L'Intrus

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Découvrant brutalement qu'elle est atteinte d'un cancer du sein, Danielle Baldacci raconte sa lutte au quotidien pour éradiquer cet Intrus tapi au plus intime de son être, et qui cherche à la détruire. Un face à face émouvant, sincère, remarquablement écrit, et surtout plein d'espoir et de foi en la vie !


20140226
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782313003671
Nombre de pages : 74
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Danielle Baldacci

L’INTRUS

roman

 

ÉDITIONS CHEMINS DE TRA@VERSE

Préface de l’éditeur

Dans cet ouvrage, émouvant et plein d’espoir, Danielle Baldacci nous plonge avec pudeur au coeur de sa descente aux enfers. Celle vécue par ceux qui ont eu à affronter le cancer ; celle d’une femme attaquée au plus intime de son être. Tapi au fond d’elle-même, un intrus la guette, terrible menace de dévastation de tout ce qu’elle est, de tout ceux qu’elle aime.

 

Un chemin, tout en douceur et en douleur, où l’on combat avec elle, au fond de l’abîme, pour un face à face terrifiant. Dont on sort bouleversé. Transformé.

 

Servi par une écriture subtile et magnifique, L’intrus se lit d’une traite. D’un souffle. D’un souffle de vie.

 

 

Michel Morvan

 

« Cachez ce sein que je ne saurai voir »

 

 

L’intrus est venu ce matin. Il est tapi sous vos doigts, dissimulé par les vapeurs d’eau. Il est seul, rien que lui et vous. Il fallait bien qu’un jour cela arrive ! Vous n’admettez pas l’inconcevable, et vous avez peur. Mais que sait-il de votre peur ?

 

 

Moi aussi, j’ai fait mes mammographies tous les deux ans. J’y allais le cœur plutôt léger. Mes résultats étaient toujours bons. Je trouvais ces contraintes inutiles, mais elles comblaient mes espérances.

 

Les jours passent et ne se ressemblent pas. L’estampille de la Faculté « antécédents familiaux » est inscrite en rouge dans mon dossier, signifiant « vigilance », contrôle tous les ans. J’eus de ce jour pour mes seins des regards suspicieux. Je les ai pris en grippe.

 

Comme chaque année, aujourd’hui j’ai rendez-vous au centre de radiologie pour y faire une mammographie de contrôle. Sous la douche, je ne chante pas. On dit que les femmes ont une intuition exacerbée. L’espérance et la crainte sont inséparables et j’aurais juré qu’à cet instant mon sixième sens était aux aguets. Empêtrées de silence, mes mains frôlent mes seins, sous la caresse, ils se dressent. Je les regarde, je leur parle, pour combler une béance, celle du doute. Les mots me font du bien. Pas tout à fait… Alors je me prépare avec la nonchalance de quelqu’un qui va affronter le jugement de la honte.

 

Dehors, le printemps reprend sa lumière fade sur les toits. Les gens marchent sans entrain.

 

Dans la salle d’attente, je feuillette une revue censée me faire rêver. De belles filles au bronzage parfait vantant des crèmes solaires. Entre mer turquoise et sable blanc, elles sautillent, leurs seins aussi. Je pense aux miens.

 

C’est mon tour. Je hais ces moments où la machine prend mes seins dans ses mâchoires. Ils ont mal. Moi aussi.

 

C’est fini. Dans la salle d’attente, ma revue n’est plus sur la table. Je n’en prends pas une autre. Sur le mur blanc, une mouche volette autour de sa chiure, rompant le silence qui règne dans la pièce.

 

Le docteur T. revient. Il sourit. Je suis soulagée. La poignée de main est rassurante.

 

Mon enveloppe sous le bras, je dévale l’escalier, me précipitant dans le flot de la rue. L’air est plus doux, les gens marchent avec plus d’allant. Je laisse un message sur le mobile de M. mon mari. « Tout va bien. Bisous. » ! Le cœur léger, je fais quelques courses dans le quartier qui, tout à coup, me paraît plus agréable. Au marché, j’ai acheté des pois gourmands. Je les aime avec des lardons. Je suis la seule à les aimer à la maison. Mon fils déjeune à la cantine aujourd’hui, et mon mari avec un client. J’en profite donc. Entre les étals, la marée humaine bouscule quelque chose en moi. Le soleil s’est fait plus chaud, et sa force m’écrase un peu.

 

Mes pois gourmands cuits à point, je fais revenir mes lardons. Par moments, mon esprit s’évade, me ramène les images de ces dernières heures. Un pincement au creux de l’estomac s’installe.

 

LCI diffuse les nouvelles absorbant mon esprit pendant quelques instants.

 

Il me semble entendre la sonnerie du téléphone. Je ne veux pas répondre. Elle persiste, et je pense à mon mari.

 

— Madame K., c’est le centre de radiologie…

 

Le médecin veut me revoir, si je peux, tout de suite. La secrétaire ne sait pas pourquoi.

 

— Il vous expliquera lui-même.

 

Je la maudis. Je suis prête en deux minutes. Un sentiment jusque-là inconnu grandit en moi. Je cherche des petits faits, des mots susceptibles de me rassurer. Cela ne fait que me rendre l’esprit confus.

 

Telle une fourmi portant son fardeau chemine vers son but, je chemine vers le centre de radiologie. Pendant les quelques minutes que dura mon cheminement, l’angoisse m’avait donné un grand coup dans la poitrine. Mon esprit s’est emballé.

 

 

C’est toi, l’intrus ? Est-ce que tu es là ? Depuis combien de temps t’es-tu glissé dans mon corps ? Je t’en prie, tire-moi de ce cauchemar ! Ce n’est pas possible. Je me trompe. Tu es un leurre. Aucun signe ne t’a trahi ! Pourtant, je sens ton ombre pesante…

 

 

Le regard plein de questions et d’inquiétude, je suis dans le bureau du médecin.

 

— Pas de panique. Je voudrais juste refaire une mammographie et un agrandissement. À la relecture, quelque chose m’a tracassé.

 

— Mais comment ? Ce matin tout allait bien ?

 

— Oui, mais parfois une petite lumière s’allume et vous devez chercher ce qu’elle veut vous dire. Avec mon collègue, le docteur F. nous avons comparé vos clichés de ce matin à vos anciens clichés, et nous préférons éliminer un doute.

 

— Vous pensez… Maintenant ?

 

— Oui, si c’est possible.

 

C’était reparti, et la peur progressait en moi. Dans la salle d’attente, la mouche avait déserté le mur. Où était-elle ? Et allez savoir, pourquoi, tout à coup, j’ai pensé à mes lardons. Est-ce que j’avais éteint le feu sous mes lardons ? Ca c’était une vraie question ! Une de plus qui se bousculait dans ma tête quand le médecin réapparut.

 

Dans son bureau, les clichés tapissent un mur lumineux. Avec son gros doigt, il frappe à petits coups un endroit bien précis, une petite tache claire perdue dans la masse sombre censée représenter mon sein droit.

 

— Vous voyez, ici on la voit bien. Cette tache n’apparaît pas sur vos anciens clichés.

 

Je m’approche, je perds pied.

 

 

Du coin de mes yeux humides, je fixe l’image. C’est à ça que tu ressembles, l’intrus ? Je ne sais pas au juste ce que j’imaginais. Je suis si près. Mon doigt se pose sur toi comme sur un songe.

 

— Vous la voyez ?

 

— Oui, oui. Qu’est-ce que ça veut dire ?

 

— Qu’il faut surveiller l’évolution de cette tâche. J’ai besoin de m’asseoir.

 

— C’est un cancer ?

 

— Non, ça ne signifie pas que c’est un cancer, mais nous devons nous assurer que ce n’en est pas un. C’est différent. Vous partez en vacances ?

 

— Oui, au mois de juillet.

 

— D’accord. Nous ferons un contrôle en septembre. C’est le Docteur A. qui vous a envoyée ?

 

— Oui, pourquoi ?

 

— Je vais lui faire une lettre. Allez le voir avec les clichés et le compte rendu. Ne vous inquiétez pas trop. Partez en vacances, reposez-vous.

 

La poignée de main est compatissante.

 

— Je suis abasourdie.

 

 

Au premier regard, l’intrus, j’ai su que des épreuves m’attendaient, qu’elles s’inscrivaient dans cette certitude. Je t’ai toujours imaginé en forme de crabe. Aujourd’hui, tu flottes dans ce lieu, tu ne ressembles à rien. Tu sembles mort, et pourtant, je sais que le danger viendra de toi.

 

 

Mon enveloppe empoisonnée au bout des doigts, je descends les marches une à une pour me donner du temps. Le doute rampait en moi. Il éveille un sentiment de révolte. Un contrôle en septembre. Pourquoi pas toutes les semaines ? Le mécanisme commençait à se gripper. Ma raison s’affolait.

 

Dehors une clarté moqueuse noyait les rues. Je sentais la colère de chaque feuille dans chaque arbre, et le regard sombre d’un chien qui, la queue tombante, se glissait derrière une porte cochère. La sonnerie de mon téléphone portable m’agressa, en même temps que la voix de Pagny « Là où je t’emmènerai ».

 

« Pauvre con, tu ne m’emmèneras nulle part ».

 

— Oui ?

 

— Alors ?

 

C’était mon mari. Je ne savais pas quoi lui dire avant d’être allé voir mon médecin.

 

— Deux secondes, je te rappelle.

 

Le rendez-vous est pris tout de suite. Je démarre. J’ai des vapeurs. Le bras à la portière, je tremble dans mon ridicule.

 

Je ne me souviens pas du chemin que j’ai pris et j’ai l’impression d’être arrivée par les airs. Je plane.

 

Mon médecin, c’est mon gynécologue. Il s’occupe de moi depuis plusieurs années. Aujourd’hui, il ne porte pas comme d’habitude des vêtements sombres qui, dans ce cabinet sombre plombaient l’atmosphère. Non, aujourd’hui, il porte un polo bleu ciel. Ca lui va bien. Son teint semble plus frais. Il prononce des mots avec plus de légèreté et sourit gentiment. Il dit que les autres, ceux du centre, ceux qui ont perturbé ma sérénité, ont raison. « Ils sont prudents, c’est bien » !

 

Il regarde mes clichés, lit le compte rendu.

 

— C’est très professionnel, et c’est une démarche sage.

 

— Oui, bon… Mais ? Qu’est-ce que vous pensez ?

 

— Je ne pense pas qu’il y ait lieu de s’inquiéter pour le moment. Le contrôle de septembre nous en dira plus. En attendant, vous allez arrêter les hormones…

 

— Pourquoi ? Quel rapport ?

 

— Je dois tenir compte de vos antécédents et il y a des polémiques au sujet des hormones.

 

— Alors, pourquoi me les avoir prescrites ?

 

— Jusqu’à présent, vous n’aviez aucune manifestation. Tout se passait bien…

 

— Alors que maintenant, il se passe quelque chose, c’est ça ?

 

— Pour l’instant, il ne se passe pas grand-chose. Vous avez des kystes. On vous les a ponctionnés à plusieurs reprises. Cette tache peut être due à la cicatrice d’un kyste asséché. Écoutez, partez en vacances. Reposez-vous. Nous nous revoyons dans deux mois.

 

Qu’est-ce qu’ils ont tous ? « Reposez-vous. » Mon véritable repos serait de ne pas être malade. Vacances ou pas. Mais le problème se posera-t-il dans les mêmes termes ? Peut-être pas. Merci Docteur.

 

La poignée de main est encourageante.

 

 

Je quitte l’obscurité de la pièce. Je plonge mes yeux dans la clarté du jour. Tu...

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