Pour une clinique du toxicomane et de la toxicomanie

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Le lecteur trouvera ici vingt textes présentés par ordre chronologique de 2000 à 2014. Ce choix procède d'une volonté de faire part, à travers ces récits, du passage du temps. Cette chronique révèle les différentes évolutions des notions, des préoccupations sociales et cliniques ou bien encore les délicates relations entre justice et thérapeutique. Dans le même esprit, nous avons souhaité adjoindre les différents arguments des Journées (2007-2013) qui ont cette double fonction : celle de convier au débat et celle d'imprimer l'actualité de la question de la drogue et de la toxicomanie année par année.
Publié le : lundi 1 décembre 2014
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EAN13 : 9782336364148
Nombre de pages : 282
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Ces journées ont une fonction logique : à un faire LES JOURNÉES
(on entend par faire, la pratique directe auprès du DE REIMS
toxicomane) il faut ajouter un dire (on entend par
POUR UNE CLINIQUE dire, l’exposition de l’action). Ainsi du faire aux
DU TOXICOMANE
dires, « Les Journées de Reims : Pour une clinique ET DE LA TOXICOMANIE LES JOURNÉES DE REIMS
du toxicomane », devient assez vite un des lieux
de référence pour tous ceux qui s’intéressent à la
drogue et à la toxicomanie. POUR UNE CLINIQUE DU TOXICOMANE
Au couple faire-dire est venu s’ajouter un ET DE LA TOXICOMANIE
troisième élément : donner à lire. Si on fait et si on
dit, il faut alors pouvoir lire ce qui à un moment
donné est dit.
Les 30 ans de ce colloque nous suggèrent de
reprendre publication.
Le lecteur trouvera ici vingt textes que nous
avions archivés parmi tant d’autres. Ils sont
présentés par ordre chronologique, le premier
d’entre eux date de 2000, le dernier de 2014.
Ce choix procède d’une volonté de faire part,
à travers ces récits, du passage du temps. Cette
chronique révèle les diférentes évolutions des
notions (l’évanouissement progressif de la notion
de toxicomanie aux dépens de l’infation de la
catégorie d’addiction qui tend à la remplacer), des
préoccupations sociales et cliniques (par exemple,
« Les femmes toxicomanes !? Ça n’existe pas ! ? ») ou
bien encore les délicates relations entre justice et
thérapeutique.
Dans le même esprit, nous avons souhaité
adjoindre les diférents arguments des Journées
(2007-2013) qui ont cette double fonction : celle
de convier au débat et celle d’imprimer l’actualité
de la question de la drogue et de la toxicomanie
année par année.
ISBN : 978-2-343-05161-1
28 €
LES JOURNÉES DE REIMS
POUR UNE CLINIQUE DU TOXICOMANE ET DE LA TOXICOMANIE




Les journées de Reims

Pour une clinique du toxicomane
et de la toxicomanie





LES JOURNEES DE REIMS

POUR UNE CLINIQUE DU TOXICOMANE
ET DE LA TOXICOMANIE




Une publication de
L’association C.A.S.T.
27, rue Grandval
51100 REIMS











L’Harmattan
Précédentes publications de l’Association C.A.S.T.
aux Editions L’Harmattan


-1993-
DROGUES ET TOXICOMANIES.
ETUDES ET CONTROVERSES

-1994-
LE CHOIX DU TOXICOMANE
EXPERIENCE THEORIE ANALYSE

-1995-
TOXICOMANIE, TOXICOMANES
GESTION OU TRAITEMENT

-1996-
LE DESTIN DU TOXICOMANE
LE DESSEIN DES INSTITUTIONS

-1997-
COMMENT SOIGNER DES TOXICOMANES ?

-1998-
CLINIQUE ET CONTEXTE
DANS LE TRAITEMENT DES TOXICOMANIES

-2000-
TRAITEMENTS DE SUBSTITUTION
HISTOIRE ETUDE PRATIQUE

Prologue


Autres que la prise en charge des patients toxicomanes et la
tentative d’élucider les causes de la toxicomanie, le CAST
(Centre d’Accueil et de Soins pour les toxicomanes de Reims)
mène à bien, et cela depuis plus de 35 ans, une série d’activités
connexes à la clinique. Parmi elles, celle d’organiser un
colloque annuel : Les journées de Reims. Cette assemblée, qui a
fêté sa trentième année l’an dernier, a comme vocation la
confrontation des discours, et par ce biais, le rapprochement des
idées.
Conçu à l’origine comme un lieu destiné exclusivement à des
intervenants en toxicomanie, cette réunion s’est élargie peu à
peu à des penseurs venant d’autres horizons. Ainsi, sont
accueillis des philosophes, des sociologues, des hommes
politiques, des épistémologues, des historiens, des statisticiens,
des évaluateurs, des épidémiologues, des économistes, des
anthropologues, etc. L'idée était que ceux qui voient tous les
jours des toxicomanes puissent apprendre de ceux qui ne les
voient jamais et vice-versa.

Chaque clinicien ouvre son atelier : psychologue, éducateur
spécialisé, assistante sociale, psychanalyste, directeur
d’établissement, médecin…ils exposent et s’exposent pour
rendre compte d’une pratique et d’une éthique. Cette
préoccupation éthique les unit tous, sous des expressions
variées et singulières.

Ces journées ont une fonction logique : à un faire (on entend
par faire, la pratique directe auprès du toxicomane) il faut
ajouter un dire (on entend par dire, l’exposition de l’action).
Ainsi du faire aux dires, « Les Journées de Reims : Pour une
clinique du toxicomane », devient assez vite un des lieux de
référence pour tous ceux qui s'intéressent à la drogue et à la
toxicomanie.
5


Au couple faire-dire est venu s’ajouter un troisième élément :
donner à lire. Si on fait et si on dit, il faut alors pouvoir lire ce
qui à un moment donné est dit.

Il y eut d’abord des Actes des Journées pour garder une trace,
constituer des archives. Puis, décidant de rendre public, le
CAST publiera entre 1993 et 2000 sept livres dont six chez
L’Harmattan.

Les 30 ans du colloque nous suggèrent de reprendre
publication.
Le lecteur trouvera ici vingt textes que nous avions archivés
parmi tant d’autres. Ils sont présentés par ordre
chronologique, le premier d’entre eux date de 2000, le dernier
de 2014. Ce choix procède d’une volonté de faire part, à travers
ces récits, du passage du temps. Cette chronique révèle les
différentes évolutions des notions (l’évanouissement progressif
de la notion de toxicomanie aux dépens de l’inflation de la
catégorie d’addiction qui tend à la remplacer), des
préoccupations sociales et cliniques (par exemple, « Les femmes
toxicomanes ! ? Ca n’existe pas ! ? ») ou bien encore les
délicates relations entre justice et thérapeutique.
Dans le même esprit, nous avons souhaité adjoindre les
différents arguments des Journées qui ont cette double
fonction : celle de convier au débat et celle d’imprimer
l’actualité de la question de la drogue et de la toxicomanie
année par année.

Le comité de publication

Rachel DOUCET
Gustavo FREDA
Gérard RICAUX


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L'EXISTENCE, UN SYMPTÔME
( à Marie-Louise ALISSE )
Francisco Hugo FREDA
C'est au 30 rue des Orphelins que l'histoire commence. Il se
présenta avec ses habits d'époque, Lewis, bottes, une vieille
guitare à la main, les cheveux longs et sûrement sales. Il ne
venait pas seul. Un autre l'accompagnait. Il donnait son nom qui
n'en était pas un, ce n'était pas non plus un prénom ni un
pseudonyme. Il avait un nom de la rue. Celui qu'il avait acquis
avec ses amis de came.
Son nom n'avait pas d'histoire. Son nom était né à seize ans, le
jour où en claquant la porte de sa maison il se lança à faire sa
vie. Le pourquoi de son départ était une énigme.
Il parcourut la maison du 30 rue des Orphelins, avec un rythme
propre qui reste encore gravé dans la mémoire. Sa présentation
s'accompagnait d'une véritable enquête sur le lieu, sa fonction,
son directeur.
Il demanda s'il était vrai que cet endroit avait été créé pour les
toxicos, pour les vrais ou pour des petits poitrinaires qui après
le premier joint se disent toxicomanes sans savoir de quoi il
s'agit vraiment. Il y avait deux mondes : celui des vrais comme
lui et celui des autres, des faux. Son souhait n'était pas banal : la
guitare, le rock, l'Inde, le narguilé tranquille et s'éloigner de ce
monde pourri et sans intérêt. Tout entretien était impossible.
Les projets, d'une cohérence sans faille, étaient purs flots de
paroles à l'intérieur duquel habitait la plus grande vacuité ; des
énoncés l'un après l'autre sans la moindre trace d'une
énonciation. Il fallait l'écouter pour rien, pour rien du tout, à la
rigueur faire semblant de s'accommoder de son récit.
7


Une seule phrase scandait son discours " ça ne peut pas
continuer comme ça". Il fallait trouver une solution quelconque
au gré des circonstances : « je veux descendre dans le sud,
làbas, il y a des copains », « je vais trouver des potes pour aller
vivre à la campagne », et à nouveau : « ça ne peut pas
continuer comme ça ».
J'étais simplement " Hugo, le directeur". Un jour, après un repas
au 30 rue des Orphelins, il lance sa " boutade", son " mot
d'esprit" : « nous sommes les orphelins du numéro 30 ».
La porte du centre d'accueil et de soins pour les toxicomanes se
fermait vers 22 heures et il partait avec ses amis, la guitare à la
main, à la quête d'une cage d'escalier, une cave, une chambre
squattée pour passer la nuit.
Jusqu'à maintenant, il avait parlé pour ne rien dire. Ses mots ne
produisaient pas le minimum de rapport que laisse dans la
subjectivité de l'être ce point de référence qui fait du dire un
temps du sujet.
Jusqu'au mot d'esprit, il inscrivait seulement dans l'espace
institutionnel sa présence physique, ses cris, ses blagues. Ce
moment-là fut un moment précis et précieux. Précis parce qu'il
se situait à un moment déterminé de son existence où la parole
fit sentir sa plus profonde efficacité. Il proclama à cor et à cri,
sous toutes les formes, les limites de tout discours. C'est au
moment où les thérapeutes voulurent instaurer un possible
dialogue qu'il lança son mot d'esprit. Dans la gamme insonore
d'un moulin à paroles, sans sens ni orientation, " l'effet
poétique" fit irruption pour signifier un avant et un après.
Structuraliste, je peux l'être au moins pendant quelques instants
et faire pivoter " la production signifiante " en tant que
synchrone à l'intérieur de la diachronie discursive. La coupure,
introduite par l'inversion simple d'un nom de rue, nous signale
que l'événement de ladite inversion trouve son sens du seul fait
de l'inscription dans un continuum. L'inscription prend valeur
8


de référence pour la coupure qu'elle produit. De ce fait, elle est
le signe d'un avant et d'un après. C'est-à-dire qu'un dire devient
événement du seul fait d'être le signe de la coupure. A ceci près
que la coupure se referme sur elle-même étant donné que le mot
d'esprit trouve sa logique non seulement dans l'effet qu'il
produit mais dans le message qu'il oriente.
La structure, malgré sa clarté, ne suffit pas à nous donner
l'évaluation du sujet étant donné que seul un sujet peut produire
un effet poétique, « les orphelins du numéro 30 ». A ceci près
que, dire ce qui semble une évidence, recèle un mystère vu que
l'évaluation du sujet en tant que produit de l'effet poétique nous
force à définir le premier à partir du second.
Donc, l'effet poétique.
Je dis bien l'effet poétique et non pas le poème, différence
essentielle afin de ne pas perdre l'orientation indiquée par
l'événement.
Le patient en question jette dans les sables mouvants du
discours sanitaire « son véritable nom ». Il prend les choses à la
lettre, certainement sans le savoir.
Il va régulièrement au CAST de Reims, 30 rue des Orphelins,
une maison parmi les autres dans une petite rue de la ville de
Reims.
Cependant, chaque fois que j'ai l'opportunité de le rencontrer
au-delà des murs de la maison qui abrite le lieu de soins, il me
dit « je vais rue des Orphelins ». Il efface le numéro de la
maison et garde le nom de la rue. Ce sceau qui permet au
registre de la propriété d'ordonner l'ensemble des habitants afin
d'identifier les parcelles qui le constituent. Il prélève le signe de
reconnaissance de la maison pour faire entendre que pour lui, le
nom de la rue le représente auprès de sa destination, destin du
sujet et en même temps point d'orientation de ses errances dans
une ville qui lui est propre.
9


Il s'agit d'une formule du sujet : un nom représente le sujet
auprès d'une place. J'ouvrirai la parenthèse pour faire part de la
méthodologie psychanalytique qui nous oriente et pas une autre.
Celle qui, dans les méandres du dire n'oublie pas qu'elle est au
service du sujet et non le contraire. Je parle maintenant de
méthodologie parce qu’apparemment, sans elle, toute pensée est
suspecte. A cela près que nous ne discutons pas avec le patron
de la technique parce qu'on sait bien à quelle bourse sert le
programme informatisé hautement contrôlé.
Mais ces critiques n'empêchent pas de donner le nom de notre
méthodologie. Nous l'avons appris de Freud quand il retrace le
parcours signifiant à l'intérieur des villes : Bosnia, Orvieto,
Herzégovie, pour retrouver le sens d'un oubli. C'est à l'intérieur
des rues de la ville de Vienne que Freud trouve l'objet phobique
de son " Petit Hans ". Jacques Lacan n'oublie pas la
méthodologie freudienne et va pointer les progrès de la cure du
Petit Hans ainsi que la définition du sujet dans la cartographie
des circuits et parcours que le petit bonhomme réalise. Lacan
trace les réseaux ferroviaires, le plan du quartier, le départ
possible impossible, le parcours des cinq et 21 avril en voiture
où se retracent les mouvements du sujet et la distribution
successive de l'objet phobique.
Le plan de Vienne fait partie des documents nécessaires, selon
Lacan, pour comprendre la phobie infantile de ce personnage.
Pour donner encore des assises solides à ma méthodologie, nous
avons enrichi, Messieurs les évaluateurs, notre cadre référentiel
par la lecture des parcours de Monsieur Leopold Bloom, le 16
juin 1904, d'une durée de 18 heures. Monsieur Bloom, un de ces
personnages de ce roman qui révolutionne l'art littéraire du XXe
siècle et qui s'appelle " L'Ulysse de James Joyce ". Bloom se
balade par la rue Brunswich ; il tourne la rue Cumberland, va
vers le sud par Westlandrow, il retrouve le pont Dodder. Il
regarde une voiture qui monte lentement la pente de Rutland
square, il décrit les squats de la rue Marlborough ou de la rue
10


Winetavern. Il rencontre dans la rue Camdem le colleur
d'affiches, etc.
C'est à partir de et dans ce tracé que se dessine le sujet Bloom.
Le sujet Bloom pour lequel Bill Gates n'a pas encore fourni à
l'université le logiciel permettant de naviguer dans le secret que
recèle ce monument de la pensée. Afin d'élargir l'horizon
conceptuel, Piet Mondrian nous prête main-forte à la réflexion
sur la rue quand il nous propose dans les limites extrêmes de
l'abstraction picturale une cartographie de la subjectivité
humaine à partir de la réduction de la ville de New York à partir
des couleurs primaires.
Pour finir notre champ bibliographique, Jacques Hillairet nous
donne l'histoire et le pourquoi de la numérotation des maisons,
événement au fond récent parce qu'il commence le 29 janvier
1726 et prend la forme définitive que nous connaissons en 1805
tout au moins à Paris grâce à Monsieur Frochot le préfet de
l'époque. La première référentielle fermée permet de continuer
l'élaboration de notre cas.
Je propose de réduire notre cas à la formule : un nom représente
le sujet auprès d'une place. Le mérite de cette proposition se
trouve :
a) dans la distance entre le toxicomane défini par une pratique
et le sujet défini par une articulation signifiante.
b) dans la différence entre la nomination d'une pratique, la
toxicomanie où le toxicomane n'est que le représentant et une
définition du sujet suspendu aux variations du discours.
c) dans la variabilité des termes qui représentent le sujet, parce
que la forme du sujet n'est que la variation dialectique du
binaire signifiant qui introduit " la variation subjective " à la
différence de la monotonie du personnage toxicomane où les
variations se mesurent uniquement par rapport aux produits
consommés.
11


d) dans la topologisation de l'ensemble sur la bande de
Moebius qui permet de représenter le sujet comme produit de la
torsion que le signifiant impose à toute signification, à la
différence d'une signification linéaire où le sujet est réduit aux
universaux de la technique de comptage.
Il s'agit par l'intermédiaire de ces critères :
Distance-DifférenceVariabilité-Topologisation, d'indiquer le modèle d'évaluation de
notre pratique et en même temps de construire le système de
contrôle de notre action.
Nous n'avons jamais conçu que l'acte clinique que nous
proposons échappe aux impératifs de la rigueur conceptuelle.
Il y a aussi l'effet poétique, le processus qui élève le nom d'une
rue à une définition du sujet ; pour cela sont nécessaires une
recomposition de la désignation, une rupture de la contraction,
un remplacement de l'article personnel, un effet de nomination
avec déplacement de la fonction grammaticale des orphelins
dans la première formule et dans la seconde. Il faudrait étudier
chaque passage en détail.
Retenons seulement le fait suivant : le patient, par la voie d'un
effet poétique, propre aux surréalistes, en métaphorisant le nom
de la rue, inscrit sa présence dans le champ de l'Autre. De cette
inscription, il reçoit son certificat d'admission dans un espace
où il n'est plus orphelin parce que son nom, à partir de ce
moment-là, est : " un patient toxicomane du numéro 30 ".
Ce qui prouve qu'il y a une différence entre toxicomane
consommateur de drogue et patient qui, en tant que
toxicomane, trouve dans l'Autre - l'institution - un lieu d'où il
extrait sa propre histoire.
Qu'il soit orphelin, c'est sûr, non pas de père et de mère, ou de
mère ou de beau-père, parce qu'ils ont bien existé, mais d'un
signifiant qui pourra lui faire changer son existence.
12


Voilà le premier effet de notre petit poème parce que l'existence
de notre patient était comme celle de tous les orphelins du
numéro 30, collée à l'immédiateté de la présence de la drogue.
Pour lui, il y aurait deux existences, celle de toxicomane avec
1ses flacons de dinacode® et une autre ex-sistence ailleurs,
toujours en souffrance, qu'il ne pouvait assumer.
Deux existences différentes, une présente et une autre, placée
dans un futur toujours insaisissable, constituent le leitmotiv de
tout ce qu'il peut dire.
C'est une première esquisse de division, une véritable fracture.
Pour assurer son existence quotidienne, il crée un personnage :
pantalon de cuir, tatouages, lunettes sombres avec des formes
biscornues, coiffure selon le diktat de la mode la plus hard. Il
s'agrippe aux stigmates du toxicomane de l'époque.
Il s'identifie aux signes de la toxicomanie parce que la voie de
l'identification lui assure une inscription dans le champ de
l'Autre et des Autres.
Le trait clinique que je décris est celui de l'identification
imaginaire, mais dans le cas de notre patient, celle-ci devient le
sujet lui-même.
C'est-à-dire que l'identification en tant qu'imaginaire entre en
continuité avec le symbolique qui définit tout sujet. C'est la
mise en continuité des registres symbolique et imaginaire qui
lui confèrent le statut de sujet. La mise en continuité de ces
deux registres entre en résonance et je souhaite attirer l'attention
sur ce point avec l'autre définition du sujet que j'ai présenté
précédemment où le trait principal est la discontinuité
signifiante.

1 Sirop antitussif opiacé
13


C'est de cette perspective, de ce point de mire que nous
essayons de concevoir le cas de notre patient.
L'importance clinique de la mise en continuité des registres
symbolique et imaginaire est que la dialectique signifiante ainsi
que la différence entre énoncé et énonciation est effacée
complètement.
Les conséquences de ce mouvement sont multiples :
a) à l'intérieur de la cure, l'armure imaginaire ne laisse pas la
moindre place aux effets de l'interprétation étant donnée que
celle-ci opère des interstices que produit toute trame discursive.
b) le sujet supposé savoir ne peut exercer aucune influence sur
le patient parce que sa place est annulée du seul fait qu’inscrire
un savoir quelconque dans l'Autre est toujours au détriment de
l'imaginaire du patient. C'est-à-dire qu'une redistribution dans
l'ordre du savoir implique une réabsorption de l'imaginaire
impossible pour notre patient parce que cette éventualité est
vécue comme une disparition ; sans son image, il n'a pas
d'existence.
c) le rapport de notre patient à la parole se réduit à une
constante demande qui l'enfermait sur lui-même parce que dans
le mouvement que celle-là décrit, le désir se fait sentir. Ce
dernier est insupportable parce qu'il pointe l'incapacité de notre
patient à modifier son existence au nom d'un désir quelconque.
Un autre effet de cette double définition du sujet nous permet
d'évaluer la position de l'analyste et en même temps de nous
orienter dans la cure.
Le patient se situe dans la continuité symbolique-imaginaire.
Le thérapeute au contraire trouve sa place à l'intérieur de "
l'effet poétique " vu qu'il n'est que la métonymie du lieu où le
patient inscrit son nom. Ce dernier se présente à l'institution
14


dans un état déplorable ; il consomme plusieurs flacons de
dinacode® par jour. Il déambule dans la ville, il parcourt les
rues sans destin ; destination ? Fixe. Il perd ses dents, la police
le recherche pour des petits actes délictueux.
Un après-midi, au cours d'une rencontre au centre d'accueil, il
m'informe qu'il veut faire une cure de désintoxication, qu'il
demande à rentrer au centre sanitaire et de moyen séjour. Il dit
vouloir prendre un peu de distance, se reposer, et surtout arrêter
la consommation de dinacode®. Le Centre sanitaire et de
moyen séjour venait effectivement d'ouvrir et il fut un des
premiers à demander une admission.
Il rentre au centre sanitaire, s'installe dans une chambre. Son
séjour parmi nous est plutôt court - quelques mois - l'été
approche et l'ambiance d'enfermement ne lui convient pas. Il
part donc.
Je garde le souvenir d'un moment, où devant les exigences
institutionnelles, il réagit violemment pour signaler à juste titre
« qu'il est là pour se soigner », ce qui est sa manière d'éviter
toute participation à la vie collective. Le seul fait important
marquant son bref séjour dans l'institution est le fait d'avoir pris
connaissance de la nouvelle structure sanitaire.
Il commence à accompagner la vie institutionnelle, ce lieu qui
pour lui est un point de référence.
L'institution continue à se développer.
J'avais des nouvelles de lui de temps en temps. Tout était pareil,
la même figure ; il était devenu un personnage de la ville.
Pendant de longues années, j'ai eu l'opportunité de le croiser au
centre-ville. Il me manifestait le même respect, me demandait
l'adresse du nouveau local du centre d'accueil, car il avait
entendu dire que le centre d'accueil n'était plus rue des
orphelins.
15


Il me disait toujours la même phrase : " Ca ne peut pas
continuer comme ça, il faut que j'aille te voir ". Inlassablement,
je répétais que bien sûr, je l'attendais et qu'il pouvait venir
quand il voulait, et que je le reverrais. Il me demandait la
nouvelle adresse. Je savais qu'il ne comptait pas venir nous
voir ; cependant, chaque fois que je le rencontrais, le même
dialogue se répétait inlassablement.
Il n'y a pas très longtemps, on m'informa que ce patient voulait
me voir, et qu'il avait pris rendez-vous.
Entre la première rencontre avec lui et cette date, un quart de
siècle s'était écoulé.
Il me dit alors : " Bon, Hugo, c'est fini. Je ne peux plus, je veux
arrêter le dinacode® ; deux bouteilles par jour, c'est beaucoup.
Je ne peux pas continuer comme ça. Cette fois-ci, c'est sérieux.
Je me donne quelques mois pour arrêter. Je vais venir te voir.
Par ailleurs, pour la première fois, j'ai pris un appart. Tu sais,
Hugo, le temps, ce n'est pas le même. Pour moi, c'est fini. Ca
fait plus de 20 ans que ça dure, j'ai tout fait : Amsterdam, la
péniche pendant six mois, la coca, l'héro, les acides, et toujours
le dinacode®, mes deux bouteilles par jour. Dès que je me lève,
il m'en faut, sinon je suis malade comme un chien. Une 1/2
bouteille tout de suite ; 1/2 bouteille à midi, et le reste pendant
la journée. Mais cette fois-ci, c'est définitif, c'est vrai. Il faut
m'aider ".
Je lui donne mon accord pour le recevoir toutes les semaines. Il
vient et les choses changent vite : plus de pantalon en cuir, plus
de coiffure hard, plus de bottes. Il me fait part de ses journées :
le Fnac pour lire des BD et regarder la télé, après la recherche
d'un nouvel appartement et la nécessité de se faire faire des
lunettes. Un jour, il me dit, presque en paniquant : « Il faut
aller doucement, je ne peux pas changer tout, tout d'un coup. Je
me suis fait une image. Pour l'instant, je garde mon jean
propre. Tu sais Hugo, je suis le dernier d'une génération - x est
parti à Paris, les autres sont partout. Il faut que je me trouve
16


une petite occupation, les journées sont très longues. Je n'arrête
pas le dinacode®. Il me faut les deux bouteilles. Je crois que ça
irait plus vite, mais bon, je continue. Il faut finir, ce n'est pas
une vie ».
Au cours d'un entretien, il me dit : " Alors, je sais qu'ici on
donne de la méthadone, il faut essayer ça, parce qu'il faut finir,
ma vie ne peut continuer comme ça ".
Quelques jours plus tard, il rentre dans un programme
méthadone. Il vient régulièrement pour la méthadone. Il ne voit
pas l'intérêt de parler avec moi. A quoi est-ce que ça sert ?
J’impose qu'il vienne me voir. On me fait savoir que l’on trouve
des traces de dinacode® dans ses urines. Je lui en fais part, il
me répond avec une grande fierté : « Bien sûr, quand je dis non,
c'est non ; quand je dis que c'est fini, c'est fini. Je suis un
homme de parole ».
Deux semaines plus tard, il me dit qu'il aimerait bien habiter
tout près du centre de distribution de méthadone parce que
sinon il doit traverser toute la ville pour arriver au centre. Il me
montre ses lunettes pour lire, forme Rayban®, et il ajoute " Eh
bien, avec ça, je suis comme tout le monde ", " C'est fini le
pantalon en cuir, pour exister autrement, il faudrait changer
beaucoup de choses, tu sais ; beaucoup de choses. Mais avec la
méthadone, ça va ; je crois que ça va durer beaucoup d'années,
mais ça va beaucoup mieux que la galère de tous les jours avec
le dina... " .
A nouveau inscrit dans l'institution à laquelle il a toujours
appartenu, il peut aujourd'hui changer son existence. Il
m'apprend qu'à 16 ans, il est parti de chez lui pour ne pas tuer
son beau-père, que sa mère vit à Reims, et qu'il a des sœurs qu'il
croise par hasard dans la rue et ils se disent " bonjour ".
Pour l'instant, il ne compte pas voir sa mère.
Je crois qu'il n'est plus orphelin.
17


DU SOCIAL DANS LA SÉRIE

Eric COURILLEAU
Si l’on se penche un peu sur l’aspect historique en matière de
toxicomanie, nous devrons dire maintenant addiction, on peut
observer très vite que le terme même de toxicomanie est récent
e(début XIX ) d’après Dugarin et Nominé. Il apparaît à un
moment assez précis où les États occidentaux perdent le
contrôle du phénomène à l'intérieur d'eux-mêmes.
Par la suite, toxicomanie est associé à un autre terme peu après
ele milieu du XX , au moment où le système classique de soins
en toxicomanie a vu le jour. Ce terme, c’est celui de fléau
social. Le système de soins en toxicomanie fut mis en place en
même que le phénomène devenait un fléau social.
Quand on décrit cette période, dans laquelle nous sommes, le
premier qualificatif appelé généralement, c’est que nous vivons
à une époque moderne, époque moderne caractérisée par la
chute des idéaux.
Alors, je me suis demandé, ce qui distinguait à ce point le
consommateur de drogues jusque-là intellectuel ou artiste, du
consommateur de drogues dit »toxicomane », moderne et
alimentant l'idée d'un fléau social à partir du constat que les
toxicomanes formaient désormais un groupe étiqueté comme tel
et comme tel potentiellement dangereux pour la société s'il
venait à grossir davantage, en foule par exemple.
Comment passe-t-on d'une consommation localisée, même
abusive, à un phénomène tel qu'il sera qualifié de fléau social ?
« Une telle foule est à un degré extrême, excitable,
impulsive, passionnée, versatile, inconséquente,
irrésolue et, ainsi, prête aux extrêmes dans ses actes,
19


accessibles aux passions plutôt grossières et aux
sentiments plutôt simples, extraordinairement
suggestible, légère dans ses jugements,…prête à se
laisser entraîner par la conscience de sa force à tous
les forfaits que nous pouvons attendre d’une puissance
absolue et irresponsable. Elle se comporte plutôt
comme un enfant mal élevé ou comme un sauvage livré
sans contrôle à ses passions dans une situation qui lui
1est étrangère. »
Mon propos n’est pas ici de développer une analyse
psychosociologique du phénomène, mais plutôt à l’aide de la
présentation clinique qui va suivre, celle d’une « prise en
charge » que nous qualifierons de psychosociale, de tenter
d’articuler ces deux registres, le social et le subjectif, puisque
vous le savez bien en matière de soins aux toxicomanes l’un ne
va pas sans l’autre.
C’était le cas il n’y a pas si longtemps encore du moins,
puisqu’il me semble bien qu’une séparation est à l’œuvre depuis
quelques temps, c'est-à-dire depuis l’extension massive de
l’usage de la substitution par le nouveau couple réuni du
toxicomane et du médecin.
Quant à la dimension sociale des « prises en charge »,
c'est-àdire concrètement, l'alimentation, l'hébergement, les papiers et
tout de qui relève de la réinscription sociale des patients, autour
de laquelle reprennent forme les mots de chacun, préalable à un
cheminement introspectif possible, il semble donc que cette
dimension soit invitée à rejoindre le cortège des préoccupations
relatives au concept politiquement correct de la précarité,
c'està-dire de l'exclusion, dans le secteur qui lui correspond. Les

1 FREUD, S. « Psychologie des foules et analyse du moi » 1921 ; p. 144.
Propos tenus par G. Mc.Dougall, cités par Freud à propos de l’activité
psychique d’une foule simple, « inorganisée ».

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demandes de soins portant sur la toxicomanie prennent donc le
chemin du cabinet médical, les demandes de réhabilitation
sociale, celui de l’assistante sociale et du foyer d’hébergement,
mais cette fois, dans des lieux spécialisés séparés, distincts, qui
peuvent peut-être favoriser la distinction dedans dehors.
Venons en donc au cas clinique, pour tenter à travers la
particularité du suivi dont il fit l’objet d’articuler ces deux
registres, qui comme chez de nombreux toxicomanes prennent
le chemin de la déstructuration.
Carlos est né en Espagne voilà 38 ans, il est le fils d’un artisan
menuisier espagnol, qui se range aux idées de Franco au
moment de la guerre d’Espagne. Il a une sœur de trois ans sa
cadette et décrit sa mère comme une catholique fervente et
servante qui dénigre son mari.
L'engagement politique (connoté négativement) de son père lui
sert de support vers une quête intellectuelle et sociale qui
facilite une position de rivalité et d'opposition à son encontre.
Cette position lui permet de s’engager dans une scolarité
normale jusqu’en deuxième année universitaire dans le domaine
des sciences exactes.
Pendant cette période, il fréquente assidûment les milieux
d’extrême gauche et commence à abuser du cannabis et de
l’alcool banalisés et valorisés par le groupe, lors de soirées de
plus en plus nombreuses, puis à « prendre des acides ».
Dans cette tentative d'identification à son père, en raison de
l'impossibilité de l'utiliser comme idéal du moi qui sur un plan
narcissique pourrait garantir l'intégration d'une agressivité bien
tempérée et intriquée, ainsi que l'installation d'un Surmoi
protecteur, il va opérer une dissociation de son amour pour son
père et de son agressivité et il va garder le côté idéalisé
narcissique sur son versant négatif (au sens du négatif
photographique).
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Il clive et remplace donc les idéaux fascistes par des idéaux
humanistes, se donne comme but de faire disparaître la
violence, le mal, l’exploitation de l’homme par l’homme et
l’injustice, qualificatifs des idéaux paternels, ceci dans rapport
homosexuel narcissiquement valorisant avec des
« pères spirituels » gauchistes. Il passe ainsi d’une position de
refus de s’identifier à un père fasciste, violent et bourreau à la
polarité opposée, celle de l’identification à la victime qui refuse
l’agressivité.
Cette position lui permet de masquer sa propre agressivité pour
son père sous couvert social. En fait, il nie son agressivité
vis-àvis du pouvoir paternel, mettant l’accent sur l’aspect abusif de
l’autorité fasciste confondue avec la figure paternelle.
Dans ce contexte social, le groupe homosexuel gauchiste et le
partage des idéaux du groupe lui offrent la consommation de
drogues comme objet à partager dans un échange homosexuel
nécessaire. Mais encore une fois, il se trouve dans la même
situation : le père fasciste, c'est-à-dire celui qui dicte sa propre
loi et rejette celle des hommes devient « le père
consommateur » qui cette fois refuse le paternalisme politique,
mais aussi les contraintes social et le surmoi culturel.
Dans ces différences, pourtant, les deux groupes qui partagent
des idéaux contraires se présentent semblablement (répétition
de la même problématique) à ceci près que le groupe des
gauchistes jouit d’une reconnaissance sociale et intellectuelle,
ce qui fait paradoxalement, que le clivage de l’image paternelle
s’atténue. Il met fin à ses études en décidant de travailler dans le
même métier que son père dans une tentative de rapprochement.
Il se marie et, rapidement naît une petite fille.
On pourrait dire qu’à partir de ce moment, les ennuis vont
s’accentuer.
Au bout de quelques mois, Carlos ne supporte plus la
personnalité casanière de son épouse à qui il fait les mêmes
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reproches qu’à sa mère et qui, préférant s’occuper du bébé et
délaisser les sorties, impose de façon rigide d’après lui, un
mode de vie qui ne satisfait plus le nouveau père.
Devant la castration réactivée par le sexe de son enfant, le
support homosexuel que le groupe social lui avait procuré sur le
plan narcissique devient une menace pour son identification
masculine au père. Par ailleurs, l’attitude de sa femme lui
rappelle le discours disqualifiant de sa mère à l’égard de son
père, il devient disqualifié à son tour. Ainsi, la relation
fusionnelle avec sa mère revient à la surface.
Il décide rapidement de quitter sa femme et son enfant et
reprend l’usage des drogues. Cette fois, l’usage des drogues
n’est plus l’objet à partager dans une communauté
homosexuelle à but structural vers l’identification au père,
identification qui a été entravée par la défaillance à organiser un
idéal du moi et un surmoi.
L’usage des drogues suite à la régression dans une relation
primaire avec la mère, devient l’expérience de la satisfaction
primaire sur le mode du néo-besoin, qui à la recherche du
paradis perdu, de la fusion avec l’objet primaire permet
d’échapper à la scène primitive et à la castration qu’elle
implique.
Le groupe des consommateurs sans idéaux devient une masse
qui représente la mère où il se livre dans un lien fusionnel.
Le clivage de l’image paternelle en mauvaise (fasciste) et en
bonne (humaniste) laisse sa place au clivage de l’image
maternelle, clivage qui sera renforcé par l’utilisation des
drogues portant atteinte à la source pulsionnelle, avec comme
conséquence la rupture de l’étayage des pulsions érotiques sur
les grandes fonctions organiques qui sont à la base des pulsions
d’autoconservation et qui appartiennent à la libido du moi. Les
composantes narcissiques et érotiques de la libido se
désintriquent.
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La réalisation hallucinatoire du plaisir, au lieu d’organiser le
désir pousse au comportement, à la recherche d’une satisfaction
matérielle sans avoir à attendre, sans la frustration de l’absence
qui instaure l’ambivalence (bonne mère quand elle est présente
et satisfait les exigences libidinales et, mauvaise quand elle est
absente et efface toute possibilité de satisfaction) et organise la
représentation. La libido érotique désinvestit l’objet, et se voit
réappropriée par le moi. Ainsi, les pulsions destructrices se
trouvent renforcées et prennent le pas sur les pulsions de vie.
L’objet est omniprésent, tout-puissant et procure de la
satisfaction en un seul geste dégagé de la conflictualité qui
intrique les pulsions destructrices et libidinales. Il prend
alternativement la teinte persécutrice du mauvais objet, et
protectrice du bon objet. (le modèle de la sucette comme
réponse maternelle matérielle au déplaisir exprimé par les
pleurs de l’enfant).
Carlos rompt ses engagements et commence une vie de bohème
dont la pente descendante va le plonger peu à peu vers ce qu’il
décrira plus tard comme sa descente aux enfers. De petits
boulots en petits boulots, et d’acides en ivresses graves, il
rencontre néanmoins une jeune femme française alors au
chômage avec laquelle il décide de partir s’installer dans le sud
de la France à la recherche d’un nouveau groupe social idéalisé.
Pendant deux ou trois ans, une certaine stabilité tant
géographique que professionnelle et affective sera réalisée ainsi
que l'arrêt des consommations répétées d'alcool et d'acide,
jusqu'au moment où la jeune femme évoque le souhait d'avoir
un enfant. Carlos devant la réactivation de la scène primitive et
de l'angoisse de castration, entreprend de dégrader leurs
relations au pont que la jeune femme elle-même y met fin. Il
avait entre-temps rencontré une autre compagne plus rassurante
pour son narcissisme face à la menace de la castration sur le
mode connu de l'utilisation des stupéfiants. Celle-ci use en effet
volontiers de substances diverses et entretient une sexualité
compulsive. Elle vit à Paris la nuit (un autre groupe social) où
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elle entraîne Carlos qui ne demandait que cela, dans une
marginalisation croissante.
Finis les petits boulots, fini le logement stable ; désormais, c’est
au jour le jour au gré des rencontres et des assedic, sans but,
sans bornes non plus, qu’il vit.
Mais, la belle se lasse, et pour se débarrasser du fardeau, l’offre
à une amie qui s’éprend malgré tout. Il trouve auprès d’elle un
peu d’apaisement. Ils décident d’emménager. Quinze jours plus
tard, Carlos, devant l’allure dépressive de cette femme faisait
ses bagages pour éviter ses propres sentiments dépressifs qu’il
traite sur le mode habituel de la consommation de substances. Il
dit avoir eu peur de s’ennuyer.
Depuis, il erre dans les foyers d’urgence, les lits de fortune et
les chambres d’hôtel quand le RMI n’est pas englouti dans les
24 heures. Entre-temps, il est renversé par une voiture qui lui
broie une jambe.
Comme on le voit, à défaut d’organisation du surmoi, la
punition vient s’appliquer comme une amputation de son
intégrité corporelle venant de l’extérieur, faute de symbolisation
et d’absence de culpabilité. A sa sortie de l’hôpital, il
recommence sa vie de galère, ce qui l’amène un soir aux portes
de l’Association Charonne.
Commence alors une « prise en charge » faite d’aide matérielle
et d’hébergements divers, dont le foyer Pyramide, « prise en
charge » marquée par des alcoolisations plus ou moins fortes,
mais aussi par un certain nombre de discussions dont Carlos est
très demandeur. Il se présente comme un séducteur, revendique
ses succès auprès des femmes avec lesquelles il use de l’image
d’intellectuel qu’il se donne.
Il va mieux, nous dirons que c’est le début d’une position
réflexive accompagnée d’un commencement de ré-intrication
du social et du psychique.
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Il se met à écrire plusieurs articles dans un journal pour les sans
abris et aspire au journalisme. Il élabore ses expériences du
passé de perte des limites dans la fuite dans l’agir tant par les
ivresses que sexuellement à travers des choix de partenaires à
chaque fois plus marginalisés et désorganisés et qui l’emmènent
toujours un peu plus loin dans la morbidité. Il semble aspiré par
le sordide, fuyant tout engagement affectif durable en même
temps que nostalgique des relations passées. Mais cette fois, il
écrit au lieu de les agir. Il s’observe, il se prend comme objet de
réflexion, dans une identification avec son interlocuteur
référent.
Il se présente dans ses écrits comme s’il tentait faute de pouvoir
en garder une, de les maintenir toutes à lui dans la réactivation
rêveuse d’une masculinité enfin accomplie, mais grandiose et
nécessitant d’être sans cesse renouvelée parce que stimulante,
au même titre que les drogues, et permettant dans le même
temps une décharge massive. Nous pouvons donc parler ici de
compulsions de répétition dans le sens de se procurer des
stimulations de réanimation pour pouvoir se vider ensuite par
des décharges sans avoir à faire face à ses affects. Au lieu
d’intriquer l’agressivité avec le libidinal, il choisit de les faire
alterner sur un mode qui le maintient dans l’immobilité et
l’inaptitude à s’organiser pulsionnellement.
On peut penser que l’accident qui endommage sa jambe entame
son sentiment de toute-puissance et lui permet de recouvrer un
peu d’estime pour lui-même en dehors de la toute-puissance.
Néanmoins, il ne renonce pas totalement à son mode de vie
marqué par la fuite devant la castration. Cet accident aménage
seulement, et ce n’est pas rien, la possibilité de s’adresser au
secteur social avec une demande, ce qu’il avait commencé à
faire lors de séjours en foyers d’urgence et l’avait conduit à
prendre de la distance vis-à-vis de lui-même, au point de
susciter dans un mouvement réflexif, l’écriture de plusieurs
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articles dans lesquels sur le mode de la fiction il se mettait en
scène.
Progressivement, la rencontre avec le secteur social dans lequel
nous incluons l’Association Charonne, en tant que nouveau
groupe accepté et supportable narcissiquement lui permet
d’intérioriser une limite à sa destructivité, ainsi qu’un processus
de ré-intrication pulsionnelle. Il s’agit d’un processus pendant
lequel il va se tourner peu à peu vers lui-même en exploitant les
événements d’actualité toujours marquée par l’alternance
stimulation/décharge de façon décroissante toutefois, pour
appréhender la dimension destructrice de ses agissements et les
confronter à l’estime de lui-même qu’il retrouvait
parallèlement. La prise en charge sociale lui offre sur un fond
fantasmatique un groupe social capable de lui procurer des
modèles d'identification (tant narcissique et homosexuelle que
libidinale et œdipienne) qui vont favoriser l'organisation d'un
idéal du moi et par ses limites d'un surmoi collectif.
L’idée d’une psychothérapie fut évoquée à plusieurs reprises.
Une tension conflictuelle apparut.
A l’occasion des vacances d’été, une nouvelle dégradation eut
lieu. Au retour, au cours de quelques épisodes sporadiques, il se
fait peur. Il formule cette peur sous l’idée qu’il a cru devenir
fou et cela ne peut plus durer. L’événement déclencheur est
assez révélateur de sa problématique. Au cours de ses
pérégrinations nocturnes, il avise une jeune femme dans un bar.
Elle est accompagnée d’un homme. Le couple sort du bar,
Carlos le suit et à la faveur d’un arrêt en chemin, il les interpelle
en leur proposant de partager sa bouteille de vin qu’il transporte
avec lui. Le désaccord du couple sur la conduite à tenir incite
Carlos à entrer dans une attitude provocatrice envers l’homme
par le dédain et le mépris où il le rabaisse. Celui-ci en vient aux
mains et frappe Carlos à l’aide de la bouteille cassée dans la
bagarre. L’affaire se terminera à l’hôpital.
Détail qui a son importance, la jeune femme était enceinte.
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