Roman d'un film à venir

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Il a presque 17 ans, son père le tance pour l'aider dans la boucherie, mais il vit pour créer des sculptures et mobiles. Il est amoureux de la jeune aide bouchère – mais n'ose pas lui dire. Et puis ses parents meurent… Le voilà avec la boucherie sur les bras. Et les sculptures dans la tête. Et la jeune fille dans son lit. Que faire de sa vie ? Il s'appelle Malek, elle Madeleine ; les parents, c'est Rosine et Radouane – pour ce que ça change… D'ailleurs, Westreich et Touzani, ont-ils écrit un roman, un scénario ou une forme hybride ?
Publié le : jeudi 5 février 2015
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EAN13 : 9782336370026
Nombre de pages : 202
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Rolland WestreichRoman d’un flm à venir
Sam Touzani
« Intérieur jour, boucherie
— T’as jamais rêvé de t’en aller ? entend-il demander
Madeleine à Malek. Radouane s’arrête pile, invisible pour les
deux jeunes, l’oreille aux aguets.
À l’intérieur, Malek et Madeleine mettent en place les
étals de la boucherie. Ils n’arrêtent pas de se frôler, de faire
semblant d’entrer en collision, de s’éviter au dernier moment,
tout en discutant. Roman
— Moi, m’en aller ? Pourquoi ? La vie est pareille partout,
pour les bouchers…
— Pour les bouchers, peut-être, mais toi, t’es pas vraiment d’un flm à venir
boucher…
Il la regarde, interloqué.
— Me regarde pas comme si j’étais une alien ! Tu sais faire
des choses, tu fais de la peinture, des sculptures…
— C’est pas un métier sculpteur, on gagne pas sa vie.
Silence. Frôlement des mains, des bras dépassant des manches
retroussées.
— Et toi ? lui renvoie Malek.
— Non, moi je rêve jamais de partir, j’aime bien être là. »
Né en 1943 à Genève, élevé à Anvers, émigré à Bruxelles après
deux années en Israël – Rolland Westreich est-il Flamand,
Bruxellois francophone, Juif polyglotte, Belge surréaliste,
Européen la tête dans les étoiles ? Écrivain, voilà sa nationalité
de choix, qui lui permet de tout additionner.
Sam Touzani est comédien, metteur en scène, dramaturge
et auteur. Né en 1968 à Bruxelles, il cultive depuis 1990
l’universalisme sur les scènes et les écrans belgo-français, à
partir d’un terreau
berbéro-bruxello-arabo-laïco-républicobelge, dans la langue de Molière et l’esprit de Voltaire.
Illustration de couverture : Pauline Tardieu
ISBN :978-2-343-03866-7
Prix : 19 €
Rolland Westreich
Roman d’un flm à venir
Sam Touzani©L’Harmattan,2015
5 7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 03866 7
EAN:978234303866711
11111111111,1111,1111,11111111111111111,1,11111111111111Romand’unfilmàvenir
111111Écritures
CollectionfondéeparMaguyAlbet
Serrie(Gérard),J’aiuneâme,2014.
Godet(Francia),Lamaisond’Elise,2014.
Dauphin(Elsa),L’accident,2014.
Palliano(Jean),LanaStern,2014.
Gutwirth(Pierre),L’éclatdesténèbres,2014.
Rouet(Alain),Chacuneensacouleur,2014.
Cuenot(Patrick),DieuauBrésil,2014.
MaurelKhonsouetlepapillon,2014.
D’Aloise(Umberto),Mélodies,2014.
Jean MarcdeCacqueray,Lavieassassinée,2014.
Muselier(Julien),Leslunaisonsnaïves,2014.
Delvaux(Thierry),L’orphelindeCoimbra,2014.
Brai(Catherine),UneenfanceàSaigon,2014.
Bosc(Michel),Marie Louise.L’OretlaRessource,2014.
Hériche(Marie Claire),LaVilla,2014.
*
**
Cesquinzedernierstitresdelacollectionsontclassésparordre
chronologiqueencommençantparleplusrécent.Lalistecomplètedes
parutions,avecunecourteprésentationducontenudesouvrages,
peutêtreconsultéesurlesitewww.harmattan.fr
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SamTouzani
Romand’unfilmàvenir
L’Harmattan
1111111111111111111111111111DeRollandWestreichdanslacollectionAmarante:
«D’originedouteuse»,roman,2013
11111111111111111UnehistoireoriginaledeRollandWestreich
Àlaplume:RollandWestreich
Àladramaturgie:SamTouzani
«Itisthisveryknowledgeoflifewhichcangiveartcomplete
independence from life, an independence that is necessary
because the picture in order to move us must never merely
remind us of life, but must acquire a life of its own, precisely in
orderto reflectlife.»
LucianFREUD,SomeThoughtsonPainting,
Paris:CentrePompidou,2010,p.13.
«L’artestuneharmonieparallèleàlanature»
PaulCÉZANNE
Lesrécitsenpp.57,88et124sontextraitsde«Sublimes
paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja », Jean Louis
Maunoury, resp. pp. 59, 25 et 162, et reproduits ici avec la
gracieuseautorisationdesÉditionsPhébus.
©ÉditionsPhébus,Paris,1998.
Briser le toit de la maison est le titre d’une œuvre de
MirceaELIADE.
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Leromandespersonnages
111111Moi,écureuil
Permettez moidemeprésenter:jesuisl’animaldecette
histoire.Leseulanimalvivant,entoutcas,parcequedans
une boucherie, vous comprenez… Mais je ne suis pas là
pourvousparlerdelaboucherie.Je suislàpour…pour…
pour… Ha ! Vous avez vraiment cru que j’allais vous le
raconter ? Moi qui suis l’écureuil de ce récit, celui auquel
toutcequiesthumainestparfaitementétranger!Laseule
chosequeje vousdirai,c’estque vousallezmerencontrer
souvent, quand vous vous y attendrez le moins, quand
vous le souhaiterez le plus, ou n’importe quand ; ce sera
selon,selonquoi,monhumeurdumomentetlavôtre,bien
entendu.
Tout ce qui est humain m’est étranger : vous en aurez
déduit,j’espère,quecettehistoireconcerneleshumainset
non les animaux et surtout pas les écureuils. Alors, pour
quoiunécureuil,quiplusestdansuneboucherie?Sachez
que j’aurais aussi bien pu être autre chose. J’ai opté pour
l’écureuil en raison de sa queue, de son panache, point
d’interrogation et d’exclamation à la fois, cet organe qui
sert de gouvernail dans le saut, de casse pesanteur. Pour
l’élégance, quoi. Car j’aurais pu me présenter à vous en
araignée,mineraidecobaltoudiatoméedeplancton.Mais
jen’aipassouhaitéenfairetrop,nonplus.
Bon. Vous aurez retenu, je suppose, que cette histoire
traite d’une boucherie. Des personnages vont bien sûr
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tout cequeje vousen dirai. Parcequ’ils sontassezgrands
pour se présenter eux mêmes. En tout cas, ils n’ont pas
besoin de moi pour cela. Toutefois, nous avons un point
commun, eux et moi, en dehors du fait d’apparaître dans
cettehistoire:noussommesdestinésàdevenirautrechose.
Personnagesdescénario,noussommes,eneffet,appelésà
être personnages de cinéma. Comment s’opère cette
transmutation?Voilàundesgrandsmystèresdelaviedes
humains.Nonpasquecelasoitsicompliquéàréaliser–ils
sont déjà plusieurs milliers à l’avoir réussi. Mais le
comprendre,c’estuneautreaffaire.Paraît il,sij’encroisles
échosquimesontparvenus.Quelquechosedemystérieux
aurait lieu au cours de ce changement d’état, un défi aux
«loisconventionnellesdelaphysique»–nem’endeman
dezpasplus,jerépètelesmotsquej’aientendus.Ceserait,
en effet, le seul changement d’état « sans perte aux stades
intermédiaires », au contraire, toute l’énergie apportée se
retrouverait dans l’état final – et même un peu plus, venu
du processus même. Charabia ? Heureux de vous l’en
tendredire.Alors,laissonslaparoleauxautres.Attention,
ilnes’agitpasencored’unleverderideau!Patience,celui
ci ne pourrait tarder, vous le reconnaîtrez aux trois coups
demarteau,commeilsedoit.
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LieveestnéeprèsdeCourtrai.EntreCourtraietlamer.
Ce pays est si plat, que le vent qui s’y engouffre souffle
jusqu’à, disons, Renaix, Grammont, Oudenaarde, où la
plaineflamandecommenceàenfler,lasséedesaplateté,de
saplanitude,desalisseté,oùenfinellecommenceàrespi
rer,àgonflerlapoitrineretenuesurtantdekilomètrescar
rés,excédéedececorsetauto imposé,osant,enfin,serelâ
cherenélevantlemurdeGrammontdontelles’émerveille
tant qu’elle envoie chaque année des pelotons de cyclistes
s’y mesurer, hommage à sa seule érection naturelle digne
de ce nom, car hérissée, par ailleurs et de partout, de ran
gées de peupliers bordant les canaux, autant que de clo
chersetbeffroisplantésparl’hommeeuxaussi,phallusde
Jésus parsemés sur son territoire selon une densité outre
passéeuniquementparcelledescafés.Oui,c’estdelàque
vientLieve,etleventavaitsouventsoufflédanssacheve
lure,s’étaitsouventengouffrédanssapoitrineàelle,l’avait
gonfléed’unesèvequ’ellen’avaitjamaisréussiànommer,
unesèvedifférentedecellequigonflaitsonventre,celle là,
elle connaissait bien, « kriebels in de buik », dit on en fla
mand, la démangeaison au ventre, une sensation bien cir
conscrite, locale, physique, ressentie et expliquée avec
gourmandise, rien à voir avec le diable au corps du fran
çais, quoique les Flamands n’en soient pas exempts, du
diable au corps, loin de là, simplement, ils n’ont pas
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conter ; non, cette sève là était différente, c’était elle qui
l’avaitfaittomberamoureusesansrémissiondeKrysztov,
le Cracovien égaré dans leur région, en quête de travail à
laminealorsquedesminesilyavaiteuenCampinemais
jamais sur l’Yser où régnaient filatures et houblonnières.
ElleavaitimaginélesPolonaisgrandsetblondscommedes
Flamands mâtinés de Hollandais mais celui là était plutôt
malingre et jais comme un Italien, fort, ça oui, elle l’avait
vu au premier coup d’œil, elle savait quand les hommes
étaient forts de corps, même quand ils ne payaient pas de
mine, cela, elle l’avait appris à la dure, sous les coups de
son père, qui faisait près de deux mètres mais avait tou
jours donnél’impressionde pouvoir secassercommeune
allumette à tout moment, sauf lorsqu’il la battait, sans le
moindre gonflement de biceps, comme lorsqu’il levait les
sacs de blé de cent livres, avec autant de facilité que cent
plumes. Sa force l’épouvantait mais jamais elle n’avait
perdu sa lucidité, elle avait appris à souffrir en silence,
comme il se doit, pas un mot plus haut que l’autre, elle
voyaitdanslesyeuxdupèrequ’illisaitsadouleuretatten
dait ses cris et l’admirait pour son silence, peut être était
cepourcelaqu’ilavaitcontinuéàlabattrejusqu’aujouroù
elle s’était dressée devant lui en furie, toujours sans piper
motetsansungesteetalorselleavaitluuneautrechanson
danslesyeuxdupère,depeuretdeconsciencedudanger
demortetilavaitrietn’avaitplusjamaislevélamainsur
safille.
Mais Krysztov avait une force différente, une force
lente, ni chêne ni roseau mais plutôt liane, enrobeuse,
lierre, avec des radicelles qui s’incrustaient et ne lâchaient
plusetl’avaientenrobée.Ilétaitdifférentdetoutcequ’elle
avaitjamaisconnu,etpourtantiladoraitlamêmeMarieet
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dévotion inédites. S’y rajoutait le mystère de la langue
qu’elle n’apprendrait jamais et le maintiendrait pour tou
jours dans un monde hors de portée. Avec Krysztov elle
découvraitunmélangedevirilitéetdecatholicismequ’elle
avaitcherchésanslesavoir,ouic’étaitcommeluiqu’ilfal
lait croire, à genoux toute la messe du dimanche dite en
latin, la liturgie n’était pas faite pour être comprise mais
pour être dite et entendue, l’homme n’avait pas à saisir le
sens des mots mais à être élevé et pris par leur mélodie,
c’étaient le Christ et Marie qui devaient parler à travers
l’ÉgliseetnonpaslechefscoutdeZwevelgem.Ellesutque
la sève sans nom qui bruissait dans son corps avait enfin
trouvésapareille.
Mais cette liane qui avait incrusté sa chair d’un million
deradicellesnes’étaitpascontentéed’elle–vrai,Krysztov
luiavaitfaitd’abordKristinaetpuisMadeleinemaismême
avantKristina,avait elledécouvert,mêmeavant,Krysztov
la liane avait trouvé le chemin des entrailles et de la sève,
toute prosaïque celle là, d’autres femmes, et Lieve n’était
pas loin de penser que toutes les femmes de Courtrai
avaient succombé à son, disons charme slave, mais elle
n’avait pas compté, le savoir d’une lui avait suffi, les
autres, elle avait entendu et deviné par la suite, alors elle
s’était dressée devant Krysztov comme à l’époque devant
son père, mais pas sans mots cette fois ci, pas sans crier,
pas sans larmes, pas sans frapper, mordre et lacérer.
Krysztov n’avait eu la vie sauve que grâce à la puissance
de ses réflexes, elle l’avait presque éborgné mais il n’avait
oséporterplainte,ilétaitparti,ildevaitvivreàGandmais
ellenepouvaits’encontentercarc’étaittoujourslaFlandre
et la Flandre était petite même si d’un village à l’autre les
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sonne n’allait jamais à Bruxelles, personne ne visitait ja
mais Bruxelles et les quelques téméraires qui y migraient
n’en revenaient pas, perdus pour la Flandre, ils appre
naient même le français et c’était exactement ça qu’elle
voulait, être perdue pour la Flandre et toute la Pologne
danslemêmemouvement.
Elle s’était installée à Schaerbeek pas loin de Sainte
Marieplantéesurunehauteur,audômedecuivrevert de
grisédepuisdeséternités,soutenuepardesarchescomme
unvaisseauspatialeninstancededécollagenemanquaient
que les fumées ; en arrivant par la gare du Nord elle avait
vulaSainte Marieetdécidésur le champqu’ellevivraitlà,
àl’ombredecetteéglise là,qu’ellelafréquenterait,qu’elle
avaitattendutoutesavieuneéglisepareille,prêteàsejeter
danslesbrasducielqu’ilvente,qu’ilpleuveouqu’ilfasse
soleil. Elle la fréquentait tous les jours, s’étonnait de la ra
reté des messes et du clairsemé des audiences, souvent
seule à genoux sur la dalle froide de pierre bleue des
Ardennes, mais son ardeur suffisait à chauffer nef, chœur
etabsides,àilluminerrosacesetvitrauxetàrallumerlafoi
ducuréd’âgemoyenquin’avaitjamaisconnuçadesavie
deprêtreetmêmeavant.
Elle avait vite découvert la raison de l’abandon de
l’église – croyait elle : Schaerbeek était majoritairement
musulmane. Dans la Flandre qu’elle avait connue, il n’y
avait pas de Maghrébins même si on parlait d’eux parce
qu’on « savait » que ces « macaques » avaient squatté
Bruxelles et Anvers et toutes les villes du pays pour se la
coulerdouceetvivred’allocationsfamilialesperçuesindû
ment et volées à nous autres Flamands qui ne vivons ja
maisauxcrochetsd’autruimaisdenotretravailseulement
et que nombre d’entrenous tentaientenvain d’en trouver
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«eux»,ilscumulaientallocationsdechômage,indemnités
demaladieetallocationsfamilialespourpasserleursjour
nées à jouer aux dominos sur les terrasses des cafés. Et
leurs femmes, on ne lesvoyait jamais, alors qu’eux, ils ve
naientlorgnerlesnôtres.
À Bruxelles, le curé lui avait procuré un petit boulot
dans une association caritative qui servait aussi, parfois,
d’école d’arabe, d’école coranique ainsi que de mosquée –
et dont elle avait découvert que les offices étaient très fré
quentés, à chaque fois la petite salle était pleine à craquer
d’hommes et la salle adjacente de femmes, et elle avait
pensé qu’on pouvait dire ce qu’on voulait des Marocains
mais qu’on pas leur enlever ça, ils avaient le sens
dureligieux,cen’estpaseuxquiexigeraientla«messeen
flamand» ouce quitenait lieud’équivalent. Chez eux, les
choses étaient encore à la place que leur avait assignée le
BonDieu.
Justement, de tous ces hommes aucun ne lui avait ja
maisadressélaparolemêmesielleavaitsentileursregards
sur sa peau – sauf un, Radouane le boucher, avec qui elle
s’était liée, d’amitié, mais distante, car elle avait aussi re
connu la sève, celle qui l’avait précipitée dans les bras de
Krysztov s’était éveillée au contact de Radouane et elle
maintenait la distance que d’ailleurs il ne tentait pas de
franchirpourdesraisonsquiluiappartenaientmaisellele
croyaitmarié.Iln’avaitpasnonplusceregardsouslapau
pière fixé sur ses seins, élus représentants exclusifs de sa
personneàlamajoritéabsoluedesregardantsmâlesengé
néraletmaghrébinsenparticulier,non,Radouanelaregar
dait franchement dans les yeux, souriant, elle lui plaisait
bien et il le montrait, simplement. Alors elle avait com
mencé à fréquenter la boucherie de Radouane car en plus
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moutonettoutessespréparations.
Avec l’aînée Kristina, Lieve n’avait jamais su comment
s’y prendre, la tenait pour un garçon manqué, allait répé
tant que « du jour où Kristina avait abandonné les
Pampers,elleavaitenfiléunesalopettepourneplusjamais
la quitter ». Drames pour les communions, entrés dans la
légende familiale. Car aux toutes grandes occasions la fa
mille s’était déplacée à Bruxelles et Lieve avait alors servi
les plats de son enfance, croquettes de pommes de terre,
rosbif et petits pois carottes, bien en sauce, et une abon
dancedemayonnaisepourlescroquettescelavadesoi.Le
dernier boucher belge de son quartier, où poussée par la
nostalgie elle s’achetait parfois de massives côtelettes de
porcoudu jambon enrobé d’unecouenneblancheépaisse
et crémeuse, ce boucher était originaire de sa région,
comme bon nombre de bouchers bruxellois, quand ils
n’étaientpasmaghrébins.Kristinaadoraitlejambonetles
couennes, ne goûtait ni l’agneau ni le mouton. Était ce la
salopette, mais Lievesentaitchezsonaînéela présence de
la sève et avait tout fait pour ne lui offrir aucun terreau,
avait cherché les écoles flamandes de Bruxelles, fréquen
téesprincipalementparlabonnebourgeoisiefrancophone
bruxelloisedésireuse«d’unbonniveau»poursesenfants,
et réputées exemptes de petits Maghrébins. Elle aurait pu
choisirl’enseignementcatholique,ditlibre.Elles’étaitren
seignée:celaluiauraitcoûtécher,maiselleauraitpu,àla
limite, se débrouiller. Toutefois, pour elle, ces établisse
ments étaient bien plus libres que vraiment catholiques ;
lesjeunesprofsdereligions’habillaientcommes’ilsétaient
encore ados, filles nombril au vent et garçons caleçon à
l’air, « où est le mal, madame, l’Église doit vivre dans la
cité»,elles’étaitsentietroglodyte,n’avaitmêmepasessayé
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111111111111111111111111111111111111111,111111111111,111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111d’argumenter. Elle avait compris qu’elle seule pourrait
transmettre ce qu’elle voulait. Alors elle avait entraîné ses
fillesauxmesses,n’avaittransigésurladuréedeleurage
nouillement que les premières années, avait demandé au
curé de Sainte Marie de leur donner des catéchismes pri
vés,offrequecelui cis’étaitempresséd’accepter.
LieveavaitaussiinscritKristinachezlesscouts,luiavait
faitprendredescoursdesolfègeetdeballetclassique.
Mais rien n’y avait fait, à neuf ans Kristina avait réussi
à s’amouracher d’un petit Noir et puis à douze, du chauf
feur de bus qui l’amenait tous les matins à 6 h 50 pile à
l’école–chauffeurdûmentmaghrébinetdequinzeansson
aîné.Et le curé,lui, se souviendraittoute sa viede la mor
sure à la main faite par Kristina lorsque cette main s’était
attardée sur la cuisse de la petite fille. Les cours de caté
chisme s’étaient interrompus, le curé avait prétexté
d’autresdevoirs.
Oui, Lieve avait peiné avec Kristina, même si elle avait
accueilli avec joie son désir de faire la Cambre, école
d’architecture renommée, brillant par l’absence de
Polonais, de Marocains ou autres métèques porteurs de la
sève maudite. Mais Kristina était tombée amoureuse de
sonprof,labonnequarantaine,s’étaitmiseenménageavec
lui,avaitportésesjumeaux.Enflamand,ilsdisaient«bloed
kruipt waar het niet gaan kan », le sang rampe s’il ne peut
marcher…
LacadetteMadeleine,celaavaitétéuneautrehistoire.
Quoiqu’ilensoit,unechoseestsûre:Lieven’aaucune
idéequ’elleestunpersonnagedescénarioetqu’unjour,si
Dieuleveut,ellepasseraàl’écran.Peut êtrevaut ilmieux
nerienluiendire,carDieusait,aussi,oùcespenséespour
raientl’entraîner:lafacultédesetransformerenparticules
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1111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111,11111111111,1111111111111111,111111,111,11111111111111111111111111111,11111111111111111111

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