Le journal de Culture et Démocratie - Les droits culturels au principe d’une démocratisation durable (2011)

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1Le Journal de Culture et Démocratie Sommaire • Éditorial : Que fait la culture à la démocratie et que fait la démocratie à la culture ? | Sabine de Ville | 1 • On n’est pas groupe, on le devient | Amélie Mouton | 223 • Les droits culturels au principe d’une démocratisation durable | Patrice Meyer-Bisch | 4 • Construire une culture de la solidarité, du bien commun, de l’être | Ricardo Cherenti | 5 • Le réveil de l’Histoire ou les derniers soubresauts d’un monde à l‘agonie ? | Baptiste De Reymaeker | 6 Décembre 2011 Périodique de l’asbl • Une négation indéfnie de l’impossible | Mathieu Bietlot | 7 Culture et Démocratie • Sortir de la nasse | Slavoj Žižek | 8 • Burn out | Christelle Brüll | 10 • Comment parler sans donner des ordres | Guillermo Kozlowski | 12 • Plaidoyer pour la mise en pratique | Paul Biot | 15 • Images : Thierry Lenoir | Georges Vercheval | 15 • Une intervention féministe dans la culture : le festival de flms de femmes de Bruxelles | Nadine Plateau | 16 Éditorial Que fait la culture à la démocratie et que S’inscrivant dans ce mouvement, les rédacteurs et partagée. Le premier degré de la démocratie, fait la démocratie à la culture ?
Publié le : lundi 24 février 2014
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1Le Journal de
CultureetDémocratie
Sommaire
• Éditorial: Que fait la culture à la démocratie et que fait la démocratie à la culture? |Sabine de Ville|1
• On n’est pas groupe, on le devient|Amélie Mouton|223 • Les droits culturels au principe d’une démocratisation durable|Patrice Meyer-Bisch|4
• Construire une culture de la solidarité, du bien commun, de l’être|Ricardo Cherenti|5
• Le réveil de l’Histoire ou les derniers soubresauts d’un monde à l‘agonie?|Baptiste De Reymaeker |6 Décembre 2011
Périodique de l’asbl • Une négation indéfnie de l’impossible|Mathieu Bietlot|7
Culture et Démocratie • Sortir de la nasse|Slavoj Žižek|8
• Burn out |Christelle Brüll|10
• Comment parler sans donner des ordres|Guillermo Kozlowski|12
• Plaidoyer pour la mise en pratique|Paul Biot|15
• Images: Thierry Lenoir|Georges Vercheval|15
• Une intervention féministe dans la culture: le festival de flms de femmes de Bruxelles|
Nadine Plateau |16
Éditorial

Que fait la culture à la démocratie et que S’inscrivant dans ce mouvement, les rédacteurs et partagée. Le premier degré de la démocratie,
fait la démocratie à la culture ? de ce Journal 23 explorent ce que les indigna- ce sont les droits culturels soit la possibilité pour
Cette question est d’une actualité brûlante car tions contemporaines produisent en termes chacun et chacune, d’accéder à tout ce qui peut
nous le savons, ceux et cel les qui font tomber les d’interrogations nouvelles, de déplacement des l’aider à penser, inventer et construire sa desti-
dictatures, ceux et celles qui clament leur colère évidences, de reformulation de concepts et de née personnelle pour s’inscrire en liberté, en
dans les rues du monde questionnent les équi- valeurs, de pratiques inédites. Dressant un in- conscience et en responsabilité dans un destin
libres – ou les déséquilibres – politiques, écono- ventaire des possibles, ils confrment que c’est collectif.
miques et sociaux contemporains et en appel- du côté, en effet, de la création et de l’invention La question de l’invention, donc de la liberté,
lent à une autre cul tu re de la démocratie. que peuvent émerger de nouvelles et de plus jus- est au cœur de ce Journal 23. Il ne l’épuise pas.
De la Grèce à l’Espagne, de New-York à l’Ita- tes manières de vivre ensemble. Tant mieux. Cette question est essentielle. Il y
lie en passant par l’Islande, ces indignations ac- Ils confrment ce qui nous semble – depuis si aura un Journal 24.
tent le vacillement voire la faillite d’un monde longtemps – essentiel : le premier degré de la dé-
gangrené par le primat de l’intérêt singulier, mocratie, c’est la culture comprise ici comme un Sabine de Ville
l’oubli des solidarités, le goût de l’immédiat et champ, un espace, une expérience individuelle Vice-présidente de Culture et Démocratie
du spectaculaire, le tout au fnancier et au mar-
chand jusques et y compris, très logiquement,
dans la sphère culturelle.
Gardons-nous du simplisme et de la réduc-
tion. Rien ne va de soi.
Les formidables élans révolutionnaires du
Maghreb accouchent aujourd’hui d’émergences
politiques passionnantes mais incertaines, les
nouveaux médias suscitent de nouvelles prati-
ques de débats citoyens où le vain le dispute à
l’essentiel, les indignés suscitent de multiples
sympathies, parfois très contradictoires, et pei-
nent ou répugnent à s’inscrire concrètement
dans le débat politique, la crise autorise le recul
de l’exercice démocratique confant çà et là les
rênes des gouvernements aux « experts » et non
plus aux élus.
Incertitudes donc, impasses peut-être, com-
plexité certainement. Mais aussi et comme sou-
vent en temps de crise, un terreau obligé pour
l’invention et la créativité. Au-delà des nécessai-
res et utiles colères, le désordre du monde susci-
te un mouvement formidablement fécond de
pensée porté par les intellectuels, les philoso-
phes, les économistes, les sociologues mais aussi,
et à leur manière, par les créateurs.
© Thierry Lenoir, Le Printemps Arabe, « en Egypte » , bois, 2011 Le Journal de Culture et Démocratie | numéro 23 | décembre 20112
On n’est pas groupe, on le devient
Le mouvement des Indignés et sa suite, les ment social, regroupant les secteurs syndicaux vraient des questions fondamentales : comment
« occupy » américains, témoignent de l’émer- et associatifs en lutte, les jeunes, les allocataires vivre ensemble ? Comment gérer cette société
gence d’une nouvelle culture politique. Leur sociaux, les travailleurs sans papiers… Dans sa et avec quel système ? Comment concilier des
message : le changement commence d’abord ligne de mire, le Pacte de l’Euro et les politiques points de vue et des traditions diverses ?
par la manière de vivre ensemble. Une atti- d’austérité qui vont conduire à une progressive Et partant, comment prendre des décisions
tude qui bouscule les habitudes, les repères, dégradation des conditions de vie des peuples collecti ves ?
et les modes de pensée traditionnels. européens. Les participants s’apprêtent à re-
joindre, après la rencontre, la manifestation de Apprendre par l’expérience
Samedi 15 octobre, dans un magasin de chaussu- l’« indignation mondiale contre l’austérité ». Ces questions, le mouvement ne s’est pas con-
res de la rue Dansaert à Bruxelles, quelques da- Certains affchent une certaine perplexité au su- tenté de les poser de manière théorique : il les a
mes en plein essayage marquent un temps d’ar- jet du mouvement des Indignés. « Nous avons inscrits dans l’expérience, les a ramenés à hau-
rêt devant le spectacle qui défle soudain sous du mal à communiquer avec eux. Ils sont un peu teur d’homme, dans le quotidien. Il a proposé à
leurs yeux. Un zombie, un pacman en forme fermés et craignent tellement la récupération chacun de pouvoir les vivre concrètement dans
d’euro, un homme portant le célèbre masque qu’ils éloignent les syndicats, partis politiques et les campements auto-gérés. Dans ces micro-so-
de Guy Fawkes et qui brandit une pancarte mouvements sociaux institués. Pourtant, l’his- ciétés, les occupants se sont confrontés à la ges-
« occupy wet straat » et puis plusieurs milliers de toire des luttes ne commence pas aujourd’hui. » tion de problèmes logistiques de première né-
personnes, originaires d’Espagne, de Hollande, cessité (hygiène, nourriture, sécurité), à la diff-
de France ou d’Italie qui font voltiger des ban- culté d’aboutir à une décision collective, par
deroles aux slogans divers : soutien aux mouve- Bousculer les repères con sensus, dans des assemblées populaires qui
ments de révolte des étudiants du Chili, appel à Cette méfance vis-à-vis des formes tradition- rassemblaient une pluralité de voix parfois op-
créer un monde nouveau, fn du nucléaire, ques- nelles de militance n’est-elle pas un frein à la posées. Cette expérimentation d’une forme
tionnement tragi-comique sur le destin euro- convergence des luttes, nécessaire en ces temps d’organisation, qui ne soit ni centralisée, ni hié-
péen et surtout contestation des mesures d’aus- de crise ? Est-il possible de rebâtir une autre fa- rarchique, ni patriarcale, ni verticale, est une fa-
térité présentées comme seules réponses à la cri- çon de faire de la politique, qui n’ait plus rien à çon très concrète de résister au modèle domi-
se économique et fnancière. L’appel à la révolu- voir avec les modèles du passé ? À ces questions, nant, de vivre l’expérience d’une alternative au
tion globale, lancé par le mouvement des Indi- il n’y a pas de réponses simples. système.
gnés et les « occupy » américain a été entendu : ce Le jour de la « révolution globale », le sociolo- Et cette expérience a eu des effets réfexifs
jour ensoleillé d’automne, il y avait près de 7.000 gue américain Immanuel Wallerstein a posté sur inattendus. À Liège, les Indignés, qui campaient
personnes dans les rues de Bruxelles. La presse son blog un commentaire au sujet du mouve- au départ sur la place Saint-Lambert, ont rapi-
est présente aussi : des dizaines de journalistes ment « occupy wall street », qu’il considère com- dement réalisé qu’ils s’étaient installés sur un
japonais, allemands ou turcs qui, armés de leur me étant l’événement politique le plus impor- lieu déjà occupé par des dealers d’héroïne. La
caméra et de leur micro, remontent en duos le tant aux USA depuis mai 1968 et dont il serait, rue était déjà occupée. Ils ont dû gérer la violen-
1fot humain. Comparé à ses timides débuts dans d’après lui, le descendant direct. « Le mouve- ce, se questionner sur leur sécurité, sur la façon
la capitale européenne – quelques centaines de ment est devenu respectable » dit Immanuel de cohabiter avec cet autre monde. Ils ont ren-
personnes sur une place publique de la commu- Wallerstein. « Et avec la respectabilité vient le contré les vrais exclus : des sans-abris, des toxi-
ne de Saint-Gilles, à Bruxelles – le mouvement danger. » Le sociologue craint que le succès du comanes qui se sont installés dans leur campe-
démontre quelques mois plus tard une capacité mouvement ne se retourne contre lui car, à me- ment, content d’y trouver de la nourriture gra-
de mobilisation impressionnante. sure qu’il s’étend, la diversité des points de vue tuite mais aussi un espace où s’exprimer, où
Que penser de ce cortège qui oscille entre des contestataires augmente. « Le problème ici exis ter. Quelle place leur accorder dans ce mi-
performance carnavalesque et déflé de revendi - est, comme toujours, de savoir comment éviter cro-monde, qui redoute les règles, mais où un
cations à priori éparses ? De ce mouvement qui de tomber en Scylla en étant un « culte étroit » homme ivre peut venir monopoliser une assem-
refuse de s’inscrire dans les anciennes traditions qui échouerait parce que sa base serait trop blée populaire ?
de luttes politiques et syndicales, de se défnir et étroite, ou de basculer en Charybde en n’ayant À Wall Street, des représentants des minori-
de traduire son action en un programme politi- pas de cohérence politique parce que cette base tés noires et hispaniques se sont joints au mou-
que clair ? Peu avant le départ du cortège près de serait trop large. Il n’y a pas de formule simple vement et, ce faisant, ont poussé le groupe à un
la gare du Nord, j’ai assisté à une scène qui ex- sur la façon d’éviter de tomber dans un de ces questionnement identitaire. Car qui étaient en
prime bien cette diffculté à défnir le mouve- deux extrêmes. C’est diffcile. » réalité ceux qui disaient représenter les 99 %
ment et les tensions qui en résultent. Un homme À l’évidence, le mouvement des Indignés de la société ? Comme l’annonçaient sans détour
a brusquement arrêté sa voiture à hauteur d’un bouscule les habitudes, les repères, les routines plusieurs slogans, un groupe en majorité issu
manifestant qui porte un drapeau d’un parti contestataires bien rodées, les modèles de pen- de la classe moyenne, touché de plein fouet par
poli tique d’extrême gauche. « Le mot d’ordre, sée. Mais n’est-ce pas là, justement, que réside la crise économique et les mesures d’austérité.
c’était aucune bannière » proteste-t-il. « On doit toute sa force ? Il pousse les syndicats et les partis « Ce sont des jeunes blancs, libéraux, qui pour
être ici en son nom propre. On avait dit pas à se repositionner, à interroger leurs pratiques. la première fois de leur vie ressentent un faible
d’étiquette ». L’autre répond qu’affcher son ap- Il met en question la démocratie, son fonction- pourcentage de ce que les communautés noires
partenance politique ne l’empêche pas d’être so- nement, sa représentativité. Il oblige à faire l’ef- éprou vent depuis des centaines d’années » analy-
lidaire du mouvement. Mais la discussion se ter- fort d’analyser, de comprendre, d’échanger sur sait ainsi un activiste d’une organisation instal-
mine par des insultes: bande de gros cons, vous le monde qui nous entoure, sur la façon dont il lée dans le Bronx, un quartier pauvre à domi-
n’avez rien compris, dit l’automobiliste qui dé- fonctionne, sur ce qui le structure, sur ce qui nante noire et hispanique. En ralliant le mouve-
marre furieux. pourrait et devrait être changé et sur la façon ment, ces minorités ont enrichi et élargi la ré-
Autre témoignage de ce malaise, un peu plus dont ce changement pourrait advenir. Les cam- fexion : « le racisme n’est-il pas le problème
tôt le matin, à un meeting du Comité Action Eu- pements d’indignés qui ont essaimé un peu par- principal des minorités américaines, avant mê -
rope, une initiative intersyndicale qui entend se tout dans le monde étaient ainsi, à leur manière, me le capitalisme ? » À Bruxelles, lorsque la ma-
poser comme une force motrice de mécontente- de gigantesques points d’interrogation qui ou- nifestation du 15 octobre longeait le canal, j’ai vu Le Journal de Culture et Démocratie | numéro 23 | décembre 2011 3
un jeune protestataire qui avait écrit à la hâte Le mouvement des Indignés, par les questions ternatives centrées sur l’autonomie. C’est moins
quelques mots sur un morceau de carton qu’il qu’il pose, par son effet réfexif, par la quantité une révolution qu’un processus ».
brandissait à l’attention d’un groupe d’africains de débats qu’il produit, par sa volonté de repren- Il est triste que les occupants aient été bruta-
qui se trouvait sur l’autre rive, devant le Petit dre possession des savoirs politiques, a une for- lement chassés des espaces publics. Mais ce n’est
Châ teau : « rejoignez-nous, vous nous représen- midable composante pédagogique, non seule- pas un échec. Car ce processus, ce changement
tez aussi ! » ment pour ceux qui ont vécu concrètement les culturel qui s’inscrit dans la durée, ne se réduit
occupations, mais aussi pour ceux qui l’ont ob- pas au mouvement des Indignés. On en trouve
On n’est pas groupe servé de plus loin et qui ont peut-être vu quel- des indices un peu partout : dans les associa-
Si l’on considère que la fnalité du mouvement ques-unes de leurs certitudes basculer. Je suis tions, les mouvements d’éducation populaire et
est la seule façon de juger de sa pertinence, on dans le cas. Suivre le mouvement a été pour moi d’éducation non-formelle, les expériences de
retombe dans une vieille habitude : celle de se un véritable processus d’apprentissage, qui m’a budget participatif, les nouvelles formes de mili -
3focaliser sur la macro-politique, « c’est-à-dire mise en mouvement, m’a fait réféchir, chercher, tance. Il a aussi des racines profondes, s’inspi-
sur les mobiles explicites du groupe, sur les pro- lire et échanger. rent des pensées et des pratiques anarchistes,
grammations à effectuer et sur les agendas à C’est pourquoi le refus de faire émerger un féministes, situationnistes, écologistes et alter-
2rem plir ». Or, c’est sans doute à un niveau mi- projet politique plus global ne doit pas être mon dialistes. Preuve aussi que les savoirs por-
cropolitique que toute la richesse et l’intérêt du com pris comme l’expression des lacunes d’un teurs de changement ne disparaissent pas mais
mouvement trouve à s’exprimer : l’expérience mouvement immature. Comme l’analyse Geof- se transmettent et peuvent renaître avec force.
singulière de chaque campement, sa situation frey Pleyers, sociologue spécialisé dans le mou-
géographique particulière, ses réussites et ses vement altermondialiste et l’engagement des Amélie Mouton
échecs, les variations dans la participation, les jeunes, ce nouveau positionnement est plutôt Journaliste
tensions, les confits, les leaderships cachés. Le l’expression d’une transformation des formes ameliemouton @ yahoo.fr
vécu de chaque groupe a généré une quantité et de participation dans un mouvement qui adopte
une diversité de savoirs qui ne pourraient être une voie plus culturelle. « Ce n’est pas tellement
appréhendée que si chacun relatait son expé- par l’infuence exercée sur les décideurs politiques
rience propre et les leçons qu’il peut en tirer. que le changement peut advenir mais plutôt par la 1 www.iwallerestein.com
2 David Vercauteren, Micropolitiques des groupes. Pour « On n’est pas groupe, on le devient ». La formule, transformation de la manière de vivre ensemble.
une écologie des pratiques collectives, Paris, Les prairies qui sert de point de départ à l’ouvrage de David L’autre monde possible n’adviendra pas demain,
ordinaires, 2011 (nouvelle réédition), p. 11.
Vercauteren, « micropolitiques des groupes », après un grand soir, mais commence ici et mainte- o 3 Voir le dossier d’Imagine n 88, « Résistance, esprit, es-tu
convient ici à merveille. nant, dans ces interstices où se développent des al- là ? », novembre-décembre 2011.
o© Thierry Lenoir, Les Navetteurs n 5 , bois, 2009Le Journal de Culture et Démocratie | numéro 23 | décembre 20114
Les droits culturels
1au principe d’une démocratisation durable
L’empreinte humaine est à la fois éphémère et après un large débat ouvert. Comme le consen- munauté des citoyens. Cela ne signife pas forcé-
durable. Il en va de même d’une culture démo- sus ne peut jamais être atteint, la règle habituelle ment une seule langue, une seule religion, une
cratique. Les pas de celles et ceux qui « votent par est, par défaut, celle de la majorité. Cette déci- seule conception du monde, mais une maîtrise
leurs pieds », les mains de celles et ceux qui fa- sion s’impose alors à tous, y compris à ceux qui de la, ou des langues offcielles, une connaissan-
çonnent les biens et les services et les paroles qui s’y sont opposés à la condition que ceux-ci con- ce et un respect des valeurs fondamentales de
font l’espace de confance si précieux au princi- servent le droit d’exprimer leur avis contraire et la religion qui marque la structure de la nation –
pe de la paix, marquent de leur empreinte une de préparer une nouvelle décision lors d’une sans pour autant être obligé d’adhérer à cette
culture démocratique et tracent ainsi des che- nou velle échéance. Par conséquent, une démo- foi –, une conception du monde et de la société
mins… Ceux-ci ne dessinent le paysage démo- cratie n’est pas un régime dans lequel une majo- diverse et qui peut fonder des orientations poli-
cratique que s’ils sont empruntés par de plus en rité, parce qu’elle est au pouvoir, a le droit de dé- tiques différentes, mais qui respectent toutes les
plus de femmes et d’hommes, qui s’y rencon- cider ce qu’elle veut. La souveraineté reste celle droits humains comme la « grammaire » du poli-
trent. du peuple, de façon permanente, et pas seule- tique, ainsi que le débat ouvert et rationnel qui
Une démocratisation va bien au-delà d’une ment lors des élections. Toute la question est de constitue le principe de toute décision.
transition démocratique. C’est l’enclenchement défnir ce qu’est un peuple souverain. Pour cela, il faut être formé et pouvoir conti-
d’un processus jamais achevé, original, durable, Une culture démocratique ne se mesure pas nuer de se former tout au long de sa vie (droit à
au cours duquel chacun, là où il est, se sentira seulement à la qualité des institutions, mais aus- l’éducation), il faut être informé et pouvoir in-
habilité à participer à l’invention d’une société si à la façon d’entretenir, d’habiliter un peuple, former (droit à l’information), et il faut pouvoir
non seulement plus juste, mais plus vraie. Le en allant chercher la participation partout où participer aux patrimoines culturels qui sont
droit de participer à la vie culturelle, avec tous c’est possible, dans les campagnes comme dans une source pour la vie présente. Ces trois droits
les droits, libertés et responsabilités que cela im- les quartiers des villes, dans les milieux pauvres sont « intimement liés ».
plique, est une condition essentielle pour la réa- comme dans les plus riches, dans la diversité des De façon générale, les libertés civiles ne de-
lisation de démocraties beaucoup plus partici- corps de métiers et dans les organisations de la viennent réelles que si elles ont un contenu cultu-
patives et respectueuses des valeurs liées à la di- société civile. Une démocratisation est, en ce rel. Qui peut exercer sa liberté de conscience et
2gnité humaine. sens, un processus permanent d’instauration et de religion, s’il n’a pas de connaissance de la, ou
L’hypothèse est que le culturel donne du sens de restauration d’une culture démocratique ap- des, traditions religieuses concernées ? Qui peut
à chaque secteur du politique, à chaque secteur propriée, permettant à chacune et à chacun de participer à la vie politique s’il n’a pas connais-
du développement ; cela signife que la gestion participer en exprimer ce « fragment » de raison sance de l’histoire de son pays et des principales
3démocratique du culturel est la condition de la commune qu’elle détient. controverses dans son interprétation ? Qui est
souveraineté de chaque peuple. Assurer la tran- « L’action culturelle est effectivement pri- capable de s’exprimer s’il ne maîtrise pas des
sition vers un régime démocratique est impor- mordiale. Elle permet de poser la question de disciplines linguistiques et de communication,
tant. Développer les dynamismes qui instaurent l’exclusion humaine d’une manière plus radicale non comme des véhicules neutres, mais comme
un processus durable de démocratisation est que ne le fait l’accès au droit au logement, au des lieux d’interaction ?
plus important encore. Une culture démocrati- tra vail, aux ressources ou à la santé. On pourrait Une démocratisation est durable et soute-
que est forte quand elle permet de valoriser penser que l’accès à ces autres droits devient iné- nable lorsqu’un peuple, constitué en commu-
concrètement les différentes formes de partici- luctable, lorsque le droit à la culture est recon- nauté politique, trouve les moyens de valoriser
4pation grâce à la réalisation de l’ensemble des nu. » Tel est l’effet de levier ou effet déclencheur de façon permanente toutes ses ressources cul-
droits de l’homme, et notamment des droits du droit de participer, qui implique l’exercice turelles, au niveau de chaque personne, comme
culturels ; ces derniers assurent à chacun les ca- de l’ensemble des droits culturels. La réalisation à celui de ses institutions. Ces – ses – ressources
pacités nécessaires pour exercer leurs droits, de ce droit signife que les personnes, en tant que lui permettent de développer une souveraineté
leurs libertés et leurs responsabilités. ressources humaines, ont accès aux ressources en prise avec son milieu aussi bien qu’avec les
On distingue entre l’aspect formel de la dé- culturelles qui sont nécessaires à leur développe- valeurs universelles de la raison.
mocratie, qui est garanti par les élections libres ment. C’est aux personnes, en tant que sujets de
et indépendantes, le respect de l’État de droit, droit, de décider quelles sont les références Patrice Meyer-Bisch
des droits de l’homme et du multipartisme, et qu’el les jugent nécessaires, mais elles ont besoin Observatoire de la diversité et des droits
la dimension plus fondamentale qui favorise la de s’appuyer sur d’autres personnes et sur des cul tu rels, Institut Interdisciplinaire d’Éthi-
par ticipation de chacune et de chacun aux déci- institutions d’enseignement et de communica- que et des Droits de l’Homme (IIEDH),
sions qui le concernent, au sein des différents tion qui leur donnent accès à des œuvres et leur Chaire UNESCO pour les droits de
groupes et institutions auxquels il appartient. enseignent les diffcultés d’interprétation. Il s’a- l’homme et la démocratie
Une démocratie qui serait seulement formel- git autant de diversité que de qualité de choix :
le est souvent qualifée de « faible », car les élec- la diversité permet la liberté de choix, la qualité
1 Texte extrait d’une communication prononcée lors du
tions ne peuvent être le refet d’un débat perma- des références permet la liberté d’être ou d’épa- col loque « Droits culturels et démocratisation. Éducation,
nent. Au contraire, une démocratie est « forte » nouissement à travers une discipline culturelle développement et politiques culturelles » à Tunis, les 29,
er 30 septembre et 1 octobre 2011. dans la mesure où elle développe une culture maîtrisée ; la richesse ajoute la dimension quali-
2 Voir le document – Défnir les droits culturels – que j’ai démocratique qui traverse toute la société. Le tative à la diversité.
présenté lors d’un séminaire des Nations Unies, Pour une
critère central est que les décisions sont prises Le droit de participer à la vie politique im- mise en œuvre des droits culturels. Nature, enjeux et défs,
après un débat ouvert et selon des procédures plique non seulement l’exercice de toutes les li- les 1-2 février 2010. http://www2.ohchr.org/english/issues/
cultural_rights/documentation.htm transparentes. Une démocratie forte s’appuie bertés civiles, mais aussi celui de connaître les
3 Voir le numéro de la Revue Hermès consacré à ce thème :
sur une forte culture populaire (haut niveau de valeurs culturelles qui fondent, en principe, la
Voies et impasses de la démocratisation, Hermès 19, Paris,
l’éducation, de l’information et de la connais- communauté politique à laquelle on souhaite 1996, éditions du CNRS.
4 Joseph Wresinski, Culture et grande pauvreté, Éditions sance de ses patrimoines). appartenir en y exerçant pleinement droits, li-
Quart-Monde, Paris, 2004, p. 40. Une démocratie, c’est aussi un régime dans bertés et responsabilités de citoyenne ou de ci-
Fondateur d’ATD Quart Monde, ONG qui œuvre au
lequel la prise de décision, au niveau des organes toyen. C’est une « communauté de valeurs » qui service des droits de l’homme des personnes et de leurs
du pouvoir, se fait au plus près du consensus fonde la base de la volonté politique de la com- familles en situation d’extrême pauvreté.Le Journal de Culture et Démocratie | numéro 23 | décembre 2011 5
Construire une culture
de la solidarité, du bien commun, de l’être
Depuis plusieurs mois, on ne compte plus les in- et trafqué ses comptes. Qui a conseillé la Grèce Le monde occidental est bel et bien un séducteur
dignés qui manifestent leur colère un peu par- pour (légalement d’ailleurs) trafquer ses comp- qui n’a fnalement pour sa proie que mépris. Un
tout dans un monde qui semble malade et dont tes ? La banque d’affaires Goldman Sachs Inter- mépris avant tout, un mépris d’avance.
1on peut dire qu’il aurait besoin d’être soigné. national, à la tête de laquelle on trouvait Mario Ce trop bref aperçu en deux points doit atti-
Ainsi, par exemple, a-t-on vu, tour à tour, les Draghi (Vice-président pour l’Europe). Banque rer notre attention sur le fait qu’une indignation
Grecs pris à la gorge par un endettement impor- qui a bénéfcié de plantureuses commissions (ou révolution) court très vite le risque d’être
tant qui a néanmoins nourri le monde de la f- pour ses conseils voyous. Banque qui ensuite a « récupérée » par « les méprisants ». Par ailleurs,
nance, lequel réclame aujourd’hui une austérité réalisé de beaux profts en revendant ses actions ces méprisants vont tout faire, le cas échéant,
et des privatisations qui se feront au proft de douteuses à la National Bank of Greece. Et très pour délégitimiser, avec l’appui des médias, tout
certains (les mêmes) et au mépris du plus grand récemment, qui a-t-on désigné comme nouveau mouvement qui s’éloigne de ses propres valeurs
nombre ; les « révolutions arabes » balayant de président de la Banque centrale européenne ? marchandes.
l’horizon politique des dictateurs préoccupés Mario Draghi. Le même. Certains ont alors par- À l’inverse, aucune indignation ne se concré-
ex clusivement de leur intérêt personnel et mé- lé du « voyou habillé en policier ». Le mépris ne tisera si elle ne s’attache pas à une nouvelle cul-
prisant leur peuple ; les « indignados » espagnols, se cache même plus. Il s’affche. ture et de nouvelles valeurs. La plus grande vic-
refusant la misère sociale dans laquelle le pou- Quant aux révolutions arabes, elles ont bien toire des néolibéraux est une victoire culturelle.
voir politique les relègue sous prétexte d’une été soutenues par les régimes politiques occi- Ils ont su amener à nous le goût de l’accumula-
concurrence internationale ; le « non » des Islan- dentaux. Mais sitôt les dictatures écrasées, on tion et du « moi d’abord ». À l’image de ce qu’ils
dais, refusant de renfouer les banques qui ont peut relever deux choses : ont fait, il faut maintenant dépasser l’indigna-
misé leur argent et qui n’assument pas leurs per- • après une véritable aide armée des Occi- tion et construire une culture de la solidarité, du
tes ; les manifestants anglais, qui refusent de voir dentaux, aide justifée comme étant basée sur bien commun, de l’être (contre l’avoir), du long
l’État réduit en un squelette dont les détenteurs des valeurs démocratiques essentielles, lesquel- terme (la culture écologique exige une vision à
de capital ont mangé la graisse et la chair ; les les seraient par la force des choses désintéressées, long terme).
« indignés de Wall Street » qui n’en peuvent plus ces mêmes pays ont fait valoir leur insistant es- C’est à cette condition que les indignés se-
du règne de l’économie et de la fnance qui peu poir d’obtenir des pays aidés un retour sur in- ront aussi des traceurs d’avenir.
à peu détruit le monde et le déshumanise ; … vestissement. Derrière les chars et les soldats, il y
La question qui m’a été posée pour cet article, a toujours les multinationales, prêtes à « rendre Ricardo Cherenti
c’est d’essayer de tirer de ces évènements quel- service » ; Fédération des CPAS
ques points forts. J’en tirerai deux : • la démocratie, certes, mais pas n’importe
laquelle. La seule qui compte pour les grandes
1 Toutefois, pas par les médecins actuels qui renforcent la 3Le retour du peuple puis sances, c’est une démocratie marchande. maladie. Sur cet aspect, voir R.Cherenti, « La crise prendra
Or, depuis la victoire de la démocratie arabe sur fn avant-hier à 16h37 » sur www.econospheres.be
2 On peut se référer à la notion de « populaire » qui long-Le peuple est une notion qui a été longtemps la dictature, on ne compte plus les éditoriaux de
temps a été synonyme de « bassesse » ou d’insignifance.
rin gardisée et bannie du vocabulaire. C’en était grands journaux évoquant le danger islamiste
On peut aussi faire référence à la notion de « populiste »
2devenu une insulte. Mais là où la politique a des nouveaux régimes, tout comme on ne utilisée par certains politiques pour délégitimiser un in-
terlocuteur. À ce sujet, on peut prendre exemple sur la ma-disparu, on voit aujourd’hui ressurgir le peuple comp te plus ce mépris avec lequel on prétend
nière dont les médias français ont parlé de J-L.Mélenchon.pour réinvestir le débat public et l’alimenter que ces pays n’étaient en fait pas tout à fait prêts
3 Voir à ce sujet R.Cherenti et B.Poncelet,
d’une parole contradictoire. En ce sens, le retour pour la démocratie (la nôtre), ce qui laisse en- « Le grand marché transatlantique. Les multinationales
du peuple correspond à un retour de la politi- tendre aussi que la dictature leur convenait contre la démocratie », Bruno Leprince, 2011.
que. Attention toutefois : tout ce qui vient du mieux…
peu ple ne représente pas le « bien ». Il faut en ef-
fet éviter de confondre le couple « peuple-politi-
que » avec le couple « échantillon-sondage ». Le
premier représente une expression démocrati-
que, le second une expression médiatique. Le
pre mier se situe du côté de l’engagement, le se-
cond plutôt du côté de la réaction émotionnelle
et immédiate. Le retour du peuple, c’est une as-
piration citoyenne qui vise à réinvestir le champ
du choix politique.
Le mépris d’avance
Dans un magnifque livre, « Belle du Seigneur »,
Albert Cohen décrit comment Don Juan, dans
sa course à la séduction, a un « mépris d’avance »
pour celle qu’il veut séduire. Il la désire en même
temps qu’il la méprise pour sa prévisibilité, sa
servilité et parce qu’elle l’oblige à jouer le sem -
blant de l’amour. On peut y voir une parabole
du pouvoir dans nos sociétés.
Prenons la Grèce et les révolutions arabes
comme exemples. La Grèce n’aurait, dit-on,
que la monnaie de sa pièce. Elle a menti, triché
© Thierry Lenoir, Les Navetteurs 4 , Gare du Nord , bois, 2007 Le Journal de Culture et Démocratie | numéro 23 | décembre 20116
rester enthousiaste et fdèle à l’évènement, à la ses occidentales. Tristes perspectives : avec quoi
pas sion violente du vrai contre le faux, de la vie allons-nous être endormis ? Quel sera notre Le réveil
contre la mort ; il faut se soumettre à leur autori- nou vel opium ?
té. L’émeute immédiate doit devenir historique ! Badiou incite à briser les barrières des possi-de l’Histoire Pour cela, « le sentiment exaltant d’une brutale bles et impossibles, mais enferme les évène-
modifcation du rapport entre possible et im- ments dans une Histoire qui semble se répéter,
possible » doit être intensifé. Le confit avec même sous sa plume… ou les derniers
l’État, assumé. « C’est que l’événement populaire L’auteur est poète, dramaturge. C’est un pla-
massif crée une dés-étatisation de la question du tonicien qui voit briller dans le ciel des Idées,
possible. En général, l’État s’arroge le droit de celle, intacte, du Communisme Salvateur. Il fait soubresauts
di re ce qui, dans l’ordre politique, est possible et preuve d’un lyrisme certes motivant, mais désu -
ce qui ne l’est pas. Il est ainsi possible d’humani- et. On voudrait tant le suivre « ce pauvre amou-d’un monde ser le capitalisme mais construire un ordre pro- reux des pays chimérique, (…), ce matelot ivro-
ductif, institutionnel et social normé par l’égali- gne, inventeur d’Amériques, dont le mirage
2té et par un vrai commandement populaire, cela rend le gouffre plus amer »…à l’agonie?
est absolument impossible, c’est une utopie né- Il écrit, sans doute dans un des moments les
faste »… plus lucides de sa « démonstration » : « ce mo-
Badiou touche ici au nœud du problème : ment de l’organisation est de loin le moment le
Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse, nous avons à créer de nouveaux possibles, non plus diffcile. Il requiert une attention collective
Pour trouver le repos court toujours comme un à actualiser des possibilités « déjà là ». C’est à un particulière, parce que c’est le moment des divi-
fou ! Charles Baudelaire, Voyage changement radical de paradigme politique sions en même temps que celui où l’ennemi (le
qu’il appelle… Non pas déployer de nouvelles gardien de l’Histoire endormie) cherche à pren-
Alain Badiou, dans son récent opuscule de phi- possibilités dans l’espace des possibles laissé par dre le dessus. Si ce moment est manqué, le réveil
losophie politique « Le réveil de l’histoire » fait le monde moderne – la liberté d’entreprendre – de l’Histoire n’est plus qu’une brillante anecdo-
preuve d’un optimisme volontaire vis-à-vis des mais refuser cet espace des possibles, le vouloir te, et la politique reste atone. » (p. 105)
révolutions arabes, des révoltes européennes autre part, autrement. Or, le possible, pour le- Depuis les émeutes londoniennes, quelques
(grecques et anglaises) et même des indigna- quel l’auteur veut nous donner l’eau à la bouche mois ont passé. Quel bilan ? La protestation a-t-
tions diverses et espagnoles. Il nous propose de tel un prophète annonçant Zion, est surprenant ! elle enfé ? Non. Le gardien de l’Histoire endor-
déceler, dans ces évènements « éclatés », quelque Les modalités pratiques d’application et d’orga- mie semble ne jamais avoir perdu sa vigilance.
chose comme un réveil : celui, enfn !, de l’His- nisation de cette fdélité, de cet enthousiasme, de Plus fort, plus armé, plus informé, plus riche,
toire. ce courage, de ce combat, resurgissent du passé. plus manipulateur, plus effrayant et séduisant
Par réveil, il entend « le surgissement d’une Il propose un retour à l’hypothèse communiste, que jamais, il ne paraît pas s’inquiéter de ce qui
capacité à la fois destructrice et créatrice dont la ne voyant pas, ou refusant de voir, comment, enthousiasme tant Badiou. Au contraire, on le
visée est de sortir réellement de l’ordre établi. » mal gré son caractère anti-systémique, cette croirait ragaillardi. La Tunisie a mis au pouvoir,
(p. 26). La première tâche des éveillés, accompa- idéologie a participé au monde moderne dont il démocratiquement, un parti conservateur ; en
gnés par le philosophe, sera donc de mettre fn veut pourtant la fn. Certes, les nouvelles signif- Grèce, le nouveau gouvernement comporte
au monde moderne, capitaliste, établi et fni(- cations qu’il donne aux termes « programme », deux ministres d’extrême droite ; les « Indigna-
1ssant). Il ne s’agit pas de détruire pour ensuite, « dictature », « prolétariat », « parti » insistent sur dos » deviennent un mouvement inoffensif de
sur les ruines désolantes, reconstruire quelque leur dimension égalitaire, participative, « organi- nomades quasi-mystiques prêchant l’action pa-
chose de nouveau. Destruction et création par- que », mais ce n’est pas suffsant pour ne pas dé- cifque et « la démocratie réelle maintenant » en
ticipent d’un même geste… celer, dans certains passages du bouquin, des ré- refusant toute politisation… L’occupation de
2011. L’Histoire se remet en branle… De fexes trop proches de la pensée unique de Parti Wall Street s’est terminée, hier (14-11-11), dans le
l’inattendu se produit ! L’émeute – qu’elle soit – tout éclairé soit-il. calme. Depuis les premières émeutes ouvrières
e 3tunisienne, égyptienne, grecque ou anglaise – Lorsque Badiou achevait son livre, les images du xix , la force d’opposition au système n’est-
ouvre un possible inédit. Il s’agit maintenant de de Londres « en feu » ont dû lui rappeler les elle pas de mieux en mieux canalisée ? De moins
eémeu tes ouvrières du xix siècle – époque où le en moins dangereuse ? Ces émeutes, ces manifes-
capitalisme essuyait, d’après l’auteur, sa premiè- tations, ces forums ne serait ce pas là les derniers
re opposition de masse. Le parallèle est fagrant, soubresauts d’un monde – celui de la liberté, de
il écrit à propos des émeutes : « Encore aveugles, l’égalité, de la solidarité – à l’agonie ?
naïves, dispersées, sans concept fort ni organisa- Alors quoi ? Si nous devons créer de nou-
tion durable, elles ressemblent aux premiers veaux possibles, soyons radicaux, c’est-à-dire :
esou lèvements ouvriers du xix ». La situation est allons à la racine des choses ! Avoir une lecture
limpide : depuis les années 1980, le modèle capi- historique des événements, concevoir l’Histoire
taliste aspire à un retour à ses fondamentaux, (occidentale) comme celle d’une lutte des classes
c’est-à-dire à ce qu’il était en 1850, époque où le qui aboutira, au Grand Soir Tout Proche, par la
pouvoir illimité était aux mains d’une oligarchie Victoire du Contre-Pouvoir Populaire sur le
fnancière et impériale, la démocratie parlemen- Pou voir du Capital, et faire entrer, de grés ou de
taire n’étant alors qu’une démocratie de façade, force, tout événement dans « ce récit », ce n’est
composé de « fondés de pouvoir du capital ». pas proposer des possibles (encore) perçus com-
Pour ce faire, il planife la désagrégation de « tout me impossibles.
ce que l’existence des formes organisées du Pour nourrir l’extrême créativité dont il faut
mou vement ouvrier, du communisme et du so- faire preuve pour réellement sortir des carcans
cialisme authentique avait inventé entre 1860 et d’un imaginaire trop éduqué par l’ordre établi,
1980. » Régressant à une époque antérieure d’im- plutôt que de lire des historiens (sauf ceux qui
périalisme « barbare », l’Histoire se répèterait. travaillent à nous faire comprendre comment
Les émeutes de 2011 ne seraient donc que le re- l’histoire a, de tout temps, été manipulée), il
commencement – triste réveil – d’évènements vaut mieux lire des anthropologues qui ont une
qui se déroulèrent il y a un siècle et demi et qui conscience aiguë de l’étendue même des possibili-
ont provoqué l’aménagement provisoire du ca- tés humaines. Pour conclure et ouvrir les imagi-
pitalisme afn qu’il soit « vivable » pour les mas- naires, je vous propose un court extrait d’un tex-
o© Thierry Lenoir, Mascarade n 5 , bois, 2010Le Journal de Culture et Démocratie | numéro 23 | décembre 2011 7
te de l’anthropologue américain David Graeber, voir ». Et lorsque de telles institutions se main- des institutions qui veillent à ce que ce type de
qui, d’une certaine manière, répond très bien à tiennent face à l’État, on parle habituellement personnages ne voie jamais le jour. Ce à quoi il
la philosophie de Badiou. d’une situation de « double pouvoir ». Selon cette s’oppose est alors quelque chose de potentiel ou
Dans un petit livre, intitulé « pour une an- défnition, la majeure partie de l’histoire de l’hu- de latent – une possibilité dialectique si vous
thropologie anarchiste », il montre comment manité est en fait caractérisé par des situations pré férez – au sein même de la société. »
cer taines sociétés dites primitives « n’ignorent de double pouvoir, puisque peu d’États histori-
pas le penchant que peut avoir l’être humain à ques ont eu les moyens d’extirper de telles insti- Baptiste De Reymaeker
l’avidité ou à l’orgueil » mais « perçoivent ces tutions, en supposant qu’ils aient eu la volonté Coordinateur de Culture et Démocratie
phénomènes comme des dangers moraux si sé - de le faire. Mais les études de Mauss et Clastres
rieux qu’elles en viennent à organiser la majeure laissent voir quelque chose d’encore plus radi- 1 Pour Fukuyama, cette fn de l’histoire proclamée était sy-
nonyme d’aboutissement, de repos d’un système capita-partie de leur vie sociale de façon à les contenir. » cal. Elles suggèrent que le contre-pouvoir , au
liste indépassable, d’un ordre indétrônable. Ici Badiou es-
Il poursuit : « Dans le discours révolutionnaire sens le plus élémentaire tout au moins, existe time que cette fn est plutôt synonyme de disparition…
typique, un « contre-pouvoir » est un ensemble aus si là où les États et les marchés ne sont même 2 Charles Baudelaire, Voyage.
3 Les premiers signes de contestation du monde capitaliste d’institutions qui se situent en opposition à pas présents ; que, dans de tels cas, plutôt que
sont cependant bien antérieurs. l’État et au capital ; cela va des communautés au- d’ê tre incarné dans des institutions populaires
Voir le livre de Marcus Rediker, Peter Linebaugh,
tonomes aux syndicats radicaux et aux milices qui se posent contre le pouvoir des seigneurs, L’Hydre au mille têtes, L’histoire cachée de l’Atlantique
populaires. On parle aussi parfois « d’anti-pou- des rois ou des ploutocrates, il est incarné dans révolutionnaire, Éditions Amsterdam.
Une négation indéfnie de l’impossible
En matière de noces entre le culturel et le politi- thie, de secouer l’engourdissement qui gagnait Le monde change, « la plupart des notions héri-
que, l’axiome décisif me semble avoir été posé la société. « Nous sommes effectivement réduits tées, à commencer par celles de la tradition révolu-
par les surréalistes : « “Transformer le monde”, pour le moment à développer un constat de défaite tionnaire, doivent être réexaminées et, telles quel-
a dit Marx ; “changer la vie”, a dit Rimbaud : ces et, dans un même mouvement, à approfondir un les, récusées. » Nous ne pouvons plus penser dans
deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. » refus qui doit être tel qu’il n’ait pas eu même, à ces termes-là et ne connaissons pas encore le
Cette exigence anime également la pensée, l’œu- l’ori gine, à donner ses raisons : cela va de soi. C’est nou veau langage qui nous permettra de formu-
vre et toutes les positions politiques de Dionys ensuite, s’il se peut, que viendront les propositions ler des propositions positives.
eMascolo, un intellectuel méconnu du xx siècle. positives. Il n’est pas nécessaire malgré les mises en Nous sommes dans une situation impossible.
Pour les présentations : Mascolo a été résis- demeurent malignes, d’être capables de dire ce que Impossible de continuer dans le même sens, im-
tant dans le groupe de François Mitterand, l’on veut pour savoir ce dont on ne voudra jamais possible de savoir où aller. Et il arrive à Mascolo
Robert Antelme et Margueritte Duras dont il à aucun prix. » Le chantage à la solution (« mais de dire de la liberté qu’elle est indéfnissable au-
de viendra l’amant. Il a rompu avec le Parti que proposez-vous donc ? ») est une arme sou- trement que comme « une négation indéfnie de
Communiste français en raison de divergences vent brandie par les défenseurs du statu quo afn l’impossible ».
quant au rôle de la culture dans la lutte révolu- de prévenir toute lucidité, de paralyser la criti- Alors que la droite repose sur l’acceptation
tion nai re. Il a rédigé, avec Maurice Blanchot et que et d’étouffer la résistance. « À égale distance de l’état des choses, la gauche est faite de refus et
Jean Schuster, la Déclaration sur le droit à l’insou- des attitudes de la niaiserie qui s’obstine à cher- manque de cette assise si confortable : l’évidence
mission dans la guerre d’Algérie (plus connue en cher un appui ou seulement quelque réconfort sur et la fermeté de ce qui est. D’où l’instabilité et les
tant que « Manifeste des 121 »). Avec les mêmes des espoirs depuis longtemps pourris, et des attitu- déchirements de toute dynamique contestataire
complices, il crée en 1958 la revue Le 14 juillet en des de l’absolu désespoir, qui se refuse à rien entre- et progressiste. C’est une fragilité pleine d’atouts
opposition radicale au Coup d’État de de Gaulle. prendre, et renonce par là au pur et simple droit et de force. Sans assise ferme, elle est ouverte à la
En mai 1968, il fut un des moteurs du Comité d’ouvrir la bouche, notre attitude est et doit rester remise en question permanente, elle assume et
d’ac tion étudiants-écrivains. Il a publié peu de li- celle du refus inconditionnel. […] Il n’est certai- affronte ses contradictions au lieu de chercher à
vres. Il est surtout l’auteur de nombreux textes, nement pas nécessaire d’espérer pour tenter de les réduire et les étouffer. Elle permet « une dé-
tracts ou manifestes signés collectivement ou comprendre, et moins encore pour trouver la force mocratisation directe qui conteste et brise les orga-
diffusés anonymement. Ceux-ci sont réédités de dire : je ne peux pas – je ne pourrai jamais ac- nisations sclérosées et les appareils politiques dont
sous son nom dans le volume À la recherche d’un cepter cela. Non possumus. Cette impossibilité, la seule effcacité est d’avoir endormi les aspira-
communisme de pensée - Entêtements ou dans la ou cette impuissance, c’est notre force même. » tions révolutionnaires ». On retrouve dans les as-
re vue Lignes. Le mouvement des indignés ou des « occupy » semblées populaires des indignés ce foisonne-
Pour la précision : Mascolo défnit simple- ne dit pas grand-chose d’autre : « y en a marre, ment de paroles multiples, brouillonnes et non
ment le communisme comme la passion de bas ta ! » Il refuse en bloc le système économique – hiérarchisées qui forme une parole collective,
l’égalité, l’égalité comme exigence utopique et le capitalisme dans sa version néolibérale et f- anonyme, libérée de l’égo, du narcissisme, des
comme pensée pratique, l’égalité comme seule nancière actuelle – et le système politique – une particularismes et de la quête de pouvoir. « De-
autorité en ce qu’elle est la négation de toute au- démocratie représentative qui ne représente plus puis mai, la rue s’est réveillée : elle parle. C’est là
torité. L’égale liberté. personne et n’a plus rien à dire, n’est plus capa- l’un des changements décisifs. Elle est redevenue
C’est à partir de cette parole intransigeante, ble d’agir sur le cours du monde. Et c’est bien ce vivante, puissante, souveraine : le lieu de toute li-
collective et anonyme que je voudrais pointer refus général qui fait sa force. Qu’il ne se perde berté possible. »
quelques enjeux, les puissances et impuissances, pas pour l’instant à essayer de s’accorder sur des Enfn, sans encore être en mesure d’une affr-
du mouvement qui aujourd’hui se cherche et se propositions positives. Il est bien trop tôt. mation commune, le refus fait revivre et ouvre
perd, prend forme et se brouillonne, s’enfamme Ce refus dit également que les perspectives déjà un avenir par les liens qu’il crée, « l’amitié de
et s’essouffe, s’émèche et chancelle dans nos auxquelles nous avons été formés sont dépas- ce Non certain, inébranlable, rigoureux, qui les
rues. sées. « Nous avons conscience de vivre aujourd’hui rend unis et solidaires ».
Face à la prise de pouvoir par de Gaulle, Mas- sous un régime ancien. » Les repères avec les-
colo et Blanchot estimaient que la seule position quels nous continuons à penser vacillent et de-
tenable, nécessaire, était le refus inconditionnel viennent obsolètes : une politique centrée sur Mathieu Bietlot
et irréductible. Avant même de savoir vers où se l’État-nation, une économie ancrée dans la pro- Philosophe et politologue
diriger, la première tâche était de résister à l’apa- duction, une sécurité sociale basée sur le salariat. Bruxelles LaïqueLe Journal de Culture et Démocratie | numéro 23 | décembre 20118
*Sortir de la nasse
Une chose est sûre : après des décennies d’État- gueur sur leur lieu de travail. Inutile d’espérer Capital –, mais réféchir à la façon même dont
providence durant lesquelles les coupes budgé- que la sphère politique consente à étendre la dé- ces questions se posent. C’est-à-dire interroger
taires restaient limitées et toujours accompa- mocratie à ces domaines relégués loin d’elle, en sur la façon dont nous percevons un problème
gnées de la promesse que les choses revien- organisant par exemple des banques « démocra- donné.
draient un jour à la normale, nous entrons à tiques » sous contrôle des citoyens. Dans ce do- Au cours de la dernière période du capitalis-
pré sent dans un état d’urgence économique maine, les transformations radicales se situent me post-1968, l’économie elle-même – la logi-
permanent. Une ère nouvelle qui porte en elle au-delà de la sphère des droits légaux. que du marché et de la concurrence – s’est im-
la pro messe de plans d’austérité toujours plus Il arrive, bien sûr, que les procédures démo- posée comme l’idéologie hégémonique. Dans
sévères, d’économies toujours plus drastiques cratiques débouchent sur des conquêtes socia- le domaine de l’éducation, par exemple, l’école
sur la santé, les retraites et l’éducation, ainsi que les. Mais elles n’en demeurent pas moins un représente de moins en moins un service public
d’une précarisation accrue de l’emploi. Dos au rou age de l’appareil d’État bourgeois, dont le indépendant du marché, choyé par l’État et
mur, la gauche doit relever le déf redoutable rôle consiste à garantir la reproduction optimale sanc tuaire de valeurs éclairées – liberté, égalité,
con sistant à expliquer que la crise économique du capital. Deux fétiches doivent donc être ren- fraternité. En vertu de la formule liturgique « à
est d’abord une crise politique – qu’elle n’a rien versés simultanément : celui des « institutions moindres coûts, meilleure effcacité », elle s’est
de naturel, que le système existant résulte d’une démocratiques », d’une part, mais aussi celui de laissé envahir par diverses formes de partenariat
série de décisions intrinsèquement politiques –, leur contrepartie négative, la violence. public-privé. Dans le domaine politique, le sys-
tout en restant consciente que ce système, aussi Au cœur de la notion marxiste de lutte des tème électoral qui organise et légitime le pou-
longtemps que l’on se situe dans son cadre, obéit clas ses, l’idée prévaut que la vie sociale « paisi- voir paraît de plus en plus se modeler sur la libre
à une logique pseudo-naturelle dont on ne sau- ble » manifeste la victoire (temporaire) de la entreprise : le scrutin est conçu comme une tran-
rait bafouer les règles sans provoquer un désas- clas se dominante. Du point de vue des oppri- saction commerciale au cours de laquelle les
tre économique. més, l’existence même de l’État, en tant qu’appa- élec teurs « achètent » l’article susceptible de pré-
Ce ne sont certes pas les anticapitalistes qui reil de la classe dominante, constitue un acte de server au mieux l’ordre social, de punir les cri-
manquent. Nous sommes littéralement submer- violence. Le credo selon lequel la violence n’est minels, etc.
gés de réquisitoires contre les horreurs du capi- jamais légitime, mais parfois nécessaire, appa- En vertu du même principe, des fonctions
talisme : jour après jour déferlent les enquêtes raît largement insuffsant. Dans une perspective ré servées jadis à la force publique, comme la
journalistiques, les reportages télévisés et les ou- radicale et émancipatrice, les termes du postulat gestion des prisons, sont désormais privatisa -
vrages à succès consacrés aux industriels qui devraient s’inverser : la violence des opprimés est bles. L’armée ne repose plus sur la conscription
sac cagent l’environnement, aux banquiers cor- toujours légitime – puisque leur statut même mais sur le mercenariat. Même la bureaucratie
rompus qui s’engraissent de bonus faramineux résulte d’une violence – mais jamais nécessaire : d’État a perdu son caractère universel hégélien,
tandis que leurs coffres siphonnent l’argent pu- le choix de recourir ou non à la force contre comme le montre à satiété l’appareil berlusco-
blic, aux fournisseurs des chaînes de prêt-à-por- l’ennemi relève strictement d’une considération nien. Dans l’Italie d’aujourd’hui, c’est la base
ter qui emploient des enfants douze heures par stra tégique. bourgeoise qui exerce directement le pouvoir lé-
jour. Pourtant, aussi tranchantes que ces criti- Dans l’état d’urgence économique que nous gal, exploitant celui-ci ouvertement et sans scru-
ques puissent paraître, elles s’émoussent en sor- connaissons, il saute aux yeux que nous avons pules à seule fn de protéger ses intérêts. Il n’est
tant du fourreau : jamais elles ne remettent en affaire non à des mouvements fnanciers aveu - pas jusqu’aux relations de couple qui ne s’ados-
question le cadre libéral-démocratique au sein gles, mais à des interventions stratégiques mûre- sent aux lois du marché : speed dating, rencon-
duquel le capitalisme exerce ses ravages. L’objec- ment pesées par les pouvoirs publics et les insti- tres sur Internet ou agences matrimoniales, les
tif, explicite ou implicite, consiste invariable- tutions fnancières, lesquels entendent résoudre services proposés aux futurs partenaires les inci-
ment à réguler le capitalisme – sous la pression la crise selon leurs propres critères et à leur pro- tent à se considérer comme des marchandises,
des médias, du législateur ou d’enquêtes policiè- pre avantage. Comment, dans ces conditions, ne dont il leur incombe de vanter les qualités et de
res honnêtes – et surtout pas à contester les mé- pas envisager une contre-offensive ? sélectionner les meilleures photos.
canismes institutionnels de l’État de droit bour- De telles considérations ne peuvent Aux confns d’une telle constellation, l’idée
geois. qu’ébranler le confort des intellectuels radicaux. même d’une transformation radicale de la so-
À mener une existence moelleuse et protégée, ne ciété ressemble à un rêve impossible. Mais c’est
Des révolutions… sont-ils pas tentés de bâtir des scénarios-catas- cet impossible, justement, qui doit nous arrêter
oui, mais à bonne distance trophes pour justifer la conservation de leur ni- et nous faire réféchir. Aujourd’hui, la réparti-
veau de vie ? Pour nombre d’entre eux, si une ré- tion entre ce qui est possible et ce qui ne l’est pas
Pour Marx, la question de la liberté ne se situe volution doit avoir lieu, c’est à bonne distance s’organise de manière étrange, avec un même
pas en première ligne au sein de la sphère poli- de leur domicile – à Cuba, au Nicaragua, au excès dans la défnition de chaque catégorie.
tique, du moins celle à laquelle se réfèrent les Venezuela –, afn qu’ils se réchauffent le cœur D’un côté, dans le domaine des loisirs et des
institutions internationales lorsqu’elles jugent tout en veillant à la promotion de leurs carrières. technologies, on nous martèle que « rien n’est
d’un pays : les élections y sont-elles libres, les ju- Pourtant, avec l’effondrement de l’État-provi- impossible » : nous pouvons jouir d’un vaste
ges indépendants, les droits de l’homme respec- dence dans les économies industrielles avancées, éven tail de prestations sexuelles, des archives en -
tés ? La clé d’une liberté véritable est à chercher les intellectuels radicaux pourraient trouver leur cyclopédiques de chansons, de flms et de séries
plutôt dans le réseau « apolitique » des relations moment de vérité : ils voulaient un vrai change- télévisées nous sont accessibles par télécharge-
sociales, depuis le travail jusqu’à la famille, où ment, maintenant ils peuvent l’avoir. ment, nous pouvons même voyager dans l’espa-
ce n’est pas la réforme politique qui apporterait Rien ne justife que l’état d’urgence économi- ce (si nous sommes milliardaires). Et on nous
le changement nécessaire, mais une transforma- que permanent conduise la gauche à abandon- promet que, dans un futur proche, il sera « possi-
tion des relations sociales dans l’appareil de pro- ner le travail intellectuel patient, sans utilité pra- ble » d’optimiser nos capacités physiques et psy-
duction. tique immédiate. Pourtant, progressivement, chiques par la manipulation du génome hu-
Jamais en effet on ne demande aux électeurs disparaît la fonction véritable de la pensée. Non main. Même le rêve technognostique de l’im-
d’établir qui doit posséder quoi, ou de se pro- pas proposer des solutions aux problèmes que mortalité semble désormais à portée de main,
noncer sur les normes de management en vi- ren contre « la société » – c’est-à-dire l’État et le par la transformation de nos identités en appli-Le Journal de Culture et Démocratie | numéro 23 | décembre 2011 9
*Sortir de la nasse
ecations informatiques téléchargeables sur divers taire ses propres interdits, ces fameuses valeurs posé de celle qui prévalait au début du xx siècle,
appareils. planchers – pas plus de deux degrés de réchauf- quand la gauche savait ce qu’elle devait faire,
Dans le domaine socio-économique, en re- fement climatique – basées sur des avis d’ex- mais devait attendre patiemment le moment
vanche, notre époque se caractérise par la perts. pro pice pour passer à l’acte. Aujourd’hui, nous
croyance en une humanité parvenue à pleine ne savons pas ce que nous devons faire, mais
ma turité, ayant su renoncer aux vieilles utopies « L’impossible arrive » nous devons agir tout de suite, car notre inertie
millénaires et accepter les contraintes de la réali- pourrait bientôt avoir des conséquences désas-
té (entendre : de la réalité capitaliste), avec tous Aujourd’hui, l’idéologie dominante s’efforce de treuses. Plus que jamais, nous sommes con-
les impossibles qui l’arment. « Vous ne pouvez nous persuader de l’impossibilité d’un change- traints de vivre comme si nous étions libres.
pas » est son mot d’ordre, son premier comman- ment radical, de l’impossibilité d’une abolition
dement : vous ne pouvez pas vous engager dans du capitalisme, de l’impossibilité de la création Slavoj Žižek
de grandes actions collectives, qui s’achèveront d’une démocratie qui ne se réduirait pas à un jeu philosophe
nécessairement en terreur totalitaire ; vous ne parlementaire corrompu, réussissant du même
pouvez pas vous accrocher à l’État-providence, coup à rendre invisible l’antagonisme qui tra- Extrait de l’article de Slavoj Žižek,
sous peine de perdre votre compétitivité et de verse nos sociétés. C’est pourquoi Jacques La- « Sortir de la nasse », publié dans le Monde
provoquer une crise économique ; vous ne pou- can, pour surmonter ces barrières idéologiques, diplomatique de novembre 2010
vez pas vous couper du marché mondial, sauf à substituait à la formule « tout est possible » le
faire allégeance à la Corée du Nord. L’écologie, cons tat plus sobre que « l’impossible arrive ». * Article reproduit avec l’aimable autorisation
dans sa version idéologique, ajoute à cet inven- Notre situation actuelle se situe à l’exact op- du Monde diplomatique
© Thierry Lenoir , No More Heroes , bois, 2010Le Journal de Culture et Démocratie | numéro 23 | décembre 201110
1Burn out
Internet et les réseaux sociaux auraient permis més par le gouvernement pour répondre aux ac- l’intérêt politique de développer le Web et l’in-
de renverser certains pouvoirs oppresseurs. Pen- cusations de blogueurs dissidents), quand il dif- formatique. Comme dans toute dictature digne
sons à la Tunisie ou encore à l’Egypte. Ces nou - fuse, sans fltre, de la pornographie, quand il sert de ce nom, son objectif était de couper l’accès
veaux médias seraient-ils révolutionnaires ? de défouloir aux lecteurs sur les forums des mé- aux informations qui n’allaient pas dans le sens
Pourtant twitter, retwitter, les “j’aime”, les “de - dias ou quand il est la cause de suicides suite à politiquement souhaité. Pourtant, Ben Ali déci-
venir fans”, s’ils font révolution chez beaucoup, des accusations publiées sur les murs Facebook. de, dans un simulacre de démocratie, d’offrir un
n’en font pas moins la révolution. La technolo- Le meilleur quand il réinstaure un rapport ordinateur familial à ses concitoyens… Rien de
gie ne possède, pas plus que la culture, aucune horizontal entre les individus (il n’y pas de titre plus simple à mettre en œuvre : on place sa fa-
vertu immanente. Internet permet le pire et le qui prime derrière l’ordinateur), quand il per- mille comme fournisseur d’Internet et on se li-
2meilleur selon le contexte, l’individu devant son met aux résistants de disposer du même outil mite au Web 1.0. C’était sans compter l’évolu-
3écran et le régime dans lequel il est utilisé. Le pi- que le pouvoir, quand il met en libre accès des tion du net – l’avènement du Web 2.0 – impli-
re quand il contrôle les individus (pensons au biens intellectuels, des connaissances et des quant des principes beaucoup plus démocrati-
pouvoir iranien qui a publié sur des sites off- logi ciels libres, quand il fait participer les indivi- ques. Ben Ali décide de redoubler de vigilance :
ciels les photos de manifestations afn de recon- dus qui s’organisent pour créer des chantiers ti- blocage de Facebook, interdiction pour les
naître les individus), quand il cerne les profls à tanesques (wikipedia, indymedia, e-learning, grands médias étrangers de couvrir certains évé-
des fns de marketings (les propriétaires des ré- etc.), ou encore quand il offre la possibilité à un nements, censure des vidéos amateurs, etc. Ces
seaux sociaux refusent les profls anonymes afn peuple de se libérer. piratages successifs de l’administration tuni-
de monétiser les intérêts et besoins d’utilisateurs L’exemple de la Tunisie est symptomatique sienne ont créé simultanément une double réac-
précis), quand il est vecteur de propagande (en de ces deux versants opposés qu’offrent Internet tion : d’une part, une peur et un silence général
Chine ou en Russie, certains blogueurs sont for- et les réseaux sociaux. Ben Ali avait bien compris au sein de la majorité de la population, et, d’au-
© Thierry Lenoir, La danse - d’après Matisse , bois, 1998

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