« La fin des journaux et l'avenir de l'information »

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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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«
La fin des journaux
et l'avenir de l'information »
par Bernard Poulet, collection Le Débat, éditions Gallimard, janvier 2009
Introduction
Aux Etats-Unis le thème de la fin des journaux et les interrogations sur la survie du
journalisme d'information font partie du débat public depuis plusieurs années. En France,
on pourrait dire que la question de la disparition de la presse écrite d'information est un
nouveau débat interdit. L'attitude de déni ne concerne pas la seule presse ; on l'a
constatée avec les économistes et les responsables politiques face à la crise financière et
économique. En France, l'octroi de quelques nouvelles aides étatiques n'arrangerait rien
au déclin de la presse écrite. Malgré ces aides qui représentent déjà 10 % du chiffre
d'affaires des quotidiens payants, ceux-ci sont quand même presque tous déficitaires. La
France manque, dit-on, de grands groupes de communication. Mais c'est justement parce
qu'il y a de tels groupes, cotés en Bourse et condamnés à produire de la valeur pour
l'actionnaire, que la presse américaine meurt, soumise à une pression constante pour
l'accroissement de sa rentabilité. En revanche, bien que rencontrant eux aussi de graves
difficultés, les plus grands journaux du monde, le
New York Times
, le
Washington Post
, le
Guardian
ou le
Frankfurter Allgemeine Zeitung
n'appartiennent pas à de grands groupes
de communication multinationaux, ni à des industriels vivant de contrats publics. Les
groupes de presse de la plupart des pays européens sont d'abord nationaux, et les
tentatives d'internationalisation (Berlusconi ou Bertelsmann) n'ont pas toujours réussi.
La confusion entre ce que l'on a pris l'habitude d'appeler des «médias» et les organes
d'information contribue à embrouiller les diagnostics. Si l'on est pas tellement inquiet pour
la survie du
Journal de Mickey
ou de publications
people
, on doit l'être sérieusement pour
la presse et les médias d'information. Ceux-ci vivent une révolution aux origines lointaines
– désaffection et méfiance des lecteurs, concurrence des télévisions, vieillissement du
lectorat, coûts de fabrication élevés, etc – qui, depuis le tournant des années 2000 s'est
brusquement accélérée.
En réalité, trois nouvelles révolutions se produisent presque simultanément :
la généralisation du numérique
la baisse brutale de l'intérêt des jeunes générations pour l'écrit et pour l'information
(en 2008 en France 42,5 % des lecteurs de quotidiens avaient + de 50 ans)
l'abandon de l'information comme support privilégié pour la publicité (ce qui tarit sa
principale source de revenus).
Quand une révolution se produit, tout doit être repensé. Il ne s'agit plus de réformer pour
continuer plus ou moins comme avant, il faut réinventer.
Tous les journaux ne vont pas fermer boutique demain matin, mais on peut dire que nous
sommes entrés dans une période de chaos. Le chaos est la période des expérimentations,
pas celle des illusions. Même le rêve d'un transfert paisible de l'imprimé vers le Web doit
être discuté lorsqu'on réalise que la rentabilité des sites d'information sur le net est
introuvable.
Est-il temps de paniquer ?
Warren Buffet, le «
roi des investisseurs »
constate : «Les journaux font face à la
perspective de revenus en diminution continue. Il est difficile de gagner de l'argent dans un
secteur en déclin permanent. Et ce déclin s'accélère. Les lecteurs de journaux prennent la
P. Magnenat – notes de lecture B. Poulet « La fin des journaux et l'avenir de l'information » éd. Gallimard 2009
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direction des cimetières pendant que les non-lecteurs de journaux sortent des
universités».
Steve Ballmer PDG de Microsoft n'est guère plus nuancé : «Au cours des dix prochaines
années le monde des médias, de la communication et de la publicité sera mis sens
dessus dessous. Plus aucun média ne sera consommé autrement que sur Internet.»
Steve Jobs, fondateur d'Apple, assure de son côté «qu'il est inutile d'investir dans la
fabrication des e-books et autres instruments de lecture électronique puisque bientôt plus
personne ne lira de livres ni de journaux.»
Vin Crosbie, analyste des médias américains, affirmait à l'automne 2008 que «plus de la
moitié des 1439 quotidiens aux Etats-Unis n'existeront plus d'ici la fin de la prochaine
décennie, que ce soit sur le papier ou sur le web». Il accumule des chiffres accablants
pour étayer ses affirmations : en 2008 la diffusion des journaux a atteint son niveau le plus
bas depuis 1946, soit 53 millions d'acheteurs, contre 62 millions en 1970. Si l'on tient
compte de l'accroissement de la population cela représente une chute de 74 %.
Certains tentent de se rassurer en s'écriant «tout ça c'est aux Etats-Unis».
Mais ce
constat vaut aussi pur l'Europe.
Eric Frottino, directeur du
Monde
l'a parfaitement mesuré, ancien journaliste économique,
il sait lire les chiffres et analyser les tendances. Voici ses propos tirés de «A nos lecteurs»
dans Le Monde du 19 avril 2008 : «En 2001, les recettes publicitaires du quotidien Le
Monde avaient atteint le niveau record de 100 millions d'euros. Nos équipes se battent
aujourd'hui pour défendre un budget à peine supérieur à 50 millions d'euros. En ajoutant à
cette baisse structurelle et conjoncturelle le déplacement des budgets publicitaires vers les
sites internet et les journaux gratuits, il est aisé de comprendre à quel point l'économie de
nos journaux est attaquée».
Les chiffres sont là, têtus. En France, la baisse de la diffusion payée (3,8 millions de
quotidiens vendus par jour en 1974 et 1,9 million en 2007), l'écroulement du chiffre
d'affaires publicitaire (le nombre de pages de publicité a diminué de 32,5 % en moins de
10 ans), l'effondrement du marché des petites annonces, la concurrence des gratuits,
l'augmentation des coûts de fabrication et du prix du papier, le désintérêt croissant des
jeunes lecteurs - et des moins jeunes - pour la chose imprimée (59 % des Français de
plus de 15 ans lisaient un quotidien en 1967 alors qu'en 2005 il n'y en avait plus que 34
%), tout s'additionne pour démontrer que le modèle économique de la plupart des
journaux est brisé.
Le paysage de la presse quotidienne se réduit à quelques titres dont aucun n'atteint plus
aujourd'hui les 400.000 exemplaires payés. (France-Soir vendait plus d'un million
d'exemplaires par jour dans les années soixante ; en 2008 il agonise avec ses 23.000
exemplaires. cf. En 2008 : Le Monde 339.991, Le Figaro 332.580, Libération 131.437).
S'il existe une différence importante entre la situation française et celle des Etats-Unis, elle
n'a rien pour rassurer : la presse française, en particulier la presse quotidienne nationale,
a abordé la crise en position beaucoup plus affaiblie que son homologue américaine. Pour
ne rien arranger, les journaux, en France, ont mauvaise presse. Depuis une vingtaine
d'années ils ont connu une baisse spectaculaire de leur crédibilité. A partir des années
1980 on a enregistré une montée spectaculaire de la défiance du public à l'égard des
journalistes. Cette perte de confiance peut paraître paradoxale puisqu'elle s'est aggravée
au moment où la presse française abandonnait ses engagements militants pour
revendiquer une objectivité et une indépendance calquées sur les grands quotidiens
américains. A l'époque de la presse de parti, les lecteurs croyaient en leur journal
puisqu'ils en partageaient les idées. Le journalisme «objectif» s'est peu à peu mis à
distance de ses lecteurs. L'attitude de surplomb, de donneur de leçons de ce journalisme-
là a fini par apparaître comme une collusion de la presse avec les élites dirigeantes.
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Et ailleurs en Europe ?
En Allemagne, la diffusion payée des journaux a passé de 31,4 millions d'exemplaires en
1997 à 26 millions en 2007 (soit une baisse de 17 %).
En Italie, la presse est l'une des plus subventionnées au monde, mais cela n'empêche
aucunement l'inexorable déclin de la presse écrite.
Au Royaume-Uni la diffusion connaît également une décroissance inquiétante, quoi que
moins prononcée qu'ailleurs.
The Sun
(4,3 millions d'exemplaires vendus en 1988) est
passé en 2007 pour la première fois depuis 33 ans sous le seuil des 3 millions
d'exemplaires. Le déclin de la vente des journaux sur l'année 2007 est général :
moins
2,5 %. Seule exception notable Le
Financial Times
: plus 2,6 % à 450.000 exemplaires.
Presque tous les titres de la presse dominicale sont en recul, certains de plus de 10 %.
Les journaux gratuits eux sont en progression de 17 %.
Les rédactions ont fusionné autour des nouvelles technologies, la plupart des journalistes
devenant totalement multimédias.
Publicité : les journaux asphyxiés
Les annonceurs ne financent plus l'information. La publicité déserte les «vieux» médias.
Pour la première fois depuis l'apparition de le presse de masse les annonceurs peuvent se
passer des médias d'information pour faire connaître leurs produits aux consommateurs.
Avec les nouveaux canaux de diffusion qui s'offrent sur Internet, les annonceurs n'ont plus
besoin de s'adosser à l'information, près de laquelle l'audience était la plus forte.
Les annonceurs veulent pouvoir mieux identifier leurs cibles, ils veulent même connaître
précisément qui a vu et qui veut ou va acheter leur produit, ce que leur permet le
numérique. Les publicitaires n'ont pas vocation à financer la presse et l'information. Les
journaux, les radios et les télévisions ne sont pour eux que des supports, dont les
contenus ne sont pas nécessairement des
news
. Exemple Le Figaro : entre 2003 et 2007,
son chiffre d'affaires publicitaire est tombé de 120 millions d'euros à 80 millions et les
revenus engendrés par les petites annonces sont passés de 97 millions d'euros à 25
millions. C'est tout le modèle économique qui a été touché. Les journaux ont été les
premiers touchés, mais toute la chaîne de l'information est menacée.
Une formidable accélération
En 1995, on ne comptait que 23500 sites Internet ; en juillet
2007, la société anglaise
Netcraft en a recensé plus de 125 millions. Les nouveaux sites apparus – Google,
YouTube etc – ne sont pas encore tous viables mais il a suffi qu'ils détournent 10 à 15 %
des budgets publicitaires de la presse traditionnelle pour plonger cette dernière dans une
crise sans précédent.
L'année 2008 a été marquée par l'irruption d'un nouveau marché publicitaire appelé à une
rapide expansion : celui de la téléphonie mobile.
Le secteur des jeux vidéo apparaît également très prometteur pour la publicité.
Les investissements publicitaires ne sont pas infinis et les parts de marché qui sont
détournées vers de nouveaux supports électroniques sont généralement perdues pour de
bon (pour la presse traditionnelle).
Les magazines
Les magazines ne sont guère mieux lotis que les quotidiens. La plupart d'entre eux
reposent sur un modèle pervers : leur prix de vente est loin de refléter leur coût réel. Le
prix des abonnements est maintenu artificiellement bas pour attirer les lecteurs. Souvent
les magazines sont vendus à perte et il s'agit
pour eux de vendre une audience, si
possible identifiée (ex. cadres supérieurs) aux publicitaires.
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Vers le tout numérique
Ce n'est plus qu'une question de temps avant que toutes les publicités ne deviennent
digitales. Cela permettra aux entreprises de réagir et de placer des spots «sur mesure» à
la demande.
Les réseaux dits «sociaux» (Facebook, MySpace, etc) sont un nouvel eldorado publicitaire
grâce à des audiences fidèles souvent connectées en permanence. Ces réseaux
fournissent de nombreuses données sur leurs utilisateurs, qui forment des sous-groupes
aux centres d'intérêt communs, ce qui peut permettre de cibler les annonces publicitaires
avec une grande précision. Facebook a dû faire machine arrière devant les protestations
des utilisateurs à propose de l'envahissement publicitaire, mais ce n'est que partie remise.
Les publicitaires devront faire preuve de plus de subtilité qu'aujourd'hui : les jeunes
internautes font de plus en plus usage de logiciels d'évitement de bandeaux publicitaires
et ils se disent plus sensibles aux avis de leurs amis qu'aux publicités.
La machine Google
Google, le plus puissant moteur de recherche – près de 49 milliards de recherches
effectuées durant le seul mois de juillet 2008, soit 65 millions chaque heure – est devenu
en l'espace de dix ans une machine à publicité qui tire toutes les ficelles de cette nouvelle
économie. La firme a absorbé à elle seule 25 % des investissements publicitaires sur
Internet en 2006 aux Etats-Unis, et l'estimation pour 2007 est de 30 %. Google a inventé
l'idée de lier les pages de publicité avec les mots-clés recherchés par les internautes. Avec
son système d'enchères AdWords, elle vend ces mots clés aux annonceurs dont les
réclames apparaissent dès qu'un internaute recherche ce mot. Google gère aussi une
régie d'espace AdSense qui domine le secteur de la publicité contextuelle en proposant
aux sites internet d'accueillir sur leurs pages des encarts associés à des mots clés figurant
dans leurs contenus. Grâce à des outils de facturation très précis, l'efficacité du processus
peut être suivie mondialement et ajustée en temps réel, ce qui fait d'AdSense la régie
publicitaire la plus internationale et la plus interactive du marché.
Google a fait une offre de collaboration aux radios, aux télévisions et aux journaux
traditionnels en leur proposant de partager certains revenus publicitaires. Ce qui ne
l'empêche pas d'augmenter son chiffre d'affaires et ce d'autant plus facilement que ses
coûts sont presque fixes en raison de la souplesse et de la puissance des technologies
qu'il emploie et de l'automatisation totale de ses systèmes : Google peut s'offrir n'importe
quel nouveau service avec un minimum de risques financiers, souplesse dont ne dispose
aucun groupe de médias traditionnel. Chaque nouveau budget encaissé devient du
bénéfice net. Là réside un des secrets de sa réussite financière !
En lançant Chrome un navigateur venant concurrencer Explorer, Google a indiqué qu'il
entendait s'installer à la porte d'entrée du Web. Proposé en système ouvert, Chrome
s'offre le luxe d'apparaître plus démocratique et coopératif et dans le même temps de
profiter gratuitement des innovations que les utilisateurs peuvent lui apporter. C'est encore
une fois très malin.
Avec Androïd, système d'exploitation pour les téléphones et terminaux mobiles, conçu sur
la base de la technologie ouverte de Linux, la firme pénètre sur le marché des
fournisseurs d'accès et de la téléphonie mobile.
Google a aussi acquis l'exclusivité d'un satellite de télécommunications pour perfectionner
ses systèmes de cartographie Google Earth et Google Maps et, probabement, pour se
développer dans la géolocalisation.
Google a aussi créé Ad Planner, un instrument qui permet de déterminer sur quels sites
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une publicité est la plus efficace, qui vise à séduire les petits annonceurs qui n'ont pas les
moyens de faire de grandes campagnes mais peuvent investir si on leur garantit qu'ils
atteindront leur cible avec précision.
En lançant Knol, une encyclopédie destinée à concurrencer Wikipédia, Google espère
s'installer sur un nouveau marché qui sera rapidement rentabilisé, probablement avec de
la publicité liée aux définitions proposées.
Gmail, messagerie gratuite, comme beaucoup d'autres services « offerts » par Google,
sont déjà devenus de formidables moteurs à récolter de l'information sur les utilisateurs.
Le succès de Google (ainsi que de Microsoft et Amazon) illustre l'ascendant qu'ont pris les
Etats-Unis sur le marché des nouvelles technologies de la communication, position
dominante qui leur permet de capter une grande partie des créations de valeur dans le
monde entier.
Didier Lombard, PDG de France Télécom/Orange : « A titre d'exemple, si l'on considère
qu'environ 70 % des recettes publicitaires on-line européennes sont réalisées par des
acteurs américains, le transfert de richesse induit de l'Europe vers les Etats-Unis
représentait déjà environ 7 milliards de dollars pour l'année 2007. De la même manière le
transfert de richesse de l'Asie vers les Etats-Unis peut être estimé à 6 milliards de dollars
pour 2007... Au final ce sont les dépenses de consommation des Européens et des
Asiatiques qui se trouvent progressivement captées par la Silicon Valley californienne. »
Qu'est-ce que l'information ?
La disparition des journaux ne serait pas une catastrophe si d'autres formes de diffusion
de l'information, notamment sur Internet, les remplaçaient. Derrière l'abondance des
informations sur le Web, la multitude des sites et journaux gratuits, force est de constater
l'appauvrissement des contenus. Et, plus l'information se banalise, moins elle intéresse les
lecteurs... moins elle attire le financement de la publicité. En bref il faut se demander si les
annonceurs qui délaissent la presse écrite ont encore besoin de l'information. Si l'on croit
nombre de professionnels des médias et la plupart des responsables économiques,
l'information serait un produit comme un autre. Les médias ne mériteraient d'exister que
s'ils assurent un retour sur investissement à leurs propriétaires. Que le « média » soit fait
d'information, de distraction, de services ou de tout autre activité susceptible d'attirer du
public ne fait guère de différence pour le publicitaire. Le prospectus, le site internet de
rencontres, la plate-forme de jeux vidéo ou le quotidien acheté en kiosque, tout cela c'est
du « média », l'intermédiaire entre le producteur et le consommateur.
Le journaliste, travaillant dans la production de l'information obéissait à des règles et
traitait des affaires de la nation et du monde et rendait compte de l'actualité des questions
liées aux affaires de la cité. Avec la multiplication des médias, cette définition s'est
brouillée au point qu'elle recouvre aujourd'hui une infinité de pratiques, souvent étrangères
les unes aux autres.
La télévision a depuis longtemps contribué à brouiller les cartes. Pour une grande partie
du public, l'animateur de la StarAc ou d'un jeu est perçu comme un journaliste, puisque
tous « passent à la télé ». Les Américains ont forgé le terme
infotainment
(information +
entertainment) pour désigner ces nouvelles formes de journalisme où le spectateur ne sait
plus au bout du compte ce qui relève du divertissement ou de l'information.
Les journalistes enquêteurs(qui donnent à voir et posent les bonnes questions) et les
journalistes de rubrique (qui maîtrisent un petit nombre de dossiers et sont capables de
débusquer les vérités cachées) ont fait place aux journalistes généralistes (qui n'ont pas le
temps d'approfondir les dossiers et ne discutent pas trop les choix des supérieurs
hiérarchiques mais surtout qui coûtent moins cher que les journalistes « spécialistes »).
De plus, ces journalistes généralistes sont souvent engagés en tant que stagiaires pour un
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temps limité.
La raréfaction des moyens financiers des organes d'information conduit à la suppression
de tout ce qui coûte : les postes d'enquêteurs, les vérificateurs, les correcteurs, les
correspondants à l'étranger, la longueur des articles...
Un site internet d'information
pourrait théoriquement offrir autant ou plus d'informations qu'un journal. Encore faut-il qu'il
en ait les moyens. Ce qui manque, c'est la possibilité de financer, quel que soit le mode de
diffusion, le travail du journaliste, en particulier les enquêtes longues et coûteuses.
« Comment payer du contenu de haute qualité dans un monde où les annonceurs veulent
payer au clic et les consommateurs ne veulent rien payer du tout ? » Un journaliste
s'interroge : « Est-ce que la compréhension des événements au jour le jour est encore
quelque chose que l'on peut vendre ? Ou nous sommes-nous abusés nous-mêmes en
faisant l'impasse sur le fait qu'un journal n'était viable qu'aussi longtemps qu'il publiait des
petites annonces, des bandes dessinées et les derniers résultats sportifs ? ».
Sur les dizaines de millions de blogs existants presque aucun n'est rentable, et surtout pas
ceux qui se consacrent à l'information. Seuls les blogs spécialisés (en particulier ceux
consacrés à la technologie ou à tel ou tel hobby) parviennent à gagner de l'argent.
L'éclatement de la scène publique commune
Depuis 20 ans, la montée en puissance des médias semblait inexorable. Le «quatrième
pouvoir», supposé exercer un contre-pouvoir, a-t-il outrepassé son rôle ? La thèse du
pouvoir des médias devenu le « premier pouvoir » n'est-elle pas déjà obsolète ? Ce
pouvoir a été décrédibilisé, il a aussi été volatilisé par l'excès et la banalité de l'offre. Sans
discerner vraiment quel sera l'avenir des médias, on peut voir se dégager quelques
tendances : l'entrée en force d'industriels dont le journalisme n'est pas le métier, la façon
dont les grands groupes de presse considèrent les médias comme un produit et une
industrie comme les autres (la diminution des coûts finissant par produire du journalisme
au rabais). L'avenir des médias est aussi bouleversé par les nombreuses innovations
technologiques ainsi que par l'évolution des sociétés démocratiques allant vers plus
d'individualisme et de communautarisme, ce que Dominique Wolton évoque dans son
concept de « solitudes interactives ».
Les modes de consommation de l'information par les jeunes générations (15-25 ans)
évoluent : ils passent plus de temps devant l'ordinateur, dans les chat-rooms, les blogs et
beaucoup moins de temps devant la télévision.
Sur les blogs se retrouvent des gens qui partagent une vision commune (politique, religion
ou hobby). Ces « nouveaux » médias n'ont plus pour but de mobiliser des masses ; ils
touchent des convaincus et ont pour fonction de conforter leurs publics dans leurs
convictions. Ils influencent leurs fidèles et c'est pourquoi on peut craindre la disparition
d'une scène commune, généraliste, de qualité.
Une société en pleine mutation
Nous sommes au milieu d'un processus de transformation de notre manière de lire et de
penser. Dans une étude sur le comportement des internautes
les chercheurs de
l'University College de Londres ont relevé que la plupart des visiteurs de sites avaient
tendance à effleurer l'information, passant rapidement de l'une à l'autre, ne revenant que
très rarement en arrière et ne lisant qu'une ou deux pages avant de passer au document
suivant ; c'est une lecture en diagonale via les titres, les résumés. C'est comme si les
usagers venaient
on line
pour éviter de lire comme on le fait traditionnellement. Pourtant la
plupart des spécialistes affirment que l'on a jamais autant lu depuis l'apparition d'internet.
De même il semble que nous n'ayons jamais autant communiqué. Si ce n'est que les
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mots « lire » et « communiquer » ont changé de sens ! Significativement les sites ne
comptabilisent pas les lecteurs mais les visiteurs.
La durée des « produits » et des « communications » est de plus en plus courte : les
séries deviennent des mini-séries, les messages sur
Twitter
sont limités à 140 caractères.
L'individu hyperconnecté développe une intelligence rapide, malléable, réactive mais il ne
se laisse guère de temps pour flâner, rêver, et pour ... penser ! Bien sûr Internet ne porte
pas seul la responsabilité de ces bouleversements. L'individualisme, le manque de liens
entre les individus, l'incertitude, le culte de la vitesse, le déclin des humanités et de la
lecture, tous ces traits de la société contemporaine ont commencé bien avant l'irruption
massive des technologies de la communication. Internet a simplement accéléré ces
processus.
Les jeunes – et les moins jeunes - et l'information
Aux Etats-Unis où ces usages sont systématiquement documentés, on a constaté que 39
% des 18-24 ans lisaient un quotidien en 1997 et qu'ils n'étaient plus que 26 % en 2001 et
22 % en 2006. 60 % des adolescents déclarent ne pas être intéressés par l'actualité
quotidienne, que ce soit dans les journaux papier ou en ligne. Google et Yahoo sont leurs
principales sources d'information. Mais ce sont la musique, le divertissement et les sports
qui sont leurs sujets favoris. La lecture des livres ne diminue d'ailleurs pas seulement
parmi les plus jeunes. En France c'est dès la fin des années 1980 que ce phénomène a
pris une ampleur inquiétante. Et les éditeurs augmentent le nombre de titres publiés pour
compenser le nombre décroissant d'exemplaires vendus. Un livre de sciences humaines
qui se vendait à 2000 ou 3000 exemplaires lors de sa première année de vie, en 1980,
plafonne aujourd'hui à quelques centaines d'unités. Un français sur quatre ne lit pas ou ne
lit plus de livres. Le lectorat de la ficition littéraire s'est réduit aux écrivains eux-mêmes,
aux universitaires et à quelques anciens étudiants. Une autre manière de lire se met en
place. Amazon propose des oeuvres à la page ou au chapitre. Pourquoi dépenser de
l'argent pour acheter des pages dont on n'a pas besoin ? Un texte n'a plus un début, un
milieu et une fin, mais représente un ensemble de morceaux autonomes. On n'accède
plus à un journal dans son ensemble mais à certains de ses articles, de même pour la
musique, on n'écoute plus un album dans son entier, mais des
play-lists
et des morceaux
individuels. Une autre économie de la lecture se met en place.
Le gratuit peut rapporter gros
Désaffection publicitaire, désaffection du public, les groupes de presse traditionnels ont
subi au même moment un troisième coup de boutoir avec l'apparition de la presse
gratuite. En France dès 2006, le gratuit
20 minutes
a plus de lecteurs que
Le Monde.
Autre phénomène : le piratage.
Chaque jour en France, on enregistre autant de
téléchargements illégaux (450.000) que de tickets de cinéma vendus en salle.
L'industrie du disque est en chute libre. Les ventes de musique en ligne sont loin de
compenser l'effondrement de 50 % des ventes de CD depuis 2002. (en France).
C'est sans doute parce que l'idéologie du gratuit s'est diffusée ces dernières années chez
les plus jeunes, peu ou pas habitués à payer pour des contenus, qu'ils ont pris l'habitude
d'acquérir en ligne sans payer. Ceci efface aux yeux de beaucoup que la fabrication de
contenus a un coût. Il faut bien que quelqu'un paye et que quelqu'un d'autre gagne de
l'argent. La « gratuité » va constituer un nouveau moteur économique. Les entreprises
vont être conduites à offrir gratuitement les biens et services et devront chercher ailleurs
des sources de profit. Ces externalités nouvelles, ces influences extérieures vont jouer sur
l'activité de l'entreprise et prendre une importance de plus en plus stratégique. Ces
nouveaux moyens de gagner de l'argent « grâce à la gratuité » , s'ils sont nombreux, n'ont
P. Magnenat – notes de lecture B. Poulet « La fin des journaux et l'avenir de l'information » éd. Gallimard 2009
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pas encore tous été trouvés. Mais il ne faut pas trop rêver. Si le
low cost
et le gratuit se
sont développés, c'est aussi grâce à l'introduction des
low salaries
des employés sous-
payés. L'univers de l'open source est aussi chargé d'ambiguïté. Il est bien connu en effet
que les chercheurs, qui développent les systèmes d'exploitation libres par un travail de
haute qualité, reçoivent des subventions d'entreprises telles que IBM ou HP, depuis
longtemps décidées à casser le monopole de Microsoft... encore une fois, rien n'est tout à
fait gratuit.
L'idéologie d'Internet
Internet n'est pas seulement une technologie ou un média, c'est une idéologie. On ne
parle plus que de logiciels libres, d'open source, de journalistes citoyens, d'intelligence des
foules, de création collective, de remise en question des experts et de contestation de tout
ce qui est
top-down,
de communautés libres et ouvertes et, finalement d'une technologie
qui serait le véhicule de l'épanouissement démocratique. Il y a pourtant quelque chose de
troublant dans ce mariage des rêves les plus utopiques, libertaires, égalitaires et
ultradémocratiques, avec des entreprises qui sont avant tout de fabuleuses machines à
cash
. Les utilisateurs apportent de la valeur suivant le principe : « vous fournissez le
contenu ; ils gardent les revenus ». Il est vrai que la multiplication des contributions aux
débats, rendue possible par la technologie, peut enrichir l'information. Cette conception
égalitariste entraîne une destitution de l'expert et des journalistes. L'apport des amateurs
ne peut remplacer la spécificité du travail des journalistes professionnels lorsqu'ils
respectent les règles déontologiques, vérifient avant de publier, et font sérieusement ce
qui est un métier. Pour les nouveaux blogueurs, une fois passé le premier enthousiasme,
l'essoufflement s'installe assez vite, surtout lorsque ceux-ci réalisent qu'ils ne peuvent pas
rentabiliser cette activité qui somme tout prend passablement de temps ! Tout se passe
comme si la blogosphère allait jouer, pour le commerce en ligne, le même rôle que les
radios libres des années 1980, qui avaient en quelque sorte préparé le business des
nouvelles radios commerciales de type NRJ. Il semble évident que Bill Gates, comme
Google, ont pour objectif des créer des interfaces entre l'homme et l'ordinateur, qui soient
commercialement profitables.
Survivre, mourir, renaître
Partout dans le monde des propriétaires de médias d'information ont tenté – et ont parfois
réussi – de vendre leurs activités, effrayés par l'ampleur, les risques financiers et les
inconnues de la mutation à l'oeuvre.
Comment produire pour plusieurs supports, du
print
à internet, de la photo à la vidéo, du
podcast au magazine ? Comment faire voyager une information de sa source à ses
différentes mises en forme, en mots, en sons, en images on et off line ? L'ambition est de
réinventer la fabrique de l'information, de faire place aux nouveaux métiers et de
bousculer sans ménagement les vieilles structures, les bureaucraties et les effectifs
traditionnels. Comment organiser les rédactions pour produire des contenus sur plusieurs
supports ? La mode est à la convergence éditoriale, technologique, matérielle. De plus en
plus de journalistes produisent du texte, du son et de l'image. Les journalistes ne sont plus
rattachés à un titre ou à un média mais à un groupe.
Des groupes multiplient sur Internet des services monétisables sans rapport avec leur
métier d'origine. Ex. Le quotidien
Bild
vend sur son site des ordinateurs, des voitures, des
téléphones, des assurances labellisés
Bild
qui ont transformé le site en un immense bazar.
Ex.
Le Figaro
détient 20 % du capital de BazarChic.com un site de vente d'articles de luxe.
Ex.
Google Maps
qui réenchante la publicité locale, hyperciblée en l'associant à la
recherche d'adresses. Autre ex. : « Ma ville ? Mon lycée ? » du groupe américain Hearst
P. Magnenat – notes de lecture B. Poulet « La fin des journaux et l'avenir de l'information » éd. Gallimard 2009
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qui a lancé les sites
Playbooks
asssociés à chaque lycée. Les élèves volontaires ont reçu
(du groupe Hearst) des appareils de photos et de vidéo numériques pour chroniquer la vie,
les petits évènements de la vie de l'établissement : concours sportifs, sorties, voyages,
activités musicales et artistiques. Les jeunes se sont pris au jeu tout en se faisant un peu
d'argent de poche. Les apprentis reporters sont payés (toujours par le groupe Hearst) 10 $
l'heure et peuvent prétendre jusqu'à 100 $ par semaine. Ces sites sont pour le groupe
une manière de capter et de fidéliser le public des teenagers.
En quelques mois les géants d'internet et des médias ont tous pris une participation dans
un réseau social : Google avec YouTube, Yahoo avec Flickr, Microsoft avec Facebook.
Facebook connaît mille fois mieux ses utilisateurs – leurs goûts, leurs centres d'intérêt,
leurs habitudes, leurs pouvoir d'achat, leur famille, leurs amis – que la presse ne
connaissait ses lecteurs.
Financial Times
a créé un club professionnel payant (1700 livres par an, réservé à des
responsables d'entreprises qui ont un fort pouvoir d'achat) ;
Forbes
a créé un portail
d'échanges pour les cadres.
Pour exister sur la Toile il faut s'appuyer, ou créer, des communautés.
Si le modèle rentable n'existe pas encore, ont peut constater que tous s'activent dans des
expérimentations tous azimuts pour trouver la solution.
Parmi les nouvelles formules :
l'abonnement sur Internet, les journaux gratuits, le tout-internet, la délocalisation, l'e-paper,
la diversification, de nouvelles formes de publicité, un nouveau type de journalisme.
Autre piste : le développement et/ou la redéfinition des agences d'information, des
agences de presse, qui auraient pour objectif de fournir des enquêtes approfondies aux
médias qui n'ont plus les moyens de les financer seuls.
Les fournisseurs d'accès avertissent que le réseau mondial risque d'être bientôt saturé.
Certains proposent de faire payer plus cher les consommateurs de gros débits et à terme
de créer deux réseaux parallèles : le réseau actuel laissé à son anarchie et un réseau de
luxe, plus rapide, plus performant, plus cher !
Puisque le marché ne permet plus la production d'une information de qualité, il faudra
peut-être la concevoir à l'avenir comme un service public. S'il existe des services publics
pour la santé et l'éducation, pourquoi ne pas imaginer un service public de l'information
indépendant des pouvoirs politiques et sans fonctionnaires. (selon par exemple le modèle
de la BBC, dont la mission est «informer, éduquer et distraire»).
PM, SEM Formation
juin 2009
P. Magnenat – notes de lecture B. Poulet « La fin des journaux et l'avenir de l'information » éd. Gallimard 2009
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