Paroles d'un préfacier

De
Publié par

Ce livre est le fruit d'une rencontre de l'auteur à Tlemcen avec Kamal Malti, agrégé de Lettres Classiques et ancien directeur de l'enseignement supérieur. Encouragé à réunir tous ses articles, l'auteur a élargi le projet à la réunion de toutes ses préfaces et avant-propos aux ouvrages qu'il a pilotés à titres divers au cours d'une carrière universitaire de 47 ans. Cet ouvrage répond à un objectif pédagogique : faire connaître ses travaux, publiés notamment en France, au lectorat algérien.
Publié le : dimanche 15 février 2015
Lecture(s) : 18
EAN13 : 9782336370316
Nombre de pages : 430
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Revue InternationalePAROLES D’UN PRÉFACIER
ET AUTRES VARIATIONS d’Anthropologie Cognitive
Ce livre est le fruit d’une rencontre avec Kamal Malti, à Tlemcen, la ville natale
de l’auteur. Ayant lu quelques articles parus dans la presse nationale algérienne
(un hommage, entre autres, à Germaine Tillion), l’agrégé de lettres classiques
qu’était Kamal Malti l’encouragea à réunir tous ses articles pour en faire un
ouvrage. Flatté par un grand érudit, dont l’humilité force le respect, l’auteur a
Nadir Maroufretenu l’idée mais en élargissant le projet à la réunion de toutes ses préfaces et
avant-propos aux ouvrages qu’il a pilotés à titre divers au cours d’une carrière
universitaire de 47 ans (de 1968 à ce jour).
A première vue, ce projet devait répondre à un objectif pédagogique : faire
connaître ses travaux, publiés notamment en France, au lectorat algérien qui, PAROLES D’UN PRÉFACIER contrairement à celui des pays voisins, n’en a pas connaissance, et ce pour des
raisons qui tiennent à la politique éditoriale réservée au livre « étranger». Mais
voilà que, ô paradoxe, ce livre est publié par un éditeur que l’auteur n’a pas quitté ET AUTRES VARIATIONS
depuis l’existence de la collection CEFRESS. Des raisons techniques expliquent
ce choix, néanmoins il y a lieu d’espérer que cette œuvre patrimoniale fasse
l’objet d’une diffusion relativement large en Algérie et au Maghreb, en mettant
à contribution la Maison des Sciences de l’Homme de Tlemcen, qui est, pour
l’heure, en gestation et avec laquelle une coédition pourrait être envisagée.
Né à Tlemcen en 1940, Nadir Marouf fut fonctionnaire
au plan (administrateur civil) de 1963 à 1966.
Il est diplômé de Philosophie (Université d’Alger, 1967),
Docteur en sociologie rurale (Paris Sorbonne, 1971),
Docteur en droit public interne (option aménagement
du territoire, Paris I, 1976), Docteur d’Etat ès Lettres et
Sciences Humaines (Paris V, 1977). Ses autres titres :
ancien Directeur de l’Institut des Sciences Humaines à
l’Université d’Oran (1968-1988) – Directeur de l’URASC (actuellement CRASC)
(1983-1989) – Chercheur associé à Harvard University (1989) – Professeur
associé à l’Université de Lille I (1989-1991) – Professeur titulaire des Universités
à l’Université de Picardie-Jules Verne (1991-2009) – Ancien Directeur du
CEFRESS (1994-2007). Il est actuellement Professeur émérite chargé le Maison
des Sciences de l’Homme (Université de Tlemcen).
erAnnée 2015 – 1 trimestre N°0
Couverture : mosaïques extérieures - Palais de justice de Tlemcen - Augustin Ferrando (1880 / 1957)
crédit photo : Ziryeb MAROUF
Maison des Sciences
ISBN : 978-2-343-05261-8 de l’Homme
41 € Université de Tlemcen
PAROLES D’UN PRÉFACIER
Nadir Marouf
ET AUTRES VARIATIONS






Paroles d’un préfacier
et autres variations
Revue Internationale d’Anthropologie Cognitive

Nadir MAROUF


Paroles d’un préfacier
et autres variations





Maison des Sciences
de l’Homme
Université de Tlemcen


erAnnée 2015 – 1 trimestre N°0















































© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05261-8
EAN : 9782343052618
TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS .............................................................................. 13
TOPOS ET PRAXIS .......................................................................... 21
La relation ville-campagne dans la théorie et la pratique.
Contribution à une sociologie rurale des pays dominés ...................... 23
Terroirs et villages algériens .................................................................. 25
Les présupposés de la planification urbaine dans le Tiers-Monde
ou l’impact des « espaces périphériques » ............................................ 28
Espaces maghrébins : pratiques et enjeux ........................................... 37
Plaidoyer pour la Médina : réflexions pour une méthode
d’approche de la réhabilitation de la Médina de Tlemcen ................. 46
Jeux de balle en Picardie : Les Frontières de l’invisible ................... 58
Le désert, pour quoi faire ? Splendeurs et décadence de la
recherche sur les zones arides ............................................................... 65
Perspectives de l’agriculture saharienne .............................................. 87
Eléments de réflexion pour une méthodologie de l’aménagement
de l’écosystème saharien ........................................................................ 97
L’eau, la terre, les hommes : passé et présent des
oasis occidentales .................................................................................. 108
Le désert : de l’écologie du divin au développement durable ........... 115
IDENTITÉS REMARQUABLES ET ENJEUX SOCIAUX.......... 121
Le paradigme identitaire et son statut épistémologique dans le
champ des sciences sociales .................................................................. 123
Langue, école, identités ........................................................................ 132
Identité culturelle et identité nationale en Algérie
et au Maghreb ....................................................................................... 135
Minorités culturelles, école républicaine et configuration
de l’Etat-Nation ..............................................160
Les identités régionales et la dialectique Sud-Sud en question ......... 164
Cultures et métissages en Algérie ........................................................ 170
Chronique d’un citoyen ordinaire ...................................................... 178

7
NORMES, ORDRES ET HISTOIRE SOCIALE ........................... 191
Le travail en question ........................................................................... 193
Normes, sexualité, reproduction ......................................................... 199
Espace maghrébin : la force du local ? .............................................. 203
La figure du héros dans l’imaginaire et dans le champ
politique de l’Algérie contemporaine .................................................. 214
Religion, violences et manichéisme : l’Orient face à
l’Occident ou la tentation millénariste........................230
Le fait colonial au Maghreb Ruptures et continuités ........................ 239
La vie musulmane en Algérie d’après la jurisprudence
de la première moitié du XXème siècle ............................................... 258
MUSIQUE ET SOCIÉTÉ ............................................................... 265
Le chant arabo-andalou ....................................................................... 267
Structure du répertoire andalou : quelques problèmes
de méthode ............................................................................................ 267
Le devenir de la çan‘a gharnati en Algérie : Aspects théoriques
et pratiques ............................................................................................ 279
La musique dans le monde de l’islam ................................................. 284
Le système musical de la çan‘a ou le paradigme de la norme
et de la marge - Hommage à Pierre Bourdieu .................................... 289
Le milieu associatif dans le domaine musical : application aux
associations de musique arabo-andalouse en Ile-de-France et au
Nord-Pas de Calais ............................................................................... 313
Anthologie du chant ‘Arûbi et Hawzi ................................................. 316
LES FONDEMENTS DU SAVOIR SOCIOLOGIQUE
QUESTIONS DE MÉTHODE ........................................................ 325
Pour une sociologie culturelle .............................................................. 327
Aspects des sciences sociales dans le monde arabe contemporain ... 330
Pour une sociologie de la forme, Mélanges Sylvia Ostrowetsky ....... 335
Quel avenir pour l’anthropologie en Algérie ? .................................. 339
Homo informaticus ............................................................................... 351

8
Les fondements anthropologiques de la norme maghrébine –
hommage à Jacques BERQUE ............................................................ 354
Dictionnaire de sociologie .................................................................... 373
HOMMAGES .................................................................................. 377
Pourquoi « ar-ridouaniya » ? Hommage à Cheikh Rédouane ......... 379
Hommage à Germaine Tillon .............................................................. 383
L’intellectuel et le boutiquier : Hommage à Sid Ahmed Bouali ...... 388
Abdelkader DJEGHLOUL, mon vieux « frère ennemi » ................ 393
Mohammed ARKOUN, un délicieux aîné ......................................... 396
ICONOGRAPHIE ........................................................................... 401


9




"Pas plus que notre « naturel », la Nature ne consiste pour nous dans
le tout-venant qui nous frappe en nous et autour de nous. Plus que ces
paysages faciles de l’acquis ou de la convention, la Nature, elle-même
à reconstruire comme l’histoire, se dérobe dans un amont auquel seul
accède l’effort"

Jacques Berque, « Le Maghreb entre-deux-guerres » (postface)





























11




AVANT-PROPOS


Le hasard d’une rencontre à Tlemcen avec Kamal Malti,
agrégé de Lettres Classiques et ancien directeur de l’enseignement
supérieur, m’a donné l’idée d’écrire ce livre. Kamal Malti, en retraite
depuis longtemps, s’accorde le loisir de transhumer entre Alger, son
ancienne résidence professionnelle, et Tlemcen, où il offre à ses amis,
qui sont quasiment tous ses cadets, le plaisir de partager un moment
de répit arraché au quotidien prosaïque. Sa passion, tout comme son
érudition pour la musique andalouse, nous est livrée à cœur ouvert,
voire, si je peux me permettre cette formule, à livre ouvert. Le temps
est aboli, pour laisser place à l’exégèse musicale, au commentaire
autorisé sur telle pièce de telle nouba, disparue du répertoire et que,
grâce à un enregistrement qu’il a recueilli dans des circonstances
exceptionnelles il y a cinquante ans ou plus, notre aîné et ami nous
restitue la version canonique, patrimoniale, telle une pièce à
conviction.
Dans ces rares moments de rencontre chez Faïçal Benkalfate,
un talentueux musicologue ayant élu domicile à Tlemcen, ou dans la
boutique modeste d’Omar Hassar, tenant lieu de centre culturel
authentique pour les intimes, le temps de l’échange est précieux,
notamment pour ceux qui, comme moi, vivent ces moments comme
une thérapie à notre diasporalité. La boutique de mon ami Hassar a
remplacé pour moi celle de Sid Ahmed Bouali, libraire de profession,
qui nous a quittés voilà bientôt une dizaine d’années et à qui j’avais
rendu un hommage dans le Quotidien d’Oran sous le titre
« l’intellectuel et le boutiquier ». C’est que ces espaces de vie
intellectuelle ou artistique se rétrécissent à vue d’œil, et que ces temps
forts de la convivialité gratuite deviennent de plus en plus rarissimes.
Quand, le temps d’un déplacement dans ma ville natale, j’ai le
bonheur de rencontrer l’un de ces personnages iconoclastes, nomades
connus ou transfuges, car ne se trouvant à Tlemcen
qu’épisodiquement, il m’arrive de vivre, sur des courts moments tout à
fait inopinés, des situations surréalistes : c’est le cas de ce jeune Dali
Youcef, qui a débuté sa carrière comme chercheur au CNRS pour se
retrouver marchand discographe au détail. Entre deux clients qui

13
passent, il rédige, pour tuer le temps, des équations compliquées,
question de maintenir sa santé morale, et même physique.
Au lieudit Birouana surplombant l’antique Pomaria, il m’arrive
de rendre visite à un autre jeune, Khiredine Bouabdellah, luthier de
profession et luthiste à ses temps perdus. Ses compétences musicales
se sont développées à la faveur des tests qu’il fait pour vérifier la
bonne facture organologique à l’intention de ses commanditaires.
J’avoue humblement que la maîtrise des maqâm orientaux et les
taqasîm (improvisations sur le mode de référence) au luth, je ne les ai
rencontrés chez personne d’autre que lui à travers l’Algérie, en tous
cas pas encore. Il continue à vivre bien modestement du fruit de son
travail de luthier occasionnel ; et le modestement est ici une manière
d’euphémisme.
Surréaliste aussi, cette ambiance de chantier grandiose du
lotissement de Kiffane, où plus d’un millier de pavillons se trouvaient
à divers stades d’achèvement, ce qui nous vaut un paysage
cacophonique où se trouvent mêlés, côte à côte, villas fièrement
dressées et détritus, le tout dans un fond sonore de bétonnières, de
grues et de camions déposant leurs marchandises. C’était aussi
l’époque où chaque citoyen vivait l’angoisse des agressions terroristes
qui pouvaient survenir de n’importe qui et de n’importe où.
J’arrive chez mon ami Kamal Malti, qui venait d’atterrir à
Tlemcen, pour faire avancer son propre chantier : une maison modeste
à peine crépie, en tout cas loin d’être terminée. La seule pièce qui
semblait à peu près habitable, c’était sa bibliothèque. Kamal était seul,
le thé était prêt à être servi. Il me conduisit vers la cuisine, sur la table
de laquelle je trouve une pile impressionnante des œuvres complètes
de Bossuet. Avouez l’ampleur du contraste entre le capharnaüm du
dehors et l’impression austère et studieuse du dedans. Intrigué par
cette collection, écrite soit en vieux français, soit en latin, je racontais
au maître de céans que, parmi les cours que je dispensais à
l’Université de Picardie, il y en avait un qui était destiné aux étudiants
èmede 3 cycle et qui portait sur l’anthropologie historique –
j’expliquais qu’il s’agissait d’une étude comparative entre l’Europe de
l’Ouest, celle de l’Est et l’aire méditerranéenne méridionale. Cela
consistait à voir comment ces trois aires culturelles ont pu générer des
types de féodalités différentes. Pour ce qui est de l’Europe de l’Ouest,
je rappelais à mon interlocuteur que Bossuet a joué un rôle important
dans la diffusion et la perpétuation du gallicanisme, un mouvement

14
« nationaliste », ou en tout cas pro-royaliste, qui a rompu avec
l’allégeance pontificale, et qui a prôné la solidarité d’avec le pouvoir
temporel en mettant les biens de l’Eglise au service de la maison
royale. Le gallicanisme, connu sous la dénomination de la « sanction
pragmatique de Bourges », en 1438, n’a été remis en cause
officiellement qu’avec l’ultramontanisme de la Seconde République,
en 1848. Entre ces deux dates, il y avait place pour une remise en
cause de la double allégeance. En France, l’épisode des « Papes
d’Avignon » et en Angleterre, celui de la rupture de l’Eglise anglicane
d’avec le Saint Siège, montrent que la légitimité pontificale n’a jamais
été un fait acquis permanent.
Pour revenir à Bossuet, j’évoquais les fameux « Quatre
èmearticles » qui lui ont été attribués et qui, au cours de ce 17 siècle qui
était le sien, attestait son entier dévouement à la monarchie.
Kamal Malti se trouvait tout à son aise. Il me confirma le
gallicanisme de Bossuet et m’en fit un long commentaire. Je lui
demandais alors s’il y avait autour de lui des comparses avec lesquels
il pouvait discuter du contenu de ses lectures. Il évoqua du bout des
lèvres le nom d’un moine bénédictin qui résidait encore au monastère
Saint-Benoît à Birouana, et qu’il rencontrait de temps en temps pour
élucider certaines questions, notamment sur l’œuvre de saint Augustin
dont je sais que Kamal était un expert incontesté.
Je sors, au bout d’une heure ou deux de la maison Malti, pour me
retrouver de nouveau dans la cacophonie sonore et visuelle des
chantiers et des détritus. Ce télescopage brutal du temps et de l’espace
m’avait donné le tournis.
A tous mes amis qui m’interrogeaient sur les raisons de n’avoir
pas tenté des essais littéraires, je répondais que j’en suis bien
incapable. C’est moins un problème de compétences scripturaires que
de tempérament. Bien sûr, il faut avoir beaucoup d’imagination pour
écrire un roman. J’ai une imagination débordante et, plus que cela, je
suis un écorché vif, mais rien n’y fait, je reste un affreux jojo campé
sur mes paradigmes par trop intellectualistes, ce qui explique mes
prédilections pour le regard anthropologique.
Et pourtant, mon seul grand regret a consisté à ne pas pouvoir
traduire de manière littéraire ce télescopage entre spatialités et
temporalités ; entre micro-lieux et dédales infinis dont une vieille
médina comme Tlemcen peut être l’objet, notamment aux yeux du
visiteur occasionnel que je suis, ballotté entre le lieu d’exil (même si

15
c’est un exil doré) et le lieu de naissance, et qui, tel le rocher de
Sisyphe, n’en finit pas de s’alimenter d’une illusion d’optique, même
si ces moments forts, vécus, ne sont pas le fruit de mon imagination.
Je choisis à la carte et, surtout quand je suis de l’autre côté de la
Méditerranée, je me complais à reconstruire mon pays natal à partir de
ces bribes d’intense émotion et dont je sais qu’ils sont pourtant
atypiques du temps « ordinaire », du lieu « ordinaire ». Et pourtant,
ces quelques personnages emblématiques qui m’ont arrimé pour
toujours à ma patrie sont, ô paradoxe, des citoyens ordinaires…
La dernière fois que j’ai rencontré Kamal Malti, ce fut au cours
de l’été 2009. Je venais de faire paraître un article dans le Quotidien
d’Oran intitulé « La figure du héros dans le champ politique algérien
contemporain » et qui s’inscrit dans une double approche à la fois
anthropologique et psychanalytique (éditions des 8 et 11 juillet 2009).
« Tu devrais réunir tous tes articles de presse et en faire un
livre », me dit-il.
Cette proposition m’a conforté dans le pari que je me suis toujours fait
de n’écrire dans la presse que ce qui relève de ma stricte compétence
académique.
Je n’écris pas fréquemment, tout au plus un article par an, mais ce sont
des articles qui s’étalent sur deux ou trois éditions. Beaucoup d’amis
m’avouent n’avoir pas compris grand-chose à tel article venant d’être
publié ; d’autres, apparemment acquis à ma cause, me conseillent
toutefois de ne plus publier dans la presse ce genre d’articles dans la
mesure où ils pensent que personne ne les lira.
A cet argumentaire, je persiste et signe que chacun écrit selon
son domaine de compétence. En ce qui me concerne, je reconnais que
je ne vise pas un large lectorat. Cependant, je peux intéresser un cercle
restreint de lecteurs, de 3 à 5000 personnes. Et si, parmi ces lecteurs, il
y a des décideurs que mon propos peut interpeller et faire infléchir
dans telle ou telle direction, je m’en féliciterais et cela me suffit.
L’idée de réunir les articles dans un livre m’a paru
intéressante. En revanche, mes articles de presse, fussent-ils longs
pour la plupart d’entre eux, ne sauraient remplir un livre. J’ai pensé
alors qu’il n’était pas inutile d’élargir cette suggestion à l’ensemble de
mes articles liminaires, c’est-à-dire mes préfaces à des ouvrages
signés par leurs auteurs, des introductions et avant-propos à des
ouvrages collectifs, voire à des ouvrages personnels, des comptes-

16
rendus de lecture, ainsi que des hommages publiés soit dans la presse,
soit dans une œuvre collective.
Cette option élargie aux propos liminaires et assimilés n’a pas
seulement pour finalité de « remplir » un livre.
Elle obéit également au souci de faire connaître, sinon mes
travaux, du moins des introductions à ces derniers, et tout ce que j’ai
pu écrire par ailleurs au titre de propos liminaire (allocution
introductive à un colloque, préface d’un livre, rapport rendu public,
etc.)
Il se trouve en effet que, contrairement à nos voisins (Maroc,
Tunisie) où mes publications se trouvent en librairie, et par
conséquent connues du milieu universitaire, ces travaux, fussent-ils
modestes, sont quasiment inexistants dans les librairies algériennes.
Ce paradoxe en est que je suis mieux connu de nos voisins que de
chez moi.
Ce n’est pas une question d’ego mais tout simplement un souci
de rétablissement d’une situation qui pour l’heure constitue un
dysfonctionnement.
Ces propos liminaires ne remplaceront pas les livres, mais ils
en indiqueront l’existence d’abord, le cheminement intellectuel
ensuite et, si cela paraît indispensable pour un lecteur … , il peut
essayer de s’en procurer à l’étranger, en attendant des jours meilleurs.
J’ajoute enfin que la quasi-totalité des ouvrages sur lesquels
portent les préfaces, avant-propos ou introductions, sont édités par
L’Harmattan. Cela est dû à une convention établie par l’Université de
Picardie et l’éditeur (en 1995), au titre de laquelle je pilote « Les
cahiers du CEFRESS », du nom d’un laboratoire de recherche dont
j’ai assuré la direction de 1994 à 2007.
Compte tenu de la disparité thématique des articles consignés
dans le présent ouvrage, j’ai essayé, tant que faire se peut, de les
classer par grandes thématiques.
Par ailleurs, ces textes sont écrits à des périodes différentes de
ma carrière universitaire et dans des contextes différents ; on n’écrit
pas de la même façon à quarante ans d’intervalle.
Aussi, pour chaque grande thématique, les articles sont classés,
quand cela est possible, par ordre chronologique.
Indépendamment de la maturité relative de l’âge et de
l’expérience que suggère ce qui précède, il y a objectivement, parlant,

17
des textes courts, trop courts même, d’autres plus longs ou plus
denses, cela étant lié à l’objectif et au contexte de leur écriture.
Je tenais par là à restituer, avec une relative exhaustivité, une
manière de biographie au travers de mes écrits liminaires certes, mais
qui n’en sont pas moins significatifs de ma propre trajectoire de vie,
de mon évolution intellectuelle, au regard des multiples objets
d’intérêt dont j’ai eu la chance de m’investir.

Enfin, pour ce qui est des livres dont il est question dans cette
contribution, la première et quatrième de couverture, le cas échéant,
figurent en annexe pour chaque article y référant.

J’espère que ce travail aura tenu le pari de son utilité. Utilité
surtout pour les générations montantes du monde universitaire.
J’espère aussi que par ce livre-témoin, j’aurai accompli ma mission
auprès des amis chers qui me l’ont suggérée.

Nadir Marouf
Professeur Emérite
Université de Picardie - Jules Verne d’Amiens


18



In memoriam

à feu Kamal Malti, qui nous a quittés depuis l’achèvement de ce livre
dont il a été dans une certaine mesure l’instigateur, je dédie ce cent
dix-neuvième quatrain d’Omar Khayyam :

« Nous avons préféré au monde un petit coin et deux pains, - Et
nous nous sommes sevrés du désir de sa fortune et de sa
magnificence. - Nous avons acheté la pauvreté avec notre cœur et
notre âme ; -Nous avons, dans la pauvreté, découvert de grandes
richesses. »


























19






TOPOS ET PRAXIS






























La relation ville-campagne dans la théorie et la pratique.
∗Contribution à une sociologie rurale des pays dominés


Cet opuscule ne prétend pas défendre une thèse nouvelle sur le
débat ville-campagne. Il constitue néanmoins un repérage
méthodologique des principales approches qui se sont fait jour en
matière d’urbanisme et de ruralisme.
Par ailleurs, le classement de ces approches est dicté par un
souci pédagogique. Il répond également à la nécessité d’une
démarche critique à l’endroit des théories proposées. Celles-ci n’étant
pas le seul objet d’étude, les pratiques urbaines et rurales, qui sont le
propre des « aménageurs », sont, à titre d’illustration, quelquefois
prises en considération.
Enfin cette contribution, qui s’inscrit pourtant sous le label de la
sociologie rurale propose une didactique des sciences humaines, qui se
passe des découpages disciplinaires traditionnels. En effet,
l’étanchéité des différentes disciplines qui se réclament des sciences
sociales apparaît moins évidente quand elles sont confrontées au
terrain, c’est-à-dire à l’indivisibilité de cet objet d’étude dynamique et
complexe qu’est l’aménagement spatial. Revendiquée très longtemps
par des spécialistes – tantôt géographes, tantôt urbanistes, tantôt
agronomes – et réduite le plus souvent à des techniques plus ou moins
sophistiquées, l’œuvre d’aménagement ne se réclame plus aujourd’hui
d’un parrainage aussi étroit.
En même temps qu’elle s’ouvre à d’autres disciplines, les
questionnements récents dont elle est l’objet font que la problématique
de l’aménagement appartient aux sciences sociales, au même titre que
l’économie politique, ou que l’urbanisme. Pris dans cette acception,
l’aménagement de l’espace met toujours en jeu un rapport à l’espace.
Désormais, l’œuvre d’aménagement, à travers les techniques, voire les
technologies qu’elle charrie, les modèles distributifs explicites ou
implicites qu’elle met en place, le type de conflits qu’elle entend

∗ ère ème Liminaire à un ouvrage didactique publié par l’OPU, Alger (1 édition, 1979, 2
èmeédition, 1981). Ce livre n’est autre que la synthèse d’un cours de 3 cycle
(Magister en sociologie du développement) dispensé en 1977-1978 à l’Institut des
Sciences Sociales de l’Université d’Oran. Cf. iconographie I.

23
résoudre, comme ceux qu’elle engendre, peut être considérée comme
l’un des indicateurs privilégiés du changement social.
Cette modeste et courte contribution s’adresse en premier lieu au
milieu universitaire. Elle répond plus particulièrement au souci de
« baliser » un certain nombre de modules dont l’imprécision du
programme, quand ce n’est pas l’ambiguïté de l’intitulé, facilite les
situations « fourre-tout ». Deux modules sont ainsi visés :
D’une part, celui de la sociologie rurale et urbaine (septième
semestre), d’autre part celui qui, dans le programme officiel du
Magister de Sociologie du développement s’intitule « Séminaire III »
(« Mutation du monde rural »).
Pour cette dernière promotion, le programme proposé doit être
entendu comme une introduction thématique et méthodologique à
l’étude de l’espace rural maghrébin et aux formations sociales et
économiques sous-jacentes.


Oran, 1979


24


Terroirs et villages algériens


Lorsqu’en 1967, nous avions entrepris l’étude sur les
« implications socio-juridiques et économiques de la propriété
èmefoncière indivise en Algérie » (thèse du 3 cycle soutenue le 24
février 1971 à Paris V), nous ne préjugions pas des vastes
bouleversements qui allaient se produire à l’issue de l’Ordonnance du
8 novembre 1971, portant « Révolution Agraire ». Notre propos était
limité aux conditions dans lesquelles le régime d’indivision, en tant
que système global de fonctionnement de la société rurale
« traditionnelle » a été, au cours d’une longue évolution, altéré et
dénaturé. En même temps, nous réintroduisions la notion de
« coopération » comme fondement des caractéristiques indivisaires de
la paysannerie, en insistant toutefois sur la nécessité d’un passage (et
non d’une rupture) d’une forme de gestion (surannée) à une autre,
celle-ci devant obéir à un nouveau type de rationalité.

Or, l’ordonnance précitée, en même temps qu’elle prescrivait la
formule coopérative comme exclusive des modalités actuelles de
redistribution des terres et des autres moyens de production, faisait
accompagner cette entreprise de mesures connexes, comme la
construction de « mille villages agricoles », qui accueilleront les
attributaires coopérateurs ainsi que les petits et moyens propriétaires
terriens, qui exploitent directement leurs terres et qui - de ce fait -
n’ont pas été touchés par la limitation. Ces villages sont conçus non
pas comme un lieu de « regroupement résidentiel », mais comme un
lieu géométrique où se trouvent localisés à la fois les services (écoles,
marchés, sanitaires, parcs de matériel agricole…) et les foyers
d’animation (partis, salles d’alphabétisation fonctionnelle, lieux de
rencontre, etc). Ces villages seraient donc destinés à jouer le rôle de la
« CITÉ » en milieu rural, et à réduire ainsi le problématique dualisme
ville-campagne. Les paysans, pour faire prévaloir leurs droits et pour
faire connaître leurs points de vue, n’auraient plus à subir la médiation
urbaine, car tout se jouerait au sein de la Communauté Villageoise.

∗ Avant-propos d’un ouvrage édité par l’OPU, Alger, 1981
Cf. iconographie II

25

Mais il ne s’agit là, en fait, que d’un projet de société villageoise
(encore qu’il ne puisse objectivement se concevoir que dans la
perspective d’un projet global de Société) et nous en sommes, encore,
à un stade très empirique : sur les mille villages prévus, une centaine
ont été réalisés à titre « pilote ». Les autres sont, pour la plupart,
localisés sur des cartes d’hypothèse, et leur implantation définitive
sera subordonnée à une série d’enquêtes préalables, à la lumière de
l’expérience déjà acquise. L’empirisme avec lequel les premiers
villages ont été implantés et conçus montre qu’à part leur effet
psychologique d’entraînement, ils posent actuellement de sérieux
problèmes, dans la mesure où la politique de l’habitat rural n’a pas été
conçue, tout au moins dans la pratique, comme partie intégrante d’une
politique globale de distribution et de restructuration foncières. Ce
postulat implique, bien entendu, des études longues, sérieuses, ce qui
allait à l’encontre du désir des autorités locales, désir qui consiste à
donner, à travers la construction de « leurs villages », la seule marque
matérielle de progrès social susceptible de sensibiliser les masses
paysannes.

Les problèmes posés par cet empirisme sont multiples et peuvent
se classer en trois catégories :

Problèmes techniques : l’un d’entre eux consiste dans le manque
de coordination entre l’affectation du lieu de travail et celle de
résidence. D’autre part, certains petits paysans, désireux de s’intégrer
au village, sont condamnés à vivre en dehors des aires de rayonnement
de celui-ci, parce que leurs terres sont indivisément dispersées dans un
rayon d’action souvent important, de sorte que la domiciliation peut
varier selon la parcelle considérée. Un autre problème consiste dans le
fait que les terres prélevées par suite de limitation n’ont pas été
regroupées, et les attributaires concernés se trouvant dans des enclaves
qui, outre les problèmes psychologiques qu’elles posent avec les
propriétaires victimes de la limitation, ne favorisent pas non plus la
constitution de nouvelles coopératives. Ainsi le remembrement des
terres, qui aurait dû être synchronisé avec les opérations de limitation,
n’a pas été fait, par manque de préparation technique, et on imagine
ainsi les réticences des paysans qui ne savent plus s’il faut sacrifier le
lopin de terre ou la maison attribuée.

26

En plus des problèmes techniques, d’autres, de nature sociale et
juridique, peuvent apparaître. Par exemple, par quel processus va se
résorber au sein du village la pluralité statutaire de futurs résidents
(ouvriers de l’autogestion, propriétaires privés, coopérateurs). Ces
trois statuts correspondent à trois phases différentes de socialisation. A
court et moyen terme, ces problèmes se poseront au sein du village et
au lieu de travail.

Enfin, un troisième niveau de problèmes se situe dans les aspects
idéologiques de la pratique concrète : la manière dont le village est
conçu, implanté, la manière dont la société villageoise est esquissée,
traduisent, chez les maîtres d’œuvre comme chez les bénéficiaires,
une vision de l’espace, une vision de l’homme, et en définitive, un état
de fait des rapports sociaux.

Dans les mêmes termes, se trouvait être posée la question de
l’aménagement des Ksour sahariens et de la Steppe, dont le Code
Pastoral vient d’esquisser les grandes lignes.

Aussi, face à l’empressement forcené des uns et à l’apathie des autres,
un recul théorique semble nécessaire. Ce recul est déjà inscrit parmi
les préoccupations du Pouvoir. Aussi, l’Université algérienne,
pleinement concernée par le « changement » et souvent invitée à y
contribuer, se pose-t-elle aujourd’hui de plus en plus fréquemment les
« grandes questions » qui se rattachent non seulement au statut
villageois de la communauté rurale, mais encore au devenir de
celleci, en tant que communauté et au fondement de ses « bases ».

Tous ceux qui, dans l’exercice de leurs fonctions ou à titre tout à fait
personnel, m’ont aidé dans l’organisation matérielle des enquêtes,
hébergé ou accompagné lors de mes pérégrinations à travers le Sud,
les Steppes et les plaines du Nord du Pays – qui sont légion et que je
ne pourrais nommer tous - voudront bien trouver, dans cette modeste
contribution, le fruit de leurs précieux concours et l’expression de ma
profonde gratitude.


Oran, 1981

27

Les présupposés de la planification urbaine dans le

Tiers-Monde ou l’impact des « espaces périphériques »


La pratique urbaine dans les pays du Tiers-Monde appelle quatre
remarques fondamentales, lesquelles vont sous-tendre notre présente
étude :
- Pourquoi les décideurs doivent-ils compter aujourd’hui avec le
secteur dit « informel » (quartiers populaires et activités sous-jacentes)
et changer donc de paramètres ?
- Comment les décideurs s’y prennent-ils pour traiter l’espace
informel, comment envisagent-ils son insertion dans l’espace urbain,
et quelles sont les limites de leur politique ?
- Comment délimiter les contours de l’espace informel tant du
point de vue de l’activité que du point de vue du site ? Quel est son
profil socio-économique et son comportement vis-à-vis du secteur
« capitalistique » ?
- Quelles sont les solutions offertes à la lueur de ce diagnostic :
autrement dit quelle est la façon la plus « commode », pour des
communautés concernées, de gérer leur pauvreté ?

L’idée d’ « aménagement » est relativement récente. Elle est née,
dans les sociétés occidentales, des désordres engendrés par une
expansion rapide connue au lendemain de la Deuxième Guerre
mondiale. En France, la « loi d’orientation foncière » et les S.D.A.U.
consécutifs à cette loi remontent aux années soixante.
Par contre, les politiques urbaines en matière de logement (et
infrastructures sociales sous-jacentes) sont plus anciennes. Elles sont
différentes suivant les sphères politiques et économiques ambiantes.
- Dans les sociétés « libérales avancées » (expression consacrée
par la classification internationale des régimes), où la hiérarchisation
socio-économique est déjà faite depuis longtemps, l’emploi joue un

∗ In « La banlieue d’aujourd’hui », ouvrage collectif sous la direction de Paul-Henry
Chombart de Lauwe, éditions L’Harmattan, Paris, 1982. Cf. iconographie III

28
rôle prépondérant dans la régulation des flux migratoires et offre une
très faible plasticité démographique, dans la mesure où le cadre bâti
lui-même - de par sa configuration non évolutive (coefficient
d’occupation au sol très élevé, habitat superposé, faible propension
sociale à la promiscuité, etc.) - offre des structures d’accueil
relativement rigides. Dans ces sociétés, l’offre de logement est réglée
sur la demande sociale et non sur le besoin. La politique du logement
et de ses succédanés relève, dans les pays comme la France ou la
Belgique, de l’économie de l’entreprise (promoteurs immobiliers). A
ce titre, le logement est assimilé à une marchandise vendue sur le
marché immobilier. Les implantations foncières sont maîtrisées par le
capital financier et les clientèles potentielles sont connues d’avance
(études de confort calculées sur les études de « marché » ou de
1« consommation »).
- Dans les démocraties populaires, le logement et les
infrastructures sociales interviennent, au même titre que le salaire,
dans la reproduction de la force de travail.
Ces opérations ne sont pas considérées comme une « charge
publique », mais comme un salaire indirect (ou « transfert social du
surtravail ») prélevé sur le salaire direct ou individualisé.
Dans ces pays, où la politique redistributive joue un rôle majeur
dans la formation des revenus, celle-ci est du ressort des pouvoirs
publics. Elle est sous-tendue par une politique de l’emploi qui exclut
théoriquement le chômage tout au moins dans les villes. En ce sens,
l’offre de logements n’est pas réglée sur la demande sociale, mais sur
le besoin : ce besoin est « quantifié » par les organes de planification.
- Dans les pays en développement, la politique du logement et des
infrastructures sociales n’est pas uniforme, et dépend de l’importance
actuelle des ressources financières disponibles :

1 Toutefois, le constat pouvant être fait sur les réalités françaises postérieures à cette
étude, notamment depuis les vingt dernières années est celui d’un volontarisme
émanant soit de l’Etat, soit des communes, consistant à répondre à la précarité
ambiante, notamment en matière de logement. Reste à savoir si ce souci relaté par
les médias est suivi d’effet.

29
Les pays à forte rente pétrolière (pays du Golfe par exemple) ont
une offre de logement très dynamique, en tout cas susceptible
d’intégrer toute la population des villes. Aucun calcul économique ne
semble présider à cette offre. En dehors du prestige qu’elle offre aux
maîtres d’œuvre ou dirigeants, elle consiste à redistribuer une partie
de la rente pétrolière à des populations dont la seule caractéristique est
de se trouver en ville. Le choix de ces Etats est de partager cette rente
à perte plutôt que de l’investir (massivement et à l’intérieur de leurs
frontières) dans des industries de transformation et de se voir, de la
sorte, « encombrés » un jour par un prolétariat velléitaire.
A ce titre, on peut dire que cette offre est réglée sur la demande,
celle-ci excluant l’activité économique comme condition à satisfaire.
Dans les sociétés à faibles ressources, nous assistons à une
volonté, de la part des jeunes Etats indépendants, de planifier la ville
en fonction des besoins, numériquement exprimés. Cette volonté, qui
se traduit le plus souvent par une panoplie d’avant-projets, s’émousse
rapidement devant l’inadéquation financière et technique entre le
projet et les moyens à mobiliser pour le réaliser. L’ampleur de l’exode
rural, accéléré à la fois par la désaffection agricole (due bien souvent à
des réformes avortées) et par l’attirance des services apparemment
rendus par la ville, renforce l’incapacité des pouvoirs publics à
maîtriser les flux migratoires : c’est ainsi que les avant-projets
tombent en désuétude bien avant une mise en chantier, tout
simplement parce que les données statistiques sont dépassées et que
l’effet de masse impose constamment, non seulement des
réajustements quantitatifs, mais aussi qualitatifs. D’où l’empirisme,
voire le climat de myopie qui préside à la pratique urbaine ambiante
dans les pays considérés.

Formation du sous-emploi et prolifération d’un espace urbain ou
péri-urbain « sous-capitalisé »

L’une des caractéristiques fondamentales des villes africaines, c’est
précisément la disproportion qu’il y a entre la population intégrée et la
population non intégrée, celle-ci se développant à un rythme
nettement plus accéléré que celle-là. C’est pourquoi les Etats qui
cherchent à puiser, tantôt dans les sociétés « libérales », tantôt dans
des démocraties populaires, des formules en matière d’aménagement

30
constatent à brève échéance l’échec à appliquer l’une ou l’autre. Car la
première n’est possible que pour une population urbaine stabilisée par
les revenus, ainsi que par un taux d’exode rural quasiment nul, alors
que l’autre suppose une situation d’emploi généralisé. Quant à la
formule « koweitienne », l’évidence de son irréalisme est la seule
chose qui n’ait pas échappé, dès le départ, aux planificateurs africains.
Les problèmes d’aménagement deviennent, une fois passés les
premières utopies et les premiers volontarismes, un enjeu politique
certain. Cet enjeu s’exprime comme suit : compte tenu des faibles
ressources d’une part, et de l’écrasante demande d’une population
sans cesse grandissante d’autre part, qui satisfaire en priorité ? La
réponse à cette question se lit dans les premiers résultats constatés
dans beaucoup de nos villes : vis-à-vis des populations intégrées par le
revenu, on mettra en place un dispositif rapide d’offre qui satisfasse la
demande sociale. Vis-à-vis des populations périphériques, on projette
dans un avenir lointain une série de mesures tendant sinon à satisfaire
leurs besoins, du moins à les doter d’équipements symboliques et en
tout cas provisoires aux fins de les maintenir dans les limites de leurs
no man’s land.
A ce titre, on aura appliqué la politique « libérale » pour la minorité
privilégiée de la population, et la politique « bedouocratique » pour
l’écrasante majorité. Mais alors que la première parvient à être
concrétisée dans des délais plus ou moins rapides, la dernière se place
dans un long terme toujours extensible.
Cette dualité en matière de politique urbaine relève souvent d’un
choix politique, en ce sens que la minorité nantie constitue en
contrepartie une clientèle dévouée à l’Etat, ce qui n’est pas rien
puisque cette minorité - souvent oligarchique - dispose d’un
savoirfaire, d’un capital intellectuel, ou d’un capital tout court… qui plaide,
en tout état de cause, en faveur de son efficacité conjoncturelle (voire
structurelle).
A l’opposé, la population périphérique, qui ne constitue pas une
menace immédiate, dans la mesure où elle n’a pas encore une
conscience claire de ses droits, peut, de ce fait, trouver elle-même des
solutions provisoires à ses problèmes. Et elle y parvient sans aucun
doute en s’ingéniant à combiner toutes sortes de sous-activités (que
l’on peut classer en gros dans les « services » ou le commerce de
pacotille, et qui balisent cet espace « informel » ou « sous-capitalisé »)

31
et à bricoler toutes sortes de débris ou éléments de récupération pour
construire son propre espace.
Sur le plan du site, cette partition suggère un centre orthogonal et
une périphérie « bric-à-brac » ; sur le plan du quotidien, d’un côté
« naphtaline » et lavande, de l’autre, odeur de tabac et friture de
poisson.
C’est là, certes, la forme archétypale d’une réalité urbaine en fait
plus complexe. Car la ville, tout en se polarisant spatialement, prend
suivant les cas des configurations différentes, suivant les régimes
fonciers ambiants, suivant la cartographie, et suivant l’existence
préalable ou non, au sein de la ville, d’une structure commerçante
traditionnelle (ce qui équivaudrait au type « Médina » pour le monde
arabe).
Les types de configuration urbaine africaine les plus
caractéristiques peuvent s’ordonner autour de deux tendances
principales :
- Emergence de quartiers modernes en extension ou en
périphérie d’une aire commerçante populaire. Dans ce cas, les
possibilités d’expansion de cette aire sont compromises par l’emprise
des quartiers neufs sur ses abords immédiats, mais elle continue à
abriter les populations migrantes, grâce à ses structures d’accueil
souples. La promiscuité y sera tolérée longtemps avant que ce poumon
n’en vienne à éclater (cas des quartiers populaires de Marrakech,
signalés par Hédi Ecker). Il faut signaler également l’existence d’une
fraction de la population qui connaît une mobilité très forte :
mouvements pendulaires quotidiens, sinon hebdomadaires, entre ville
et campagne (ce qui explique le gonflement, durant les week-ends,
des effectifs du commerce de pacotille dans les grandes villes
africaines).
- Dans d’autres cas, la ségrégation par la fortune est maintenue
délibérément sous la forme d’« enclaves de luxe », non loties à
dessein, mais proches des grandes voies de communication, sortes de
pâtés de maisons projetés dans d’immenses jardins clôturés, et faisant
tampon avec le reste de la ville. Les équipements collectifs sont de
préférence localisés loin de ces quartiers résidentiels (exemple des
écoles et surtout des marchés), pour éviter à ces « édens » que ces
équipements n’en viennent à constituer un tropisme pour une
population promiscuitaire et encombrante. Ces équipements sont, pour

32
les besoins de la cause, situés à la lisière des quartiers populaires, ou
en tout cas des quartiers à forte densité, ce qui connote
fallacieusement l’idée de « démocratie » et de « répartition équitable
des équipements » (ces connotations étant entretenues à dessein par
les pouvoirs publics).
La prolifération de ces enclaves de luxe, tout en se constituant sous
forme d’îlots disséminés dans un vaste espace autour ou en extension
de la ville initiale, est démultipliée par les implantations « de choix »
au profit (noblesse oblige…) des sociétés d’études ou représentations
étrangères, contribuant ainsi à hypothéquer tout projet cohérent
d’aménagement.
Que l’aire d’activité populaire se constitue à partir d’un quartier
commerçant formalisé, ou à partir d’un terrain vague occupé plus ou
moins spontanément comme « res nullius », la promiscuité, se
combinant à l’existence d’activités diversifiées non contrôlées, reste
une constante.

D’un autre côté, que les quartiers modernes se constituent en
enclaves disséminées, le coefficient d’occupation au sol (C.O.S.) y
demeure relativement très faible.
De plus en plus, les espaces tampons sont menacés d’empiètement,
mais en même temps que la restriction de leurs limites s’annonce
comme imminente, on continue à multiplier les barricades.
Cette sphère nébuleuse, où vit une population vouée à elle-même
pour exister, tend à prendre des proportions telles qu’elle finit, tôt ou
tard, par devenir la préoccupation principale des pouvoirs publics. Car
l’ampleur démographique et la pression consécutive qui s’expriment
massivement en demande d’emploi et de logements, s’ajoutant à
l’emprise au sol de cette population, posent problème.
Pour certains gouvernants, le danger potentiel que présente cette
sphère vient de son parasitisme même. Celui-ci est entendu sur le plan
spatial, mais aussi socio-culturel. Quant au plan économique, dans
quelle mesure cette sphère peut-elle constituer un maillon significatif
dans les circuits d’échange, dans la consommation, mais aussi la
production des biens de consommation ? C’est en envisageant
l’impact économique réel de ce secteur « sous-capitalisé » que les
décideurs pourront être amenés à reconsidérer les paramètres de la
planification urbaine.

33

Comment planifier la pauvreté ?

Une typologie des critères d’identification de ce secteur a été tentée
2à l’issue d’une rencontre récente des aménageurs africains . Le
croisement de ces critères - empiriquement relevés - permet de saisir
ce secteur dans ses limites concrètes, objectives, par rapport au secteur
« intégré » des économies nationales.
Mais d’ores et déjà, la recherche de solutions dépend de la situation
de l’emploi de chaque pays et du poids spécifique des activités
stabilisées par rapport aux activités « informelles » ou non maîtrisées.
La demande typologique annoncée plus haut conduit à deux
alternatives, voire à deux politiques apparemment contradictoires :
- Alternative intégratrice : une fois saisis les réseaux de la relation
entre les deux secteurs, il convient de résoudre l’intégration par les
moyens de :
- l’emploi ;
- l’accroissement du chiffre d’affaires (des entreprises
souscapitalisées) ;
- la scolarisation, etc.
- Alternative « autonomiste » (ou autogestionnaire) : celle-ci
semble déboucher sur :
- des virtualités communautaires à développer (gestion
coopérative d’un certain nombre d’outils de travail de type artisanal) ;
- la promotion de la formation sur le tas et la valorisation de
celle-ci.

En conclusion, ces deux alternatives peuvent se révéler fausses
dans la mesure où la seconde ne parvient pas à sortir de la simple
utopie qui consiste à confondre procès de travail (sur lequel des
possibilités d’actions coopératives peuvent déboucher sur des
innovations et un redressement de la productivité) et procès de
production (qui n’est pas maîtrisé par le secteur informel au moins à
cause des matières premières et de l’écoulement du produit ouvragé

2 Séminaire sur « Environnements urbains et gestion populaire en Afrique »,
E.N.D.A.-I.N.F.O.S.E.C., Cotonou (3-17 octobre 1979).

34
sur un marché moins restreint que celui du quartier). De ce point de
vue, le degré d’autonomie de ce secteur est variable suivant le type
d’activité : dépendance plus grande chez les artisans (input-output)
que chez les commerçants (marché local des biens de consommation) ;
dépendance plus grande chez ces derniers que chez les prestataires de
services (ex. : usage fréquent des matériaux de récupération pour les
dinandiers, réparateurs, soudeurs, ouvriers, maçons, etc.). D’un autre
côté, le redressement escompté des revenus n’aura pas forcément pour
effet de renforcer les aptitudes autonomistes. Au contraire, il peut
produire un effet « pervers », d’intégration dû au changement de
rationalité économique correspondant aux nouveaux chiffres
d’affaires, etc.
Il semble par conséquent que la deuxième alternative n’est qu’une
modalité différée de la première, car elle présuppose, par des moyens
« endogènes », l’élévation du niveau de vie et des conditions sociales
des populations concernées. A un certain stade, l’élévation de niveau
fait basculer les agents d’une sphère (informelle) à l’autre (secteur
capitalistique) et l’intégration par le bas aura relayé une intégration
par le haut (cette dernière n’étant possible que par une politique de
l’emploi très soutenue : exemple algérien jusqu’à la fin des années
1970).
Il faut dire que la typologie a été élaborée à titre d’hypothèse et
reste justiciable d’un travail de terrain nettement plus important que le
champ d’observation synthétisé jusque-là.
Il est à souhaiter que ce travail, à la fois théorique et pratique,
accroche les jeunes économistes, géographes, sociologues et
démographes algériens pour continuer cette recherche dans un cadre
effectivement interdisciplinaire et dont le champ d’investigation
pourrait être le Maghreb.
Cotonou, 1979.


35



Espaces maghrébins : pratiques et enjeux


C’est de Taghit que je partirai pour dire l’espace maghrébin, ses
enjeux et ses pratiques, tout au moins pour essayer de baliser cet
espace, au regard de la problématique mise à jour par le laboratoire de
recherche de l’URASC sur les « Etablissements Humains et Modes
d’Organisation de l’Espace ».
Car Taghit reste le symbole de ces oasis insulaires, placées sous
le signe de la discontinuité morphique, celle de l’enclavement, ce qui
confère à la communauté locale un souci de concision toponymique,
de verbalisation du capital hydraulique et foncier, et un art du partage
de ce capital régi par des coutumes séculaires.
En revanche, la lecture de ces terroirs impose à l’investigateur
de relier chaque fois la singularité locale à l’environnement régional.
La réalité paysanne des oasis occidentales nous y invite
inexorablement chaque fois que l’on veut relever ses éléments
constitutifs. Son champ paraît encore aujourd’hui comme marqué par
cette immanence du passé où survivent les faisceaux multiples qui le
traversent à partir des « quatre orients ».
Ces polarités cardinales se croisent ou se superposent en des
dénivellations qui sont restées quasi permanentes, et qui composent,
au moins jusqu’à l’occupation française, le tissu morphologique
complexe de la région : la multiplicité des alliances, des groupes de
référence, des modèles confrériques comme des apports culturels,
s’explique par la sédimentation et le caractère cumulatif de tous les
éléments charriés par les migrations successives. Leur persistance est
due à l’ambivalence de cette société entre une sujétion nomade et une
allégeance étatique. Un rattachement exclusif au règne nomade, fait de
razzia et de déprédations, aurait abouti à une société de type
« anarchique », tandis que le rattachement à la polarité inverse, fondée
sur un ordre fiscal régulé par une bureaucratie organisée et implantée
localement, aurait conduit cette société à s’insérer progressivement
dans un univers étatique centralisé.

∗ Introduction aux Actes du colloque international organisé conjointement par
l’URASC (Oran) et le CNRS/EHESS (UA 1061), à l’automne 1987, à l’oasis de
Taghit. Ouvrage paru aux Ed. ENAG, Alger 1989. Cf. iconographie IV.

37
Déjà, en raison même des mouvements historiques et des
liaisons qui se sont tissées entre les groupes caravaniers et les
dynasties citadines du Nord, les causalités et les corrélations entre les
faits localement constatés doivent faire appel à des acteurs sociaux ou
à des protagonistes lointains constatés historiquement et
géographiquement. Les rares témoignages de ces mouvements
historiques nous viennent de la Mouqqadina d’Ibn-Khaldoun ou du
géographe Al-Bakri, encore que ces témoignages en restent à un stade
anecdotique, quand ils ne constituent pas – le premier surtout – une
philosophie de l’histoire. Ils peuvent néanmoins suggérer, à la lumière
des recoupements qu’offre l’observation directe des sociétés nomades
ou de celles qui – enclaves sédentaires – nous donnent, sous une
forme dégradée mais suffisamment saisissable, l’esquisse de modes de
production anciens, une vision globale des multiples polarisations que
l’espace maghrébin a subies tout au long de son histoire.
Jusqu’au XIVème siècle, les axes principaux du grand
commerce caravanier allaient du Soudan au Maghreb, plus
précisément de Tombouctou à Fès, Marrakech, Tlemcen, Bougie. Ces
métropoles ont successivement joué le rôle de pôles, vers lesquels
convergeait le produit des butins et les métaux précieux, l’or natif
surtout. L’aristocratie citadine, à l’époque du royaume de Sidjilmassa,
régentait ainsi les tribus nomades, qui constituaient à leur tour des
1« aristocraties guerrières » , et ce, dans les limites politiques de leurs
territoires. L’espace politique de ces tribus était celui des axes du
grand nomadisme : cet espace ne constituait pas un continuum dûment
défini par des frontières précises, mais se focalisait sur des points
d’eau, des lits d’oueds humides, des oasis, bref des enclaves « utiles »
et permettant de fixer de manière durable une population. Aussi, le
grand commerce caravanier s’est-il doté, pour ses haltes, de véritables
stations de ravitaillement qui jouaient en grande partie – à l’instar des
silos à grains des comptoirs puniques – le rôle de « greniers »
céréaliers et d’ « auberges » pour les tribus de passage.
D’un autre côté, les cités urbaines du Maroc, quoique n’étant
pas soumises au règne nomade, se situaient aussi dans les mêmes axes
commerciaux, et se développaient naturellement au rythme des
rapports marchands, spectacle classique de la formation des villes

1 Définition que donne Yves Lacoste des chefferies tribales du Maghreb et, par
conséquent, de la nature des pouvoirs locaux

38
maghrébines, et dont les prolongements sont d’ailleurs visibles de
l’autre côté de la Méditerranée, notamment en Irak. Mais alors que ces
cités se trouvaient sous l’emprise du pouvoir central (Fès ou
Marrakech), les Ksour, par contre, ceux du Sidjelmassa et de
l’AntiAtlas, ceux du Souss, mais aussi du Touat et du Gourara (situés en
Algérie), étaient soumis à ce même pouvoir par nomades interposés.
Mais le contrôle des Ksour par les tribus nomades conférait à
ces derniers une double position stratégique : les Ksour étaient des
maillons essentiels pour le transit ; les tribus constituaient, en plus, par
leur force militaire et logistique, et donc par leur mobilité, l’autre
maillon nécessaire sans lequel le système marchand ne pouvait
fonctionner. Conscientes de leur force, les tribus nomades avaient, de
ce fait, un pouvoir de négociation avec les pouvoirs centraux, tant sur
le contenu des transactions et des contrats qui les réglementaient que
sur la nature du pouvoir et, par conséquent, sur l’opportunité et les
clauses des actes d’allégeance. Un tel pouvoir de négociation,
potentiel ou effectif, modulait en quelque sorte les rapports
antagoniques dans la mesure où il constituait le seul élément
fondamental susceptible de faire « bouger » les contradictions au sein
du système marchand, d’où, entre autres, la grande fragilité des actes
d’allégeance.
Cette fragilité s’accentua davantage par suite du monopole
qu’allait exercer la flotte turque installée en Algérie, sur le commerce
trans-méditerranéen, et des conséquences économiques de ce
monopole sur les circuits marchands des dynasties marocaines.
Mais déjà, à partir du XIVème siècle, les axes caravaniers
commençaient à s’orienter progressivement vers Tlemcen, Tiaret,
Mascara, ainsi que vers un certain nombre de villes « garnison » des
plateaux.
Aussi, la polarisation de l’espace saharien évolua-t-elle en
conséquence. La notion des frontières y prenait un sens diffus,
fluctuant ; la véritable frontière était celle qui séparait l’espace de
transit, qui est un espace « utile », de l’espace « inutile » ; le pouvoir
central dominant finissait par lui donner un contenu politique, en
mettant en place les institutions qui devaient maintenir le nouvel ordre
établi.
Mais arrêtons-nous un moment sur cette notion ambiguë de
« frontière ». Traditionnellement, les historiens distinguent, suivant le
milieu écologique, la « frontière de séparation » (zones désertiques), la

39
« frontière de contact » (zones peuplées où les groupes vivent côte à
côte) et enfin les zones où se superposent des civilisations différentes.
Pierre Lapradelle donne une définition plus dynamique : « (…)
La frontière est une conception politique pure, elle est un isobare
politique qui fixe pour un temps donné les limites d’équilibre entre les
groupements humains et les puissances politiques compétitives. Elle
relève d’une conception essentiellement dynamique de la vie
internationale, elle est fonction du flux et du reflux de la distribution
3politique. »
Prise dans cette acception, la production de l’espace saharien a
été réalisée par la superposition diachronique de deux espaces
politiques : celui du pouvoir local propre à la tribu, et celui du pouvoir
central, tendant à créer, en compétition avec d’autres pouvoirs
centraux, un rapport d’annexion.
Avant l’apparition des formes étatiques d’occupation, les
frontières variaient en fonction du paramètre écologique : l’espace
tribal évoluait suivant les aléas du pacage, de la transhumance. Cet
espace devient politique à partir du moment ou des groupes tribaux
antagoniques tendent à se disputer des points d’eau ou des voies
stratégiques. Ceci se retrouve dans la Steppe, où l’on peut dire que
l’espace pastoral est instable, voire même, dans les terres de parcours
du Tell, c’est-à-dire partout où prédomine le groupe agro-pastoral.
Si les espaces pastoraux se sont prêtés le mieux à des formes
d’appropriation collective ou plutôt d’ « usage » collectif, cette
indivision ne jouait qu’à l’intérieur du groupe tribal, qui définissait
son champ territorial en fonction de trois principes concomitants :
principe agronomique, principe pastoral, principe stratégique.
Ces trois registres de référence à l’espace sont à la base de
« l’aménagement endogène » du territoire et s’articulent, suivant le
facteur économique dominant, dans des proportions variables.
Là où prédomine l’agriculture, la frontière est celle qui sépare
le terroir « vivifié » des terres en friche environnantes. C’est l’espace
cultural : l’activité pastorale y prend une place secondaire, son champ
se superpose à l’espace agronomique ou cultural.
Là ou prédomine le groupe pastoral, le parcours se définit non
pas comme un champ toujours extensible, mais comme un espace vital

3 L’auteur est cité par Elie El-Baz dans un mémoire de Science Politique (Paris)
intitulé : « Le conflit frontalier algéro-marocain et le rôle de l’O.U.A), bibliothèque
de l’Institut de Sciences po., Paris, 1976

40
se reconstituant par translations saisonnières discontinues. Le mode
d’occupation y étant précaire, aucune trace « volontaire » de l’homme
n’y figure.
Les groupes tribaux entrent souvent en conflit quand leur survie
et celle de leurs troupeaux dépendent des mêmes points d’eau, des
mêmes aires de pacage. En d’autres termes, alors que l’espace cultural
se définit comme un champ fixe en expansion, comme ‘imâra ou
« terre pleine », « vivante », œkoumène, enclave à l’intérieur des
terres en friche ou non arables, c’est-à-dire des « terres mortes », et
que la dynamique de ses contours est fondée sur le principe juridique
du ihyâ « vivification », l’espace pastoral, par contre, ne se définit
pas à partir de sa spatialité, mais de sa temporalité. C’est pourquoi les
conflits y furent plus fréquents et plus violents. Ils sont le résultat
d’une rupture d’équilibre (écologique), mais aussi des rapports de
force entre tribus dominantes et tribus « satellites ».
A l’intérieur de ces tribus, l’existence de rapports sociaux
inégalitaires renforce le désir d’expansion territoriale (avec
l’apparence d’une adhésion communautaire) jusqu’à dépasser le seuil
d’équilibre écologique. Ce « surplus spatial », qui joue le rôle de
réserve ou de « provision », et qui ne peut être maintenu que par la
force, définit l’espace stratégique.
La précarité des limites territoriales entre groupes tribaux
antagoniques et l’enjeu écologique sous-jacent ont été l’élément
pourvoyeur de traditions guerrières, mais aussi des superstructures
culturelles, politiques et juridiques. C’est ainsi que les épopées
guerrières alternent avec les périodes de trêve, d’où l’importance des
« pactes pastoraux » qui portent non pas sur des délimitations
territoriales, mais sur une « police de la circulation », un code d’usage
collectif des parcours. Toute la jurisprudence en la matière est
alimentée par des dispositions en matière de servitudes (droits de
passage).
En définitive, nous avons un espace cultural, défini par la
territorialité et le droit d’antériorité de mise en valeur (principe de la
« vivification et de la « vacance »), un espace pastoral défini par la
temporalité et les droits de passage, et un espace stratégique enfin, qui
se situe au-delà des besoins immédiats, et dont les groupes dominants
s’investissent comme d’un « bien » garantissant des besoins
prospectifs, à la fois matériels et logistiques : il se définit ainsi comme
une « accumulation d’espace ».

41
Ces trois espaces, notamment quand il s’agit du groupe
agropastoral, se superposent et forment l’espace politique de la tribu.
L’espace politique autochtone est défini ainsi comme la
combinaison des trois espaces superposés ; avec l’apparition des Etats
et des pouvoirs centraux maghrébins, qui se sont constitués sur la base
du système marchand et du grand négoce transsaharien, les grandes
dynasties ont toutes eu pour objectif d’accaparer le marché de l’or et
des esclaves, et donc les « troupes transitaires ». Les tribus nomades
se sont vu conférer alors un rôle économique d’une ampleur nouvelle.
En même temps, à leur espace politique originel est venu se
superposer (deuxième niveau de superposition) l’espace marchand des
pouvoirs centraux.
Ainsi, l’espace politique nomade se constitue en même temps
qu’il s’insère progressivement dans l’espace politique du pouvoir
central, sa configuration évolue suivant la structuration des circuits
nomades qu’organise et diligente ce pouvoir dans le cadre de rapports
marchands antagoniques (avec les autres pouvoirs centraux, mais
aussi avec les groupes nomades en présence).
Jusqu’à la fin du XVème siècle, l’espace algérien s’était
structuré en fonction du système marchand en s’ordonnant autour de
pôles urbains, sorte de citadelles fortifiées situées essentiellement à
l’intérieur du pays, à la limite des plateaux et du Tell. Par suite, le
pouvoir beylical, dont les vertus à la fois administratives
(centralisation) et mercantiles (la « course ») préfiguraient une
occupation de « type colonial », imprima cette logique par le
développement des villes côtières.
Du XVIème siècle à nos jours, l’espace algérien est polarisé par
les grandes villes portuaires, tout comme le Maroc qui vit plus
tardivement, certes, Casablanca prendre la relève de Fès et de
Marrakech. Dès lors, la ligne qui devait séparer blad Sibâ de Blad
Makhzen avait changé de sens. Ce déplacement historique des pôles,
du centre vers la périphérie a donné lieu, là aussi, à une structuration
de l’espace rural et villageois dictée non plus par les rapports
marchands, mais par les rapports coloniaux : la désaffection de
presque toutes les villes pré-coloniales (Nédromah, Mazouna,
Honaïne, Qal‘at des Beni- Hammad, etc) en tant que centres d’intérêt
économique, provient de ce que les axes commerciaux sur lesquels
elles étaient situées ont laissé place à un nouvel « espace utile », tout
comme le « Maroc utile », façonné par Lyautey, a remplacé celui des

42

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.