce qui
sepassechezvous,vosconversations,cellesdevosministres,généraux,fonc
tionnairesetjusqu’aupetitpeuple.»(DavidDavidovitchfutfrappéparlemot
« petit ».) « Je suis au courant de vos techniques, de vos inventions les plus
récentes. Autant vous dire que vos services secrets n’ont pour moi rien de
secret. Comme vous le voyez, nous avons formé d’excellents spécialistes de
votrelangueetcettelettrevousmontre,jepense,qu’ilslamaîtrisentparfaite
ment.»(«Eneffet»,soupiralelecteur).
«Jevousrassuretoutdesuite,moncherCousin,jen’ainulleintentionde
vous causer le moindre mal. Je voudrais bien plutôt vous aider. Au vu de la
connaissance que j’ai acquise de l’état réel des choses dans votre Empire, je
puis mesurer l’extrême retard dont souffre ce que vous persistez néanmoins
à appeler une civilisation avancée, une société développée. Or je crois qu’il
arrive dans l’histoire de notre planète, car, je vous en donne ma parole, mon
Empireestsituésurlamêmeplanètequelevôtre,unmomentoùlesinégalités
dans le développement sont génératrices de chocs, de conflits et, en fin de
compte,debeaucoupdemalheurs.
JesaisquevousetvosancêtresavezcherchéàatteindremonEmpire,mais,
commecen’étaitpasànotreinvitation,vosenvoyésontétéliquidéset,jedois
vous le dire, en chemin. » Arrivé à ce point de la lecture David Davidovitch
fitaussitôtlelienaveccequ’ilsavait.Aucundouten’étaitpossible.Ilavait,en
effet, entendu parler d’un Etat lointain que séparaient de son Empire en di
rectiondel’Occidentd’immensesocéansetauquelonnepouvaitdonc,disait
on, accéder que par la mer. Avec lui jamais l’Empire des descendants de
Karlovitch,lesGerman,n’avaitétéenguerre,etpasdavantageencommerce.
Lalégenderapportaitque«gensetchosesyétaienttrèsdifférents»,maissans
plus. A diverses époques un German avait envoyé dans cette direction un
vaisseau pacifique désarmé, emportant une cargaison des produits les plus
remarquablesdesonindustrieetdesonagriculture,dequoiséduirecesgens
si«différents»,etàchargepourl’équipagederapporterceschosessi«diffé
rentes».Maisaucundecesvaisseauxjamaisnerevint.Ilnes’attardapasàen
imaginer davantage, anxieux de lire la suite du message venu de cet Empire
situéàl’Occident.
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111,111111,11111111111,111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11Aussivais jeaujourd’hui voussoumettreuneoffrequejevouspriedete
nir pour sincère. N’y voyez ni un piège ni une forfanterie. En deux mots, je
vousproposedevenirvous même,maisvousseul,visitermonpays.Jevous
garantis la plus totale sécurité, une liberté illimitée de regarder, interroger,
voyager,aussilongtempsqu’ilvousplaira.
Jeveuxvouslaisserletempsderéfléchir.Aussiattendrai jevotreréponse
jusqu’au troisième coucher du soleil à compter de cette nuit. Asseyez vous
alors, je vous prie, devant le miroir de votre salle debains. Si vous êtes d’ac
cord, vous levez le bras droit, si vous refusez, vous levez le bras gauche. En
casd’accord,unengin viendra vous chercher.Nevousinquiétez pas,toutse
passerabien,nousavonsl’habitude.Soyezsimplementprêtdansladeuxième
nuit suivant votre accord à recevoir un message dans les mêmes conditions
quecelui ci.
En espérant que vous jugerez possible d’accepter mon offre, je vous prie,
mon cher Cousin, d’être assuré de la grande estime dans laquelle je vous
tiens.»
Les signes qui figuraient au dessous de la dernière ligne ressemblaient à
ceux de l’en tête. Ce devait être, conclut David Davidovitch, la transcription
du nom du Cousin dans son système d’écriture, nom qui, transcrit dans le
systèmedeDavidDavidovitch,selisait«TomTim».
Il y avait évidemment de quoi rêver. David Davidovitch avait beaucoup
voyagé,maisiln’étaitjamaissortidesesEtats.Latentationd’allervoirailleurs
danscelointainetmystérieuxpayss’emparadesonimagination.Lelangage
que lui tenait ce puissant souverain lui paraissait convaincant. Même s’il y
avait une certaine arrogance à parler du « retard » dont souffrirait l’Empire
de DavidDavidovitch,leraisonnementne manquaitni deforce nide séduc
tion.Sidecevoyageilpouvaitramenerquelquessecretsqui,transférésdans
l’Empire, pouvaient contribuer à améliorer la situation sociale, économique,
morale, à redonner de l’ardeur au travail, à stimuler l’esprit d’invention, à
dégripper des mécanismes sclérosés, bref à réformer, le mot n’était pas trop
fort,lejeuenvalaitlachandelle.
Aussi,autroisièmecoucherdusoleilsuivantl’arrivéedecettestupéfiante
invitation, David Davidovitch s’assit il devant son miroir. Il s’ajusta comme
sionleregardait.Ilréfléchitencore.Plus tard,ilsesouvintd’avoirhésité.La
pensée que, malgré toutes les promesses qui lui étaient faites, il pourrait ne
pas revenir, faillit lui faire lever le bras gauche. Maisil lui parutqu’à refuser
il manquait peut être d’entrer dans l’histoire comme un grand empereur ré
formateur.Aussi,bravement,patriotiquement,leva t illebrasdroit.
Encore fallait il organiser son absence sans en révéler la cause. Par un
échangedemessagesdevantlemiroirilreçutl’assurance,quinel’étonnapas,
lalettreduCousinluiayantapprissescapacitésdetransmissionetd’écoute,
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11111111111,11,11111111111111111111111111,11111111111111111,1,1111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111,1,,111111111111111111,111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111qu’ilpourraitàn’importequelmomentjoindreuncorrespondant.Maislequel
choisir?Enquellieuprétendres’êtreretiré?Etpourcombiendejours?
Ce n’était certes pas la première fois qu’il s’absentait pour se retirer en
quelquelieutranquilleafind’ytrouverlerepos,lanature,lamarche,lesbois.
Parfois,ilpartaitavecMicha,sonépouse,maiss’ilpartaitensolitaire,celle ci
et Nemo Nemirovitch, le chef de la Sécurité de l’Empire, étaient les seuls à
savoiroùlejoindre.Aprèsavoirenvisagéplusieurssolutions,iloptapourune
retraiteau Carrefour, unemaisonde campagne dansla forêt de Krasny où il
se rendait fréquemment. Elle était gardée en permanence par Erika, sa fidèle
gouvernanteetmêmesanourrice.Malgrésonvieilâge,ellevivaitlà,solitaire,
cultivantsonpetitjardin,solideauposte.AErika,DavidDavidovitchpouvait
confierlesecretdecetteabsence.
Micha et Nemo Nemirovitch furent donc informés qu’il se rendrait au
Carrefour,qu’iln’entendaitpasyêtredérangé,qu’encasd’urgenceErikalui
transmettraitleursmessages,quesonabsencepourraitdurerquelques jours,
et peut être plus que quelques jours, mais qu’il n’y avait et n’aurait aucune
raisondes’inquiéter,iléprouvaitseulementunintensebesoindesolitude.«Je
t’aime », dit il à Micha,au momentde la quitter et en l’embrassantcomme il
savaitqu’elleappréciaitd’être embrassée.« J’ai confiance entoi pourla bou
cleretpourappelerErikaencasdebesoin»,dit ilàNemirovitch.Ladiscipline
faisantlaforcedel’Empire,nil’unenil’autreneluiposèrentlamoindreques
tion.
En leur annonçant qu’il se rendrait au Carrefour, David Davidovitch ne
leur avait nullement menti. Il s’y fit effectivement conduire par Nemo
Nemirovitch en personne et sans autre garde. Prévenue, Erika lui fit fête et
alla jusqu’à offrir un café au chef de la Sécurité que pourtant elle détestait et
qu’ellevitrepartiravecplaisir.PoursoncherDavid,carelleétait,avecMicha,
laseulepersonneaumondequipûtsepermettredel’appelerparsonprénom,
elle fut aux petits soins. Mais lorsqu’il lui eût dit qu’il ne ferait que passer la
nuit,ellefutfortdéçue.Aupetitmatin,tandisqu’ilprenaitsonpetitdéjeuner,
il l’appela, la fit asseoir sur une chaise voisine, ce qui la surprit, et lui dit :
« Erika, comme j’ai une totale confiance en toi, je vais te confier une lourde
responsabilité.Ecoute moibien.Dansmoinsdedeuxheures,jevaisquitterle
Carrefour. Mais tu seras la seule à le savoir. Seuls Madame (c’est ainsi qu’il
parlait aux serviteurs de Micha) et Nemo Nemirovitch savent que je suis ici.
Mais ils doivent continuer de croire que j’y demeure. Je leur ai dit qu’en cas
d’urgence ils t’appellent et que tu me transmettrais leurs messages. De mon
côté,jet’appelleraitouslesjours,maistoitunepourraspasm’appeler.Com
pris?
—Compris,ditErikaquejusqu’icirienn’étonnait.
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11—Maintenant,quandjeteledirai,turentrerasdanstachambre,tutireras
tes rideaux. Bientôt, tu entendras un bruit de moteur, ne t’inquiète pas, c’est
unvéhiculeunpeuspécialquivientmechercher.Quandtun’entendrasplus
le bruit du moteur, tu pourras sortir de ta chambre. Pour mon retour, je te
préviendrai.Surtoutcela,pasunmotàpersonne.Promis?
—Promis,ditErika,qui,cettefois,futintriguée.
Un bon quart d’heure avant le moment convenu, David Davidovitch alla
trouver Erika dans sa cuisine, la prit dans ses bras, l’embrassa sur les deux
joues et lui dit d’aller dans sa chambre et d’en tirer les rideaux, ce qu’elle fit
aussitôt. Puis il alla chercher sa valise, qu’il avait chargée de quelques vête
mentsetlingesderechange,sortitsurlaterrasseetattendit.
La suite s’enchaîna superbement, prouvant l’incroyable, l’inimaginable.
Au jour, soyons précis, à l’heure et à la minute, au lieu convenus par l’envoi
decerfs volants,desacsensuper maroquin,demessagesetdebraslevésde
vant le miroir, David Davidovitch vit atterrir dans un étonnant silence une
machineenformedepoire.Prudemmentils’enapprocha.Aussitôtuneporte
latérale s’ouvrit pour lui permettre de prendre place, s’arrimer et se ficeler
selonlesinstructionsqu’unevoixféminine,parlantparfaitementsalangueet
sansaucunaccent,luiadressa.Combiendetempsduralevoyage?Iln’ensut
rien, d’autant qu’il s’endormit rapidement, sans doute sous l’effet d’un par
fumsoporifique.
Il faudrait de nombreux volumes pour relater le séjour de David
Davidovitch chez ce Cousin que, pour simplifier, l’on appellera ici l’Autre.
Maisil suffira, pourfairebref, de citer, outre la découverte de machines tout
aussistupéfiantesquelavolantequil’avaitamenéchezl’Autre,parexemple
unpetitinstrumentqui,àl’aided’uneroue,pelaitlespommesdeterreàune
vitessemerveilleuseetsansleurarracherlachair,cequi,calculaleChef,ence
castrèsrationnel,devaitlibérerlesménagèresd’uneoccupationfastidieuseet
leur donner ainsi davantage de temps à consacrer à un travail productif, ou
encore ce tuyau devant lequel il suffisait que ce sympathique Cousin, car il
étaitvraimentsympathique,jovial,vousdonnaitd’énormestapesdansledos
en vous appelant sans tarder David tout court, il suffisait donc qu’il parlât
pour qu’aussitôt, dans son Empire encore plus vaste, disait il, que celui de
David, chacun pût, grâce à une lucarne posée n’importe où, non seulement
entendresavoix,maislevoir,lui,enpersonne,ouencorecettepetitemachine
qui tenait dans la paume de la main et qui pouvait effectuer, le temps d’un
battementdecils,lescalculslespluscomplexes,ouencorecetteextraordinaire
technique chirurgicale qui permettait de remplacer un cœur malade par un
cœur sain, et bien d’autres merveilles encore, notamment dans l’agriculture.
C’estainsiqu’envisitantnonpasune«fermemodèle»,carbizarrementiln’y
en avait pas, l’Etat n’était jamais propriétaire du moindre champ, seuls ceux
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neurs agricoles possédaient la terre, David Davidovitch apprit que le rende
ment moyen, à superficie égale, (on lui avait remis entre autres documents,
une notice où mesures, poids, volumes, monnaies, températures, en usage
dans son Empire étaient convertis dans les valeurs en usage dans l’Empire
d’Occident) d’une pièce de blé (car là aussi l’on cultivait le blé, tout comme
chez lui, on élevait des cochons et les vaches, tout comme chez lui, accou
chaient de veaux) était en moyenne douze fois supérieur à celui relevé dans
lesmeilleuresdesterresimpériales.Onluiparlaaussid’unesciencerelative
ment nouvelle, la génétique, grâce à laquelle les plantes gagnaient en valeur
nutritiveetlesanimauxquis’ennourrissaientgagnaient,eux,enpoids.Ainsi
luimontra t onunveaudetroismoisquipesaitautantqu’unbœufdedouze
ans né dans l’Empire davidien. Sa seule consolation fut de constater que les
fruits occidentaux manquaient de saveur, que les fraises étaient grosses
comme des tomates et pleines d’eau et les melons affreusement durs. Plein
d’une admiration, toutefois teintée de jalousie, David Davidovitch, bien dé
cidéàinstallerchezluicesmerveilles,reçutsansaucuneréticencequantitéde
notices de fabrication et de montage, car, dit le Cousin, les choses allaient si
vite qu’il pouvait bien livrer ces secrets puisque tout cela serait dépassé, ob
solète, c’était son mot, dans l’année suivante, et cette confidence légèrement
cyniques’accompagnad’uneformidablebourradedanslescôtes.
Une autre source d’étonnement fut cette familiarité avec laquelle le
Cousin,qui parfoisl’accompagnait dans ses visites,frayaitavecles gens qui,
tout aussi familiers, désiraient l’aborder et non seulement lui serrer la main,
cequiparaissaitaussibanalqu’innocent,maisluiadresserlaparole,luiposer
une question, le féliciter pour ceci ou cela ou, tout au contraire, protester
contre une décision de son gouvernement, car de sa vie David Davidovitch
n’avait serré la main d’un quelconque citoyen lors d’une manifestation, pas
plus qu’un quelconque citoyen n’avait osé s’avancerpour l’aborder inopiné
ment. 11
Il y eut même pis qu’une familiarité simplement amicale lorsque, visitant
un port où une grue géante débarrassait le pont d’une sorte de bateau plat
d’uneincroyablelongueuretdéposaitdegrandes boîtes surun tapisroulant
où, sélectionnées par une invisible main dans une plateforme de triage, elles
étaient ensuite acheminées vers l’entrepôt correspondant, l’ensemble ne re
quérantlaprésencequed’unseulouvrier,enlapersonnedugrutier,ilsvirent
venir à leur rencontre un groupe d’hommes et de femmes, brandissant des
pancartes. Le Cousin n’en parut gère troublé et, comme le traduisit l’inter
prète, une charmante fille que l’on appelait Carol, dit à David Davidovitch
qu’il avait accepté de recevoir sur le port une délégation d’ouvriers qui
avaient perdu leur emploi du fait précisément de cette mécanisation qui
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«MonsieurlePrésident»,selançadansuneassezlongueréponse.Certes,leur
dit il, la mécanisation, l’automatisation, les technologies modernes, les com
mandes à distance, tout cela, c’était vrai, conduisait inévitablement à des
pertesd’emploi.Maisenmêmetemps,lecoûtdutravails’entrouvaitdiminué
à l’extrémité finale de la chaîne, tandis que, par ailleurs, se créaient de nou
velles entreprises pour inventer et fabriquer tous ces nouveaux produits de
l’intelligencehumaine.C’étaitcelaleprogrès.Etilavaitconclu:«Amachine
nouvelle homme nouveau ». Les ouvriers qui avaient écouté en silence
n’avaient pas paru convaincus, car leur chef avait repris la parole et déclaré
qu’en attendant l’homme nouveau, eux, les anciens, allaient perdre leur em
ploi. A quoi le Président avait répondu : « Vous allez perdre ce travail ci,
certes, mais il faut vous former pour en trouver un autre, plus qualifié. C’est
àvotreentreprisequivouslicenciedevousaideràsuivredescoursdeforma
tion professionnelle. Vous devez insister pour obtenir cette aide à laquelle
vous avez droit. » Un murmure d’approbation avait accueilli ces propos que
David Davidovitch jugea fort habiles. Aussi avait il été étonné d’apprendre
que le Cousin Président aussitôt parti, les ouvriers avaient décidé d’entamer
unegrève.
DavidDavidovitchrevintdoncaveclaconvictionqu’illuifallaitintroduire
dans l’Empire des réformes fondamentales et, pour commencer, lancer une
initiativepourfairedelarechercheetdel’innovationuneprioritédelasociété
réformée.
Néanmoins le Cousin avait avancé une considération qui méritait ré
flexion.D’unaccroissementduretardpouvait,disait il,parunenchaînement
de circonstances difficilement prévisible certes, mais toutefois possible, dé
couler une sorte de choc de civilisations. Si lui même manifestait des inten
tions pacifiques, son successeur en nourrirait peut être de plus agressives,
alors que l’Empire, qu’il appelait d’Orient, ne disposait pas de technologies
susceptiblesdeledissuader.D’autrepart,comments’assurerquelespeuples
decetEmpireneprendraientpasconsciencedeceretard?Dedécouverteen
découverte,tantchezl’Autrequ’auseindel’Empire,ilpouvaitévidemment,
dans la meilleure des hypothèses, naître des amitiés, des coopérations, mais
le risque existait tout autant que cette confrontation de deux mondes tourne
mal. Il ne suffisait pas de se connaître pour s’apprécier. De la connaissanceà
la haine la chaîne pouvait se révéler courte. L’audace de ce raisonnement
frappa David Davidovitch d’autant que Tom Tim n’en avait tiré aucune
conclusion.
Le retour s’effectua aussi parfaitement que le départ. David Davidovitch
prévint Erika du jour et de l’heure et lui enjoignit de s’enfermer comme pré
cédemmentjusqu’àcequ’ilfrappeàlaportedesachambre.Celle ci,pendant
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11
11touteladuréedel’absencedesoncherDavid,avait,d’unemanièrequieûtpu
enfaireunesecrétaireidéalesielleavaitétéplusinstruite,parfaitementrem
plil’officequ’illuiavaitassigné.Chaquematin,DavidDavidovitchquidevait
se contenir pour ne pas lui révéler d’où il l’appelait et par quelle magie il ré
ussissait à lui parler, la joignait, et pour elle, ce fut pendant ces journées un
vrai bonheur quand, au milieu de l’après midi, elle entendait la voix de son
grandenfant.Unefoisseulement,elleeutàluifairepartd’unappeldeNémo
Némirovitch, lui demandant de transmettre « au Chef », plus bref que
«Empereur Président»lemessagesuivant:«Découvertevasteréseaufraude
fiscale.Personnalitésimpliquéessoussurveillance.Attendsvotreretourpour
décision»,auquelilfitadresserlaréponsesuivante:«Maintenirsurveillance,
maisencasdetentativedefuite,arrêter.»
Pendant les premières journées qui suivirent son retour dans sa capitale,
tout en n’étant, il fallait bien se l’avouer, pas mécontent d’être sorti indemne
decettestupéfianteaventure,DavidDavidovitchsemontraréellementinsup
portable. Tout ce qu’il voyait, touchait, entendait, lui paraissait stupide, in
congru,laid,vulgaire.Lemot«anachronique»luivintsouventàl’esprit.Oui,
toutsepassaitdansl’EmpirecommesileTempss’écoulaithorsdelui,comme
sileTempss’étaitarrêtéchezlui,tandisqu’ailleurs,chezl’Autre,leshorloges
avaientcontinuédetourner.Nuldoute:telleétaitlasourceduretard.
«Anachronique»,ilfallaitl’admettre.Mais«barbare»?Cetteépithète là,
DavidDavidovitchl’avaitentenduechezl’Autre.Et,pourdirevrai,ellel’avait
affreusement blessé. C’était dans une de ces conversations, assez familières,
avecl’interprète,cetteravissanteCarol,quelemotavaitsurgi.Asescharmes
DavidDavidovitchn’avaitpas,dèsletroisièmejourouplutôtdèslatroisième
nuit,tardéàsuccomber.Etvoiciqu’ausortird’uneétreintequil’avaitplongé
dans une extase jusqu’ici inconnue, cette Carol, après s’être libérée du corps
un peu pesant de David Davidovitch, s’était carrément assise à califourchon
surluiet,toutenpassantgentimentlenezsursamoustache,sacrilègedontla
malheureuseétaitinconsciente,luiavaitdit:«vousfaitesl’amourcommeun
vrai barbare » et ajouté : « il faudra, là aussi, rattraper le retard. » Alors là,
DavidDavidovitchqui,surce chapitre,secroyaitplutôtunhommed’avant
garde, un mâle digne de la virile tradition de ses ancêtres, capable d’épuiser
laplusrobustedeshétaïresvenueledistraire,avaitreçuuncoupaucœur.
« Anachronique », déjà, était pénible, mais comportait un fond de vérité,
malheureusement. En revanche, « barbare » était offensant. « Barbare » tou
chaitlenerfsensibledeladignité.«Barbare»parrapportàquoi?Al’Autre?
Mais l’Autre, pourquoi ne serait il pas, lui, le « Barbare » ? Jamais, de sa vie
entière, David Davidovitch n’avait été amené à se poser des questions aussi
essentielles et, au surplus, aussi irritantes. Que la capacité d’invention tech
nologique, qu’il s’agisse de la machine à peler les pommes de terre, de ce
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111111111111111,111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111,1,11111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111vaisseau spatial qui vous balançait une pierre à vos pieds, de ces ondes ma
giques qui vous espionnaient jusque dans votre lit, permette de juger « ana
chronique » l’état des choses de l’Empire, il pouvait se résigner à l’admettre
et,d’ailleurs,ilsentaitlanécessitéd’entirerlesconséquences.Maisentendre
dire par une interprète de base que dans ce lit il se comportait comme un
« Barbare» et que surcechapitreaussi il était enretard, l’insulteétaitintolé
rable.
Desamauvaisehumeur,safemme,lapauvreMicha,futlapremièreàfaire
lesfrais.Luiqui,depuisdesannéesetdesannées,lamanipulaitplutôtméca
niquement,sansguèresesoucierd’autrechosequedesonpropreplaisir,n’en
trouva plus aucun à reprendre le train train de la vie conjugale. Il demeura
inerte. Micha, inquiète, sedemanda si cette panne soudaine était liée à sa ré
centeabsence.Lasituations’aggravalorsque,lapanneserenouvelant,David
Davidovitch décida brutalement et, sans la moindre explication, de faire
chambre à part. Tout le Palais le sut, mais personne ne dit rien, pressentant
undramedeménagesurlequel,parconséquent, plus quesurl’affaired’Etat
la plus sérieuse, il convenait de garder le plus absolu silence. Ce que l’on ne
sut pas en revanche, fut qu’appelée à la rescousse par David Davidovitch, la
plus chérie de ses hétaïres ne put davantage rien en tirer. Ce qui n’était plus
une panne, mais un véritable démontage du système moteur du Chef, cette
charmante fille paya de sa vie de l’avoir de visu constaté. Car David
Davidovitchn’appréciaitpasd’êtrehumilié.
Bloqué dans une partie vitale de sa chose privée, David Davidovitch, par
un phénomène de compensation, car il avait le sens de sa responsabilité de
vant l’Empire dont ses ancêtres lui avaient transmis la charge, reporta toute
sonénergiesurlachosepublique.
PendantquelquesjoursilseretiradenouveauauCarrefouretilenrevint
avec plusieurs décisions qui, ainsi qu’en jugèrent les historiens, exercèrent
uneinfluencecapitalesurledéveloppementultérieurdel’Empire.
Lapremière,decaractèregénéralet,enquelquesorte,existentiel,futd’an
noncer qu’à compter de ce jour l’Empire entrait dans une ère nouvelle
qu’aprèsavoirlonguementhésitéetcherchélevocableleplusappropriépour
signifierlesautculturelqu’allaitfranchircelui ci,DavidDavidovitchqualifia
de « Révolution », mais pas seulement de « Révolution » tout court. Il fallait
un qualificatif, quelque chose qui oriente, qui donne le sens. Il songea à
« Pacifique » mais le jugea dangereux, les gens en concluraient que l’Empire
ne courait aucun danger, qu’on pourrait travailler moins, dormir davantage,
« Pacifique » était démobilisateur alors qu’au contraire il fallait mobiliser les
énergies.Il envisagea « Morale»,maisne s’yarrêtapas, carsi l’Empireavait
du retard, comme sa visite chez l’Autre lui avait permis de s’en rendre
compte,cen’étaitpastantdansledomainedesmœurs(àmoinsd’incluresous
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11111111,1111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111ce mot une certaine façon de se comporter dans un lit avec une femme), les
mœurs parmi les peuples de l’Empire,sans être irréprochables, n’étaient pas
ce qu’il fallait révolutionner, dans l’ensemble la criminalité était assez faible,
les familles plutôt solides, l’ivrognerie en légère régression, la corruption
stable à un niveau acceptable. Lui vint à l’esprit « Patriotique » qu’il faillit
adopter, car évoquer la Patrie était toujours assez populaire, mais elle l’était
surtout dans les périodes de guerre, ce qui n’était pas le cas actuellement, à
moinsd’appelerguerrecetteabsurderébellionenSerdoviequiduraitdepuis
quelques années. Finalement son choix s’arrêta sur un qualificatif voisin de
«Patriotique»,mais,luisembla t il,impliquantuneRévolutionplusglobale,
« Nationale ». La Nation, voilà qui était un concept rassembleur, évoquant
unepermanence,l’êtreprofonddespeuples.
Mais,pourunetellemutation,ilestimasouhaitablederecevoirl’approba
tion du Conseil. Or le débat y fut dur. Le mot de « Révolution » fut accueilli
parunsilenceglacialquil’agaça.«Çanevousplaîtpas?»,lança t iletcomme
lesilencepersistait,ilinterrogead’unevoixdure:«Quiestcontre?»
Afficher son désaccord avec le Chef était dangereux. Cependant Samuel
Ismaïlovitch,quientantqueresponsabledelaGarderapprochée,pouvaitse
permettre, de temps à autre, une audace, prit, tout en tirant de sa pipe une
bouffée,unairpensif,commepours’interroger.
—«Révolution»,finit ilpardire,biensûr,ilfautuneRévolution,etDavid
Davidovitch a pleinement raison de l’affirmer. Après tout ce qu’il nous a dit
de l’état réel des choses, état qu’il est le seul à connaître (David Davidovitch
avaiteneffetsibiencloisonnétouteslesagencesderenseignementsetautres
policesqu’ilétaitleseulàpouvoirrecevoirlatotalitédesinformationsnéces
saires pour dresser un tableau tout à la fois global et détaillé de la situation
dansl’Empire),lesmesuresàprendrerevêtentsansaucundouteuncaractère
révolutionnaire. Mais faut il le dire ? Faut il lâcher au dehors le mot
«Révolution»?Queva t onenfaireàtraverstoutl’Empire?
Samuel Ismaïlovitch en avait déjà dit beaucoup, peut être même trop.
Aussis’arrêta t illàet,derechef,tirasursapipe.
Personnenepipant, DavidDavidovitchsentitqu’illuifallaitreprendrela
parole.
—SamuelIsmaïlovitchn’apastortdeposerlaquestion.Ilpeutyavoirdes
têtes brûlées, des aventuriers qui, du coup, se croient appelés à faire eux
mêmes la Révolution. Alors ce sera l’anarchie. Nous avons connu quelque
chosecommecelailn’yapassilongtemps.»(Touscomprirentl’évidenteal
lusionàl’affairedeMassilia,maisdétournèrentprestementlesyeuxpour ne
pas paraître fixer la moustache du Chef.) « Mais ce que nous voulons, c’est
une Révolution dirigée, et dirigée par la tête, par nous. » (Tous comprirent
aussiqueDavidDavidovitchvoulaitdire«dirigéeparmoi»etquesonpluriel
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111111111111111111111111111111,11111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111,11111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111,,11,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,11111111111111111111111111,1111111111111111111111111,111,111111111111111111111111111111111111111,1,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11était davantage de majesté que collectif.) « Au besoin, il faudra le faire
comprendre. » (L’intention était lumineuse : pas de bavure, pas de sponta
néisme,maislahiérarchiedupouvoirdanssarectitude.Ducoup,toussesen
tirent rassurés. Avec ce type de Révolution le pouvoir ne changerait pas de
main. Toute participation, toute initiative des masses étaient exclues et si
d’aventureellesnelecomprenaientpasd’elles mêmes,ilfaudraitleleurfaire
comprendre.Cettemusique làétaitconnueetbiendouceàl’oreille.)
— Certes », poursuivit le Chef pour montrer combien il avait l’esprit ou
vert,«j’aibiensongéàunautremot»,illaissapasserquelquessecondespour
créer la surprise, « Réforme », de nouveau il s’arrêta, personne ne bougea,
même ceux, et ils auraient sans doute, en se révélant, constitué la majorité,
qui, avant d’entendre la défense et illustration de la Révolution par le haut,
auraient penché pour Réforme, « mais, conclut David Davidovitch, Réforme
est trop faible. Réforme se traduit par des mesurettes, rien de profond, rien
quiaille,au delàmêmeducœurdeschoses,aucœurdesesprits.AveclaRé
forme nous restons dans la même société. Avec la Révolution nous entrons
dansuneautresociété.C’estuneRévolutionAlternative.»Ainsiseclôturace
quineméritepasd’êtreappeléundébat.
En revanche « Nationale » fut longuement débattu, David Davidovitch
ayant déclaré qu’il était ouvert à toutes les suggestions, hardiment Nemo
Nemirovitchenprofitapours’interrogeràhautevoix:
— J’aime bien le mot, mais sommes nous une Nation ? Ne sommes nous
pasplutôtunEmpire?»L’interrogationsuscitaquelquesmurmuresapproba
teurs. « Alors, pourquoi pas « Impériale » ? Révolution Impériale ? » Mais
SartriusLeonovitchobjecta:«J’yvoisundanger.Qu’est cequiestImpérial?
Lesujetquiseraitalorsl’Empereur?Et,encecas,devons nouslaisserpenser
que la Révolution est faite par l’Empereur, peut être même, diront les mau
vaiseslangues,pourl’Empereur,poursagloire,saseulegloire?OuestImpé
riall’objet?L’objet,c’est à direl’Empire?Oùestl’Etre,danslesujetoudans
l’objet ? » Sartrius Leonovitch, on le voit, appartenait à l’Intelligence. Aussi,
devantleredoutablechoixproposé,chacuncraignantdesetromper,l’assem
blée se tut. David Davidovitch, alors, intervint : « il n’y a pas lieu d’opposer
sujet et objet. Car la Révolution est faite par l’Empereur et pour l’Empire. »
Mais David Davidovitch, pas mécontent d’avoir donné une nouvelle preuve
desaformidablecapacitédialectique,n’endéclarapasmoinsrejetélequalifi
catif « Impériale » : « les esprits de synthèse sont peu nombreux dans
l’Empire.»
«Sociale»futproposéparFabiusElzérovitch.Ilfitunlongdiscourspour
démontrer la nécessité de venir en aide aux classes les plus défavorisées,
d’augmenter les bas salaires et de taxer plus sévèrement les gros, il parla de
famillesentièresvivantdansdesmaraisgorgésdemoustiques,debergersde
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111,11111111111111111111111111111111111111111111,11111111,11111111111111111111111111111,111111111111111111111111111,11111,111111111111111,11111,1111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111,111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111,111111,1111,111111111111111111111111111,111111111111111111,11111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111
11haute montagne grelottant dans des iglous, d’orphelins réfugiés dans des
sépultures,deprisonniersempiléscommedessardines,ilmentionnaenpas
santunepeupladenomadisanteàtraverstouslesterritoiresdel’Empireetqui
netrouvaitpastoujoursdescirquespouryfairestationnerseschariots.
Cediscours,quiauraitarrachédeslarmesàunveau,laissademarbre.
— Alors tu fais dans la démago ? » commenta ironiquement David
Davidovitch.«Ya t ilunemeilleureproposition?»interrogea t il,carilavait
ladémagogieenhorreur.
AbramAbramovitchpritensuitelaparole.
—Ilestclairquenotreretardestessentiellementtechnique.Iln’estnipo
litique,carnotrerégimeestexcellent,nisocial,carnotresociétéestfondéesur
le mérite, à chacun selon son mérite. C’est sur la science, la fondamentale
comme l’appliquée, qu’il convient de faire porter l’effort, de concentrer les
moyens financiers, d’orienter les jeunes. Bref, je propose « Scientifique », la
RévolutionScientifique.
— Intéressant, commentaDavid Davidovitch. De toute évidence la Révo
lution doit être scientifique. Tu as raison, Abram Abramovitch. Mais elle ne
doitpasêtrequescientifique.Elledoitêtreplusétendue.
—11 «Culturelle»,lançaSimplissimus,nédepèreinconnu.
Cefutdelastupeur,unsilencesépulcralquerompitleChef.
—Pourunefoisqu’ont’entend,tuauraismieuxfaitdetetaire.
David Davidovitch devait être dans un jour de bonté, car Simplissimus
sortit indemne d’une plaisanterie dont personne necomprit qu’il ait pu se la
permettre,tantilétaitévidentqu’elleétaitletypemêmedelaprovocation.En
effet le mot Culture avait été banni du vocabulaire de l’Empire, aussi bien
dans la langue du peuple qu’on appelait Karlien que dans celle de tous les
autres peuples, les allogènes. L’on touchait là au cœur des fondements de
l’Empire.L’Empirenepouvaittolérerqu’existeunEtreàpart,unEtreensoi,
séparédel’Etat,appeléCulture.LaCulture,parsonprincipemême,étaitné
cessairementl’ennemidel’Etat.Ellesupposaitladiversité,lepluralisme,par
conséquent le choix, la reconnaissance à l’individu de la faculté de choix.
Aussi parlerde Culture, lui reconnaître un droità l’existence conduisaittout
droit à la subversion. Et parler de Révolution Culturelle donnait à entendre
quel’Empirepouvaitpasserd’uneCultureàuneautre.Non,vraiment,laplai
santerie de Simplissimus, car bien évidemment un responsable aussi averti
quelui,endépitdesonnom,avaitlâchélemotenguisedeplaisanterie,dans
l’atmosphère détendue qu’avait su créer David Davidovitch, elle était loin
d’être drôle et son auteur avait de la chance d’avoir gardé sa tête sur ses
épaules!
Marcus Gerardovitch, qui était sans doute le plus pénétrant de tous, son
geaàproposerquel’oncessedechercheràaccolerunquelconquequalificatif
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111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111,11111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111et que l’on s’en tienne à proclamer, sans autre, la Révolution ; l’effet de choc
luiparaissaitassuréd’êtreplusfort, chacunsedemanderait dequelle nature
seraitcetteRévolutionainsiannoncéetoutecrue,l’excitation,laperplexité,la
crainte,peut êtrela terreurs’empareraientdes esprits, d’unboutàl’autre de
l’Empire les peuples se tourneraient vers le Chef dans l’attente anxieuse de
décisionssansaucundouterévolutionnaires.Cependant,parcequ’ilsejugeait
eneffetlepluspénétrant,ilgardapourluisaproposition.
Aprèsl’intervention,encoreunefoisstupéfiantedeSimplissimus,l’onob
serva que David Davidovitch sortait sa pipe de la poche de sa veste, la veste
civiledecoupemilitaire,dontildevaitavoirplusieursexemplaires,carc’était
toujours la même et aucune ne paraissait usée. Il la bourra, mais ne l’alluma
pas.Ilpromenaitsonregardsurchacundesassistants,touràtour,commes’il
cherchaitquelquechoseouquelqu’un.Aussi,chacunàsontoursesentaitmal
à l’aise quand le regard s’arrêtait sur lui, car chacun avait vite compris que
son tour allait arriver. Or David Davidovitch ne pensait nullement à mal. Il
regardaitseulementchacunpourcomptercombiendeceshommesportaient
la barbe, comment les barbus taillaient leur barbe, combien pouvaient être
soupçonnés de la teindre, combien par contre ne portaient que la moustache
etcombiengardaientlevisagedesimberbes.Aprèsavoircomptéetrecompté,
ce qui l’avait amené à fixer de nouveau chacun, faisant ainsi passer un nou
veau frisson d’anxiété, il aboutit au résultat suivant : sur dix neuf présents,
dix sept portaient la barbe et deux ni barbe ni simple moustache. Six barbus
avaientlabarbecourte,tailléeenpoire,troisl’avaientnettementpluslongue,
mais soigneusement taillée, tandis que quatre l’avaient carrément flottante,
broussailleuse.Enfin,quatreautresnelaportaientqu’encollier,laissantàdé
couvert le bas du menton. Quant aux deux imberbes, David Davidovitch sa
vaitqu’ayantunemaladiedepeau,ilsavaientobtenuunedispense.
Fort de ces observations, le Chef cessa sa ronde dévisageante et, arborant
leplusaimabledessourires,interrogealaclasse:«Allons,ya t ilencoreune
proposition ? » Son espoir qu’il n’y en eût plus fut déçu, car Durandus
Durandovitch,ungénéralau borddela retraite, rompuauxcombats comme
àl’obéissance,levaledoigtet,surunsignedeDavidDavidovitchvalantdroit
àlaparole,seleva,verticalcommeàlarevue,ets’exprimaainsi:
—TrèshonoréDavidDavidovitch,permettezauvieuxmilitairequejesuis
devousfairepartd’uneréflexiontiréed’unelongueexpérience.Aucoursdes
cinq décennies que j’ai passées sous le harnais nous avons connu plus d’an
néesdeguerrequedepaix.Commemilitairejenemeplainspas,carpourles
militaires la paix, c’est comme le chômage pour les civils. Tout se rouille, les
bras,lesjambes,lecerveau,lesarmes.Objectivement(lemotfaisaitpartiedu
bon vocabulaire au sein de l’Empire, et bien sûr, de tous ceux qui avaient
quelque responsabilité dans l’Etat) pour qu’une armée demeure forte, bien
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guerre.Lecycledelaguerreetdelapaixnedoitpasexcéderdixans,cinqans
de guerre et cinq ans de paix, c’est le cycle idéal. Je parle bien entendu du
pointdevuedesmilitaires.»(Onentenditunmurmured’approbation,carles
générauxdesforcesarmées,desservicesderenseignementetdelapolicefor
maientàeuxseulslamajoritédesprésents)«J’ailafaiblessedecroirequece
qui vaut pour l’armée vaut pour la société tout entière. Elle a besoin d’être
recyclée en permanence. C’est pourquoi je propose « Permanente », la Révo
lutionPermanente.»
—Ayantainsiparléet,àsonavis,fortbienparlé,DurandusDurandovitch
serassit.
Des diverses propositions avancées ce fut cette dernière qui intéressa le
plus David Davidovitch. Elle l’invitait à réfléchir. « Nationale », comme il
l’avaitinitialementproposé,ou«Permanente»?
— Je pense, dit il, que nous pouvons nous arrêter là. L’on va vous servir
unecollationrapide.Retrouvons nousdansuneheure.
CarDavidDavidovitchn’aimaitpasperdresontemps.
Il se retira donc dans une pièce voisine pour y méditer à loisir, tout en
goûtantdesonplatpréféré,descaillesrôtiesdansdujusderaisin,accompa
gnéesd’unvinrougedescollinesdeTablissi.
Quoi qu’il n’en ait rien laissé paraître, les suggestions venues du Conseil
restreintl’avaienttroublé.Toutd’abordellesprouvaientquepourcertainesil
n’y avait pas pensé lui même, ce qui était un signe de faiblesse, ensuite elles
témoignaientdeladiversitédesaspirationsetdoncdetouteslesinsuffisances,
carences, insatisfactions qui se cachaient dans l’Empire. Par où commencer ?
Où frapper ? Et puis, pourquoi changer ? Etait il raisonnable d’engager une
Révolution, dût elle être dirigée, contrôlée, maîtrisée, sans être assuré de ré
ussir?Rattraperleretard?Mais,aprèstout,quelretard?Leretardtechnolo
gique,commedisaitl’Autre?
Soudainlemotde«barbare»surgitdanssaréflexion,aveclesouvenirde
Carolassisesursesjambes.Cettegarce!S’ilétaitbloquédepuissonretourde
chez l’Autre, c’était bien évidemment à cause d’elle. Et maintenant il était
coincé. D’un côté, la chambre à part, les nuits solitaires, de l’autre tous ces
barbus.
Sans plus attendre il quitta brusquement sa chambre et ordonna que l’on
reconvoque immédiatement le Conseil. Il s’ensuivit un certain désordre, la
plupartn’ayantpasachevéleurcollation.Maisl’habitudedesimpromptusdu
Chef(illuiarrivaitdeconvoqueràtroisheuresdumatin)étaitbienimplantée.
Enquelquesminuteschacuneutregagnésaplace.
« Je vous remercie de vos suggestions, déclara David Davidovitch qui,
cettefois,nesedonna pasla peine deprendreunairaimable. Certaines sont
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11111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11intéressantes,quelques uneslesontmoins,pournepasdirepasdutout.Mais
j’aidécidé.Ils’agitd’uneRévolutionNationale.C’estleplussimple.L’Empire
certes rassemble de nombreux peuples. Mais l’objectif est d’en faire une
Nation, unie, forte, à la pointe du progrès, de sortir la société de sa sclérose,
hommes et femmes, j’y insiste, hommes et femmes. Pour l’heure, tenez vous
prêts à recevoir mes instructions. Vous aurez besoin de toute votre énergie,
de toute votre intelligence pour les mettre en œuvre. Je compte sur vous.
Messieurs,vouspouvezdisposer.»
David Davidovitch se leva, tous se levèrent, figés dans une posture qui
ressemblait à un garde à vous. On entendit quelques claquements de talons,
tandis que le Chef, les mains croisées derrière le dos, lentement quittait la
pièce.
Lesinstructionsn’arrivèrentpastoutdesuite,carDavidDavidovitchprit
son temps. Il se retira dans ses appartements privés et y demeura plusieurs
jourssansrecevoirpersonne.SeulNemoNemirovitch futautoriséàcommu
niqueraveclui,àapporterlespapiersurgents,àprendresesordrespourtrai
ter les affaires courantes. En effet, et on l’a constaté lors du séjour de David
Davidovitch chez l’Autre, Nemo Nemirovitch, tout en étant ou plutôt parce
qu’il était Chef de la Sécurité de l’Empire, et donc des Services, comme on
appelaitlesorganeschargésdurenseignement,s’étaitvupeuàpeuattribuer
une prééminence reconnue par les ministres, mais chez certains avec irrita
tion. Quant à Micha, de plus en plus isolée et confinée dans ses propres ap
partements, elle fut incitée par un billet que lui adressa son mari à entre
prendre une cure d’amaigrissement car, depuis qu’elle était délaissée par
celui ci, elle se bourrait de friandises et consommaitde plus en plus de bois
sons alcoolisées. David Davidovitch renvoya toutes les femmes de chambre
demoinsdecinquanteanspouruneraisonqueMicha,quandellel’apprit,fut
sansdoutelaseuleàcomprendre,etilnegardaprèsdeluiquelesplusâgées.
Ainsi se prémunit il contre toute tentation de vérifier si son système moteur
demeuraiteffectivementverrouillé.Ilconstatad’ailleursavecunecertainesa
tisfaction qu’il s’habituait à cette frustration et même qu’il se trouvait allégé
du souci quotidien que lui causait l’habitude de rechercher la compagnie fé
minine.Ilcrutmêmequ’ilpouvaitseflatterd’avoirainsil’espritpluslibre.
Plusilréfléchissaitsurlesleçonsàtirerdesonvoyagechezl’Autre,plusil
enconcluaitqu’enfindecomptel’importantn’étaitpasleretardbaptisétech
nologique.Aquoiservaitdechangerlesmachinessil’onnechangeaitpasles
hommes ? Si la société dans l’Empire était bloquée, n’était ce pas parce que
leshommesétaientbloqués?Etpasseulementleshommes,lesfemmesaussi?
C’étaitdoncàlesdébloquerqu’ilfallait,enpriorité,s’attaquer.Dèslors,peut
être le qualificatif de « Nationale » n’était il pas le meilleur. Débloquer les
hommes et les femmes pouvait ce faire l’objet d’une Révolution Nationale ?
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111111111111111111111,111111111111111111111111,11111111111111111111,11111111111111111111111111111111111,111111111111,111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111,111111111111111111111111111,111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111,11111111111111111111111,1,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111,1111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111,11111111111,1111Onpouvaitleplaider:c’étaittoutelaNationquiallaitêtreconcernée,tousles
peuples, et d’autant plus que les mesures qui peu à peu s’ordonnaient dans
ses réflexions contribueraient puissamment à unifier la Nation. En outre, il
n’entendait nullement s’en arrêter là, car s’il ne servait à rien de changer les
machines sans changer les hommes et, il y insistait, les femmes, inversement
changerleshommesetlesfemmessanschangerlesmachinesneserviraitpas
davantage. Tout était lié, les hommes, les femmes, les machines.Donc Révo
lutionNationaleconvenait.
Ainsi assuré de lui même et convaincu par ses convictions, David
Davidovitchfitparvenirparlescanauxappropriésdelaverticaledupouvoir
son«InstructionnuméroUn».Elleétaitainsirédigée:
« Depuis plusieurs années les sujets de notre Empire donnent d’évidents
signes de relâchement dans l’accomplissement des tâches qui leur sont
confiées. Ces signes sont si nombreux qu’à les énumérer un livre entier n’y
suffiraitpas.Jen’enciteraiquetroisexemples.
Le premier est dans l’ardeur au Travail. Toutes les statistiques en témoi
gnent. Peu à peu la part de la vie consacrée au Travail ne cesse de diminuer.
Lajeunesses’ingénieàfairedurersesétudesau delàduraisonnableetsepré
sentesurlemarchéduTravaillorsqu’elleatteintdéjàlemilieudecequ’ellea
de plus en plus tendance à considérer comme la période normale de la vie
active.L’âgeauquelleshommesprétendentprendreleurretraiteestceluiau
quelilssontprécisémentlemieuxenmesuredefairevaloirleurexpérienceet
derendrelesmeilleursservicesàlaNation.»(DavidDavidovitchn’étaitpas
mécontent d’avoir réussi à placer, assez avant dans le texte, le mot Nation.)
« Bref, l’ardeur au Travail n’est plus ce qu’elle était au temps de nos Pères,
lorsque par leur acharnement à défricher, labourer, pastourer, explorer,
conquérir, peupler, ils nous ont légué un Empire prospère et une société ac
tive. La civilisation des loisirs est en train de remplacer la civilisation du
Travail.Ilesttempsderenverserlecoursdeschoses.
Ledeuxièmeexempleestdansledésintéressementdeplusenplusmarqué
deshommesàl’égarddelaFamille.Aleurfoyerilslaissentalleret,tropsou
vent, dériver. Ils ne surveillent plus les études de leurs enfants, les laissent
fairecequilesamuseetnoncequilesinstruit.L’hommeoubliesafonctionde
Père de Famille, l’obligation où il est, par les lois de la nature, de veiller à
l’éducation et l’instruction de ses enfants, gages de leur réussite. Et, comme
dans notre Nation tout doit se tenir, plus l’ardeur au Travail se ralentit chez
lespères,pluselleseralentirachezlesenfants.
Le troisième exemple est dans l’indifférence croissante envers la Patrie.
C’est une grande tristesse pour Nous qui devons veiller, jour et nuit, à la sé
curité de la Nation, de constater l’affaiblissement du sens patriotique chez
notrejeunesse.Lorsqu’arrivel’âgedeporterlesarmes,ellecherchelemoindre
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111,111111,11111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111,1111111111111111111111111111,1111111111111111111111,111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111prétexte pour y échapper jusqu’à se couper volontairement un doigt ! Honte
sureux!Pourtant,silaPatrieaujourd’huin’estpasendanger,ellen’enapas
moins»(DavidDavidovitchavaitlonguementhésitésurcepassage.Ilnepou
vait évidemment faire allusion ni à un éventuel choc avec l’Autre, ni à des
menacesinternesprécises,commeauxévénementsdeSerdovie,cequieûtété
leur donner trop d’importance.) « toujours besoin de fils prêts à la défendre.
Unétatpermanentdevigilances’impose.
Ilestlargementtempsdeporterremèdeàcettefunesteévolution.Travail,
Famille et Patrie sont des valeurs qui doivent être remises à l’Honneur. Des
mesures révolutionnaires s’imposent. Il faut secouer les vieilles habitudes,
éradiquerlestraditionserronées.
Aupremierrangfigureleportdelabarbe.»
Cetteréformefutsuscitéeparl’étonnementréciproquequeprovoquadans
l’EmpireduCousinlabarbedeDavidDavidovitch.Réciproque,carlui même
s’étonna de constater le nombre infime d’hommes, jeunes ou vieux, qui por
taientlabarbe.Seuls,luidit on,lesmilitantsd’unecertainereligionlaportent,
maisl’immensemajoritédespopulationsmâleslarécusent,commeunvestige
del’âgedepierre.Réciproquedonc,carpourcetteraison,quandilseprome
nait,oùquecesoit,lespassants,sesinterlocuteurs,lesenfantsletenaientpour
unadeptedel’âgedepierre.Enoutre,luiexpliqualeCousin,labarbeestun
freinau progrès économique et social : il est prouvé que la productivité, tant
autravailqu’enamour,d’unbarbuestinférieureàcelled’unvisageglabreou
même d’un simple moustachu. David Davidovitch eut du mal à s’en
convaincre,maisonluimontradesstatistiquesquiemportèrentsesdoutes.
«Parlessoinsqu’ilengendre,ilconstitueunepertedetempsquinuitàla
productivitéduTravail.
Parlevieillissementqu’ilapporteàl’apparence,ilprivelePèredeFamille
de l’autorité et du rayonnement qu’il aurait s’il montrait à ses enfants un vi
sagejeuneetfraîchementrasé.
Par cet aspect vieillot qu’il communique aux généraux et officiers, il ne
donnepasauxconscritslaconfiancequ’ilsdevraientavoirdanslescapacités
deleurschefsetamollitainsileurardeuràdéfendrelaPatrie.
Pourcesraisonsleportdelabarbepartoutcitoyendel’Empireestdésor
ermais prohibé. L’interdiction entrera en vigueur le 1 du mois du Chêne. »
(Dansl’Empirelesmoisportaientdesnomsd’arbres.)«Toutcitoyenquisera
trouvébarbuaprèscettedateseraenvoyépendantcinqansdansunbataillon
disciplinaire.»
Fallait il parler aussi de la moustache ? L’interdire ? David Davidovitch,
quiallaitdevoirdonnerl’exempleenserasantsapetitebarbeenpointeaubas
du menton, ce qui d’ailleurs, découvrit il avec satisfaction en se regardant
dans le miroir de sa salle de bains, allait plus superbement mettre en valeur
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11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111,1111111111,11111111111,111111111111111111,11111111111111111111111111111111111sa moustache, ne l’estima pas possible, car David Davidovitch était un sage.
A la prohiber, il eût été l’unique citoyen de l’Empire à la porter. Unique, en
soi, ne lui déplaisait pas, mais il fallait savoir raison garder. Aussi, dans un
premiertemps,opta t ilpouruncompromis.
« Quant au port de la moustache, il demeure autorisé, car il ne porte nul
lement atteinte aux valeurs de Travail, de Famille et de Patrie. Toutefois la
moustachedanssalongueurnedevrapasdépasserlabasedunez.»
CependantNemoNemirovitch,consulté,sepermitdeformulerdesobjec
tions : les esprits critiques s’empresseraient d’expliquer que, si la barbe était
déclaréeincompatibleaveclestroisvaleursdelaRévolutionNationale,alors
quelamoustachenel’étaitpas,laraisonenétaitqueleCheftenaitabsolument
à conserver la sienne ; en outre, s’il voulait désormais limiter la longueur de
la moustache citoyenne, c’était pour mieux souligner la singularité de la
sienne dont les deux bouts finement effilés dépassaient largement les com
missures de ses lèvres ; bref, plutôt que de susciter l’ironie, mieux valait le
silencesurlamoustache;d’ailleursl’observation,etNemoNemirovitchpro
duisit des statistiques, prouvait qu’une proportion infime de citoyens osait
porter des moustaches aussi imposantes que celles du Chef. Satisfait de ces
statistiques, bien qu’irrité par cette proportion même infime d’audacieux,
DavidDavidovitchserenditàcesobjectionsetrenonçaàtoutementiondela
moustache.Ilsignadoncl’InstructionnuméroUnquifutdatéedu12dumois
du Chêne, an 1 de la Révolution Nationale, an 2348 de la Révélation, ce qui
laissaitunpeuplusdedeuxmoisetdemiauxautoritésduCentrepouravertir
lescitoyensd’avoiràs’yconformer;quantàcellesdesprovinceséloignées,il
était d’usage, pour respecter le principe d’égalité, que le délai imparti pour
l’exécution d’une Instruction ne courût qu’à compter de la date de sa récep
tion.
Lelendemaindelasignature,DavidDavidovitchordonnadoncàsonbar
bier, un nouveau, de le « débarrasser », ce fut le terme qu’il employa, de sa
barbe.Lepauvrehommefaillitenavoirunarrêtducœur.Incapabled’articu
lerlemoindreson,ils’approchadumiroiroùsereflétaitlatêteduChefdont
lecolétaitentouréd’uneservietteblanche.Regardantcelui cidanslemiroir,
ilpassaunemainsursaproprebarbeet,saisissantdel’autresesciseaux,ilfit
legestedelacouper, touteninterrogeantdela tête.«Absolument», proféra
leChefendétachantlessyllabes.Alors,dominantsonangoisse,lebarbierré
ussitàparler.
« Chef, pardonnez moi, supprimer une barbe, je n’ai jamais fait cela.
Donnez moi,jevousprie,quelquesinstantspourréfléchiràlameilleurefaçon
deprocéder.
—Jetedonnecinqminutes»,condescenditDavidDavidovitch.
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111111111111111,1111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111,1,111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111,111111,1111111111111,11111111111111,,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
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11Pourles passer,il sesaisitdu derniernuméro de« Notre Pays», l’hebdo
madaire traduit dans toutes les langues de l’Empire. Ce qu’il lut et vit en le
feuilletantledéprima. Toutecette propagandesurlessuccèsdestractoristes,
les découvertes des savants, les sculptures de Mouradeli, les danses chez les
Tchouvos lui parut soudain insupportable. Et tous ces hommes barbus ! Dé
cidément il avait bien raison de décider la Révolution Nationale. Si chez
l’Autreonavaitconnaissancedepareillelittérature,ondevaitbienrire!Aussi,
quandlebarbierrevint,illuiordonnadejeterce«torchon»danslapoubelle,
ce que fit bien sûr celui ci, mais en ayant conscience d’être dépositaire d’un
secret d’Etat, à quoi s’ajouta la crainte que la visible mauvaise humeur du
Chefnerendîtencorepluspérilleusel’opérationàlaquelleildevaitprocéder.
Néanmoins,aprèscinquanteminutesdefinecoupe,puisderasagedeprès,
enfind’aspersiond’unelotionapaisante,lebarbieravait«débarrassé»leChef
de sa barbe et celui ci, qui avait stoïquement fermé les yeux pendant toute
l’opération,supportantleferdesciseauxetlalamedurasoir,lesrouvritetse
regardadanslemiroir.Cequ’ilvitétaitunautredontilsavaitcertesqu’ilétait
le même, c’est à dire lui, cependant qui n’était plus lui. Ce menton mis à nu
se découvrait tel qu’il était en lui même, comme une pierre nettoyée de la
moussequi la recouvrait,étonnamment pâle. Le barbieravaitcertes bienfait
son travail et en passant, pour la première fois depuis que, jeune adolescent,
il avait conformément à la tradition, laissé pousser le poil qui lui venait au
menton,lamainsurcettepartieignoréedesatête,DavidDavidovitchfutsaisi
paruneémotionsiintensequeleslarmesluivinrentauxyeux.Lepersonnage
qu’il apercevait ne lui était pas antipathique. Bien plus, il lui semblait qu’ef
fectivement il avait un air, sinon de jeunesse, du moins plus énergique. Au
rait il ce qu’on appelait dans les livres « un menton volontaire » ? L’épreuve
était rude, mais somme toute il en sortait apaisé. Voilà qui était bon signe :
pourquoi n’en irait il pas de même pour tous ceux qui, dans les semaines à
venir,allaientdécouvrirleurmenton?
Lorsqu’il sortit de son cabinet de toilette, rentra danssesappartements et
se promena dans les couloirs du Palais pour se rendre chez Micha à laquelle
il lui parut convenable de faire sa première visite, tous ceux et toutes celles
qu’il croisa n’osèrent s’arrêter pour mieux dévisager ce visage qui semblait
appartenir au Chef, mais quelques instants plus tard, beaucoup se retournè
rent pour s’assurer que, vue de dos, la silhouette était bien celle dudit Chef.
Cependant, dans les cuisines, les offices, les bureaux,la prudence était géné
rale. Une secrétaire, proche du Chef, pensant que son propos, étant donné
l’évidente présence de mouchards, pourrait bien lui être rapporté, ce qui lui
vaudrait peut être de l’avancement, se hasarda à dire tout haut : « moi, je
trouvequeçaluivabien,çalerajeunit.»Ducoup,lesfemmesapprouvèrent,
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1111111111111,1111,1111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111,111,,11111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111,1111111111111111111111tandis que les hommes se taisaient. Effectivement la secrétaire à la fin de
l’annéeeutdel’avancement.
DavidDavidovitchn’avaitdoncguèredonnédutempsautempspourlais
ser ses sujets digérer l’ordre impérial et s’y conformer. Les réactions furent
intéressantes à observer. Le seul signe de rébellion fut le fait d’une tribu qui
ne méritait d’ailleurs pas le nom de peuple, mais pour laquelle le port de la
barben’étaitpasseulementuneimmémorialetradition.Ilétaitaussietmême
surtoutlesymbolequasimythiquedelapuissancemasculine;yrenoncerétait
ouvrirlavoieàtouteslesrevendications,railleries,prétentionsdusexefaible.
Aussi, plutôtquede tolérer l’intolérable, les hommesde la tribu préférèrent
ilsgagner,avecfemmesetenfants,lescimesdelaHauteMontagne,auchant
mille fois répété de « barbu suis, barbu reste ». Mais, dépourvus d’armes, ils
nepurentrésisteràl’expéditionpunitivequelançaleChefpourlesdébarras
ser de leur barbe, mais aussi de leurs attributs mâles, à quoi s’ajouta l’inter
dictiondeneplusbougerdeleurHauteMontagne,cequidevaitlogiquement
entraîneraufildesansl’extinctiondelatribu.
Sans entrer dans une telle révolte bien des hommes mûrs pestèrent en
sourdine, parfois soutenus par des épouses un peu frustes, mais avides de
caresses maritales et persuadées qu’en effet avec la barbe leur homme allait
perdresacapacitéàleurprocurerduplaisir.Laréformerencontradavantage
d’approbationchezlesjeunes.Lesgarçonsyvirentunsigned’émancipation,
de rupture, d’ouverture. Les filles trouvèrent plus de plaisir à caresser un
menton fraîchement rasé qu’à se heurter à cette barbe qui, si elle descendait
un peu plus bas que le visage, taillée comme elle devait l’être, leur labourait
douloureusement les seins. Cependant, en tout lieu et pour tous et toutes, ce
fut un véritable choc culturel, le passage d’une société à une autre, brutale
mentetsansaucuneautrejustificationquelavolontéduChef.
Acepremierchocs’enajoutaunsecondlorsqueDavidDavidovitchpublia
sonInstructionnuméroDeux.Cettefois,ilavaitenfoncéleglaiveencoreplus
profondémentaucœurdelacivilisationancestrale.Eninterdisantdésormais
le port du voile à toute personne du sexe féminin, quels que soient son âge,
son ethnie et même, dans les très rares territoires où il y en avait encore, sa
croyance (il y avait des âges qu’avait disparu toute pratique présupposant
l’existence de puissances en mesure d’assurer aux humains une survie après
leur mort, et donc dignes d’être vénérées, néanmoins il subsistait des
croyancesliéesauxéléments lesplusprimitifs,maisenmêmetempsles plus
essentiels de la vie sur cette terre, l’eau, le vent, le feu, le soleil et ces astres,
ces étoiles qui constellent le firmament. Les peuplades qui s’adonnaient en
coreauxritesliésà ces éléments étaientd’ailleursenvoied’extinctionetpeu
à peu dans l’Empire, la Raison avait eu raison de ces craintes superstitieuses
qui amènent les pauvres humains, quand le malheurapproche, à prier ils ne
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111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111,11111111111111111111111111111111111111,1111111savent quelle puissance surnaturelle de les en éloigner, et quand une grâce
leursurvient,àenremercierquelquebonneétoileperduedanslanuit.L’Em
pire était devenu du hauten bas de l’échelle sociale et sous tous les azimuts,
totalement rationaliste et les hommages rendus à Karlovitch Premier rele
vaient du plus servile confort intellectuel), le Chef était assuré, et il en était
parfaitement conscient, de provoquer des réactions beaucoup plus violentes
qu’en ordonnant ce que l’on appela la « débarbusation » des hommes. Dans
un régime plus démocratiquequel’impérial,mêmesans parlement élu,avec
unsimpleSénatdesagesetdenotables,l’éditeûtsuscitéuneréactionmajori
taire de désapprobation. Consulté, il est vrai pour la forme, le Conseil
Restreint lui même osa faire quelques observations. Les unes étaient d’ordre
moral : le voile était signe de pudeur, incitait les hommes à la réserve ; en
cachantlecrâne,ilcachaitl’âmeetlapréservaitdetoutemauvaiseinclination.
D’autres étaient d’ordre hygiénique : le voile abritait la chevelure contre les
poussières,la préservaitdu soleil comme dela pluie. D’autres encore étaient
d’ordreesthétique:unvisageencadréparlevoilenegagnait ilpasenpureté,
en féminité ? D’autres étaient d’ordre économique : si la suppression de la
barbeallaitprovoquerunecrisedanslesmanufacturesdeciseaux,maispou
vaitàlalongueêtrecompenséeparunedemandeaccruederasoirs,l’interdic
tionduvoileallaitplongerunepartiedel’industrietextiledanslafaillite,car
une fois les femmes « en cheveux », comme le prédit Abram Abramovitch,
ellesneserésigneraientpasàporterchapeau,bonnet,toqueoucasquette.
David Davidovitch ne chercha à réfuter aucun de ces arguments et se
contenta sommairement de dire, en restant sur le seul terrain industriel, que
l’industrieducosmétiqueallaitenrevancheconnaîtreunremarquableessor,
car plus les femmes se découvriraient les cheveux, plus elles se couvriraient
levisagedecrèmes,fardsetautrescolorants.
En vérité, il ne pouvait, du moins au sein du Conseil Restreint, composé,
malgrétout,d’hommesquin’étaientnisots,niinconscientsdesréalités,justi
fierqueleportduvoileétaitenlui mêmeunecausedelastagnationconstatée
etdoncquelaRévolutionNationaleexigeaitsasuppression.Cesexplications
là,ilfallaitlesréserverpourlegrandpublic.Quantàlavéritableexplication,
ilnepouvaitdavantagelalivrerpuisqu’elleétaittiréedesavisitechezl’Autre.
S’il avait été frappé par l’étonnement qu’avait provoqué, dans tous les
lieux où le Cousin l’avait fait promener, sa barbe, et s’il s’était laissé
convaincrequ’ildevaitexisterunrapportentreuneforteproductivitédutra
vail et un visage imberbe, il avait été bien davantage encore surpris par la
découverte d’un autre monde féminin que celui auquel il était habitué. Une
femme dévoilée était une femme révélée. Elle avait une tête, une vraie tête,
descheveux,desoreilles,unfront,etaveclesyeux,lenez,lesjoues,labouche,
lementon,letoutformaitunensemble,c’est à direunetête,qui,quelquesoit
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111,1111111111111111111111111,1111111111111,11111111111111,111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111,1,111111111111111111le créateurdela femme, puissance surnaturelle ounature naturelle,avait été
conçuepourêtrevued’uncoupdanssatotalité,etnoncommedeuxmorceaux
s’ignorantmutuellement.DucoupDavidDavidovitchn’avaitcesséderegar
der, bien plus, de contempler ces têtes complètes qui s’offraientà lui comme
une sorte de musée de têtes de femme, musée indéfiniment renouvelé, alors
quechezlui,dansl’Empire,s’ilétaitbiensûrpossiblededistinguerlesparties
découvertes du visage, selon la peau, les rides, les dents, entre une jeune et
une vieille femme, l’individualité de chaque tête se perdait dans la nuit du
voile, et même pendant l’amour puisque, si dénudé que fût le corps, il était
interdit de se laisser aller jusqu’à dénouer le voile. Même la pire des putains
nel’auraitpasosé.
Il fallait se l’avouer, le flux de plaisirs inconnus que, par l’amabilité du
Cousin,luiavaientprovoquésnonseulementCarol,l’interprètedebase,mais
d’autres jolies filles qu’il s’était habitué, au fil de ses déplacements, à voir, le
soir, frapper doucement à sa porte, se glisser sans un mot dans ses draps et,
peu à peu, comme de gentilles maîtresses d’école, procéder à sa « débarbari
sation » par ces leçons d’amour, cette montée en puissance de sources nou
vellesdesensibilité,ill’attribuaitaussiàcebonheurqu’iléprouvaitàregarder
enfinlatêtedelafemmequ’ilétaitentraind’aimer,àglissersousellesesdeux
mains, ou à lui embrasser le front, ou à jouer avec ses cheveux, ou à mordre
sesoreilles.
David Davidovitch ne pouvait évidemment révéler pourquoi l’abandon
duvoileallaitprodigieusementélargirl’espacedeladiversitéféminineet,au
surplus,renouvelerfondamentalementlagammedesébatsamoureux.Mais,
fort deses certitudes, il s’enferma, une fois passé le temps fort dela « débar
busation», pendant de laborieuses journées dans son cabinet de travail dont
il émergea soudain pour convoquer sur le champ le Conseil Restreint et lui
donnerlecturedel’InstructionnuméroDeux.
«Femmes,femmesdenotreEmpire,c’estàvousquejem’adresse,adoles
centes, jeunes filles, épouses, mères, veuves, quels que soient votre âge ou
votrecondition,vousquiêtestoutàlafoisleseletlepoivre,l’eauetlefeu,le
cru et le cuit, le jour et la nuit, qui trop souvent, par l’orgueil, l’arrogance, la
brutalité des hommes, n’occupez pas la place qui devrait être la vôtre, c’est
vers vous qu’aujourd’hui je me tourne pour vous dire : le moment est venu
de renverser la roue de l’Histoire et d’apporter votre contribution à la Révo
lutionNationale.
Femmes,femmesdenotreEmpire,levez vous,brandissezl’étendarddela
liberté, sortez de l’ombre où vous êtes reléguées, marchez dans la lumière,
faites vousvoir!
Trop longtemps le voile dont sont couvertes vos nobles têtes a servi de
prétexte pour justifier cet état second dans lequel vos pères, vos époux, vos
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111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111,11111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111frèresvoustiennent.Arrachez le,hardiment,sanscrainte!Femmes,dévoilez
vous!
Je vous le prédis. Dévoilées, vous trouverez ouverts devant vous les che
mins d’une nouvellevie. Vousregarderez les hommesenface,droitdansles
yeux. Vous prendrez d’une main ferme votre part dans le gouvernement de
la chose publique. Dans votre foyer, au sein de votre famille, vous ne serez
plusla servantedeshommesetvous vousassiérezparmieuxàla table com
mune.Selonvosgoûtset,biensûr,selonvosmérites,vousaurezaccèsàtous
les métiers et, pourquoi pas, aussi à celui des armes, sachant vous sacrifier
pourladéfenseetlesalutdelaPatrie.
Femmes!Jecomptesurvouspourqu’avantlepremierdumoisduSaule»
(David Davidovitch l’avait retenu, car ses branches pendaient autour de son
tronccommelescheveuxd’unefemmeautourdesontorse;enoutrelerépit
accordé s’élevait à près de cinq mois.) « vous ayez choisi le chemin de la li
berté.
Si d’aventure quelques malheureuses égarées dans la persistance d’une
tradition anachronique se refusaient à quitter le voile qui les emprisonne,
qu’elles sachent qu’elles s’exposent à être tonsurées jusqu’à la fin de leur vie
etinterditesdetoutcouvre chefouperruque.
Fait en notre Palais du Haut, le 4 du mois du Marronnier de l’an 1 de la
RévolutionNationale,an2348delaRévélation.DavidDavidovitchGerman»
(Germanétaitlenomdefamilledeladynastierégnante).
Bienqu’emportéparlelyrismedontils’était,àsagrandesurprise,décou
vertcapable,DavidDavidovitchavaitremarquéqu’aufildesalecturelesre
gardsinitialementtournésversluis’étaientabaissés.Ilsneserelevèrentpoint
lorsqu’ileutachevé.
— Eh bien ! s’écria t il, j’ai l’impression que cela ne vous plaît guère, mes
bons messieurs ! Allons, un peu de courage !Relevez la tête et dites franche
ment:quiestcontre!»
Pasunetêteneseleva.
—Etquiestpour?»
Pasunemaindavantageneseleva.
— Soit ! Ni pour, ni contre, ni ni, quel courage ! Dans ces conditions il ne
me reste plus qu’à signer » et, saisissant la plume, il allait la tremper dans
l’encrierlorsqueMoabinMoabinovitch,unjeunearchitecterécemmentappelé
à siéger au Conseil Restreint, son projet pour le nouvel Opéra de la capitale
ayant séduit le Chef par sa rupture avec les conventions, prit la parole sans
d’ailleursl’avoirdemandée.
— Très estimé David Davidovitch, lorsque l’Empire vous est échu, mon
père, qu’il repose en paix, s’en est réjoui, car il savait qu’il tombait en de
bonnes mains. Les années l’ont prouvé et nul ne doute que l’Histoire les
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,11111111111111111111111111,11111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111,1111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111
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11retiendraparmilesplusglorieuses,etchacunsaitcombienilyenadéjàeu.»
(Passe vite ta pommade, pensa le Chef, car tu me fais perdre mon temps.)
«Aussilaréformequevousproposezànotreexamen»(pourlaforme,pensa
leChef)«s’impose t elleànousparsasagessecommeparsonaudace;qu’elle
revêteuncaractèreauthentiquementrévolutionnairen’échapperaàpersonne
etilestfaciledeprévoirqu’ellesusciteradevivesréactions.Mais,commeon
ditvolontiersdansmonquartierdelaGoutte,ouçapasse,ouçacasse,ettous
ici, n’est ce pas, nous souhaitons, bien sûr, que ça passe et nous allons tous
faire en sorte que ça passe. » (Murmures d’approbation autour de la table)
«Cependant,pourqueçapassesanstropdedifficultés,j’aideuxsuggestions,
Chef,àvoussoumettre.
—Vas y,ditcelui ci,carDavidDavidovitchsavaitêtretolérant.
— La première est de supprimer cette phrase sur la participation des
femmes au gouvernement de la chose publique. Franchement, je trouve cela
très prématuré. Nos femmes, nos filles, nos sœurs, nos épouses, sans parler
bien sûr de nos mères et encore moins de nos grand mères, sont d’une igno
rance crasse. De la chose publique elles ne savent rien, elles n’ont pas la
moindreidéedugouvernement,pasplusdeshommesquedeschoses.Sorties
deleurmaison,ellessontcommeleshibouxémergeantdelanuit.Illeurfaut
desannéespours’éduquer,comprendre,jugeretdoncprendreleurpartdela
gestiondelachosepublique.»
MoabinMoabinovitchs’arrêta.Onvithocherquelquestêtesensigned’ap
probation.
—Ettadeuxièmesuggestion?
—Ellerejointlapremière,Chef.Ils’agitdel’accèsaumétierdesarmes.Il
mesemblequenosfemmes,siellesnedoiventpasnécessairementêtretenues
à l’écart des violences qu’engendrent les guerres, si elles doivent apporter
comme cantinières, infirmières, lavandières et parfois, disons le ici entre
hommes, un peu putassières, leur généreux et charitable concours aux com
battants,leurmissiondoitêtredecontribueràlasurviedusoldatetnonàsa
mort.
—Bien.Mercidetessuggestions.Toi,aumoins,tun’hésitespasàparler.»
Lors de la promotion suivante dans l’Ordre de l’Aigle, Moabin
Moabinovitchsevitdécerner,malgrésonjeuneâge,unGrandCordon,cequi
suscita d’intenses jalousies, d’autant qu’il lui fut solennellement remis par le
Chefenpersonne.
«Ya t ild’autressuggestions?»
Nuln’ayantprislaparole,DavidDavidovitchlevalaséance.Revenudans
soncabinet,ilrelutsontexte.Toutledébutluiparutexcellent.Arrivéaupas
sage incriminé par le jeune architecte, il fut d’abord tenté de le maintenir.
Mais,enyréfléchissant,ilseditqu’effectivement,participeraugouvernement
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111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,111111111111111111111,1111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111,1111111111111,1,11111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11
11
11de la chose publique était peut être prématuré. D’ailleurs cela n’amènerait il
pas sa propre épouse, Micha, à se mêlerde toutet derien, alors qu’elleavait
toujours vécu à l’écart de la dite chose publique, et risquait donc de proférer
sottise sur sottise tout en exigeant d’être écoutée ? Fallait il pour autant sup
primer toute cette phrase ? Après plusieurs ratures, David Davidovitch opta
pour une formulation amoindrie : « vous deviendrez des sujets à part en
tière », ce qui, dans la réalité des choses au sein de l’Empire, n’engageait à
rien.
Quant à l’accès au métier des armes, David Davidovitch entendait bien
l’ouvrir aux femmes. Il ne lui déplaisait pas qu’elles puissent ainsi faire
preuve de bravoure, s’endurcir, démontrer qu’elles n’étaient pas le « sexe
faible », qu’elles pouvaient porter la mort chez l’ennemi tout autant que les
hommes et que, si elles savaient être « le repos du guerrier », elles savaient,
elles aussi, être leguerrier et trouver surle champ debataillel’éternel repos.
Donc l’accès aux armes demeura, car David Davidovitch décidément aimait
lesfemmes.
Lorsque les gouverneurs des provinces de l’Empire prirent connaissance
del’InstructionNuméroDeux,aprèsavoirsignél’accuséderéceptionetbrisé
le sceau impérial, il n’en fut pas un qui ne se demanda, mais évidemment in
petto,sileChefn’étaitpasdevenufou.Déjàla«débarbusation»,dontlacam
pagnevenaitàpeinedes’achever,avait,enmodifiantl’aspectphysiquedela
partie masculine de la population, ébranlé les esprits et il était difficile d’en
percevoir,sirapidement,lespremiersrésultatspositifs.Toutcequel’onpou
vaitendireétaitquelesindicesrelatifsàlaproductivitéduTravail,àl’aban
dondelaFamilleparlespèresetaufluxd’engagementsvolontairesdansles
forces armées de la Patrie avaient cessé de baisser. Etait ce vraiment le mo
mentdeselancerdansunecampagnede«dévoilisation»?
Leschroniqueursontgardétracedecettepoignanteetsilencieusedétresse
qui s’empara de millions d’hommes quand ils virent avec quelle allégresse
desmillionsdefemmesallumèrentdesfeuxdejoiepourybrûlerleursvoiles,
car rares, très rares furent celles qui préférèrent ce qu’elles estimèrent l’hon
neurdelatonsureaudéshonneurdesemontrer«encheveux».
Bref,lorsqu’arrival’anIIdelaRévolutionNationale,«débarbusation»et
« dévoilisation» commençaientà produirelesheureux effets qu’enattendait
le Chef. Le nombre d’heures travaillées par semaine et par actif était légère
ment repassé au dessus du seuil des trente heures. Celui des mois de cure
gratuite dansles curesthermalesavaitsensiblementdiminué.Démentantles
sombres prévisions de certains réactionnaires attardés, la libération des
femmes,loinderalentirlerythme desnaissances,l’avaitaccéléréetl’onpar
lait maintenant d’un « babus boumus » car, au lieu de s’ennuyer chez elles
dans des tâches ménagères insipides, les jeunes femmes se dirigeaient
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111111111111111111111111,1111,111111111111111111111111111111111,11111111111,,1111,11111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111,1111111,11111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111gaiement vers leur travail, assurées que leurs enfants seraient accueillis dès
leur naissance dans des « puéro bergeries » dont le pouvoir impérial avait
ordonnélamultiplication.L’onvoyaitaussidenombreuxpèresdefamilleac
compagnerleurprogénitureàl’école.Ilsyétaientencouragéspardesslogans
tels que « Pères, surveillez l’orthographe de vos enfants » ou « Pères, consa
crezvosloisirsàvotrefamille.»L’affiche«TelPère,TelFils»oùl’unetl’autre
étaientcoiffésd’unbonnetd’ânefitsetordrede rirel’Empiretoutentier. Au
lieu de prédire comme auparavant « un avenir lumineux » qui n’arrivait ja
mais,lespropagandistesdelaRévolutionNationaleentreprirentdevanterle
présent : « occupe toi d’aujourd’hui », « ton horizon, c’est ton usine, ton
champ, ton bureau », « ta carrière commence aujourd’hui », « ton salaire de
demaindépenddetontravaild’aujourd’hui.»
Les imprimeries connurent un énorme afflux de commandes, car il fallut
pratiquement tout arracher et tout remplacer. Les portraits de David
Davidovitch furent, comme toutes les images sur lesquelles figuraient des
hommesbarbus,«débarbusés».Ducoup,lamoustacheduChefpritunrelief
encore plus exceptionnel, d’autant que celui ci ordonna de la densifier et de
l’allongerdavantageencore.Ilenprofitad’ailleurspourfairedurcirleregard,
jugeantleprécédentunpeutropouvertàlatoléranceetpasassezimpérieux
pourleConducteurdelaRévolutionNationale.
L’apparition d’affiches de femmes dévoilées se fit attendre, ce qui irrita
David Davidovitch, mais les spécialistes de la communication expliquèrent
que l’agence chargée de recruter des modèles féminins pour en faire des
images choc de la Révolution Nationale se trouvait désemparée, n’ayant au
cuneexpériencedefemmesdévoilées.Illeurfallaitdésormaiscomprendrece
qu’étaitunetêteféminineavecdescheveux,desoreilles,unfront,unegorge.
Tout était à découvrir, un front avec ou sans rides, des oreilles cachées ou
couvertes par les cheveux, et même les yeux qui paraissaient occuper moins
d’espacedanslevisage.Ladiversitédelagentfémininedevenaitsoudainin
finie. Aucune femme ne ressemblait plus à une autre et l’on ne pouvait plus
s’entenirauxtroisouquatremodèlestraditionnels.Enoutre,unefoisdévoi
lées,lesfemmesseprécipitèrentdanslessalonsdecoiffureetchacunevoulut
avoir sa propre coiffure. Les délais d’impression s’en trouvèrent allongés,
maisquandapparurentlespremièresaffiches,lespremièresannonces publi
citairesdanslesjournaux,cefutcommel’émergenced’uneautrehumanitéet
comme tout fut calculé pour la situer dans des paysages ensoleillés, des ate
lierslumineux,desintérieursfleuris,lapopulationeuteffectivementlesenti
mentqu’aveclaRévolutionNationaleelleentraitdansunmonderajeuni,plus
gai,plusactif,plusheureuxdevivre.D’ailleurslessondageseffectuésparles
Services le confirmaient. L’indice de confiance remonta sensiblement, ainsi
quelacotepersonnelleduChef.
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111111111111111,11111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,,111111,11,1111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111,1111111,1111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111Encouragéparcesrésultatsettoujoursconvaincuqu’ilneservaitàriende
changer les choses si l’on ne changeait pas les hommes et, bien sûr, les
femmes,DavidDavidovitchdécidadepasseràl’étapesuivantedelaRévolu
tion Nationale et de donner aux hommes et, bien sûr, aux femmes, ainsi en
voiedechangement,lesmoyensdechangerleschoses.
De sonséjourchez l’Autreet desentretiensqueleCousinluiavaitména
gésavecdeséconomistes,desfinanciers,desindustriels,brefaveccequel’on
yappelait«lemondemarchand»,DavidDavidovitchavaitconcluque,pour
combler le retard et, peut être, éviter un choc de civilisations, l’Empire avait
certes besoin de nouvelles technologies, ce mot nouveau, mais qu’il fallait
aussi des moyens financiers pour chercher, trouver, inventer, fabriquer,
construire, produire, vendre, etc. Comment s’en procurer ? Le remède lui
avaitétéfourni.
Lemondemarchand,luiavait onexpliqué,danslequelnousvivonsetqui,
jusqu’àprésent,donnedesrésultatssatisfaisants,reposesurlaconviction,ac
quisegrâceàunelongueexpérienceetdevenueunecertitude,quelemoteur
duprogrèsrésidedansunecompétitionouverte.C’estlaconcurrencequifait
bougerlesesprits,obligelesentreprisesàs’adapter,lesEtatsàsemoderniser.
Aussiest ceauméritequenousjugeonslestravailleurs,quelsquesoientleur
rang, leur âge, leur sexe, leur condition, du haut en bas de l’échelle. Et, c’est
toujours l’expérience qui nous guide, elle démontre que les plus méritants
sont ceux, ou celles, qui acceptent de prendre des risques. Et à qui accepte le
risque il est logique de prendre aussi un risque en quelque sorte réciproque,
quiestdeluifaireconfiance.
Maintenant, si vous appliquez ces deux valeurs, la confiance et le risque,
au financement du progrès, vous avez la réponse à votre question. Dès lors
queleméritevousestreconnu,laconfiancevousestdue.C’estàquoiservent
lesétablissementsquel’onappelledes banques.Pourfinancerles besoinslé
gitimementengendrésparlemérite,qu’ils’agissed’uneinvention,d’uneha
bitation, d’une exploration minière, d’une exploitation agricole, d’une entre
prise industrielle, ces banques prêtent de l’argent sous condition de
remboursement et contre un intérêt, nous appelons cela un crédit. L’expé
rience montre que la masse des crédits remboursés dépasse largement celle
des crédits non honorés par l’emprunteur. Il se trouve qu’au siècle dernier,
des esprits fumeux ont voulu tenter, sous prétexte d’égalitarisme, une sorte
de contre expérience en spécialisant une banque dans ce qu’ils ont appelé le
crédit universel : il suffisait de présenter au guichet une feuille de paye et,
quellequesoitvotrenotedemérite,carcheztoutemployeurtouttravailleur,
encore une fois du haut en bas de l’échelle, est noté par une commission du
mérite,composéedesplusméritants,etlabanque,sanstenircomptedecette
note, devait octroyer un crédit. Le résultat fut catastrophique, la banque fit
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111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111,1111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111,11111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111faillite et les déposants perdirent leur argent. Autant dire que ce genre
d’expériencen’apasétérenouveléetquesesauteursontété,c’estlecasdele
dire,discrédités.
Le même mécanisme confiance crédit existe dans les rapports entre l’Etat
etlescitoyens.Sil’Etatlemérite,lescitoyensluifontconfianceetluiapportent
leurargentqu’ilrembourseauboutd’uncertaintempspendantlequelilleur
verseunintérêt.Celas’appelleunemprunt.
« Y a t il eu des cas, se hasarda à demander David Davidovitch, où l’Etat
n’inspiraitpasconfiance?»
Laréponsevintduchef économistedelaBanqueCentrale.
« Il y a une quinzaine d’années, le taux de chômage car, malgré tout, il
existe toujours unchômagequenousappelons résiduel,étaitsoudainmonté
de deux à quatre pour cent et le Président Jojo Rock avait déclaré qu’il allait
tordre le cou au chômage. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Personne n’a
souscrit à l’emprunt suivant du Trésor. Comment faire confiance à un zozo
pareil?
Jusqu’alors,dansl’EmpiredesGerman,laseuleinstitutionquipermettait
aux citoyens en manque d’argent d’en emprunter était l’usure. Certaines fa
milles,depuis desgénérations, exerçaient,onn’osedirelaprofession, disons
lemétierd’usurier,métier,ilfautenconvenir,quiétaittoutàlafoisunartet
unescience.L’artconsistaitàsusciterlaconfiancedudemandeurdemanière
àluifaireemprunterunesommesupérieureàcellequ’ilenvisageait,enavan
çantuntauxd’usureinférieuràceluiqu’ilredoutait.Lascienceconsistaitàse
teniraussi bieninforméquepossible tantsurlesressourcesdontdisposaient
les familles rivales que sur les taux qu’elles pratiquaient. Les Abramovsky,
GédéonskietCrésusovskitenaientdanscemétierlehautdupavé.
Quantauxbesoinsdel’Etat,leseulmoyenconnudelessatisfaireétait,de
mémoired’Empire,l’impôt.Danssonessenceprofondelasociétédel’Empire
étaitmilitaire.Sansarmée,pointd’Empireetsansmilitaires,pointd’armée.A
eux les périls et la gloire, les honneurs et les privilèges dont le plus apprécié
était, car, si héroïque que l’on soit, l’on n’en est pas moins homme, l’exemp
tion d’impôt, qu’il soit personnel, familial, foncier, annuel ou exceptionnel,
bref,celavasansdire,dequoifaciliterlerecrutement,mêmelorsquel’armée
était engagée dans de dures opérations. L’impôt était donc supporté par la
masse de la population. Elle y était tellement accoutumée que l’Etat et son
Chefn’enétaientpourautantniplusnimoinspopulaires.»
Aussi,lorsqueDavidDavidovitch,toutpénétréparlesmotsmagiquesde
confiance, de crédit et d’emprunt, convoqua le Conseil Restreint et expliqua
pourquoi il estimait, désormais et sans tarder, indispensable de mettre en
œuvre ce qu’il appela « les modes de financement de la Révolution Natio
nale»,toussesmembressedemandèrent,maistoujoursinpetto,sicesmodes
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11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111,111111,1111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11mystérieux n’étaient pas tout simplement un nouveau moyen de prendre
l’argentdanslapochedubonpeuple,ycompris,peut être,danscelledesmi
litaires.MaislesexplicationsduCheflesentraînèrentbienloindecespensées
mesquines pour leur découvrir des horizons surprenants. Il fallait, à l’en
tendre, profiter des premiers succès de la Révolution Nationale et du climat
de confiancedansle présent pour faire, en effet, sortir l’argent descaches où
ildormaitetlemettredansdescircuitsoùchacuntrouveraitsoncompte.«De
chacun selon son mérite à chacun selon son crédit » devait devenir le mot
d’ordre qui allait présider à la création de ce nouvel et puissant moteur du
progrès:l’institutionbancaire.Quantàconvaincrelecitoyenqu’ilavaitavan
tage à prêter volontairement son argent à l’Etat plutôt qu’à obliger celui ci à
le lui prendre par l’impôt, il fallut au Chef une bonne heure d’explications
pourenfaireadmettrelapossibilitéauConseilRestreint.L’argumentquiem
porta sonadhésion traduisait l’enthousiasmeavec lequel DavidDavidovitch
avaitsouscritàcettenotiondurisque.«Ilmeparaîtévident,affirma t il,que
toutindividunormalementconstitué,c’est à direattachéàl’argent,préférera
courir le risque d’en gagner en le prêtant à l’Etat plutôt qu’être assuré de le
perdre en laissant l’Etat lui tondre la laine sur le dos. » L’impeccabilité de ce
raisonnementlaissaleConseilRestreintsansvoix.
Ainsi la cause fut elle entendue. Le Secrétaire au Trésor reçut instruction
de réunir des personnalités du plus haut mérite et de les prier très aimable
mentderassemblerlesressourcesnécessairespourdotercettenouvelleinsti
tution,une«banque»,d’unfondsderéservesuffisantpourmettreenmarche
le mécanisme du crédit. La seconde fut de lancer en début d’année, lorsque
les citoyens auraient touché leurs primes annuelles, un grand emprunt, inti
tulétoutsimplement«PourleProgrès».
Les deux missions furent, l’une comme l’autre, parfaitement remplies. Le
SecrétaireauTrésorréussitàconvaincredesgroupesdecitoyenséméritesde
fonder cinq banques de manière à susciter entre elles une certaine concur
rence. L’expérience réussit si bien que les familles d’usuriers, pressentant la
ruinedeleurcommerce,fermèrentprécipitammentboutique,quitteà ne pas
revoir l’argent prêté, et décidèrent de coopérer par des apports substantiels
au lancement de cesétablissements révolutionnaires.Deux d’entreeux d’ail
leursenassumèrentlaprésidence.Quantaupremieremprunt,ilfutsursous
crit,d’autantquel’Etat,ilfautlereconnaître,pourunefoisdiminualacharge
fiscale,maissanstoucherauxprivilègesaccordésauxmilitaires.
Au bout de quelques mois, l’An II de la Révolution Nationale déjà large
ment avancé, David Davidovitch, constatant que les indices de confiance
étaientdeplusenplusfavorables,quelestravailleursdemandaientducrédit
auxcinqbanquesquilesleuraccordaientselonleursmérites,cequifavorisait
laproductivité,constatantaussiquecesmêmestravailleurs,oud’autres,peu
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1111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111,,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111,111111111111111111111111,1111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,,11,11111111111111111111111,111,111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111,,,11111111111111111111111111111importait,apportaientleurargentau Trésorau pointqu’ilfallaitsongerà un
deuxième emprunt, estima venu d’inaugurer la phase du progrès technolo
gique.Asonretourdechezl’Autreilavaitenfouidansl’undesescoffresdont
ilétaitseulàconnaîtreetl’emplacementetlacombinaison(lesouvrierschar
gésdelaposeavaient,forttristementpoureuxetpourleursproches,disparu
dès leur sortie du Palais) les notices et documents concernant les inventions
quiluiavaientparulesplusremarquablesaupaysduCousin.
Dèssespremièresvisiteschezdesfamillesquedansl’Empirel’oneûtqua
lifiées de « moyens riches », mais que chez l’Autre l’on eût qualifiées, à sup
poser qu’une telle classification, un tel vocabulaire eussent pu exister, de
« moyens pauvres », voire de « avant pauvres », il avait noté, comme cela a
été relaté plus haut, qu’elles étaient toutes équipées de cet instrument quasi
magique,lamachineàpelerlespommesdeterre.Lanoticeétaitlà,ileûtsuffi
de la communiquer à l’ingénieur en chef de l’usine « Votre Avenir », récem
ment rebaptisée « Votre Présent », mais qui continuait à fabriquer les ma
chines du Passé, et de lui en ordonner la production à des millions d’exem
plaires. Cet honnête homme se serait demandé sansdoute d’où leChef tirait
sa science, mais toute question eût été aussi dangereuse qu’inutile puisque
l’existence de laboratoires et instituts de recherche secrets était un fait aussi
connuquetu.CependantDavidDavidovitchestimalaprocéduretropsimple
etpeuenharmonieavecl’espritd’émulationetdeconcurrencequ’exigeaitla
marche vers le progrès. Aussi décida t il d’organiser un concours, qu’il inti
tula«Eurokovitch»etoùilinvitatouslesbrillantscerveauxdel’Empire,fé
rusdenouvellesmachines,àprésenterleprojetd’uneéplucheusedepommes
de terre, étant préciséquecelle ci devaitpouvoir éplucher les petites comme
lesgrosses,lesprimeurscommelestardives,lesjaunescommelesrouges.
Le concours connut un succès phénoménal. Au jour fixé, dans la grande
verrière du Dôme, très exactement cent vingt trois exposants présentèrent
leurinvention.Ilfalluttroisbonnesjournéesaujurypoursélectionnerlescinq
qui lui parurent avoir le meilleur rapport simplicité beauté efficacité coût et
qui furent soumises au matin de la quatrième journée à David Davidovitch.
Celui ci, qui avait quasiment appris par cœur la notice de l’Autre, constata
avecstupéfaction,maisaussisatisfaction,quequatresurcinqprésentaientles
mêmes caractéristiques que celle ci et que la cinquième en était tout simple
mentlacopie.L’auteurdecettemerveillereçutsurlechamplapremièrecroix
de Chevalier de l’Ordre du Progrès, nouvellement créé avec droit à rede
vancessurl’exploitationdubrevetqu’ilfutinvitéàdéposerauprèsdel’Office
desInventions,égalementnouveau nédelaRévolutionNationale.
David Davidovitch n’avait jamais cesséd’être convaincu que le Cousinle
maintenait, lui et son Empire, sous une stricte observance. Cette conscience
d’êtreconstammentsurveillél’irritaitcertes,carilsesentaitmoinslibredans
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1111111111111111111111,111111111111111,11111111111111,1111111111111111111111,11,111,11111111111111,1,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111,11111,111111111111111,1111,1111111111111111111111,11111111111111,111,1,1,1111111111111111111111111111111111111111111,111111111111,1111111111111111111111,1111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,111111111111111ses actions, moins assuré dans ses réflexions, cependant elle l’excitait aussi,
carilavaitlesentimentd’êtrelui mêmesoumisàlaconcurrence.Toutefois,et
cela aussi l’irritait, il était conscient de l’infériorité permanente où il se trou
vait puisqu’il ne connaissait l’Autre que dans l’état où il l’avait visité et en
ignoraittouteslesévolutionsultérieures,tandisquel’Autresetenaitinformé
desévolutionsauseindel’Empire.Maiscommentseprocurerlesdocuments
nécessaires à la fabrication de tous ces extraordinaires systèmes de Commu
nication,Observation,RenseignementdontbienévidemmentleCousins’était
biengardédeluifournirles notices?Ilfallaitsansdouteserésigner, etpour
longtemps encore, peut être pour toujours, à cette infériorité. Cependant,
pourl’heure,DavidDavidovitchtrouvaittrèssatisfaisantqueparlalibération
des énergieset desimaginationsil sesoit trouvéun jeuneinventeur pour fa
briquer une machine à peler les pommes de terre en tous points identique à
celleutiliséechezl’Autre.
A ce point deux remarques sont nécessaires. La première est que David
Davidovitchignoraitquecettemachineavaitconnuuntelsuccèsquesonfa
bricant s’était trouvé en position si dominante qu’il avait été condamné par
les autorités de la concurrence à fermer des centaines de magasins pour per
mettre à d’autres de se lancer sur le marché, ce qui avait entraîné, et c’est la
deuxièmeremarque,l’arrivéed’unenouvellemachine,plusperformanteque
laprécédente,déclassantainsi,maisdansdeuxmondesquis’ignoraient,celle
dujeuneinventeur.
D’autresinnovations servantau Progrès furent misesen circulationselon
lamêmeprocédure:lamitrailletteàtirultra rapide,lecafédécaféiné,lamo
tocyclettesilencieuse,l’orthographesimplifiée,lacalculetteréversible,leres
taurant à nourriture accélérée, le lit médical « Procustus », l’enlèvement des
rides,opérationdontlesfemmes«inmediodelcaminedellavita»raffolèrent,
l’inséminationartificielledesvaches,dontlestaureauxseplaignirent,l’hybri
dationdumaïsgénétique.Cetaffluxdenouveautéstenaitlespopulationsen
haleineetlacoteduChefnecessaitdemonter.Encoreavait ilsagementrefusé
de mettre en circulation deux inventions qu’il estimait néfastes pour le Pro
grès de l’Empire, tant pour l’avenir de sa démographie, c’était la pilule
contraceptive, que pourl’équilibre intellectuel et la santé morale dela popu
lation, c’était la télévision. Là, pour David Davidovitch, le Cousin, qui avait
vantécesdeuxmerveilles,setrompait:c’étaitl’Autrequi,àterme,accuserait
duretard.
Abordant bientôt l’An IV de la Révolution Nationale, David Davidovitch
pouvait donc se flatter d’avoir fait le bon choix. En acceptant d’aller chez
l’Autre,etilsesouvenaitavecémotiondecebrasdroitqu’ilavaitlevédevant
sonmiroirdevenumagique,deprendreacteduretardaccumuléparsonEm
pireetd’entirerdesconséquenceshardies,ilavaitconscienced’avoirrempli
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1111111111,11111,111111111111111111,,11111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11,111111111111111,11111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111,1111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111,111111111111111
11une mission à laquelle ses sujets rendaient déjà hommage et à laquelle
l’Histoire,iln’endoutaitpas,rendraitjustice.
EtpourtantDavidDavidovitchétaitmalheureux.
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111111111111111111111111112
Lapiscine
Touthommed’Etatest,parprincipe,unhommepublic.Ilestdèslorsnormal
que sa vie publique soit publique, c’est à dire livrée au public. Mais, comme
touthomme,ilaunevieprivéeet,parprincipe,savieprivéeestprivée.Mal
heureusementpourl’hommed’Etat,savieprivéeest,elleaussi,livréeaupu
blic, de sorte qu’au lieu d’avoir deux vies, la publique et la privée, il n’en a
plusqu’une,lapublique.
Mais cette règle n’est valable que dans ces sociétés où existe ce qu’on ap
pelle la transparence, c’est à dire l’obligation où se trouvent les hommes
d’Etat (nous ne parlons ici que de ces derniers, et non des politiciens du mi
crocosme) de s’exposer à l’indiscrète et trop souvent malsaine curiosité des
personnes dont le métier consiste à raconter à l’usage du public ce que leur
imagination leur fait prendre pour la réalité, à savoir, pour mettre les points
sur les i, les journalistes. C’est pourquoi David Davidovitch, pour lequel le
mot de transparence, du moins appliqué à sa propre vie, n’avait aucun sens,
avaitjusqu’alorséchappéàcetterègle.Dansl’Empire,telqu’ilenavaithérité,
la distinction entre vie publique et vie privée n’existait pas pour la bonne et
simple raison que ce que le bon peuple devait savoir de la vie de David
Davidovitch appartenait à ce dernier, et à lui seul. Toute information sur ce
sujetvenaitdesonPalais.Chaquedéplacement,mêmes’ill’amenaitàsemon
trer à ses concitoyens, qu’il s’agisse de l’inauguration d’un pont, de la visite
d’unevilleinondée,d’unpassagedansuneécoleoud’uneremisededécora
tionàdespoliciers,nefaisaitl’objetd’unecommunication,impriméeouima
gée,ques’ilendécidaitainsi.Quantàsavieprivée,l’Empiren’ensavaitoffi
ciellement que ce qu’il jugeait bon de lui faire savoir. Ainsi avait on appris
qu’ilétaitmarié,maisconstaté,dumoinsjusqu’àlaRévolutionNationale,que
111111111,1111111111111,1111111,1111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111,1,1111111111111111,1111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111,,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111sonépouse,Micha,nesortaitjamaisdu«génitoire».Leurstroisenfants,deux
fils et une fille, (un fils était mort de maladie dans sa prime jeunesse ; par
ailleurs, leChef avait eu,ici et là,quelques bâtards, mais ils n’avaient pas eu
longue vie et, peu après avoir accouché, les mères avaient disparu.) bien
qu’instruitsdansdesécoleset,plustard,dansdesétablissementsd’enseigne
ment supérieursousleursvrais noms,avaienteu interdictionabsolue d’évo
querquelquedétailquecefûtdelaviefamiliale.Cependant,àchaqueNouvel
An,c’est à direlejouranniversairedelanaissancedeDavidDavidovitch,une
photographie des parents et de leurs enfants, où chacun devait paraître sous
son meilleur jour, éclatant de bonne santé, heureux de vivre, était publiée
pourlaplusgrandedistractiondespeuplesdel’Empire.
Avantsonséjourchezl’Autre,DavidDavidovitchétait ilunhommeheu
reux ? En vérité, il ne s’était jamais posé la question. Cependant, depuis son
retour,ilavaitlesentiment,etmêmelacertitude,denepasl’êtreetlaraison,
il ne la connaissait que trop, ce blocage, ce maudit blocage de ses fonctions
amoureuses dû aux charmes volcaniques des dames de chez le Cousin ! Il se
sentaitcommeuntaureauimpuissant,soncorpslefaisaitsouffrir,sasolitude
nocturne l’exaspérait et, trop souvent, gâchait son sommeil, suscitant des
rêves érotiques dont il ne pouvait s’inspirer le lendemain. Ses relations avec
Michaenavaientnaturellementsouffert.Toutencontinuantàluirendreune
visitequotidiennelorsqu’ilétaitauPalais,carilavaiteuetcontinuaitd’avoir
pour elle une sincère et tendre affection, il devait essuyer des reproches et
même parfoisdes sarcasmes dela partd’uneépouse qui s’estimait,et à juste
titre, il devaitlereconnaître, frustréedes plaisirs del’amour. Enoutre, la dé
voilisationl’avaitamenéeàrevendiquerdesdroits.
Ce mot de « droits », Micha l’avait prononcé peu après avoir retiré son
voile. Enfermant son mari dans sa propre logique, elle lui avait demandé,
commeunechosedésormaistoutenaturelle,ledroitdesortirduPalais,dese
promener, d’aller dans les magasins, d’engager des conversations, d’inviter
d’autresfemmespours’entreteniravecellesdela«conditionféminine»,bref
toutunprogrammequitémoignaitqueMichaétaitloind’êtreunefemmebor
née et qu’elle avait parfaitement compris tous les avantages qu’elle pouvait
elle mêmetirerdel’audacieuseréformeintroduiteparsonépouxpourleplus
grandbiendelaRévolutionNationale.Devantcetteexplosiondeparitéavec
lesexefortDavidDavidovitch,àdéfautdepouvoircalmersonépouseamou
reusement,s’étaitefforcédelaconvaincrediplomatiquement.
«Certesjetecomprendsdevouloirprofiterdeslibertésdésormaisoffertes
auxfemmesdel’Empireetjet’avoueraiquej’auraisétédéçusituavaisfaitla
petite boucheetsouhaité demeurerdans ta conditionprécédente.Maistu ne
dois pas oublier que tu es mon épouse, c’est à dire la Première Dame de
l’Empire. A ce titre tu dois savoir raison et mesure garder et ne pas jouer les
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,11111111111111111111111111111,111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111,111111111111111111111111111,11111111111111111,1111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111
11jupenovitchi.»(Depuisladévoilisationc’étaitainsiquel’onavaitpardérision
qualifiélesdonzellesquiprétendaientdéfilerdanslesruespourrevendiquer
ce qu’elles appelaient en effet leurs droits). « Tu voisbien toi même qu’il y a
desfonctionsquelesfemmesnepeuventremplir.»
Du point de vue diplomatique cette remarque n’était guère opportune et
Micha enfutvexée. Comprenantsa gaffeDavidDavidovitchessaya dela ré
parer.
«Ilexistebiensûrquelquesfemmesqui,commetoi,seraientparfaitement
capablesderemplirlesplushautesfonctions,maisilfautlaisserdutempsau
temps, dansnotre société les esprits n’y sont pas encore préparés, maissi les
chosescontinuentdeprogresser,jen’excluspasquemesuccèdenotrefille.»
Cette supposition avait plongé Micha dans un abîme de stupéfaction, car
ellemontraitque,malgréleslimitesquesonimpérialépouxentendaitfixerà
l’usagedesnouvelleslibertésaccordéesauxfemmes,ils’étaitlui mêmelaissé
vraimentgagner parl’esprit dela RévolutionNationale. Du coup,ellese dé
clara d’accord avec lui. Toutefois, pour s’assurer de l’esprit progressiste de
DavidDavidovitch,elleluidemandasicettehypothèsed’unesuccessionim
périale par les femmes signifiait que la loi germanienne qui, depuis l’origine
de l’Empire, organisait l’ordre de succession en vertu du principe de primo
géniture au seul profit des mâles serait supprimée. « J’y songe en effet », se
contenta t ilde répondre.Micha promit doncdenesortirquedans deslieux
« convenables », et jamais accompagnée par un homme, de ne pas porter de
pantalon,denepassefairecouperlescheveux,denedanserqu’avecluidans
unbalofficiel,deporterunchapeaulorsqu’elleapparaîtraitdanslestribunes
àsescôtés,denejamaisdonnerd’entretienàquelquejournalquecefût.Pour
sortirdugénitoirecen’étaitpaspayertropcher.
Si la paix, une paix plus froide que chaude, régnait de nouveau dans le
ménage de David Davidovitch, elle ne régnait pas du tout dans son système
d’amour. Bien qu’il eût toute possibilité de faire disparaître, si ledit
persistaitànepasfonctionner,l’heureuseouplutôtlamalheureuseéluequ’il
aurait appelée à son secours, et la première convoquée à son retour de chez
l’Autre avait eu peu de temps pour en faire l’expérience, la seule crainte de
s’exposer à la honte et au déshonneur, ne fût ce que quelques minutes, l’en
avaitretenu.Aussivivait ildansunechastetééprouvanteàunâgeoù,àmoins
d’enavoirfaitlevœu,cetétatn’estninormalnibonpourlasanté.Maisqu’y
faire?IlméditacertessurlapossibilitédefaireappelauCousin.Avantdele
quitter, celui cil’avaitgénéreusementassuréqu’en casdenécessitéillui suf
firaitdeseplacerdenouveaudevantlemiroirmagique,deleverlebrasdroit
et,quandlecontactseraitétabli(unelamperougescintilleraitdanslemiroir),
de prononcer à haute et intelligible voix ce qu’il avait appelé son identifiant,
suividesonmessage.MaisDavidDavidovitchn’avaitpasvouluutilisercette
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,,111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111,111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,11111111,1111111111,1111111111111111111111111111111111111111,11111111,111,1111111111111111111111111111111111111111111
11faculté, car il lui semblait que les choses allaient bien dans l’Empire et que,
munidetouteladocumentationrapportée,ilconduisaitlaRévolutionNatio
naledefaçonsatisfaisante.QuantàdemanderauCousinsonassistancepour
remédier au blocage, comment oser en faire part ? Il imaginait le rire qui se
coueraitcebonvivantqu’étaitleCousinetsentaitdéjàlaformidabletapedans
ledosquecelui ciluiauraitadministrées’illuiavaitfaitcetaveud’hommeà
homme.Mais,làaussi,ilyavaitdeslimitesàlafranchise!LadignitédeDavid
Davidovitch et, à travers lui, celle de l’Empire interdisaient de requérir l’ex
péditiond’unremèdemiracleoumême,bienpire,d’unedamedépanneuse.
Faceàlanécessitélehasardfitbienleschosesetc’estainsiquecommença
l’histoiredeBethsabée.Carlehasardétaitlui mêmelaconséquencedelané
cessitédanslamesureoùlaRévolutionNationaleétaitdevenueunenécessité.
Parmilesaudacieusesretombéesdeladévoilisationfiguraitlaprésencede
femmes dans les piscines dont l’accès jusque là était exclusivement réservé
aux hommes. Celle du Palais l’était à une petite fraction de la couche supé
rieure des privilégiés appartenant à l’entourage proche de David
Davidovitch.Touslesautresprivilégiéspouvaientserendredansdespiscines
fermées aux gens ordinaires, leur nombre dépendant du nombre de privilé
giés et donc de l’importance des villes.Dans la capitale l’on en comptait une
bonnedouzaine.L’Armée,laPoliceetlesServicesenétaientparticulièrement
biendotés.L’arrivéedesfemmes,autoriséeàpartirdel’âgedeseizeans,avait
évidemmentprovoquéunaffluxd’hommes.Lescourssemultiplièrent,ainsi
quelenombredemaîtres nageursremarquablementmusclés,etlapiscinede
vintunlieutrèscouru,très«dedans»,commeondisait.
David Davidovitch l’avait fréquentée régulièrement, mais toujours avant
ouaprèslesheuresoùelleétaitouverte,carilaimaitnageretnagerseulsans
risquerdeseheurteràquiquecesoit.Cependantdepuissonblocageilavait
peu à peu cessé de s’y rendre tant il se déprenait d’exercices physiques qui
échauffaient ses sens sans autre suite. Néanmoins, après l’ouverture aux
femmes,ilétaitretournédiscrètementdanslepetitappartementqu’ils’yétait
aménagéetqui,surplombantlebassin,luipermettaitd’avoirvuesurlesbai
gneurssansêtrelui mêmevu.Cetteobservationluiavaitpermisdeconnaître
les anatomies, les habitudes, les capacités de son entourage, ce qui pouvait
toujours servir. Toutefois, en y revenant, il ne se cachait pas, car David
Davidovitch était lucide, qu’il était mû par un désir de voyeurisme d’autant
plusmalsainqu’ilnepouvaitqu’exacerbersesfantasmesinsatisfaits.
Lespremièresobservationsfaitessurlesnouvellesvenuespermettaientde
conclurequelescorpsdela trèsgrandemajoritén’avaientriendeparticuliè
rement excitant. Rares étaient les jambes longues et fines, les ventres plats
(précisons que, si la fabrication de maillots de bain féminins avait connu un
énorme succès, ils étaient d’une seule pièce, bienque chez l’AutreleChef en
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111,111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111,,1111111111,1111111111,11111111,1111,11111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111eûtvudedeuxpièces,cequ’ilavaitjugéàlalimitedel’indécence),leschairs
sans cellulite, les seins hauts, à l’exception des très jeunes filles. Certes, ici et
là, surgissaient de l’eau quelques créatures agréables à regarder et d‘ailleurs
que suivaient des yeux, parfois accostaient, quelques mâles audacieux. Mais
DavidDavidovitchseseraitsansdouteassezrapidementlassédecespectacle
si,cejour là,lejouroùpassaledestin,iln’avaitpasaperçu,remontantlente
ment l’échelle pour quitter le bassin, regardant à droite, à gauche, comme si
elle cherchait quelqu’un ou comme si elle souhaitait qu’on la regardât, une
femme qui, à mesure qu’elle se montrait, exposait, c’était bien le mot qui
convenait,uncorpssuperbe.Lepieddroitdéjàposésurlamargelledelapis
cine, mais le gauche encore à l’appui sur la dernièremarche de l’échelle, elle
offraitàDavidDavidovitchunprofilquifaisaitressortirlafinessedesataille,
l’élégancedesesjambes,unepoitrineavançantdélicieusementsurunventre
oùlesyeuxglissaientcommesurunelégèreondulation,unnezdroitetlong,
deslèvresminces,uncoudégagéautourduquelétaitpasséeunelégèrechaîne
d’or. Un bonnet de bain cachait sa coiffure, mais en même temps laissait à
découvert un front sans ride, des sourcils très finement dessinés. De loin
DavidDavidovitchnepouvaitenvoirdavantage,maiscequ’ilvoyaitluisuf
fitpourprendre,avecl’appareilderniercriqueleCousinluiavaitoffertetqui
permettaitderapprocherl’objectifdel’objet,unedecesphotosquel’onpeut
dans la seconde suivante regarder soi même pour sa propre délectation soli
taire. Et sa délectation fut si grande qu’il eut envie de savoir qui était cette
femmeque,sansconteste,iltrouvaitvraimentbelle.Elleétaitmaintenanttout
à fait sortie de l’eau et se dirigeait vers une chaise allongée. Avant de s’y
étendre elle jeta encore un regard circulaire, puis enleva son bonnet, d’où
s’échappa une longue chevelure blonde qu’elle ramena derrière ses épaules,
ce qui donna à David Davidovitch le temps de faire une deuxième photo.
Cettefois,illavoyaitdebout,droite,grande,élancée.Quelâge?Jeunecertes,
maisl’anneauqu’elleportaitàl’annulairedroit,selonlacoutumedesépouses
dans l’Empire, témoignait qu’elle était mariée. Nul, ni homme ni femme, ne
vint occuperla chaisevoisine. Elle restait donc étendue,lesyeuxmaintenant
fermés,lesbraspendantdechaquecôtédelachaise,commesielles’abandon
nait à elle même, inconsciente de cette observation à laquelle un homme là
hautcaché,etpasn’importelequel,lasoumettait.Sonemploidutempsnelui
permettantpasderesterdavantage,carDavidDavidovitchnes’autorisaitpas
desretardsdansledéroulementdesonprogramme,etd’ailleursilavaitmau
vaiseopiniondesgensquinesavaientpasêtreàl’heure,ilutilisalesfonctions
magiques del’appareil photographiquedu Cousin en tirant, grâce à un petit
rouleau dissimulé en son fond, un exemplaire de chacune des deux photos
qu’il glissa dans une de ses poches et appuya sur le bouton « supprimer »
pourfairedisparaîtrelesclichéscorrespondants.
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DavidDavidovitchsedemandacommentdécouvrirl’identitédelabellebai
gneuse. Pour rien au monde il n’eût révélé l’existence de l’appareil magique
ni pu, par voie de conséquence, montrer les deux photographies. A la fin de
lajournéeiln’avaitrientrouvé.Ilenallademêmelelendemain,maislesur
lendemain,deplusenplusdésireuxdesavoiràquiappartenaitcecorpsdont
ilavaitàdiversesreprises,danslasolitudedesachambre,contemplélesdeux
images,ildécida,àl’issued’uneréunionderoutineavecNemoNemirovitch,
deluidemanderunelistedespersonnesautoriséesàfréquenterlapiscinedu
Palais, y compris, ajouta t il avec un sourire qu’il s’efforça de rendre mali
cieux, les femmes, en spécifiant si elles étaient mariées ou célibataires. Son
interlocuteurnesepermitaucuncommentaire,seperditenvainesconjectures
surlesmotifsdecettesoudainecuriositéimpériale,maisfournitlalistedèsle
lendemain.Enl’épluchantDavidDavidovitchconstataquesurlestrente neuf
privilégiésilyavaitdix neufhommes,dontseizemariésettroisveufsoucé
libataires, et vingt femmes, dont les épouses des seize hommes et quatre
jeunesfilles.
David Davidovitch connaissait son monde, mais c’était en règle générale
lemondedeshommes.Aussiidentifia t ilrapidementlesdix neufprivilégiés
masculins.Toutefois,cefaisant,ilnotaquetrois,peut êtrequatred’entreeux,
continuaient à bénéficier de la piscine alors qu’ils avaient atteint l’âge de la
retraite ; il faudra donc, pensa t il, les remplacer. Mais son attention se porta
bienévidemmentsurlalistedesfemmes.Jusqu’àladévoilisationilavaittrès
rarement rencontré lesépousesdes dignitaires del’Empire. Elles n’apparais
saientjamaisdanslescérémoniesofficiellesetvivaientd’unevied’autantplus
cachéeauxhommesque,bénéficiantdetouslesavantagesattachésauxhautes
fonctions de leur époux, elles étaient servies par une nombreuse domesticité
et se voyaient ainsi privées du plaisir d’aller elles mêmes faire leurs courses.
L’Etat fournissait tous les objets nécessaires à leur intérieur, meubles, argen
terie,verrerie,linge,appareilsdecuisineetdeménageettuttiquanti.Laseule
chose qu’il ne fournissait pas, d’ailleurs aux hommes comme aux femmes,
étaitlevêtement.Mais,làaussi,pointn’étaitbesoindesedéplacer,letailleur,
tout comme la couturière, venait à la demande. Il en allait de même pour le
coiffeur.LePalaisdisposaitégalementd’unecliniqueprivée,maishommeset
femmesyétaientreçuesàdesheuresdifférentes.
La dévoilisation, en modifiant considérablement la condition féminine,
avait permis à David Davidovitch de rencontrer bon nombre des femmes fi
gurantsurlaliste,maispastoutes.Enoutre,iln’étaitpascertain,nelesayant
vues que dans quelques cérémonies officiellesauxquelles elles étaient désor
mais invitées, d’être capable d’identifier chacune d’entre elles d’autant
qu’après s’être quelque temps sagement tenues aux côtés de leur mari, elles
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bavarder avec tout un chacun. Aussi les apparier de mémoire lui était il im
possible.Quantàlabellebaigneuse,ilnes’expliquaitpascommentellepou
vaithonorerdesaprésencelapiscinesanspourautantfréquenterlescérémo
niesofficielles,carilétaitbiensûr,sielleétaitvenueàl’uned’entreelles,qu’il
l’aurait remarquée. Réservait elle ses apparitions aux nageurs et nageuses ?
Etpourquoi?Poursusciterdescommentaires,éveillerlesdésirsdeshommes,
lesjalousiesdesfemmes?
Le moyen que trouva David Davidovitch pour l’identifier fut de prier
Nemo Nemirovitch de lui fournir les photographies des vingt femmes figu
rantsurlaliste.«Tucomprends,luidit il,ilfautquej’évitedegafferenpre
nant la femme de l’un pour l’épouse de l’autre. Ils en seraient tous et toutes
affreusementvexés.Maintenant queje suisappeléàvoir souventces dames,
l’erreurnem’estpaspermise.»NemoNemirovitchcomprittrèsbienlemes
sage,trouvaraisonnableetsatisfaisantelaraisondonnéeparsonmaîtrepour
justifier sa demande, maisle pria de lui accorderquelques jours de patience,
carildevaitconfesserqu’ilnepossédaitencoreaucunephotographiedesdites
dames, il lui faudrait donc les inviter aimablement à venir se faire « tirer le
portrait », selon une expression que son impérial interlocuteur découvrit en
fronçantlessourcils,afind’entrerenpossessiond’unvéritablecartond’iden
tité,toutcommeleurmari.Auboutd’unebonnesemaineDavidDavidovitch
putenfinsatisfairesacuriosité.Enregardantlesphotographiesquiluifurent
remises,ilétaitincapabled’enidentifierunebonnedouzaine.Sacuriositéétait
donc fort opportune, car elle allait lui permettre de combler de fâcheuses la
cunes. Dans l’immédiat cependant, ce fut sur la photographie désirée qu’il
s’attarda.
Ainsi, elle s’appelait Bethsabée. Il répéta plusieurs fois à mi voix ce nom
ou plutôt ce prénom qui tout de suite lui plut. Il savait que celui ci existait,
mais il n’avait aucun souvenir d’avoir jamais rencontré une quelconque
Bethsabée.Ilestdesphotographiesquilaissentindifférent,ilenestquidéçoi
vent,ilenestquifontrêver.Cellequ’iltenaitdanssamaingauchel’intriguait.
Ilnes’expliquaitpaspourquoiiln’avaitjamaisrencontrécetteBethsabéequi
étaitautoriséeànagerdanslapiscineduPalaisetparaissaitprendreplaisirà
s’y montrer, tout en y demeurant cependant solitaire. « Il faudrait avoir des
photosenpied»,pensa t il.SurlaphotoBethsabéenesouriaitpas,elleregar
daitdroitdevantelle,cequinepermettaitpasàDavidDavidovitchderevoir
ce profil qui lui avait tant plu, mais il eut le sentiment qu’elle lui offrait son
visage,sansdétour,franchement.Apparemmentcetteobligationdeselaisser
photographier l’avait agacée, au contraire des autres femmes qui, cela se
voyait, avaient essayé de paraître sous leur meilleur jour. Bethsabée, elle, ne
s’étaitpasrecoiffée,elleavaitquelquesmèches,pasdebouclesd’oreilles,elle
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11111111111111111111,11111111111111,1,1111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111,11111111,111111111111111,111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111,1,111111111111111111111,111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,111,111111111111111111111111111111111111111111111111

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