Aristote La physique, Livre VI

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Le livre VI est majeur pour l'histoire de la philosophie ancienne et pour la philosophie moderne. Il est l'unique témoin des quatre apories de Zénon sur le mouvement, qui n'auraient été résolues selon Russell qu'au tournant du XXe siècle avec les mathématiques modernes. On trouvera dans ce second tome un commentaire analytique soucieux d'éclairer les enjeux et les grands axes exégétiques qui traversent le livre VI.
Publié le : samedi 15 novembre 2014
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EAN13 : 9782336362151
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Mylène DufourARISTOTE
LA PHYSIQUE, LIVRE VI
Le livre VI est majeur pour l’histoire de la philosophie ancienne et ARISTOTE
pour la philosophie moderne. Il est l’unique témoin des quatre apories de
Zénon sur le mouvement, qui n’auraient été résolues selon Russell qu’au
e LA PHYSIQUE, LIVRE VItournant du XX siècle avec les mathématiques modernes. Il ofre le point
d’ancrage d’un travail sur le verbe, qui a littéralement enthousiasmé la
philosophie analytique du langage dès 1950.
TOME IIePour les philosophes des IV-III siècles av. J.-C., il était déjà au cœur
d’un débat animé. Les apories de Zénon ont toujours constitué un déf COMMENTAIRE
pour ceux qui voulaient les résoudre. L’aristotélisme et l’atomisme n’ont
cessé de s’afronter sur les idées mêmes déployées au livre VI : l’histoire de
l’atomisme nous montre que Diodore et Épicure ont repris ces idées, dont
l’usage du verbe conjugué et l’égalité de structure de l’être et du temps,
pour les utiliser d’une manière détournée contre l’aristotélisme. Le livre
VI apparaît, au regard de cette histoire, comme un tournant ontologique
et sémantique. Son intérêt est immense pour la philosophie d’Aristote
elle-même, que cette approche, riche en références, espère rendre vivante.
On trouvera dans ce second tome un commentaire analytique soucieux
d’éclairer les enjeux et les grands axes exégétiques qui traversent le livre VI.
Docteure de l’université Panthéon-Sorbonne, Mylène Dufour est
spécialiste de la philosophie d’Aristote, à laquelle elle a consacré
plusieurs articles et communications.
ISBN : 978-2-336-30712-1
26 €
OUVERTURE PHILOSOPHIQUE OUVERTURE PHILOSOPHIQUE
ARISTOTE
Mylène Dufour
LA PHYSIQUE, LIVRE VI - TOME II : COMMENTAIRE






Aristote
La Physique, Livre VI


TOME II
Commentaire




























Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux originaux sans
exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions, qu’elles
soient le fait de philosophes « professionnels » ou non. On n’y confondra donc pas
la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous
ceux qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de philosophie,
spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres
de lunettes astronomiques.


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Mylène DUFOUR






Aristote
La Physique, Livre VI



TOME II
Commentaire



































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-30712-1
EAN : 9782336307121
VI 1-2
Réponse négative d’Aristote aux apories de
Zénon : le mouvement, comme toute grandeur,
n’est pas composé d’indivisibles
Pour Aristote, le mouvement n’est pas composé de mouvements indivisibles,
comme tout continu n’est pas composé de grandeurs indivisibles. Il est
divisible à l’infini. Il apporte en ce sens trois grands arguments :
VI 1, 231a21-b18 : premier argument concernant l’arrangement des
indivisibles
VI 1, 231b18-232a22 : deuxième argument à partir de l’extension de
l’isomorphisme de la grandeur, du temps et du mouvement au verbe
1conjugué (le double geste aristotélicien)
VI 2, 232a23-233b32 : troisième argument reposant sur la différence
de vitesse comme donnée d’expérience
Il est reconnu qu’Aristote combat ici la conception atomiste de la grandeur.
Cependant il ne fait pas que combattre les atomistes ; il répond d’abord à
Zénon. La composition de la grandeur par des indivisibles constitue l’une
des deux prémisses contradictoires au fondement des quatre apories de
2Zénon sur le mouvement, rapportées plus loin par Aristote au chapitre 9 :
La grandeur est composée d’éléments indivisibles.
La grandeur est divisible à l’infini.
En réfutant la composition de la grandeur par des indivisibles, Aristote réfute
d’abord la prémisse en faute dans les quatre apories. Le lien entre les apories
de Zénon et la réfutation des chapitres 1-2 est d’autant plus fort qu’Aristote
reprend pour son compte l’isomorphisme de la grandeur, du temps et du
mouvement, dégagé au fil des quatre apories et constituant la configuration
3du Stade, quatrième et dernière des quatre apories .
Les quatre apories peuvent être présentées sous la forme d’un dialogue entre
Zénon et son interlocuteur, ce dernier ayant étendu au temps sa conception
de la grandeur en réponse à la Dichotomie et l’Achille (première et
deuxième des quatre apories), puis l’ayant étendue au mouvement en

1 Voir Tome I, p.129 « Physique VI et son fil narratif ».
2 Voir Tome I, p. 38, la présentation des problématiques traversant le livre VI : Les apories de
Zénon d’Elée, « Les apories sont fondées sur deux prémisses ».
3 Voir Tome I, p.89 « En réponse aux historiens de l’atomisme ».
7

xxxxxVI 1-2 : réponse négative d’Aristote à Zénon

réponse à la Flèche (troisième des quatre apories). La conception atomiste de
la grandeur, du temps et du mouvement, en tant que ceux-ci sont
4isomorphes, constitue la configuration du Stade .
Le Stade représente un échec pour l’interlocuteur de Zénon, qui abandonne
la perspective adoptée en réponse à Zénon, admettant l’isomorphisme de la
grandeur, du temps et du mouvement, isomorphisme qu’il n’aura soutenu
finalement qu’au moment de ce dialogue. Pour sa part, Aristote tire une
leçon du Stade, qui lui ouvre de nouvelles perspectives : il ne faut pas rejeter
l’isomorphisme de la grandeur, du temps et du mouvement, qui s’est avéré
au fil des apories, mais plutôt admettre que la grandeur n’est pas composée
d’indivisibles. La réfutation des chapitres 1-2 se présente en cela comme la
reprise du dialogue, Aristote répondant à Zénon. Cette réfutation lui donnera
les moyens de répondre ensuite positivement à la question de l’être à la fois
5
pluriel et un [VI 3-10] .
Une attention particulière est accordée à la lecture des historiens de
l’atomisme, qui oriente la lecture même de Physique VI. Les atomistes
postaristotéliciens ont effectué une reprise pour chacun des trois grands
arguments, montrant combien la réfutation aristotélicienne était importante
6pour les Grecs de l’époque . Cela fait des historiens de l’atomisme des
lecteurs privilégiés. Ces derniers ont jeté un regard à la fois positif et négatif
sur le rôle joué par Aristote dans cette histoire : positif en ce qu’ils font de
lui l’auteur de l’isomorphisme de la grandeur, du temps et du mouvement,
qui a propulsé l’atomisme tardif ; négatif en ce qu’ils parlent de négligence
de la part d’Aristote dans les possibilités d’arrangement de la grandeur par
des indivisibles. Ces thèses sont rectifiées à l’épreuve du texte d’Aristote.

4 Voir Tome I, p.40 « Les deux prémisses contradictoires touchent successivement la
grandeur, le temps et le mouvement ».
5 Voir Tome I, « En réponse aux commentateurs de Zénon », p.107 « Ce n’est pas un hasard si
les apories se trouvent au livre VI : il s’y trouve en effet également la réponse d’Aristote à
Zénon », et p.111 « Aristote répond à Zénon au livre VI en déterminant de manière novatrice
ce qui donne de l’être et de l’unité au mouvement ».
6 Voir Tome I, p.101 « Bilan des récupérations atomistes ».
8

VI 1, 231a21-b18
Premier argument contre la composition du continu par
des grandeurs indivisibles concernant l’arrangement des
indivisibles
Propos général
Le premier argument contre la composition du continu par des indivisibles
consiste à démontrer l’impossibilité d’arranger les indivisibles de façon à
constituer la continuité. Le chapitre se découpe en quatre paragraphes :
§ 1 : 231a21-26 : rappel de la définition du continu et position de
l’argument contre la composition du continu par des indivisibles
§ 2 : 231a26-29 : les indivisibles n’ont pas d’extrémités par lesquelles ils
pourraient être en contact et en continuité les uns avec les autres
§ 3 : 231a29-b6 : les indivisibles ne peuvent être en contact de façon à
constituer la continuité
§ 4 : 231b6-18 : les indivisibles ne peuvent être consécutifs de façon à
constituer la continuité
C’est ici que l’approche des historiens de l’atomisme a le plus d’impact sur
la lecture même du texte aristotélicien. Car cette histoire consiste à montrer
la nouveauté de la pensée de Diodore et d’Épicure en montrant la négligence
d’Aristote dans les modes d’arrangement des indivisibles : les arguments
avancés par Aristote ne valent selon eux que pour les points sans extension
et non pour les atomes (considérés comme extensifs), et si les points sans
extension ne peuvent être arrangés de façon à constituer la continuité, ce
7n’est pas le cas des atomes. Aristote aurait négligé l’existence des atomes .
A l’appui de cette négligence, Miller souligne la présence du terme στιγμ ή
signifiant le « point », qui a toujours selon lui le sens de « point sans
extension » chez Aristote. Cependant, s’il arrive à Aristote d’utiliser le terme
στι γ μή pour désigner le point sans extension ou sans grandeur, comme en
De la génération et de la corruption 1 2, 316a27, 316b4-5, ce n’est pas
toujours le cas. Au contraire, au livre VI, il utilise ce terme pour désigner le

7 Les historiens parlent en cela d’un trou ou d’une échappatoire dans la toile d’Aristote.
Furley 1967, p.116 : « a gap in Aristotle’s net »; Sorabji 1982, p.58: « a big loophole »,
p.6162, 64, 67-68 ; 1983, p.367-371 ; Long et Sedley 1987, vol.1, p.43 : « but his argument only
works for unextended partless items like points and moments », 2001, tome I, p.96 : « son
argument de convient qu’à des choses sans extension et sans parties, comme des points et des
instants ». Voir Tome I, p.48 « Réponses des atomistes post-aristotéliciens ».
9
VI 1-2 : réponse négative d’Aristote à Zénon

point avec grandeur. Le terme n’est présent qu’en deux seuls passages du
livre VI, ici en VI 1 et en VI 10, 241a6-14, passage qui renvoie
explicitement au passage du chapitre 1. Or Aristote précise alors qu’il s’agit
du point pouvant servir de mesure, parcourant une grandeur plus petite ou
égale à lui-même. Or seul ce qui a une grandeur suivant Aristote peut servir
8de mesure . De ce point de vue, la négligence n’est donc pas avérée.
Le chapitre en détail
§ 1 : 231a21-26 : rappel de la définition du continu et
position de l’argument contre la composition du continu par
des indivisibles
Aristote rappelle les définitions du continu, du contigu et du consécutif, déjà
élaborées en Physique V 3, et il affirme que, de par ces définitions, le
continu ne peut être composé d’indivisibles.
Les définitions du continu et du contigu sont fondées sur la notion
d’ « extrémité » ou de « limite ». Aristote utilise en VI 1 le terme ἔ σ χατο ν ; il
utilise en V 3 le terme πέ ρας. Il dit alors de façon plus élaborée qu’il y a
continuité « lorsque les limites des choses par lesquelles celles-ci sont en
contact et, comme le nom l’indique, se continuent, sont une seule et même
chose » [227a11-12]. Il y a contact et non continuité lorsque ces limites
constituent deux choses différentes.
Il précise ensuite qu’il y a hiérarchie de notions entre la consécution, la
contiguïté et la continuité [227a17-23]. Le contact des extrémités précède et
conditionne la possibilité de leur unité. Pour être un continu, il faut déjà que
les extrémités des choses continues soient en contact, mais quand ces
extrémités sont en contact, elles ne constituent pas nécessairement une seule
chose. De même, deux choses qui sont en contact sont nécessairement aussi
consécutives, mais les choses consécutives ne sont pas nécessairement en
contact. Lorsque deux maisons sont en contact l’une avec l’autre, elles sont
nécessairement aussi consécutives. Il ne peut y avoir une troisième maison
entre les deux. Cependant, deux maisons consécutives ne sont pas
nécessairement en contact l’une avec l’autre. La consécution est définie
comme ce entre quoi il n’y a pas d’intermédiaire du même genre.

8 Voir Tome I, p. 97 « Le point a-t-il un sens extensif ou inextensif en VI 1 ? ».
10
VI 1, 231a21-b18

§ 2 : 231a26-29 : les indivisibles n’ont pas d’extrémités par
lesquelles ils pourraient être en contact et en continuité les
uns avec les autres
Les indivisibles ne peuvent pas être continus entre eux, car ils n’ont pas
d’extrémités par lesquelles ils pourraient même être en contact.
Par définition, il n’y a pas d’extrémité de ce qui est indivisible et sans partie.
Aristote utilise le terme ἀμε ρέ ς pour bien souligner qu’il est question de
l’indivisible selon la quantité, de l’indivisible sans partie. Il précise qu’il ne
peut pas y avoir dans l’indivisible « une extrémité et une autre partie de
l’indivisible » [231a27], que « l’extrémité et ce dont elle est l’extrémité sont
deux choses différentes » [a28-29] qui ne peuvent composer l’indivisible
sans partie. L’indivisible sans partie ne peut avoir d’extrémité car il est sans
partie.
231a26 : « il n’y a pas d’une part l’extrémité et d’autre part une autre
partie de l’indivisible » [οὐ γάρ ἐστι τὸ μὲν ἔσ χ α τον τὸ δ’ ἄλλο τι μόριο ν
τοῦ ἀδι α ι ρέτου]]
Furley tire partie de cette phrase pour affirmer qu’Aristote confondait les
notions de partie et de limite. Faisant l’histoire de l’atomisme, il peut dès
lors parler de nouveauté épicurienne par rapport à une négligence
9d’Aristote . Furley fait comme si Aristote affirmait que l’extrémité
constituait pour lui une partie de l’indivisible, ou comme si, sans s’en rendre
compte, il les confondait.
A la défense d’Aristote, trois choses doivent être considérées :
1. La phrase est isolée (c’est bien la seule dans tout le passage pouvant
suggérer cette interprétation).
2. La phrase est négative (Aristote n’affirme pas quelque chose de
l’extrémité, mais il nie quelque chose de l’indivisible).
3. Aristote n’est pas en train d’exprimer sa propre doctrine, mais il est en
train de démontrer la fausseté de l’hypothèse atomiste, selon laquelle
le point est une grandeur indivisible, et la limite une partie composant
le continu. Aristote n’est pas en train d’exprimer sa doctrine, mais
celle de ses opposants.
§ 3 : 231a29-b6 : les indivisibles ne peuvent pas être en
contact de façon à constituer la continuité
Les indivisibles peuvent être en contact, mais ce contact ne fait pas la
continuité. Aristote élabore ici les trois possibilités de contact entre les

9 Cf. Furley 1967, p.116. Voir Tome I, p.48 « L’arrangement des indivisibles selon l’ordre un
deux trois ».
11
VI 1-2 : réponse négative d’Aristote à Zénon

choses : le tout avec le tout, la partie avec le tout, et la partie avec la partie.
Étant donné que l’indivisible est indivisible en parties [ ἀμερέ ς], la seule
possibilité de contact qui le concerne est celle du tout avec le tout. Mais un
indivisible en contact avec un autre indivisible forme un tout indivisible et
non une continuité. Ce contact forme un tout indivisible par symphyse [V 3],
tandis que la continuité contient au contraire des parties différentes les unes
des autres, et qui sont séparées par le lieu.
Il est important de préciser comment Aristote comprend lui-même le contact
des extrémités dans la continuité, car sa mécompréhension a conforté l’idée
qu’Aristote confondait les notions de partie et de limite. Selon Furley,
Aristote a négligé un mode d’arrangement par contact, et Épicure a envisagé
une autre possibilité fondée sur la distinction entre les notions de partie et de
limite : les indivisibles extensifs (les atomes, à la différence du point
inextensif) peuvent avoir une limite, et ils peuvent ainsi être en contact par
leurs extrémités qui ne sont pas des parties.
Épicure n’a pas vraiment distingué les limites des parties [au contraire, il
décrit ses minima ou parties minimales comme des limites, cf. Lettre à
Hérodote, § 59, 5 : τὰ ἐλά χ ιστα καὶ ἀμερῆ πέ ρατα], mais sa théorie échappe
selon Furley à l’argument d’Aristote dans la mesure où il faut
nécessairement, à partir de celle-ci, poser des limites aux parties indivisibles
10par lesquelles celles-ci sont en contact (un contact de limite à limite) , qui
constitue donc une possibilité de contact négligée par Aristote et une
nouveauté épicurienne. Long et Sedley parleront plutôt d’une nouveauté
11stoïcienne, confirmant l’idée qu’Aristote confondait la partie et la limite .
La raison de cette mécompréhension se révèle dans la phrase suivante de
Long et Sedley : « Que le contact puisse se faire de « partie à partie »,
Aristote ne pouvait l’accepter que parce qu’il considérait les limites comme
12des parties » . Ces derniers semblent supposer en effet que le contact des
extrémités des deux choses continues entre dans la catégorie de contact de
partie à partie pour Aristote. Selon leur raisonnement, deux lignes qui se
continuent ne sont pas en contact en totalité, elles le sont donc, suivant les
possibilités considérées par Aristote, de partie à partie.
Or, pour Aristote, le contact de deux lignes continues se produit non par les
lignes, mais par les extrémités. C’est donc à propos des extrémités et non des
grandeurs continues que le choix de la catégorie de contact doit être
envisagé. Les extrémités étant indivisibles, le contact ne peut avoir lieu de
partie à partie. Il ne peut avoir lieu que du tout au tout. (Si Aristote affirme

10 Furley 1967, p.115-116. An edge-to-edge contact, suivant la présentation de Sorabji 1982,
p.68.
11 Long et Sedley 1987, vol.1, p.301, trad. 2001, tome II, p.310. Voir Tome I, p.48
« L’arrangement des indivisibles selon l’ordre un deux trois ».
12 Long et Sedley 1987, vol.1, p.301 ; « that contact is by ‘parts’ was acceptable to Aristotle
only because he considered limits to be parts. », trad. 2001, tome II, p.310.
12
VI 1, 231a21-b18

que le contact du tout au tout ne fait pas la continuité, c’est parce que
l’hypothèse considérée est l’hypothèse atomiste suivant laquelle l’indivisible
n’est pas l’extrémité d’une ligne, mais sa partie.)
Le contact par la limite entre dans la catégorie de contact du tout au tout. Il
est contenu dans la liste des possibilités de contact considérées par Aristote.
Il ne constitue pas une autre possibilité développée par Épicure à la faveur de
sa distinction entre les notions de limite et de partie. La distinction entre les
notions de limite et de partie n’est pas une nouveauté épicurienne, ni une
nouveauté stoïcienne.
§ 4 : 231b6-18 : les indivisibles ne peuvent pas être successifs
de façon à constituer la continuité
La première phrase 231b6-8 est très importante : « Mais assurément un point
ne sera pas non plus consécutif à un point, ni le « maintenant » au
« maintenant », de sorte qu’à partir de ceux-ci soient composés la longueur
ou le temps ». Aristote ne nie pas que les indivisibles disposés en ligne soient
consécutifs l’un à l’autre, à supposer que les grandeurs indivisibles existent.
Ce serait même pour lui leur seule manière d’être, ou leur seule manière
d’être disposés. Il nie que cette consécution constitue la continuité. Les
arguments vont en ce sens :
Premier argument [231b6-10] : la consécution et la continuité sont
deux choses différentes. La consécution a été définie [cf. 231a23]
comme « ce dont il n’y a aucun intermédiaire du même genre ». Et
évidemment deux points ne sont consécutifs que s’il n’y a pas un point
intermédiaire entre les deux. Or, dans la continuité, selon la définition
d’Aristote, il y a toujours un intermédiaire entre deux points d’une
ligne, car entre deux points, il y a toujours une ligne, et la ligne est
divisible à l’infini et contient une infinité de points.
Deuxième argument [231b10-12] : si la consécution faisait la
continuité, alors la continuité pourrait être divisible en indivisibles.
Mais Aristote vient de démontrer que cela est impossible [cf. 231a24].
Troisième argument [231b12-15] : si la consécution faisait la
continuité, alors il y aurait un intermédiaire d’un autre genre, car les
choses qui sont dites consécutives ne sont pas en contact l’une avec
l’autre, et il faut bien supposer quelque chose entre les deux. Mais cela
n’est pas possible, si cela doit constituer la continuité. L’intermédiaire
peut être soit indivisible, soit divisible, et dans ce cas, divisible en
indivisibles ou en des choses toujours divisibles. Il ne peut être
indivisible ou divisible en indivisibles, comme cela vient d’être
démontré. Il sera donc divisible en des choses toujours divisibles. Il
n’y a donc pas d’intermédiaire d’un autre genre.
13

xxxVI 1-2 : réponse négative d’Aristote à Zénon

Quatrième argument [231b15-18] : la consécution ne fait pas la
continuité ou il est évident que le continu est divisible en choses
toujours divisibles, car si c’était en indivisibles, il faudrait que
l’indivisible soit en contact avec l’indivisible : « car les extrémités des
choses continues sont une et sont en contact ». Mais Aristote a montré
qu’elles ne peuvent être en contact de façon à constituer la continuité :
elles n’ont pas d’extrémité, et le contact des indivisibles du tout avec
le tout ne fait pas la continuité.
Les arguments jouent essentiellement sur la contradiction entre les termes,
du fait que pour être continu, il faut un intermédiaire du même genre, tandis
que pour être consécutif, il n’en faut pas, qu’au contraire, il y a certainement
un intermédiaire d’un autre genre, car ce qui est consécutif n’est pas en
contact. Cependant, si l’on suppose que ce qui est consécutif est continu, il
faut supposer que ces consécutifs sont aussi en contact.
La négligence d’Aristote dans le mode d’arrangement des indivisibles selon
Sorabji, Long et Sedley se situe dans le premier de ces arguments. Pour
satisfaire la définition de la succession entre deux entités, il est nécessaire
qu’il n’y ait rien entre les deux du même genre. Or s’il est impossible pour
les points, ou pour toute autre entité sans extension, d’être arrangés par
succession de façon à composer le continu (ce qu’Aristote aurait montré
13« avec succès » ), deux atomes – dit Sorabji – « n’ont pas besoin d’avoir
14d’autres atomes entre eux » . Épicure, comme Diodore, aurait « exploité un
15trou laissé par Aristote » , - il aurait répondu « ingénieusement », disent
16Long et Sedley , que les atomes composant le continu peuvent se suivre
selon l’ordre un deux trois. Aristote lui-même aurait par ailleurs admis sa
négligence en affirmant au livre VIII 8 que s’il y avait des atomes temporels,
ils seraient successifs : « tandis que les temps insécables sont consécutifs »
17[264a4 : οἱ δ’ ἄτομο ι χρ όνο ι ἐφ εξῆς] .
Mais Aristote vise les atomes en VI 1 et non les points sans extension,
18contrairement à ce que peuvent penser Sorabji, Long et Sedley . Ils peuvent
en référer à 264a4, car la succession est le seul arrangement possible des
atomes pour Aristote. Aristote le dit explicitement en VI 3, 234a6 : « <les
deux extrémités> ne seront pas consécutives l’une à l’autre, du fait qu’il n’y
19a pas de continu composé d’indivisibles » . Le lien entre la succession et la

13 Sorabji 1982, p.61.
14 Sorabji 1983, p.368 ; cf. Long et Sedley 1987, vol.1, p.42-43, trad. 2001, tome I, p.96.
15 Sorabji 1982, p.58.
16 Long et Sedley 1987, vol.1, p.301: « Epicurus’ ingenious answer had been to offer a
further way in which indivisibles might combine », trad. 2001, tome II, p.310.
17 Sorabji 1982, p.58.
18 Voir Tome I, p. 97 « Le point a-t-il un sens extensif ou inextensif en VI 1 ? ».
19 L’assertion fait partie d’une argumentation particulière, mais Aristote prend appui sur
celleci comme sur quelque chose d’évident pour lui ou de déjà démontré.
14

xVI 1, 231a21-b18

composition du continu par des indivisibles est ici tout à fait explicite. Cela
ne leur donne pas raison pour autant.
En fait, Épicure et Diodore n’innovent en rien, mais reprennent exactement
la même description qui sert à décrire l’arrangement des atomes chez les
pluralistes adversaires de Zénon. Caveing souligne à plusieurs reprises que
les éléments derniers composant la continuité selon les pluralistes
adversaires de Zénon sont « numérotables et ont le type d’ordre des
20
entiers », c’est-à-dire qu’ils se présentent sous l’ordre un deux trois . Les
Pythagoriciens confondaient le nombre et la grandeur, de même que les
« atomistes » qui ont suivi, ceux qui selon Aristote « ont fait des concessions
à la Dichotomie en imaginant des grandeurs indivisibles ». À cet égard, peu
importe que la composition par des éléments derniers entre en contradiction
avec la divisibilité à l’infini. Le type d’ordre des entiers, numérotables, est
celui-là même que l’on attribue à Épicure.
Aristote n’a certainement pas négligé ce mode d’arrangement des
indivisibles. On n’a qu’à penser à sa critique du point-substance. La seule
chose, c’est que pour lui la succession ne fait pas la continuité. C’est une
question de définition. On peut préférer la définition épicurienne de la
continuité à la définition aristotélicienne, mais on ne peut pas parler de
nonexhaustivité, car, dans le fond, la définition épicurienne consiste à prendre la
succession pour la continuité, tandis qu’Aristote les distingue.
Aristote a même très bien indiqué par anticipation l’impasse de la définition
épicurienne. En 231b15-18, il dit très clairement que si l’on prend la
succession pour la continuité, on est obligé de penser la succession en termes
de contact. Ainsi, pour Long et Sedley, les indivisibles qui se suivent ne se
touchent pas au sens strict ou au sens technique d’Aristote, mais ils sont
21parfaitement adjacents . Sans doute veulent-ils dire qu’ils ne se touchent
pas par les extrémités. Aristote a montré que ce contact est impossible, car
les indivisibles n’ont pas d’extrémité, et que le seul contact du tout avec le
tout ne fait pas la continuité. Long et Sedley pensent que ce contact est
possible (puisqu’ils affirment qu’ils sont parfaitement adjacents), mais tout
en rejetant le contact par les extrémités, ils ne sont pas en mesure de dire

20 Caveing 1982 : « conception d’une pluralité d’éléments actuels qui, quoique formant une
infinité, sont traités dans le raisonnement comme contigus, ce qu’exprime Aristote en disant
que le temps serait « composé » d’instants, toute addition supposant en effet entre les
éléments additionnés le type d’ordre des entiers. » (p.105) ; « si l’adversaire soutient qu’un
continu est ainsi composé d’indivisibles discrets, successifs » (p.116) ; « les éléments
indivisibles du continu étant contigus » (p.117) ; « pluralités d’éléments distincts, contigus,
dont l’ensemble est muni du type d’ordre des entiers » (p.127) ; « une structure marquée par
le contact et la consécution » (p.170). Voir Tome I, p.38 « Les apories sont fondées sur deux
prémisses », et les notes associées, et p.94 « L’arrangement des indivisibles selon l’ordre un
deux trois, loin d’être une nouveauté attribuable à Diodore et Epicure, est une reprise de
l’arrangement des indivisibles selon l’interlocuteur de Zénon ».
21 Long et Sedley 1987, vol.1, p.42-43, 301, trad. 2001, tome I, p.95-96, et tome II, p.310.
15
VI 1-2 : réponse négative d’Aristote à Zénon

comment s’effectue le contact. – Caveing a décrit aussi les éléments derniers
22de l’adversaire de Zénon en termes de succession et de contact .
Le mode d’arrangement des indivisibles selon la succession chez Diodore et
Épicure n’est donc pas une innovation basée sur une négligence d’Aristote,
mais une reprise du seul mode d’arrangement des indivisibles reconnu par
Aristote en Physique VI : la consécution qui est tout au plus un agrégat et ne
fait pas la continuité. Diodore et Épicure ont tout simplement repris ce mode
d’arrangement des atomes rejeté par Aristote pour constituer la continuité,
comme ils ont repris la possibilité d’être mû sans être mû et l’absence de
23différence de vitesse réelle .
Et il est même possible que cette reprise ait été revendiquée, car on trouve
dans la Lettre à Hérodote § 56-57 pour décrire les minima deux fois le terme
ὄγκος, qui est utilisé dans le Stade pour décrire les masses indivisibles
égales. Le terme est plutôt rare, et les commentateurs s’entendent pour
l’attribuer à Zénon par contraste avec le terme μέ γεθος utilisé par Aristote
comme son synonyme. Il est possible que ce terme n’ait pas été utilisé par
les adversaires de Zénon, mais c’est comme tel que ce dernier désigne leurs
corps indivisibles élémentaires. En reprenant le terme ὄγκος, Épicure devait
24être conscient de cette filiation .
Aucune nouveauté, par conséquent, mais une reprise et une grande
continuité dans l’arrangement des indivisibles des adversaires de Zénon à
Épicure (même si cet arrangement est reporté au niveau des minima à
l’intérieur de l’atome), Epicure qui doit faire face aux mêmes difficultés que
25celles relevées par Aristote en VI 1 .

22 Voir page précédente note 20. C’est pourquoi d’ailleurs, lorsque Aristote fait référence ou
s’appuie sur sa démonstration qu’un continu n’est pas composé de grandeurs indivisibles, il
nie leur succession tout autant que leur contact. Il dit en VI 3, 234a6 : « <les deux extrémités>
ne seront pas consécutives l’une à l’autre, du fait qu’il n’y a pas de continu composé
d’indivisibles », tandis qu’il dit en VI 6, 237a32 : « Si donc ΓΔ est indivisible, l’indivisible en
parties serait contigu à l’indivisible en parties ».Voir aussi VI 5, 235b24, 236a17, 236b12, VI
6, 237a25, 237b8.
23 Voir Tome I, p.101 « Bilan des récupérations atomistes ».
24 Voir Tome I, p. 94 « Le terme ὄ γκο ς des apories de Zénon à Épicure ».
25 Laks 1991, p.182. Voir Tome I, p. 94 « L’arrangement des indivisibles selon l’ordre un
deux trois, loin d’être une nouveauté attribuable à Diodore et Epicure, est une reprise de
l’arrangement des indivisibles selon l’interlocuteur de Zénon ».
16

VI 1, 231b18-232a22
Deuxième argument contre la composition du continu
par des grandeurs indivisibles à partir de l’extension de
l’isomorphisme de la grandeur, du temps et du
mouvement au verbe conjugué (le double geste
aristotélicien)
Propos général
Le deuxième argument contre la composition du continu par des indivisibles
consiste à reprendre l’isomorphisme de la grandeur, du temps et du
mouvement, qui constitue la prémisse du Stade (la quatrième des apories de
Zénon sur le mouvement qu’Aristote transmet au chapitre 9), et à l’étendre
au verbe conjugué. Seule cette extension permet de montrer la contradiction
interne des grandeurs indivisibles. À partir du moment où l’on considère le
verbe conjugué, il est possible de dégager et de mettre en évidence deux
« moments » ou deux aspects constitutifs du mouvement : le mouvement en
train de se faire et le mouvement révolu, qui ne peuvent être simultanés, ni
non plus être l’un sans l’autre. On n’appréciera jamais assez l’importance de
ce geste aristotélicien, dont les effets se répercutent jusque dans l’ontologie
aristotélicienne pour distinguer l’acte du mouvement. Il s’agit d’une
véritable ouverture au travail sur le verbe, qu’on appréciera également chez
Diodore et Épicure.
À cet égard, l’approche des historiens de l’atomisme est plutôt positive.
Certes, ces derniers ne font pas la différence entre le nom « mouvement » et
le verbe « être mû », mais ils montrent comment l’isomorphisme de la
grandeur, du temps et du mouvement, exposé en VI 1, explique l’apparition
de l’atomisme temporel et cinétique chez les atomistes post-aristotéliciens, et
ce faisant, ils montrent l’importance de l’isomorphisme et le rôle joué par
26Aristote dans le rapport être et temps chez les Grecs .
D’un autre côté, leur approche a aussi des effets négatifs. Étant donné que VI
1 est au cœur de l’histoire de l’atomisme, le terme κί ν ημα notamment s’est
vu chargé d’un ensemble de significations qu’il est difficile de retrouver
dans le texte aristotélicien, ou qu’il est difficile de comprendre en tenant
compte de l’ensemble du texte ou de la démarche aristotélicienne. Le terme

26 Voir Tome I, p.60 « Bilan ».
17
VI 1-2 : réponse négative d’Aristote à Zénon

est à questionner de toute façon dans sa signification atomiste puisqu’il n’a
27pas été repris par Diodore et Épicure selon les doxographes .
Le chapitre en détail
Le chapitre se découpe en trois paragraphes :
§ 1 : 231b18-28 : extension de l’isomorphisme de la grandeur, du temps
et du mouvement au fait d’être mû [ τὸ κ ινε ῖ σ θαι]
§ 2 : 231b28-232a18 : série d’absurdités fondées sur la signification du
verbe
§ 3 : 232a18-22 : évocation des « raisonnements habituels » prouvant
l’isomorphisme de la grandeur, du temps et du mouvement
§ 1 : 231b18-28 : extension de l’isomorphisme de la
grandeur, du temps et du mouvement au fait d’être mû [τὸ
κινε ῖσ θα ι]
Aristote se propose de démontrer que la grandeur, le temps et le mouvement
ne sont pas composés de choses indivisibles [231b18-20]. Son but n’est pas
de démontrer leur isomorphisme, comme on peut le constater dans la ligne
suivante [b20-22], où cet isomorphisme est simplement postulé : « En effet,
si la grandeur est composée de choses indivisibles, aussi le mouvement sur
cette grandeur sera composé de mouvements indivisibles égaux. ». Aristote
reprend en fait les prémisses du Stade, les « mouvements indivisibles
égaux » faisant référence aux mouvements des masses égales passant devant
28d’autres masses égales dans un temps égal [cf. VI 9, 240a2-4] . Et sa
démarche consiste ici à tirer parti de cet isomorphisme de la grandeur, du
temps et du mouvement, et particulièrement de l’extension de la conception
de la grandeur et du temps au mouvement, qui marque le passage de la
Flèche au Stade, pour l’étendre lui-même au fait d’être mû [b25-27 : … καὶ
τὸ κινεῖ σ θαι ἔστα ι ἐξ ἀδια ι ρέ τ ω ν].
Cette extension vers le verbe conjugué va lui permettre de faire des
distinctions à l’intérieur du mouvement même, montrant la contradiction
interne au mouvement indivisible. En effet, le verbe conjugué contient en
lui-même une double dimension aspectuelle et temporelle, qui permet de
distinguer des « moments » à l’intérieur du mouvement : le présent « il se

27 Nous consacrons plus loin un développement concernant le sens qu’on peut donner au
terme κίνημα (§ 2 : 231b28-232a18). Voir Tome I, p. 50 « Isomorphisme des grandeurs
indivisibles et le mouvement saccadé », p.91 « La possibilité d’avoir changé sans avoir été en
train de changer n’est pas assimilable au terme κίνημα ».
28 Voir Tome I, p.107 « Les fils qui relient les apories à VI 1-2 ».
18
VI 1, 231b18-232a22

meut » [ κιν ε ῖται] désignant le mouvement présent dans son déroulement, le
parfait « il s’est mû » [ κε κί ν ηται] désignant le mouvement passé et révolu.
Le sens des temps de conjugaison, et particulièrement celui du parfait, est
très discuté dans la problématique entourant l’interprétation de
29Métaphysique Θ 6, 1048b18-35 . Le parfait n’a pas toujours signifié la
même chose. Son sens a beaucoup évolué d’Homère à la période
hellénistique. Cependant l’examen du corpus aristotélicien montre que le
sens habituel est celui-ci que nous venons d’indiquer, et celui-là même que
30l’on retrouve en VI 1 .
On retrouve la même distinction entre le nom et le verbe ici en Physique VI
1 comme dans les deux passages du corpus portant sur la signification du
verbe : Poétique 20, 1457a14-18, et De l’interprétation 3, 16b6-18. Dans ces
deux derniers passages, Aristote dit que le verbe, à la différence du nom,
signifie en outre le temps. Par exemple, « la marche » est un nom, tandis que
les verbes « il marche » [ βαδίζει] et « il a marché » [ βεβάδικε ν] signifient en
outre et respectivement les temps présent et passé. Aristote rappelle
clairement cette particularité du verbe en 231b25-26 : quand un mouvement
est présent, il est nécessaire que quelque chose soit mû, et réciproquement,
quand quelque chose est mû, il est nécessaire qu’un mouvement soit présent.
La chose intéressante en VI 1 est qu’il met également en évidence la
dimension aspectuelle, à laquelle le verbe est attaché. En 232a2, utilisant
l’imparfait, Aristote parle du moment où le mouvement Δ « était présent »
[ παρῆν]. Et alors on voit que la notion de présence ne touche pas qu’à la
dimension temporelle du verbe, mais également à sa dimension aspectuelle.
La présence du mouvement, c’est d’abord le mouvement quand il est ou
quand il était présent, c’est-à-dire le mouvement dans son déroulement.
Aristote ne dit rien d’explicite sur le sens du parfait, mais tout le sens du
paragraphe 231b28-232a6 est de montrer que l’on ne peut dire qu’un mobile
a été mû qu’après qu’il était mû, quand donc le mouvement dans son
déroulement est révolu.
Le présent et le parfait décrivent évidemment des choses différentes ou des
aspects différents du mouvement, et c’est ce sur quoi jouera Aristote pour
démontrer que le mouvement est divisible à l’infini, comme la grandeur et le
temps auxquels il est essentiellement relié [232a2-3 « il suit que s’il l’a
traversée après qu’il la traverse, le mouvement sera divisible »].
231b23 : ἐκ τῶ ν ΑΒ Γ ἐστὶν με ρ ῶ ν ἀδι α ι ρ έτ ω ν
La leçon EH est plus explicite et se retrouve justifiée par la phrase b24-25,
où Aristote affirme que le mouvement « a chaque partie indivisible »
[ ἕκ αστ ον τὸ μέρος ἔχε ι ἀδι α ίρε το ν]. La présence du terme με ρῶ ν permet de

29 Cette problématique est l’une des trois problématiques discutées dans notre introduction
Tome I.
30 Voir Tome I, p.73 « Le désir de comprendre le test en lui-même et le sens du parfait ».
19
VI 1-2 : réponse négative d’Aristote à Zénon

souligner que, dans l’hypothèse où le continu est composé d’indivisibles, les
indivisibles sont des parties et non pas des limites. Aristote utilise le pluriel
τῶν ΑΒΓ quand il veut désigner les parties, et le singulier τὸ ΑΒΓ quand il
veut désigner leur totalité, à savoir leur somme.
231b24 : δι αστάσεω ς
Le terme est présent dans les manuscrits EFH et absent dans les autres
manuscrits. Aristote utilise indifféremment l’article neutre pour τὸ μ έ γ ε θος,
signifiant « la grandeur », et l’article féminin pour ἡ γραμμή, « la ligne », ou
pour ἡ δι άσ τα σ ις, « la distance ». La leçon EFH est privilégiée [231b24: ἐπ ὶ
τῆς ΑΒΓ διασ τ άσε ω ς], car elle permet d’expliciter le féminin utilisé
couramment dans le texte.
231b26 : τὸ κινε ῖ σθαι, « le fait d’être mû »
Le fait d’être mû [ τὸ κι νε ῖ σ θαι] entre dans la liste des choses relatives au
mouvement en VI 4, 235a16, et Aristote démontrera leur isomorphisme [VI
4, 235a25-34], tout comme il le fera pour le mouvement et le temps, en
utilisant les « raisonnements habituels », tels que ceux-ci sont désignés en VI
2, 233a13-17, soit la démonstration par la correspondance des moitiés.
231b25-28 : le participe κινοῦμενον a le même sens progressif que le
présent κινεῖται
Cobb fait d’Aristote l’innovateur de la forme périphrastique du présent
progressif ou duratif. Aerts avait situé son émergence dans la période
correspondant à la koinê commençant selon lui en 300 ap. J.-C. et telle
qu’exemplifiée dans le Nouveau Testament. Cobb montre qu’il faut faire
31remonter cette émergence à Aristote en se fondant sur deux passages : il
s’appuie d’abord sur Métaphysique Δ 7, 1017a27-30, où Aristote affirme que
τὸ ἄνθρ ωπος βαδίζ ε ι, « l’homme marche », signifie la même chose que τὸ
ἄνθρ ωπος βαδίζ ω ν ἐσ τί ν, « l’homme est marchant ». En anglais, cela revient
à « he is walking ». – Il faut faire attention au fait que le caractère progressif
n’est pas donné de cette forme au présent de l’indicatif, mais l’inverse : c’est
le présent de l’indicatif βαδ ί ζει qui donne son caractère progressif à la forme
périphrastique βαδίζ ω ν ἐστ ί ν. Afin de montrer ensuite le caractère progressif
du présent de l’indicatif βαδίζει, Cobb s’appuie sur Métaphysique Θ 6,
1048b18-35, où βαδίζει a selon lui un sens exclusivement progressif, car
Aristote affirme ici clairement l’impossibilité de marcher et d’avoir marché
simultanément. Abondant dans le sens de Cobb, j’ajouterai simplement que
ce n’est pas sur Métaphysique Θ 6 qu’il faut d’abord s’appuyer, mais ici en
Physique VI 1, 231b25-28, où Aristote affirme la corrélation entre le fait
qu’un mouvement soit présent et le fait que quelque chose soit mû : si
quelque chose est mû [ κιν ε ῖ ται], il est nécessaire qu’un mouvement soit
présent.

31 Cobb 1973, p.82-85 ; Aerts 1965, p.52.
20
VI 1, 231b18-232a22

§ 2 : 231b28-232a18: série d’absurdités fondées sur la
signification du verbe conjugué
Aristote présente une série d’absurdités fondées sur la signification des
temps de conjugaison. Elles se lisent l’une à la suite de l’autre :
1. [231b28-232a6] La première absurdité consiste à dire que si l’on
admet la composition du continu par des indivisibles, de la grandeur,
du temps et du mouvement, et du fait d’être mû, il faut alors supposer
qu’en chaque point indivisible élémentaire composant la grandeur, le
mobile a été mû (a fini de se mouvoir) en même temps qu’il se meut
(est en train de se mouvoir). Cette absurdité suffit à elle-même pour
Aristote à rejeter cette conception : car si vraiment il est absurde qu’en
chaque point indivisible élémentaire il y ait simultanéité du
mouvement en train de se faire et du mouvement révolu, alors le
mouvement révolu sera après le mouvement en train de se faire, et le
fait d’être mû sera divisible à l’infini, comme aussi le mouvement qui
se trouve entre un point et un autre [232a2-3 : ὥστ’ εἰ μὲν ὕ σ τ ε ρο ν
διῆλθε ν ἢ δι ῄ ε ι, δια ιρε τὴ ἂν εἴ η].
2. [232a6-11] Mais n’est-il pas possible de dire, si le fait d’avoir été mû
et celui de se mouvoir ne sont pas simultanés, non qu’ils sont
nécessairement l’un après l’autre, mais que l’un est composé par
l’autre ? Ainsi ne pourrait-on dire que le mobile se meut sur la totalité,
mais qu’en chaque point de sa trajectoire, il ne se meut pas, mais a été
mû, puisque, en effet, quand le mobile est en un point, il ne se meut
pas, mais il a été mû ? Cela constituera l’une des reprises des
atomistes post-aristotéliciens. Dans ce cas, anticipe Aristote, il
faudrait dire que le mouvement est composé non de mouvement [ οὐκ
ἐκ κιν ή σ ε ων], mais de mouvements révolus [ ἀλλ’ ἐκ κιν ημάτ ω ν], et
qu’il est possible d’avoir été mû sans jamais avoir été mû : deuxième
absurdité.
3. [232a12-15] Et même, pour aller plus loin (troisième absurdité, qui
s’enchaîne sur la précédente), s’il est nécessaire que tout soit au repos
ou en mouvement, alors le mobile sera au repos en chaque point de la
trajectoire, puisque alors en chaque point, il n’est pas mû, mais il a été
mû, le mouvement étant alors révolu. Et ainsi le mobile sera
simultanément en repos et en mouvement de manière continu. Car il
est mû dans la totalité, qui doit constituer la continuité, et il est en
repos en chacune de ses parties qui la composent, et aussi la
constituent, puisque ce qu’est une chose dans ses parties, elle l’est
aussi dans sa totalité (c’est là une règle aristotélicienne que l’on trouve
précisée ou utilisée à quelques reprises, cf. VI 1, 232a14-15, VI 3,
234b3, VI 5, 236a25).
21
VI 1-2 : réponse négative d’Aristote à Zénon

4. [232a15-17] Et plus encore (quatrième et cinquième absurdités, qui
s’enchaînent aussi sur la précédente), on peut jouer ensuite sur la
distinction opérée au début [231b25-26] entre le mouvement et le fait
d’être mû (comme le souligne l’expression κινήσεως παρού σ ης, qui se
trouve en 232a16 comme en 231b25), comme si les deux choses
pouvaient vraiment être distinguées et entrer en contradiction. Il y a
deux possibilités : soit les indivisibles sont des mouvements
[232a1517 : καὶ εἰ μὲ ν τὰ ἀδιαί ρ ετ α τῆς ΔΕΖ κιν ήσ ε ις], soit ils ne le sont pas
[232a17 : εἰ δὲ μὴ κιν ήσ ε ις]. Or on disait qu’en chaque partie du
mouvement, le mobile est en repos, et qu’en cela il n’est pas mû. Dès
lors, si les indivisibles sont des mouvements (première possibilité), il
y a contradiction entre ce que signifient d’une part le nom et d’autre
part le verbe. Aristote avait établi que le mouvement étant présent, il
est nécessaire que quelque chose soit mû. Or, ici, le mobile n’est pas
mû : quatrième absurdité.
5. [232a17-19] Et si les mouvements ne sont pas des mouvements
(deuxième possibilité), en partant du fait que le mobile n’est pas mû
(allant du verbe au nom), alors le mouvement ne sera pas composé de
mouvements, mais de repos ou de mouvements révolus : cinquième
absurdité, qui nous ramène en fait à la deuxième.
Les absurdités de la deuxième à la cinquième partent toutes de la même
description du mouvement, qui est de supposer que le mobile se meut sur la
totalité, mais qu’en chacune de ses parties, il ne se meut pas, mais a été mû
(qu’il a été mû sans se mouvoir). Dans la première absurdité, il s’agissait de
supposer qu’en chacune de ses parties, il a été mû en même temps qu’il se
meut.
Ce sont deux sortes de descriptions qui seront reprises par Aristote pour
32décrire l’acte pur, et l’on a pu penser que l’une se ramenait à l’autre . Ici on
voit qu’en tout cas, à l’origine, il n’en est rien : la possibilité qu’un mobile se
meuve et ait été mû simultanément est pour Aristote absurde en elle-même
(elle démontre même en elle-même que le mouvement est divisible à
l’infini), et la possibilité d’avoir été mû sans être mû est amenée comme une
alternative tout aussi absurde en elle-même que la première.
La première ne se ramène pas à la seconde non plus pour les atomistes
postaristotéliciens. Ceux-ci n’ont jamais repris cette description selon les
témoignages des doxographes, mais seulement la seconde, comme si pour
33eux aussi la simultanéité d’avoir été mû et de se mouvoir était absurde .

32 Voir Tome I, p.63 « Un test des temps de conjugaison comme outil de classification des
verbes ».
33 Voir Tome I, p.50 « Isomorphisme des grandeurs indivisibles et le mouvement saccadé ».
22
VI 1, 231b18-232a22

Le sens de κίνημ α
La prise en compte des atomistes post-aristotéliciens jette un trouble sur la
compréhension du texte aristotélicien. Étant donné la reprise de la seconde
description par ces derniers (qu’en chaque point de la trajectoire, le mobile
ne se meut pas, mais a été mû), et l’assimilation de cette description au terme
κί ν ημα en ce passage [232a9], plusieurs historiens de l’atomisme, et par leur
intermédiaire sans doute aussi certains traducteurs, comprennent la seconde
description comme exprimant vraiment en soi un type de mouvement, car ils
traduisent le terme κί ν ημα en lui donnant le sens de « mouvement
saccadé » : jerk [Ross, Sorabji 1982, p.57 ; Furley 1967, p.118 ; Long et
Sedley 1987, vol.I, p.51], jump [Heinaman 1995, p.206], move [Konstan
traduisant Simplicius].
Or il est difficile dans ce cas de comprendre le sens de l’absurdité. Le terme
κί ν ημα correspond au verbe « il a été mû » [le parfait κε κί ν ητα ι], qui signifie
le mouvement révolu et qui se trouve remplacé par le verbe ἠρ εμε ῖ ν « être au
repos » au paragraphe suivant [232a12-15]. Le κίν ημ α se ramène au repos
pour Aristote en ce passage et non à un type de mouvement. Le mouvement
composé de κιν ημάτ ω ν doit exprimer une absurdité pour Aristote. Si le
mouvement est composé de κιν ημάτ ω ν en tant que les κι νήματα sont des
mouvements saccadés, où est l’absurdité ? Le mouvement composé de
κιν ημάτων est absurde si le κί ν ημα signifie le mouvement révolu ainsi que le
repos. En traduisant κί ν ημ α dans le sens d’un mouvement saccadé, on fait
comme si dans ce texte le κί ν ημα s’opposait à la κίν η σις comme un type de
mouvement à un autre. Or pour Aristote, il ne s’agit pas de préférer un type
de mouvement à un autre, mais de montrer qu’en adoptant la thèse atomiste,
on est conduit à des absurdités.
Il faut se poser quelques questions quant à la traduction même du terme
κί ν ημα et quant au sens de la reprise épicurienne : en reprenant la description
aristotélicienne, en reprenant donc positivement une description négative
qu’Aristote jugeait absurde, s’agissait-il de la reprendre exactement dans le
même sens ? S’agissait-il de la reprendre dans le sens de repos développé par
Aristote en VI 1 ou bien de la reprendre dans un sens dynamique, tel que le
suggèrent les traductions en termes de « mouvements saccadés »
mentionnées plus haut ? Et dans le cas d’un sens dynamique, est-il approprié
de parler à propos de la conception atomiste de la conception
cinématographique du mouvement, celle-ci se comprenant comme la
succession d’états ou de lieux ou de points finaux de mouvement, comme la
succession d’images dans un film ? Cette succession crée l’illusion du
mouvement, mais ce mouvement est dans l’œil et non dans la chose. En ce
sens, aucun témoignage des doxographes ne permet d’affirmer la reprise du
terme κί ν ημα par Diodore et Épicure (ni Sextus, ni Thémistius, ni Simplicius
ne témoignent de la reprise de ce terme quand ils témoignent de la reprise
atomiste). Peut-être que le terme κί ν ημα n’a pu être repris par les atomistes
23
VI 1-2 : réponse négative d’Aristote à Zénon

post-aristotéliciens justement parce qu’il ne convient pas à un sens
dynamique ? Étant donné que la description en question a été reprise d’abord
par Aristote pour décrire l’acte pur tandis que ce dernier n’a jamais repris
non plus le terme κί ν ημα pour le décrire, cette description pourrait-elle avoir
pour eux un sens dynamique que le terme κίν ημα n’aurait pas ? Quoiqu’il en
soit de la reprise épicurienne, elle ne doit pas rejaillir sur la traduction même
du terme κί ν ημα en Physique VI.
Le terme κί ν ημα est difficile à comprendre également, et en cela tout le
passage de VI 1, en raison de sa reprise chez Plotin, et en raison aussi de sa
compréhension par Thémistius et Simplicius, susceptibles de venir
s’interposer entre le lecteur et le texte d’Aristote. Chez Plotin, le κί ν ημ α
s’oppose à la κίν ησις comme le parfait au présent, et comme l’acte
34(l’ἐν έ ρ γεια) au mouvement . Ce dernier utilise en effet des verbes
conjugués au parfait et au présent pour décrire ce qui correspond chez lui à
l’activité la plus haute par contraste avec la pensée qui constitue pour lui un
mouvement. Pour décrire la pensée et le mouvement, il utilise le présent
κιν ε ῖσθα ι, et pour décrire le contact unitif prénoétique de l’Esprit avec son
35principe le Bien, il utilise le parfait κε κιν ῆ σ θαι . Et la distinction opérée
entre le parfait et le présent vient recouvrir celle opérée entre le κίν ημα et la
36κί ν ησις . Le κίν ημα s’oppose donc pour lui à la κίνησις non pas comme
deux conceptions du mouvement, dont l’une est considérée comme absurde,
mais comme deux sortes d’acte, comme l’ ἐνέ ργ ε ια et le mouvement sont
deux sortes d’actes chez Aristote, l’un étant l’acte achevé et l’autre inachevé.
Mais jamais Aristote ne reprend le terme κί ν ημα pour décrire l’acte, tandis
qu’il reprend les deux descriptions utilisant les temps de conjugaison, qui
servent à montrer à l’origine l’absurdité de la conception atomiste du
mouvement. Le terme κί νημα n’apparaît que deux fois dans le corpus, et
seulement pour décrire le mouvement atomiste, ici en 232a9 et en rappel en
VI 10, 241a4. Est-ce à dire que le terme en lui-même ne se prête pas pour
Aristote à l’expression de l’acte ? Le κί ν ημα servirait bien en ce sens à
exprimer le mouvement révolu ou le mouvement dans sa fin, mais non pas
en tant que cette fin peut être pensée comme un acte.
Thémistius et Simplicius, peut-être à la suite de son usage chez Plotin, ont
assimilé le κίν ημα à la limite du mouvement et au parfait κεκιν ῆσται par
37opposition au présent κινεῖσ θαι. Ils utilisent le terme πέρας , que l’on

34 Plotin, Ennéades, VI, 7 [38], 39, 17-20. Cf. Hoffmann 1997, p.358-359, p.354, n.71 (ces
passages sont cités dans l’introduction, voir Tome I, p.23 « Un livre VI sans perspective
métaphysique », et ses notes).
35 Cf. Ennéades, IV, 4 [28], 7, 2 ; IV, 4 [28], 1, 7 ; VI, 7 [38], 13, 16.
36 Cf. Ennéades, VI, 7 [38], 39, 17-20.
37 Thémistius, Commentaire sur la Physique d’Aristote, 202,18 [ πε ράτων κινήσ ε ω ς] ;
Simplicius, Commentaire sur la Physique d’Aristote, 934,12 [ του τέσ τιν ἐκ τῶ ν πε ρ ά τω ν τῆς
κινήσ ε ω ς, καὶ ἐκ τοῦ κεκινῆσ θαι].
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