Un taxi dans les étoiles

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La vie peu banale de chauffeur de taxi à Paris la nuit, à l'heure où les chats ne sont pas forcément gris, où les esprits à plus d'heure se transforment en loup-garou, où les âmes les plus folles déambulent au hasard des rencontres dans certains lieux que l'on pourrait qualifier de spéciaux. Ces endroits insolites, Alain les a bien connus. Né à Montmartre, à deux pas du Sacré-Cœur, notre Poulbot va nous conduire dans ce Paris by Night pour nous faire partager des anecdotes cocasses, délirantes et toujours surprenantes, allant « des petites gens avec de grandes histoires » aux clients célèbres, comme Hallyday, Polnareff, Gainsbourg, Dutronc, Nicoletta, Michou, Jean-Marie Rivière, Christophe, Nougaro, Ferré et bien d'autres, en passant par les belles de nuit au cœur tendre, les voyous et les paumés du petit matin. Du haut de ses dix-neuf ans, Alain a fait le plein de souvenirs dont il vient nous parler aujourd'hui dans le rétroviseur de sa vie. Mystique direz-vous ? Sans doute, grâce à un ange venu sur terre nommé Pony. Un livre sur la jeunesse, l'insouciance et l'envie de vivre intensément une époque où le monde était à refaire. Installez-vous sur la banquette arrière de son taxi et laissez-vous conduire vers les étoiles. Nous sommes le 24 mars 1967 ... Moteur !


Publié le : mercredi 4 mars 2015
Lecture(s) : 30
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782365922012
Nombre de pages : 125
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Alain Turban

 

 

Un taxi
dans les étoiles

 

 

 

 

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Éditions Grrr…ART

3, Résidence Saint-Paul, 78660 Allainville aux Bois

Tél. / Fax : 01 30 41 89 50

Sites Internet : http://grrrart.free.fr

http://leoetlu.free.fr

 

 

ISBN : 978-2-36592-201-2

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction
strictement ré
servés pour tous pays.

© Éditions Grrr…ART

 

Merci à Barbara CHAZE

Photo de couverture recto : Sandra MAINGUENÉ

Photo 4ème de couverture : Jacques HABAS

 

 

..Turbanovitch et moi

C’est une histoire de vie

Des bords de la Volga

Aux frontières de Paris...

 

 

Prélude… De bac à sable…

 

Pour commencer et afin d’établir le contact, je ne suis pas né sur une chaise à porteur sous Louis XVI, encore moins dans un fiacre au dix-neuvième siècle, et surtout pas dans un pousse-pousse à Pékin ! Je suis bel et bien né à Montmartre le 14 décembre 1947 à 9 heures 15, au-dessus du bar de mes parents situé au 1 rue Paul Albert. Ce fut ma première course contre la montre. Je devais à tout prix sortir du ventre de ma mère et je n’avais qu’un itinéraire, ce chemin étant le même que le vôtre, à savoir quitter au plus vite la rue des entrailles et passer par le boulevard du vagin. Allez hue ! T’es russe ? Oui ! Un peu de Volga coule dans mes veines, « Turbanovitch » oblige. Le mois de décembre étant celui du sagittaire, je deviens donc mi-homme mi-cheval, allez savoir… Peut-être que le centaure aurait pu devenir un moyen de locomotion. Imaginez une compagnie de taxis constituée de centaures à l’époque de la Grèce antique… Mais non, mais non, seulement dans mes rêves ! Je ne suis pas non plus arrivé sur terre à vingt ans, comme ça par hasard, sur la banquette arrière d’un taxi ou d’un bahut, ou encore d’un sapin. Et oui, ce sont des termes familiers pour parler de la voiture de places, appelée plus communément taxi, dont il sera question plus tard. Il faut planter le décor !

Montmartre… Une enfance qui passe de la maternelle à la communale, de l’école buissonnière à l’école Foyatier en bas du funiculaire, une mamie d’adoption, les quatre cents coups dans les rues de Montmartre, merci François Truffaut et Robert Sabatier pour Les allumettes suédoises ! Les après-midis étaient partagés entre Luis Mariano et le mythique cirque Medrano qui n’existe plus mais je m’en suis fabriqué un autre avec le temps ! Quant au ténor espagnol, cette Mémé d’adoption en était inconditionnelle et nous allions très souvent l’admirer au Châtelet ou au cinéma pour mon plus grand bonheur. Pourtant, Mamie se privait parfois d’une séance au Châtelet pour m’emmener au cirque, ce qui devait lui coûter mais elle pensait que les facéties des clowns, les claquements de fouet des dompteurs, les exploits des trapézistes devaient beaucoup plus amuser le gamin que j’étais que les roucoulades du Chanteur de Mexico. Elle ne se trompait pas : rien que le fait d’entrer dans cet endroit hors du temps qu’était le cirque Medrano provoquait chez moi une émotion que je n’ai jamais retrouvée ailleurs. C’est à Medrano que j’ai vu Grock, le plus célèbre clown musical du XX° siècle. Il jouait de quinze instruments différents, multipliant les gags, les mimiques et les fausses maladresses souvent ponctuées d’un « sans blâââââââgue » qui faisait rire aux éclats le public bon-enfant. C’est aussi dans ce lieu magique que j’ai découvert les Chesterfollies de Gilles Margaritis, les Fratellini, Rhum, Pipo et Achille Zavatta, les Sipolos dans leur fameux numéro de la valse aux grelots et même Fernand Raynaud dans un combat loufoque contre le géant Atlas. À l’entracte, on visitait la ménagerie et j’aurais passé des heures à regarder les singes, les lions et surtout les tigres qui me fascinaient. Le cirque Medrano a donné sa dernière représentation le 7 janvier 1963 avant de rouvrir ses portes sous l’appellation de « Cirque de Montmartre », dirigé par Joseph Bouglione. Le bâtiment sera finalement démoli en 1971. À sa place, au 63 du boulevard Rochechouart, se dresse aujourd’hui un triste immeuble de rapport...

 

Medrano, Medrano,

T’allais avoir cent ans

Quel joli numéro

Mais t’es parti avant

Envoyez la musique

 

J’avoue que j’étais très attiré par les jambes et la croupe de la trapéziste de Medrano, mais en ce temps-là, je devais me contenter de mes copines du Sacré-Cœur que j’emmenais derrière les palissades ou dans les buissons du square Willette. Ce jardin de mon enfance a été rebaptisé square Louise Michel quand on s’est aperçu, en 2004, que le caricaturiste de talent dénommé Adolphe Willette, prénom prédestiné qui faisait fureur à l’époque, n’était pas tout à fait sans reproche. Il s’était même présenté comme « candidat antisémite » aux élections d’arrondissement de 1889. Quoiqu’il en soit, ce square était mon terrain de jeu favori. Les descentes en traîneau, les glissades sur les rampes et les escaliers de la Butte, les randonnées en patins à roulettes avec la bande de copains sur la Place du Tertre… Que de souvenirs mémorables… Il y avait les peintres et les touristes, ceux qui nous tiraient le portrait et d’autres, sans doute moins bien intentionnés, qui nous offraient des sucettes en nous disant qu’on en aurait de plus grosses si on les suivait jusqu’au coin de la rue Norvins où il y avait encore une vespasienne... Heu… C’est quoi une vespasienne m’sieur ? Ben mon p’tit, c’est une endroit pour se soulager la vessie ! Une pissotière quoi ! Ah d’accord… On prenait les sucettes mais on ne les suivait jamais dans cet endroit-là ! On ne savait pas trop ce qu’ils voulaient mais le plus souvent, leurs gueules ne nous revenaient pas ! Et puis, il y avait les concierges, les bignolles comme on disait en ce temps-là, qui nous balançaient de grands seaux d’eau quand on passait trop vite ou trop près. Nous, on se vengeait à coups de sarbacane ou de blocage de sonnettes. Montmartre, à cette époque, avait des allures de village. Voilà pourquoi encore aujourd’hui, je me sens bien plus montmartrois que parisien. Je me souviens des vitriers et des rémouleurs, des vendeurs à la sauvette, des artistes de rue, chanteurs, accordéonistes, joueurs d’orgues de barbarie, montreurs d’ours qui arpentaient la Butte avec un cœur gros comme ça. Ils offraient leur talent à un public qui les remerciait en leur lançant des pièces de monnaie enroulées dans du papier journal par la fenêtre. Il nous arrivait parfois, quand l’artiste n’avait rien vu, de chourer une de ces modestes oboles avant de foncer chez le boulanger du coin pour nous acheter des plum-pudding ou des Mistral Gagnant... Tiens, ça ferait un bon titre de chanson, ça ! Le temps passant et à force de grandir, le petit Poulbot que j’étais est devenu presque aussi grand que Francisque Poulbot, ce peintre illustrateur qui a laissé son nom à tous les mômes de la Butte à l’époque du maquis.

Jusque là, rien d’anormal. Ah si ! J’ai oublié de vous dire que deux ans après mon arrivée sur terre, mon père, lui, est reparti dans un taxi pour les étoiles. Père mort pour la France, voilà ce qui est écrit sur mon livret militaire. Il faut bien mourir pour quelque chose ! Bref, une enfance entre Maman et Mémé à Montmartre, mes trois « M » comme je les aime. Quant à mon adolescence, je roulais en bécane au son des années twist et rock’n’roll. Souvenirs souvenirs… Elvis, les chats et les chaussettes, le C.A.P., et du boulot !... Du boulot ? C’est bien ce que je cherchais, mais quoi faire ? Mon parrain étant imprimeur, je me suis dit, pourquoi pas… Allô Gutenberg, j’arrive ! Je saute dans mon bleu pour voir la vie en couleurs et j’imprime ma destinée future. Seul au monde ? Non Monsieur ! J’ai un grand frère qui écrit des chansons s’il vous plait ! Hélas, ces textes ne le nourrissent pas encore, alors pour le moment, il est chauffeur de taxi. N’allez pas chercher plus loin la filière, c’est lui qui me donne l’envie de quitter les rotatives et autres machines où les trois huit sont de rigueur. Au grand dam de Maman, j’abandonne mon bleu au bout de cinq ans pour passer au vert et connaitre les feux rouges, les sens interdits, les monuments, les hôpitaux, les musées… Bref, Paris Paname avec une âme. Nous sommes en 1966 et je n’ai pas encore emprunté la Route 66 qui un jour m’emmènera à Santa Monica. Un peu de patience ! Pour le moment, il faut apprendre par cœur tous les itinéraires allant d’un point à un autre de Paris, c’est-à-dire développer le GPS qui sommeillait en moi afin d’obtenir le sacro saint Certificat d’Aptitude Professionnel, le C.A.P. de chauffeur de taxi. De plus, avec ce fameux C.A.P., je deviendrai diplômé s’il vous plaît ! Bagage oblige et pour corser le tout, je décide sur les conseils de mon frère de passer l’examen de la Société des Auteurs Compositeurs et Éditeurs de Musique. Allez, je vous le fais court, la S.A.C.E.M. ! Pour quelqu’un qui n’aimait pas les examens, j’étais servi ! Mais tout cela était pour la bonne cause, la chanson bien sûr, et aussi pour suivre les traces de mon frère Christian. Je serai taxman comme lui, et plus tard chanteur, du moins, si j’arrive à ingurgiter Paris dans ma boite crânienne !

Le permis se passait en deux temps : la conduite et l’oral. La première discipline consistait à savoir véhiculer le passager de façon à ce qu’il puisse lire son journal sans difficulté, donc ni gestes brusques ni accélérations intempestives. Bref, être le chauffeur de Monsieur à l’ancienne ! Les cours avaient lieu au 36 rue des Morillons dans le quinzième et j’ai dû essuyer trois échecs avant d’obtenir ma conduite de taxi car pour tout vous dire, je n’étais pas vraiment apprécié par l’examinateur qui était un vieux colonel en retraite. Mes cheveux longs ne lui plaisaient guère, pas plus que mes pantalons à pattes d’éléphants ! Il trouvait toujours quelque chose de négatif dans ma façon de conduire. Résultat, recalé trois fois ! C’est avec des cheveux un peu plus courts et sapé comme un milord que j’ai enfin obtenu grâce !

À cette époque, une rencontre importante allait changer et booster ma vie. En effet, je croise celui qui allait devenir mon frérot de cœur un soir de java à la Porte de la Villette, plus exactement au bar musical de la rue Alphonse Karr, au moment où les Chaussettes Noires et Monsieur Eddy chantaient Hey Hey Pony. C’est de là qu’est né le surnom que je lui ai donné : Pony, de son vrai prénom Daniel, était peintre en bâtiment. Sur mes conseils et puisqu’il fallait un troisième mousquetaire dans le taxi, le premier étant mon frère et moi le deuxième, Pony accepta d’être le nouveau venu et décida alors lui aussi de passer son permis de taxi. Voilà comment je l’ai embarqué dans mon aventure.

Mais revenons à l’oral. Pas une chose facile ! Cela ressemblait à une espèce de tribunal se déroulant toujours au 36 rue des Morillons, juste à côté des objets trouvés. Le jour J, bien sapé pour passer devant le peloton d’exécution, je fus assailli de questions sur toutes sortes d’itinéraires allant d’un point à un autre et je devais balader virtuellement l’assistance sans me tromper et sans prendre de sens interdits, tout en énonçant les rues traversées pour arriver à bon port. Enfin, façon de parler, on n’allait pas jusqu’au Havre ! Tiens, savez-vous que la rue de Vaugirard est la plus longue de Paris ? Et vous n’êtes pas sans savoir que les numéros de rues suivent le courant de la Seine. Par exemple, le numéro 1 est toujours le plus proche du fleuve. Je pourrais vous en dire sur les mystères de Paris et sur ses ruelles mais ce bon Victor Hugo l’a fait tellement mieux que moi… Bon, le temps presse et je dois avancer car Pony passe aussi l’examen. Je vous le dis, un vrai frérot ! Coup de chance pour lui, il tombe sur la Place Blanche, près du Moulin Rouge. Savaient-ils qu’il était peintre ? Pourquoi pas la « rue Bleue » ! Sans rire, ce fut plus facile pour lui que pour moi, mais qu’importe, après trois passages rue des Morillons devant ces messieurs, j’ai enfin obtenu ce C.A.P. de chauffeur de taxi. Les trois mousquetaires, d’Artagnan alias Christian, Aramis qui n’était autre que moi, et Porthos évidemment Pony, n’ont pas de la distribution mais de la circulation, un pour tous et tous pour un !

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