Revue Africaine d'Etudes Politiques & Stratégiques RADEPS

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Au sommaire de ce numéro spécial : L'État et les associations ethno-identitaires au Cameroun; Représentations économiques, migrations et politisation de la question foncière en Afrique de l'Ouest; Politique et insécurité dans le processus de développement urbain au Cameroun; Analyse politologique du système organisationnel de l'entreprise; L'effectivité du rôle du conseil de paix et de sécurité de l'union africaine dans la résolution des conflits; Les partis politiques ethno-tribaux sont-ils solubles dans l'unité nationale au Cameroun ?; Émergence et insertion de la presqu'île de Bakassi sur l'échiquier africain.
Publié le : dimanche 15 février 2015
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EAN13 : 9782336370453
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REVUE AFRICAINE D’ÉTUDES POLITIQUES & STRATÉGIQUESSOMMAIRE AFRICAN JOURNAL OF POLITICAL AND STRATEGIC STUDIES
L’ÉTAT ET LES ASSOCIATIONS ETHNO-IDENTITAIRES
AU CAMEROUN : l’analyse d’une interdépendance paradoxale à l’ère
de la démocratisation
Yacouba MOLUH .............................................................................................7
REPRÉSENTATIONS ÉCONOMIQUES, MIGRATIONS
ET POLITISATION DE LA QUESTION FONCIÈRE EN AFRIQUE
DE L’OUEST : L’EXEMPLE DE LA CÔTE D’IVOIRE
Marcel NSIZOA ..............................................................................................39
POLITIQUE ET INSÉCURITÉ DANS LE PROCESSUS
DE DÉVELOPPEMENT URBAIN AU CAMEROUN
André KAYO SIKOMBE ................................................................................83
ANALYSE POLITOLOGIQUE DU SYSTÈME ORGANISATIONNEL
DE L’ENTREPRISE
Lot Pierre DIWOUTA AYISSI .......................................................................115
L’EFFECTIVIT É DU RÔLE DU CONSEIL DE PAIX ET DE SÉCURITÉ
DE L’UNION AFRICAINE DANS LA RÉSOLUTION DES CONFLITS
Parfait OUMBA ...........................................................................................139
LES PARTIS POLITIQUES ETHNO-TRIBAUX SONT-ILS SOLUBLES
DANS L’UNITÉ NATIONALE AU CAMEROUN ?
Luc Armand ATANGA ..................................................................................177
ÉMERGENCE ET INSERTION DE LA PRESQU’ILE DE BAKASSI
SUR L’ÉCHIQUIER AFRICAIN : UNE LECTURE À PARTIR DES
GÉOSCIENCES POLITIQUES
Frank EBOGO .............................................................................................205 NUMÉRO SPÉCIAL/2014
PROTOCOLE DE RÉDACTION DES ARTICLES ..................................231
PROTOCOL FOR SUBMITTING ARTICLES .........................................232
UNE PUBLICATION DE L’UNIVERSITÉ DE YAOUNDÉ II
(Faculté des Sciences Juridiques et Politiques)
N°S
2014
ISBN : 978-2-343-05674-6
25
RADEPS
REVUE AFRICAINE D’ÉTUDES POLITIQUES & STRATÉGIQUES UNIVERSITÉ
AFRICAN JOURNAL OF POLITICAL AND STRATEGIC STUDIES DE YAOUNDÉ II
REVUE AFRICAINE D’ÉTUDES POLITIQUES & STRATEGIQUES
AFRICAN JOURNAL OF POLITICAL AND STRATEGIC STUDIES













NUMÉRO SPÉCIAL/2014


UNEE PUBLICAATION DEE L’UNIVEERSITÉ DE YAOUNNDÉ II
Faculté des Sciences Juridiques et Politiques

RADEPS

UNIVERSITE DE YAOUNDE II
UNIVERSITY OF YAOUNDE II
FACULTE DES SCIENCES JURIDIQUES ET POLITIQUES
FACULTY OF LAWS AND POLITICAL SCIENCES

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diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05674-6
EAN : 9782343056746
SOMMAIRE
L’ÉTAT ET LES ASSOCIATIONS ETHNO-IDENTITAIRES AU
CAMEROUN : l’analyse d’une interdépendance paradoxale à l’ère de la
démocratisation
Yacouba MOLUH .................................................................................. 7
REPRÉSENTATIONS ÉCONOMIQUES, MIGRATIONS ET
POLITISATION DE LA QUESTION FONCIÈRE EN AFRIQUE
DE L’OUEST : L’EXEMPLE DE LA CÔTE D’IVOIRE
Marcel NSIZOA ................................................................................... 39
POLITIQUE ET INSÉCURITÉ DANS LE PROCESSUS DE
DÉVELOPPEMENT URBAIN AU CAMEROUN
André KAYO SIKOMBE ..................................................................... 83
ANALYSE POLITOLOGIQUE DU SYSTÈME
ORGANISATIONNEL DE L’ENTREPRISE
Lot Pierre DIWOUTA AYISSI............................................................ 115
L’EFFECTIVIT É DU R ÔLE DU CONSEIL DE PAIX ET DE
SÉCURITÉ DE L'UNION AFRICAINE DANS LA R ÉSOLUTION
DES CONFLITS
Parfait OUMBA ................................................................................ 139
LES PARTIS POLITIQUES ETHNO-TRIBAUX SONT-ILS
SOLUBLES DANS L’UNITÉ NATIONALE AU CAMEROUN ?
Luc Armand ATANGA ....................................................................... 177
ÉMERGENCE ET INSERTION DE LA PRESQU’ILE DE BAKASSI
SUR L’ÉCHIQUIER AFRICAIN : UNE LECTURE À PARTIR DES
GÉOSCIENCES POLITIQUES
Frank EBOGO ................................................................................... 205
PROTOCOLE DE RÉDACTION DES ARTICLES ....................... 231
PROTOCOL FOR SUBMITTING ARTICLES .............................. 232
5 LL’ÉTAT ET LES ASSOCIATIONS ETHNO-IDENTITAIRES AU
CAMEROUN : l’analyse d’une interdépendance paradoxale à l’ère
de la démocratisation

1Yacouba MOLUH
Résumé : Au début des années 1990, les Etats africains au sud du Sahara
s’étaient engagés dans un processus de décompression de l’autoritarisme dont
les conséquences attendues pouvaient être entre autres la libéralisation de
l’espace public, un élargissement des droits individuels et collectifs pouvant
permettre une meilleure expression de la citoyenneté, des élections compétitives
ou tout au moins pluralistes, etc. L’un des effets pervers de ce processus a été
l’irruption d’un type nouveau d’acteurs de l’espace public : les groupes
ethniques, régionaux – expression d’une solidarité mécanique et conséquence
d’une gouvernance néo patrimonialiste. Le commerce qu’ils entretiennent
avec l’Etat est généralement abordé par la littérature sous le prisme de la
politique d’affection. Cet article l’envisage sous l’angle des échanges calculés,
c’est-à-dire en termes d’investissement et de retour sur investissement.
Au lendemain de la troisième vague de démocratisation quasi
synchronisée qui a balayé, tel un tsunami, les Etats sud-européens et
2latino-américains , les années 90 constituent en Afrique l’épine dorsale de
3la littérature sur les processus de démocratisation . Amorcée à la faveur
1Yacouba Moluh est Chargé de cours à la FSJP de L’Université de Yaoundé. Docteur d’Etat
en science politique, il a fait de nombreuses publications dans des revues scientifiques
nationales et internationales. Courriel : yacoubamoluh@gmail.com
Cet article était initialement destiné à constituer un chapitre d’un ouvrage collectif.
Malheureusement, le projet a tourné court, faute de financement. Je remercie
infiniment le Pr Laurent Charles Boyomo Assala pour avoir bien voulu lire mon
manuscrit. Par ailleurs, je suis redevable envers M. Minkonda Herman, doctorant, pour
sa disponibilité inqualifiable.
2 e Huntington, S. La troisième vague : les démocratisations de la fin du XX siècle, 1991,
340 p.
3Guilot, N., .Schmitter, P. C., « De la transition à la consolidation : une lecture
rétrospective des Democratization Studies », Revue Française de Science Politique, vol
50, numéro 4, 2000, p. 618-619.
7
4des dynamiques du "dedans" et du "dehors ", la transition démocratique,
5aux fortunes diverses avec son cocktail bien fourni en matière de
principes des Droits de l’Homme, des libertés publiques et
6d’élargissement des structures d’opportunité politique s’institutionnalise
au Cameroun avec les délibérations de la session parlementaire de
novembre 1990 fort symboliquement baptisée "session des libertés",
certainement pour mettre en relief la déconstruction tout au moins
formelle du système autoritaire qui en constituait alors l’ordre du jour
essentiel. Dans cette foulée est adoptée le 19 décembre 1990 la loi sur la
liberté d’association. La déconstruction symbolique de l’autoritarisme et
surtout sa dimension liberté d’association ont eu pour conséquence
7immédiate la naissance des partis politiques et des syndicats appelés à
densifier la société civile ; mais aussi, paradoxalement, la résurgence des
8identités longtemps occultées par l’idéologie de la construction nationale
et traduites dans les faits par une certaine frénésie à la création tous
azimuts des associations dont certaines ont une coloration ethno-tribale
ou régionale à l’instar de la dynamique culturelle kirdi, du La’akam,
d’Essingang, de la South-West Elite Association… ; participant ainsi à la
fragmentation de l’identité nationale.
L’Etat camerounais, envisagé sous le prisme d’une organisation
centralisée responsable du destin national qui, dans ce sens, s’efforce à
contrôler la population vivant sur son territoire, semble s’être
accommodé de cette donne en faisant avec la recomposition de l’espace
4 Balandier, G., Sens et Puissance, les dynamiques sociales, 3 éd, Paris, PUF, 1986, p. 11.
5Daloz, J. P. Quantin, P., Transitions démocratiques africaines, Paris, Karthala, 1997;
Michael Bratton& Nicolas Van de Walle, « Neopatrimonial Regimes and Political
Transitions in Africa », World Politics, Vol. 46, N4 July 1994, p. 462-463.
6Sindjoun, L., « Le champ social camerounais : désordre inventif, mythes simplificateurs
et stabilité hégémonique de l’Etat », Politique Africaine, N°62, Paris, Karthala, 1996.
7 Cf. la loi N°90/056/ du 19 décembre 1990 relative aux partis politiques qui n’institue
pas le multipartisme déjà inscrit dans l’article 3 de la Constitution du 02 Juin 1972,
mais en réglemente l’exercice.
8Kontchou Kouomegni, A., « Idéologie et Institutions Politiques : Impact de l’idée de
l’unité nationale sur les institutions publiques de l’Etat camerounais », in Conac G.,
(Dir) Dynamiques et finalités des Droits africains, Paris, Economica, 1980.
8 9public . De cette nouvelle reconfiguration des relations entre gouvernants
et gouvernés, transparaissent des pôles de pouvoir périphériques et
informels à l’instar des sensibilités communautaires. Dans le cadre de
cette étude, le rapport entre l’Etat et les associations ethno-identitaires ne
s’appréhende pas en termes de causalité, mais plutôt en termes
10« d’affinités électives » mutuelles. Plus précisément, c’est un rapport de
11concordance et d’opportunité marqué du sceau du don et du
contre12don , de liaison entre démocratie, Etat et inclusion identitaire.
La présente réflexion n’a aucune prétention d’exhaustivité. Elle se veut
une modeste contribution à l’étude des rapports qui existent entre l’Etat
et les associations ethno-tribales au Cameroun. Ceci dit, comment se
manifeste la dynamique réciproque entre l’Etat et les associations
ethnoidentitaires au Cameroun ? Comment les associations ethno-identitaires
et l’Etat interagissent-ils ? En d’autres termes, comment ces réalités
9 Claude Abé, C., « Espace public et recomposition de la pratique politique au
Cameroun », in polis, 2006, p. 29-55.
10 L’expression « affinités électives » a été consacrée par Max Weber dans son
maîtreouvrage, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964. Il s’agit pour
lui de montrer qu’il n’y a pas entre le protestantisme et le capitalisme un rapport
mécanique de cause à effet, mais plutôt un rapport d’affinités électives en ce sens que le
protestantisme crée des conditions favorables au développement du capitalisme (p.
103-104). La formule « affinités électives » a été reprise avec bonheur par Sindjoun, L.
dans son article, « les nouvelles constitutions africaines et la politique internationale.
Contribution à une économie internationale des biens politico-constitutionnels »,
Etudes Internationales, vol.26, N°2, p. 330-331 pour établir la coïncidence en termes de
concordance et d’opportunité des « nouvelles constitutions africaines » avec la mutation
de la politique internationale. Pour sa part, Nkoum-Me-Ntseny, L. M. dans son article,
« ‘‘Les Anglophones’’ et le processus d’élaboration de la Constitution du 18 janvier
1996 » in Stanislas Melone, S. ; MinkoaShe, A. et Sindjoun, L., (dirs), La réforme
constitutionnelle du 18 janvier 1996 au Cameroun, aspects juridiques et politiques,
Yaoundé, fondation Friedrich-Eberth, 1996, p. 200-205 pour établir le lien entre la
montée en puissance des revendications ‘‘anglophones’’ et le processus d’élaboration de
la Constitution du 18 janvier 1996. Dans le cadre de notre étude, nous avons ajouté à
cette formule le qualificatif ‘‘mutuelles’’ pour montrer la dépendance parasitaire entre
l’Etat et les associations ethno-tribales au Cameroun.
11Sindjoun, L., « Les nouvelles constitutions africaines et la politique internationale :
contribution à une économie des biens politico-constitutionnels » op. cit., p 331.
12 Mauss, M., Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, 1950.
9
identitaires procèdent-elles pour capter les ressources étatiques et que fait
l’Etat en retour pour éventuellement, sinon s’en départir du moment où
ne rien faire serait assimilable à une remise en cause de la politique ou de
l’idéologie de la construction nationale, du moins les contrôler ? La
littérature abonde sur la question de la relation entre l’Etat et les
sensibilités communautaires résurgentes dans le champ politique
consécutives au lifting démocratique des années 1990. Cependant, elle
l’envisage davantage sous le prisme de la fragmentation de l’identité
nationale, de frein dans le processus de sa construction et de politique
13d’affection . Dans le cadre de ce travail, nous appréhenderons les
associations ethno-identitaires comme de nouveaux espaces de prédation
et de redistribution des ressources étatiques par le biais des
revendications. Dans ce sens, elles mobilisent certains procédés et
techniques pour agir et obtenir de l’Etat certains avantages (I).
L’observation a aussi montré que l’Etat a développé des mécanismes pour
obtenir un retour sur investissement sur ces structures sociales (II).
I. LES ASSOCIATIONS ETHNO-IDENTITAIRES COMME
NOUVEAU CADRE DE MANIFESTATION DE
L’ACTIVISME POLITIQUE
Peu après les indépendances, la plupart des dirigeants africains, dans
un souci de renforcement de leur autorité optèrent pour la formule
14jacobine d’organisation de l’Etat . Il s’ensuivit un musèlement des
identités différentielles contribuant ainsi à créer un terrain de dénégation
tout au moins formelle des conflits, de rejet des particularismes et par
conséquent de construction de la cohésion, du consensus et de la
15communion . Ces leaders de la première heure exprimaient ainsi leur
13Sindjoun, L., « Elections et politique au Cameroun : concurrence déloyale, coalitions
de stabilité hégémonique et politique d’affection », in African Association of Political
Science Journal, vol. 2, n° 1, 1997, p. 89-121.
14Mouiche, I., « La question nationale, ethnicité et l’Etat en Afrique : le cas du
Cameroun », in Dieudonné Zognong, D. et Mouiche, I., (dirs), Démocratisation et
rivalités ethniques au Cameroun, Yaoundé, Cirepe, 1997, p. 201-227.
15Sindjoun, L., «L’imagination constitutionnelle de la nation », in Melone, S. et al
(dirs), La réforme constitutionnelle du 18 janvier 1996 au Cameroun, aspects juridiques et
politiques, Yaoundé, fondation Friedrich-Eberth, 1996, p. 78-101.
10 crainte de voir passer le pluralisme culturel naturel, spontané ou
domestiqué à un pluralisme politique organisé ou mobilisé et reflétant la
distribution ethnique du territoire national. Abondant dans le même
sens, Ahmadou Ahidjo, Chef de l’Etat camerounais stigmatisait le
multipartisme dans les années 1970 en l’assimilant au tribalisme du fait
de la base ethno-régionale qu’affichaient les partis politiques lors de
16l’expérience pluraliste des années 1950-1960 . Parallèlement, le parti
unique était alors considéré comme l’instrument par excellence de
gestion des sociétés plurales dans le sens de la construction de la nation.
Le pluralisme culturel est combattu parce que renvoyant à des cercles
d’appartenance fragmentaires, aux affinités mécaniques et primordiales.
Comme tout Etat moderne, l’Etat post colonial camerounais était censé
reposer sur la distinction entre domaine public et sphère privée. Mais
17avec la personnalisation de l’expression politique par le président
Ahmadou Ahidjo puis par son successeur, la séparation entre ces espaces
18n’a pas résisté à l’épreuve des faits et a tout simplement été abandonnée .
Seulement, ces confusions entre la fonction domestique et la fonction
19administrative , entre les normes privées et les normes publiques
20partiellement intériorisées ; bref, cette appropriation privée de l’Etat par
une oligarchie bureaucratique « dé-traditionnalisée » et l’absence de
21distinction entre le rôle et son titulaire ont connu une crise déclenchée
16 A titre indicatif, l’on peut mentionner le MANC, le FPUP, le PDC, le KNDP, le
CPNC dont les caractéristiques ethniques sont soulignées par Fogui J. P., L’intégration
politique au Cameroun : une analyse centre-périphérie, Paris, LGDJ, 1990, p. 65-76
17Njoya, J., « Démocratisation et légitimation : de la personnalisation de l’expression
politique à la subversion sociale », in R.C.S.P., vol 1, Numéro 1 février 1996, p.
101110.
18Abé,C., Op.cit, p.33
19 Médard, J.-F., « Charles Njonjo : Portrait d’un ‘‘big man’’ au Kenya » in Terray E.,
(dir) L’Etat contemporain en Afrique, Paris, Harmattan, Collection « Logiques sociales»,
1987, p 67
20 Médard, J.-F., « L’Etat néo-patrimonial en Afrique noire », in Médard, J.-F., (dir),
Etats d’Afrique noire : formation, mécanismes et crise, Paris, Karthala, Coll. « Hommes et
sociétés », 1991, p. 334.
21Médard, J.-F., « The under Developed State in Tropical Africa : Political Clientelism
or neo-patrimonialism » in Clapham (Ed), Private Patronage and Public Power : Political
Clientelism in the Modern State, London, Frances printer, 1982, p. 162-192.
11
avec les mouvements revendicatifs de l’Etat de droit des années 90 qui
ont paradoxalement culminé avec l’irruption des identités sur la scène
politique.
Les autorités étatiques, jusque-là guidées par un habitus autoritaire,
mais surtout surprises par l’ampleur du phénomène, se sont senties
obligées de s’en accommoder ; c’est-à-dire de composer ou de s’arrimer à
l’ère du temps mondial alors essentiellement marquée par une inflation
du discours libéral. En autorisant ou en tolérant la création des
associations ethno-régionales et en acceptant qu’elles servent de tribunes
pour les élites en quête de reconnaissance ou positions de rentes, les
pouvoirs publics semblent avoir poussé un peu trop loin les frontières de
la liberté d’association, de la liberté d’expression et de la participation
politique. L’on peut ainsi expliquer que l’émergence de la reconnaissance
des sensibilités identitaires et des discours pluriels et contradictoires sur le
renouvellement des modalités de cohabitation entre les différents
22segments de la société camerounaise ait pu être assimilée à un processus
23de « rentification » politique des solidarités primaires . Mais l’orientation
que prend ces réalités est symptomatique de la poly-ethnicité de la société
camerounaise, véritable « Archipel des ethnies ».
Dès lors, l’on a assisté à une multiplication et à une amplification des
revendications des spécificités culturelles locales sapant par là même les
efforts d’interpénétration ethnique engagés par l’Etat autoritaire
24postcolonial et caractérisé par la production de la différenciation qui
s’accompagne des tentatives de rejet, d’exclusion et de repli
22Menthong, H.-L., « La construction des enjeux locaux dans le débat constitutionnel
au Cameroun », in La réforme constitutionnelle du 18 janvier 1996 au Cameroun. Aspects
juridiques et politiques,op. cit., p. 146-181.
23Bigombe logo, P., « Changement politique et dynamiques d’instrumentalisation de
« l’ethnicité kirdi » l’ingénierie ethno-politique », in Sindjoun, L., La révolution passive
au Cameroun, Codesria, 1999, p. 230-268.
24Menthong, H.-L., « Vote et communautarisme au Cameroun : un vote de cœur, de
sang et de raison », Politique Africaine, 69, mars, 1998, p. 40-52.
12 25identitaire . Bref, les frontières d’appartenance deviendront tantôt
restrictives ou exclusives (South West Elite Association) tantôt englobantes
(All Anglophones Conference) en fonction des enjeux. Pour mieux exister
et négocier avec l’Etat dans le nouvel espace public essentiellement
26concurrentiel et incertain entendu au sens de Wolton comme un
« espace symbolique où s’opposent et se répondent les discours, la plupart
contradictoires, tenus par les différents acteurs politiques, sociaux,
intellectuels, composant une société ». Les associations dans un souci de
27corriger les limites de la politique d’équilibre régional ont la propension
à porter une casquette ethno-identitaire (A) afin de participer au banquet
étatique (B).
A. L’émergence d’une réalité liée aux structures d’opportunité
Les mutations du début des années 90 qui ont eu pour conséquences
positives entre autres la réinstauration légitime du pluralisme social et
politique ont malheureusement aussi contribué à ouvrir la ‘‘boîte de
pandore’’, favorisant ainsi la réapparition dans l’espace public de
certaines sensibilités naturelles jusque-là brimées au nom de la
construction nationale. Cette résurgence des forces infra étatiques
copinant ou contestant la monopolisation du champ politique par l’Etat
25Nkoum-Me-Ntseny, L.-M., « Dynamique de positionnement anglophone et
libéralisation politique au Cameroun : de l’identité à l’identification », in Revue
camerounaise de science politique, Yaoundé, vol 9, numéro spécial, 2002, p. 68-97.
26Wolton, D., Penser la communication, Paris, Flammarion, coll., « champs », 1997, 379
p.
27 La politique d’équilibre régional est une technologie de gestion
politicoadministrative institutionnalisée par le président Ahmadou Ahidjo initiée à la faveur du
décret N° 82/407 du 7 septembre 1982 et de l’arrêté N° 010467/MFP/DC du 4
octobre de la même année qui venait fixer les modalités du décret susvisé. L’objectif de
cette politique est de corriger les inégalités régionales en matière de développement, et
d’intégrer ce faisant toutes les communautés et tous les citoyens au sein du creuset
national. Malheureusement, elle semble sécréter des toxines qui produisent à
contrecourant l’évanescence du processus de construction nationale qu’elle avait pour objectif
de bâtir. (Mabou, « la politique d’équilibre régional au Cameroun : une toile de
pénélope ? Un choix politique en débat », in Revue Africaine d’Etudes Politiques et
Stratégiques, 2012, p. 81-101). Lire aussi Emergence N° 140 du 22 au 28 avril 2013
(dossier spécial sur l’équilibre régional).
13
et ses élites a laissé traîner dans la foulée une fenêtre d’opportunité à
certaines solidarités périphériques longtemps endormies par le régime de
l’unicité forcée ou du monolithisme. Certes, les régimes de parti unique
ont dans l’ensemble réussi à préserver le caractère unitaire des Etats
hérités de la colonisation, mais au prix de la négation de la diversité
ethnique et culturelle et d’une centralisation excessive, génératrice de
tension de nature à accentuer les velléités centrifuges des périphéries et la
primauté des identités particularistes sur le sentiment d’identification
28nationale . Ceci dit, c’est avec la loi n° 90/053 du 19 décembre 1990
abrogeant et remplaçant la loi n° 67/LF/19 du 12 juin 1967 portant sur
la liberté d’association, que la démonopolisation de l’espace public est à
nouveau vécue.
Selon les termes de l’article 2 de la loi précitée, l’association est « la
convention par laquelle des personnes mettent en commun leurs connaissances
ou leurs activités dans un but autre que de partager les bénéfices ». Ainsi,
partant de cette disposition, l’on a assisté à un élan de création et de
démultiplication exponentielle et sans précédent des associations sur le
triangle national dont certaines sont greffées aux communautés
ethniques. On retrouve par exemple des associations religieuses, des
associations syndicales, des associations de régulation des professions
libérales, des associations culturelles, etc. De manière générale, la levée du
bouclier autoritaire constitue une opportunité politique de visibilité des
groupes ethniques, des communautés dotées d’importantes élites, de
réactivation des habitus communautaires et partant de fragmentation de
29la communauté politique que les stratèges de ces identités ont saisie et
exploitée à fond.
28Otayek, R., « La démocratie entre mobilisations identitaires et besoin d’Etat : Y’a-t-il
une « exception » africaine ? » Cean, Bordeaux, 1999, p. 6-22.
29Sindjoun, L., « La démocratie est-elle soluble dans le pluralisme culturel ? Elément
pour une discussion politiste de la démocratie dans les sociétés plurales », introduction
inaugurale au colloque international francophonie-Commonwealth, démocratie et
sociétés plurielles, Yaoundé 24-26 janvier 2000.
14 Seulement, cette floraison d’associations est aussi traductrice des
30oppositions et des bestiaires géopolitiques, géolinguistiques et
31géoculturels entre les différentes communautés présentes au Cameroun .
Pour ce qui est précisément de ces associations communautaires,
c'est-àdire celles qui regroupent des personnes issues d’une même localité
ethnique autour d’un projet commun, officiellement apolitiques et à but
non lucratif ; on pourrait penser en s’appuyant sur les dispositions de
l’article 4 de la loi précitée qu’elles « … portent atteinte… aux bonnes
mœurs… notamment à la sécurité, à l’intégrité territoriale, à l’unité
32nationale, à l’intégration nationale et à la forme républicaine de l’Etat… » .
Bref, qu’elles prédisposent la société camerounaise aux rivalités
33ethniques . Néanmoins, s’inscrire dans une telle perspective serait
synonyme de faire l’impasse sur l’entendement des sociétés plurales que
34nous suggère Smith . Pour cet auteur, les sociétés plurales sont en
substance des sociétés dont les membres sont divisés en catégories ou
groupes en fonction des facteurs tels que la langue, la race, la
communauté de départ ou d’origine, les institutions sociales spécifiques
ou la culture. Abondant dans le même sens de la temporisation des effets
potentiellement destructeurs du pluralisme social naturel, Sindjoun
estime qu’il convient d’éviter d’absolutiser un peu rapidement la
30 Le débat sur le processus démocratique est dans une large mesure un débat identitaire
de redéfinition de la cohabitation entre les composantes francophone et anglophone du
Cameroun situées respectivement dans l’ex-Cameroun oriental et dans l’ex-Cameroun
occidental (Sindjoun, L., «L’imagination constitutionnelle de la nation », op. cit., p.
8788).
31Njoya, J., « Cameroun, bestiaire géopolitique des fractures sociales », Revue d’Etudes
Politiques et stratégiques, université de Yaoundé II, 1997, p. 1-22.
32 Cette loi s’inscrit également dans la même logique que la Constitution (les articles 3
de la Constitution du 02 juin 1972, de la loi n°96/06 du 18 janvier 1996 portant
révision de la Constitution du 02 Juin 1972, et de la loi n°2008/001 du 14 avril 2008
modifiant et complétant certaines dispositions de la loi n°96/06 du 18 janvier 1996
portant révision de la Constitution du 02 juin 1972.
33Elanga Mbuyinga, Tribalisme et problème national en Afrique noire, le cas du
Cameroun, Paris, l’Harmattan, 1989.
34 Smith, « Pluralisme, violence et l’Etat moderne : une typologie », L’Etat au pluriel,
Paris, Economica, 1985, p. 207-228.
15
35différence entre sociétés plurales et sociétés homogènes , si tant est
qu’elles existent. Car les sociétés plurales ne sont pas des sociétés
totalement divisées. Elles sont aussi traversées par des dynamiques
d’interdépendance créatrices d’une certaine homogénéité. La
construction de cette homogénéité politique n’abolit pas toute forme de
communautarisme. Elle libère simplement les réalités tribales. Cette
libération n’est cependant pas créatrice d’un univers de monades, mais
plutôt la substitution des anciennes dépendances traditionnelles par un
nouveau lien sociétal, un lien politique, au sein d’une communauté
nationale qui rassemble les individus au-delà de leurs attaches locales et
36catégorielles .
En d’autres termes et de manière plus précise et concrète, l’existence
de plusieurs associations identitaires ne porte pas forcément atteinte à
l’intégrité, à l’unité et à la forme républicaine de l’Etat. Mieux encore, la
montée en puissance des réalités identitaires ne participe pas
nécessairement à la fragmentation de la nation camerounaise, mais plutôt
37à une identité fragmentée de l’Etat du Cameroun. Parce que,
l’identification des citoyens à divers groupes ou catégories n’épuise pas la
réalité de leur identification à l’Etat. Sur la base des échanges qui
précèdent et pour nous résumer rapidement, l’on peut dire que les
solidarités mécaniques, verticales, primordiales ou ethniques ne sont pas
forcément des facteurs de relativisation de l’allégeance des citoyens à
38l’Etat . L’idée du dédoublement identitaire, de multipositionnalité ou de
multi-allégeance devient opératoire à propos de la délicate question des
rapports entre les associations identitaires et l’Etat : on peut à la fois se
sentir membre du La’akam, de la dynamique culturelle Kirdi,
35Sindjoun, L., « La démocratie est-elle soluble dans le pluralisme culturel ? Elément
pour une discussion politiste de la démocratie dans les sociétés plurales », introduction
inaugurale au colloque international francophonie-Commonwealth, démocratie et
sociétés plurielles, Yaoundé 24-296 janvier 2000.
36 Bourque G. et Duchastel, J., « Démocratie et Communauté politique supra
nationale », in cahiers de recherche sociologique, n°28, 1997.
37 Bourque G.et Duchastel, J., L’identité fragmentée, Montréal, Fidès, 1996.
38Badie, B., L’Etat importé. Essai sur l’occidentalisation de l’ordre politique, Paris, Fayard,
1992.
16 d’Essingang, de l’organisation de libération du peuple Sawa, du front de
libération du peuple Béti, de la South West Elite Association, de la North
West Elite Association, de l’Amicale des élites du Nord sans que cela ne
déteigne sur la citoyenneté camerounaise de l’individu. Sur ce terrain, le
Cameroun et sa fresque bigarrée rejoint les sociétés multiculturelles à
l’instar des États-Unis d’Amérique. Dans ce type de société, les
référentiels d’identification sont presque toujours multiples et se
39négocient en fonction des enjeux et des intérêts en présence .
Cette double identification citoyenne des individus, mieux, cette
40citoyenneté plurielle permet à l’Etat de garder si ce n’est un relatif
41monopole, mais à tout le moins le contrôle de l’agenda politique . L’on
comprend dès lors pourquoi Peter Geschiere voit en l’assouplissement
des conditions de création des associations, une feinte de l’Etat pour
limiter les mécanismes des partis politiques et partant maîtriser la
42définition des règles du jeu politique .
Obéissant au régime de la déclaration, la naissance tous azimuts des
associations identitaires traduit un double mouvement de désacralisation
43de l’espace public et de « parlementarisation » des mœurs politiques
44entendue au sens d’Elias . Dans le premier cas, bien qu’ébranlée par les
processus d’ajustement structurel et des mutations politiques, la fonction
39Alisdair, R., “Les espaces du multiculturalisme et de la citoyenneté”, in RISS, 156,
1998, p. 225-237; Linda Bosniak, L., « Citizenship Denationalized », in Indiana
Journal of Global Studies, Vol. 7, 2000, p. 447-509 ; Susan B. Courtin, S. B.,
« Denationalization, Inclusion, and Exclusion : Negotiating the Boundaries of
Belonging », in Indiana Journal of Global Legal Studies, Vol. 7, 2000, p. 585-593.
40Contogeorgis, « La construction de l’ethnicité dans les Balkans », Revue Française de
Science Politique, 2000, p. 50-97.
41 e Constant, F. La citoyenneté, Paris, 2 édition, Montchrestien, 2000 ;
« Décentralisations : entre dynamiques locales et mondialisations », Cahier du Gemdev,
N°27, octobre 2001.
42Geschiere, P., Sorcellerie et politique : les pièges du rapport Elite-village, Université de
Leiden , 1996.
43Abé, C., « Espace public et recomposition de la pratique politique au Cameroun », in
polis, 2006, p. 29-55.
44 Norbert Elias, La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Levy, 1976.
17
45redistributive de l’Etat demeure plus que jamais essentielle . Mais, ce qui
46est mis en cause, en revanche, c’est sa capacité « à faire sens » à travers la
détention du monopole du discours global par la constitution progressive
d’un espace public alimenté par des représentations non révérencielles du
47pouvoir . Dans le second, la multiplication et la diversification des
acteurs contribuent à pacifier le jeu par l’acceptation du statut de
l’adversaire ; tous facteurs de renforcement de la légitimité. En d’autres
termes, la « parlementarisation » est un processus d’extension de la sphère
des libertés publiques, d’acceptation du pluralisme politique et de la
compétition électorale.
La fonction de « parlementarisation » se manifeste par le biais des
règlements intérieurs des associations identitaires dans lesquels, bien que
défendant des intérêts divergents, elles promeuvent néanmoins l’équité,
l’éthique, la paix, la justice sociale, l’égalité, la solidarité nationale… Les
associations identitaires à travers ces principes viennent en réalité
redéfinir et transformer les cadres et les manières de faire la politique au
Cameroun. Même si, l’opportunisme temporel et conjoncturel dont font
preuve ces dernières relève du comportement d’un acteur rationnel
cherchant à maximiser ses gains dans la nouvelle reconfiguration des
pratiques politiques.
B. Une nouvelle plate forme de négociation et d’exploitation
stratégique des ressources étatiques
Par-dessus et au-delà des questions « Bamiléké », « Béti » et « Kirdi » si
souvent substantialisées et théorisées, les associations relèvent déjà d’une
catégorie qu’il n’est plus permis d’ignorer pour peu que l’on veuille
48conjurer tout retournement dialectique de l’histoire . S’érigeant en
45Sindjoun, L., « Elections et politique au Cameroun : concurrence déloyale, coalitions
de stabilité hégémonique et politique d’affection », in African Association of Political
Science Journal, vol 2, N°1, 1997, p. 89-121.
46Zaki Laïdi, Un monde privé de sens, Paris, Fayard, 1992, 333 p.
47 Habermas, J., L’espace public, Paris, Payot, 1992.
48Nkoum-Me-Ntseny, L. M., « Dynamique de positionnement anglophone et
libéralisation politique au Cameroun : de l’identité à l’identification », in Revue
camerounaise de science politique, Yaoundé, vol 9, numéro spécial, 2002, p. 68-97.
18 réponse à la nouvelle structuration du champ politique essentiellement
incertain, concurrentiel et mettant aux prises des intérêts divergents,
voire opposés, le positionnement politique des associations représentant
les identités ethniques comme nouveaux acteurs rend doublement
compte de l’ouverture de l’arène traduite par une redistribution des cartes
sur la scène politique et d’une mobilisation des référentiels symboliques,
idéologiques voire culturels d’identification.
Les glissements structurels du début de la décennie 1990 ont de ce
point de vue révélé la centralité du rôle des sensibilités ethno-régionales
dont les associations sont les manifestations dans la conscience politique.
Ce qui amène à penser que les identités communautaires autrefois
reléguées et diluées dans la formule de l’unicité tendent aujourd’hui à
49s’exprimer sous forme d’associations pour une reconnaissance publique.
En tant que nouveaux acteurs collectifs au même titre que les partis
politiques, les groupes de pression et d’influence, ces associations assurent
la continuation de l’activité politique par des moyens plus ou moins
nouveaux. En effet, en s’interposant entre la communauté et l’Etat, ces
associations s’imposent sur l’espace public comme des instances de
médiation et offrent à leurs leaders une tribune et une sorte de mandat
ou titre de représentation de ladite communauté dans la perspective
d’une répartition des biens publics, notamment le pouvoir et les
ressources qui tournent autour. Ainsi, dans leur quête acharnée des
ressources étatiques, du pouvoir et d’autres biens politiques, les
associations ethniques sont utilisées et instrumentalisées par certains
entrepreneurs identitaires et certains acteurs politiques comme ressources
50d’action .
La mise en exergue des associations dans le champ politique témoigne
aussi de la capacité des différents entrepreneurs politiques opportunistes à
prendre en charge la question de la représentation du groupe dont ils
49Mbonda, E.-M., « ‘‘La justice ethnique’’ comme fondement de la paix dans les sociétés
pluriethniques : le cas de l’Afrique », in Boulad-Ayoud, J. et Bonneville L., (dirs),
Souverainetés en crise, Paris, l’Harmattan, 2003, p. 451-500.
50Coulon, D., « Les dynamiques de l’ethnicité en Afrique noire », in Pierre Birnbaum
(dir), Sociologie des nationalismes, Paris, PUF, 1997, p. 37-53.
19
sont issus en élaborant et en proposant des idéologies identitaires
destinées à la fois à assurer la cohésion et la survie du groupe, en
sauvegardant ses intérêts et en consolidant leur positionnement
politicostratégique. En d’autres termes, les particularismes ethno-régionaux en
tant qu’accentuation de la diversité, de l’hétérogénéité sont utilisés
comme ressources politiques dans la compétition pour la définition de la
51problématique identitaire , c’est-à-dire de la représentation légitime.
Dans cette stratégie d’investissement politique, la construction
identitaire de l’association par les « porteurs de causes » qui oscillent entre
repli identitaire et positions rentières s’affirme dès lors, comme le passage
obligé pour l’accès aux bénéfices matériels de l’Etat, aux ressources
52sociopolitiques . Même si les retombées de cet investissement ne
profitent généralement qu’à la classe élitiste de la communauté. C’est
cette instrumentalisation égocentrée, mieux, ce détournement de la
53quote-part communautaire que semble reprocher Ateba Eyene aux
élites du Sud. Pour cet auteur, les populations de cette partie du pays
votent toujours pour les candidats du RDPC à 100 % dans leur localité
depuis le retour au multipartisme et vouent un culte à son chef (Paul
Biya) qui est un fils du terroir. En contrepartie, alors qu’elles croupissent
dans la misère et la pauvreté les plus abjectes, leurs fils (élites) dont le
président s’est entouré à dessein, accumulent des fortunes insolentes au
lieu de promouvoir la redistribution communautaire, c’est-à-dire cette
redistribution qui passe par la réalisation des projets de développement.
En effet, dans le cadre d’une politique d’affection, de la mobilisation
54du sentiment communautaire en s’appuyant sur le postulat selon lequel
« la politisation des référents identitaires [sous la forme d’association] est
51Menthong, H.-L., op.cit., p. 15.
52Bigombe logo, P., op.cit., p. 237.
53Ateba Eyene, C., Les paradoxes du ‘‘pays organisateur’’, élites productrices ou prédatrices :
le cas de la province du sud-Cameroun à l’ère Biya (1982 -2007), Yaoundé, Saint Paul,
2008, p. 222.
54Sindjoun, L., « La politique d’affection en Afrique noire », Boston, Grap/ African
Studies Center, Boston University, 1988.
20 55la chose la mieux partagée au monde » l’association, par l’entremise de
ses leaders, se positionne comme l’interlocuteur, comme le canal par
lequel est revendiquée la redistribution des biens de l’Etat et en définitive
comme le représentant ou le défenseur légitime des intérêts de la
communauté. Le procédé des revendications identitaires particulièrement
prisé consiste à rédiger des memoranda ; l’objectif patent se résumant à la
dénonciation de la situation marginale dont sont victimes certaines
56communautés par rapport à d’autres . Même si en réalité, cette
technique ne semble utilisée par les élites que comme une arme de
chantage politique en vue de se frayer un chemin dans l’arène politique.
Les exemples sont plutôt légion dans la courte histoire politique post
autoritaire (?) du Cameroun. Sans prétention à l’exhaustivité, notons le
mémorandum de l’association de "l’ethnicité Kirdi" sorti en 1991 pour
dénoncer « l’exclusion de la majorité Kirdi » qui aurait caractérisé le
régime ou le système Amadou Ahidjo. Cette exclusion, selon les leaders
de cette association, aurait consisté à brimer les leaders Kirdi ainsi que
leurs adeptes qui osaient résister à la volonté des Peuls (islamisés) de
convertir toutes les populations du septentrion à l’islam, au détriment des
valeurs culturelles et traditionnelles de ces populations pourtant
majoritaires. Toujours à titre indicatif, l’on peut aussi évoquer la lettre
des « intellectuels Bamiléké », rendue publique par le Conseil Supérieur
des Intérêts Bamiléké (COSIBA) en 1990, pour attirer « l’attention » du
chef de l’Etat sur une sorte d’apartheid pratiquée contre les Bamiléké, et
57pour l’inviter à y mettre un terme en associant les fils et les filles de
cette communauté au partage du gros gâteau national. Dans la même
perspective, les associations des ressortissants de la province de l’Est par
55Ottayek, R., « L’Afrique : Les identités contre la démocratie », Cahiers des Sciences
humaines, n° 10, Editions de l’aube, IRD, 1999, p. 6.
56 Collectif changer le Cameroun, 1992.
57Kago, J., Tribalisme et exclusions au Cameroun, le cas des Bamiléké, Yaoundé, CRAC,
1995 ; Mouiche, I., « Mutations sociopolitiques et replis identitaires en Afrique : le cas
du Cameroun », Revue Africaine de Science Politique, vol.1, N° 1996, p. 31-56 ; Houli
Fendjoungue, « La construction et la politisation de l’ethnicité kirdi au Nord du
Cameroun », Polis/Revue Camerounaise des Sciences Politiques, vol.1, N°1-2, 2006, p.
81102.
21
l’entremise de leurs étudiants, envoient une lettre ouverte au président de
la République, pour attirer son attention sur la situation de délaissement
et d’exclusion de leurs populations sur le plan éducatif, économique,
infrastructurel… Cette lettre fait également remarquer la
sousreprésentation des originaires de l’Est aux postes de responsabilité, dans
les hautes sphères de l’Etat et érige en passant les populations de cette
58région à la catégorie de politiquement minoritaires ou dominées. On
retrouve le même type de dénonciation dans un mémorandum adressé au
président de la République par les élites de l’Adamaoua le 04 octobre
1991, faisant état, chiffres à l’appui, de la sous-représentation des
ressortissants de leur région dans les grandes fonctions publiques : «
souspréfets : 09 sur 360 ; préfets : 02 sur 49 ; délégués
provinciaux /régionaux : 01 sur 30 ; secrétaires généraux des provinces : 0
sur 10 ; secrétaires généraux des ministères : 01 sur 30 ; Directeurs
généraux des sociétés parapubliques : 0 ; Directeurs des services
centraux : 05 sur 300 ». Le mémorandum conclut : « une frustration se
fait sentir au sein de la population dont les fils se sentent des
laissés-pour59compte … »
On peut également évoquer cette pléthore d’associations Sawa
(Association des chefs traditionnels Sawa, Conférence de réconciliation
58 Le concept minorité politique ne renvoie pas forcément à l’effectif démographique,
comme c’est le cas lorsqu’on définit les minorités ethniques. Il renvoie plutôt à la
question de la représentation politique des différents groupes ethniques dans l’appareil
d’Etat. (Lire à ce sujet : Geisser, V., « Les élites politiques françaises d’origine
maghrébine à la conquête d’une légitimité », Hérodote, N80, 1996, p. 104-129 ;
Stasiulis et Abu- Laban, « Partis et partis pris. La représentation des groupes ethniques
en politique canadienne », in Megyerey, Katchy (dirs), Minorités visibles, communautés
ethnoculturelles et politique canadienne. La question de l’accessibilité, Toronto, Dundurn
Press, 1991, p. 3-110) qui, abondant dans le même sens, considèrent la représentation
politique des groupes ethniques comme étant indispensable pour la défense de leurs
intérêts au niveau de l’Etat. Ces deux auteurs précisent cependant que les représentants
politiques n’agissent pas toujours dans le sens de promouvoir les intérêts des
communautés dont ils se réclament les porte-paroles.
59Sindjoun, L. cité par Mbonda E.-M., « La justice ethnique comme fondement de la
paix dans les sociétés pluriethniques : le cas de l’Afrique », op.cit., p. 465.
22 60des fils Sawa, Mouvement des femmes du grand Sawa , Association
Mukékélé ma Sawa) qui mobilisent des ressources multiformes dont le
contenu et l’agenda sont définis dans le cadre du « Ngondo » (Association
rituelle des Sawa). L’objectif ici est d’imposer le thème minoritaire
comme fondement de leur survie sociale et politique face à la puissance
61économique des Bamiléké qu’ils jugent agressive . Ce type de
manifestations a pour fonction d’imposer avec le maximum de visibilité
un enjeu ou un problème occulté par le jeu institutionnel.
Dans ce registre s’inscrit également le mémorandum de l’association
Massa publié en mai 2009 sous le titre : « Mémorandum : la traversée du
désert des Massa sous le renouveau ». Les élites de ce groupe ethnique
dénoncent à leur tour, l’absence des Massa dans le gouvernement et dans
les grandes structures de l’Etat et ce, en dépit de la victoire du RDPC,
parti au pouvoir dans la région aux élections législatives en 2007.
62Accusant le président Biya d’avoir procédé à un « troc dolosif » dans la
63marchandisation de leurs votes . On peut aussi évoquer la
"revendication réussie" de l’association anglophone Teachers Association of
Cameroon qui a pu modifier l’agenda des pouvoirs publics en obtenant la
décentralisation du General Certificate of Education traduite par la
création d’un organe autonome siégeant à Buea et géré par des
enseignants : le GCE Board. L’exemple le plus récent nous est fourni par
le précédent de Maroua. En effet, dans le but de réduire un tant soit peu
le taux de chômage des jeunes qui évolue de manière exponentielle au
60 Cette association précisément regroupe les élites sociopolitiques francophones et
anglophones telles que les ministres Douala Moutome, Toko Mangon , Mbella
Mbappe, Inoni Ephraim, etc., l’enjeu majeur étant la prise en compte de la minorité
Sawa dans l’exercice des rôles d’autorité, afin de lutter contre « l’hégémonie, acte
planifié par les allogènes (qui viennent du Nord-ouest pour envahir le Sud-ouest, de
l’Ouest pour envahir le Littoral) pour dominer et marginaliser les autochtones… »
(Elimbi, 1997 : 7).
61Njoya, J., « Démocratie, organisation territoriale de l’Etat et protection des
minorités », op.cit.
62Eyinga, A., Introduction à la politique camerounaise, Paris, l’Harmattan, 1984, p.
282285.
63Banégas, R., « Marchandisation du vote, citoyenneté et consolidation démocratique au
Bénin », Politique Africaine, 69, mars, 1998, p. 75-88.
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