Charles De Bovelles et son anthropologie philosophique

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Aller à la découverte de l'homme et de son humanité aujourd'hui, c'est traverser de part en part la question de l'humanisme, qui est plus que jamais une préoccupation sociale, politique, économique et religieuse. À cette question de l'homme et sur l'homme, Charles de Bovelles (1479-1566), philosophe, théologien et mathématicien français, apporte des réponses qui ouvrent les portes d'une anthropologie philosophique sapientielle.
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
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EAN13 : 9782336359038
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Grégoire-Sylvestre GainsiCHARLES DE BOVELLES
ET SON ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE
Aller à la découverte de l’homme et de son humanité aujourd’hui, c’est CHARLES DE BOVELLES
traverser de part en part la question de l’humanisme, qui est plus que jamais
une préoccupation sociale, politique, économique et religieuse. À cette question ET SON ANTHROPOLOGIE de l’homme et sur l’homme, Charles de Bovelles (1479-1566), philosophe,
théologien et mathématicien français, apporte des réponses qui ouvrent les PHILOSOPHIQUEportes d’une anthropologie philosophique sapientielle. En efet, l’humanisme
étant la célébration de la dignité de l’homme, il demeure nécessaire de connaître
qui est cet homme pour en découvrir sa dignité. Et pour Bovelles, il n’y a pas
meilleur lieu de connaissance de l’homme que soi-même. Se découvrir homme
véritable, homme raisonnable, artisan de soi et médiateur, homme du monde
ou homme-monde, homme cultivé, vertueux ou sage, consentant à la divinité et
résistant au néant, c’est entrer dans une lutte pour tenir bon dans cette dignité
humaine. Le « tenir bon dans l’homme », par la connaissance de soi en tant que
moyen d’humanisation, trouve son efectivité au cœur d’une anthropologie de
l’homme debout dans la lutte contre le péché et l’ignorance de soi, au moyen,
non seulement de la philautie, mais aussi de la connaissance de soi en
JésusChrist. C’est en Lui, authentique Humaniste de tous les temps, que l’homme se
découvre comme vestige et indice de Dieu qui l’invite à la béatitude.
Grégoire-Sylvestre GAINSI, né en 1970 à Cotonou au Bénin, est
docteur de la faculté (Institut catholique de Paris), docteur d’État
en philosophie (Université de Poitiers), maître en théologie, option
« missiologie », et diplômé en droit canonique sacramentaire (Institut
catholique de Paris). Il est actuellement professeur de philosophie au Grand Séminaire
Saint-Paul de Djimé au Bénin.

ISBN : 978-2-343-04278-7
28 €
OUVERTURE PHILOSOPHIQUE OUVERTURE PHILOSOPHIQUE
CHARLES DE BOVELLES
Grégoire-Sylvestre Gainsi
ET SON ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE
























Charles de Bovelles
et son anthropologie
philosophique
















Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux originaux
sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions,
qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels » ou non. On n’y
confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est
réputée être le fait de tous ceux qu’habite la passion de penser, qu’ils soient
professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou
naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.




Dernières parutions

Dieudonné UDAGA, La subjectivité à l’épreuve du mal, Réfléchir avec Jean
Nabert à une philosophie de l’intériorité, 2014.
Augustin TSHITENDE KALEKA, Politique et violence, Maurice
MerleauPonty et Hannah Arendt, 2014.
Glodel MEZILAS, Qu’est-ce qu’une crise ?, Eléments d’une théorie
critique, 2014.
Vincent Davy KACOU, Paul Ricoeur. Le cogito blessé et sa réception
africaine, 2014.
Jean-Louis BISCHOFF, Pascal et la pop culture, 2014.
Vincent TROVATO, Lecture symbolique du livre de l’Apocalypse, 2014.
Pierre CHARLES, Pensée antique et science contemporaine, 2014.
Miklos VETÖ, La métaphysique religieuse de Simone Weil, 2014.
Cyril IASCI, Le corps qui reste. Travestir, danser, résister !, 2014.
Jean-Michel CHARRUE, Néoplatonisme. De l’existence et de la destinée
humaine, 2014.
Sylvie PAILLAT, Métaphysique du rire, 2014.
Michel FATTAL, Paul de Tarse et le logos, 2014.
Miklos VETO, Gabriel Marcel. Les grands thèmes de sa philosophie, 2014.
Miguel ESPINOZA, Repenser le naturalisme, 2014.
NDZIMBA GANYANAD, Essai sur la détermination et les implications
philosophiques du concept de « Liberté humaine », 2014.
Auguste Nsonsissa et Michel Wilfrid Nzaba, Réflexions épistémologiques
sur la crisologie, 2014.
Pierre BANGE, La Philosophie du langage de Wilhelm von Humboldt
(1767-1835), 2014.
Marc DURAND, Médée l’ambigüe, 2014.
Grégoire-Sylvestre Gainsi































Charles de Bovelles
et son anthropologie
philosophique






Préface de Pierre Magnard


















































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04278-7
EAN : 9782343042787


REMERCIEMENTS

Le présent ouvrage est le fruit d’une thèse de doctorat en philosophie
soutenue le 12 novembre 2013 à la Faculté de philosophie de l’Institut
Catholique de Paris. Que les membres du Jury soient ici remerciés : le
professeur Emmanuel Falque (Institut Catholique de Paris) qui a suivi cette
recherche jusqu’au bout, Olivier Boulnois (École Pratique des Hautes
Études– Paris), Sylvain Roux (Université de Poitiers), Christian Trottmann
(CNRS – Centre de Renaissance de Tours) et Pierre Magnard dont la
générosité a permis la reprise et la refonte complète de l’ensemble de
l’ouvrage. On adressera enfin toute gratitude à tous ceux et à toutes celles
particulièrement Françoise Arnassalon Lavault, qui, par la lecture de ce
travail ou par leurs encouragements, ont permis la publication de ce livre.
















“Homo es, sistere in Homine”


























A Paul VIEIRA, avec ma gratitude,
À mes parents Richard et Delphine,
Et à Emmanuel FALQUE, avec mon admiration.















PRÉFACE

L’histoire de la philosophie occidentale s’était faite sans lui, car on l’avait
tout simplement oublié. Pourtant Charles de Bovelles avait donné de 1501à
1560 une cinquantaine d’opuscules, courts traités de métaphysique,
physique, mathématiques, théologie mystique, spiritualité, linguistique
jusqu’à des recueils de proverbes et dits sententiaux, qui eurent une très large
diffusion, puisque cette œuvre si diverse, écrite principalement en latin, fut
connue de Montaigne, de Descartes, de Pascal et de Leibniz, ce dernier
possédant en sa bibliothèque de Hanovre le Libellus de Nihilo, réédité et
commenté par un petit cartésien Martin Schoock. Qu’il ait été ignoré des
programmes d’enseignement universitaire tant en France qu’en Allemagne
eau 19 siècle explique que l’histoire officielle de la philosophie érigée aussi
bien par Hegel que par Victor Cousin en philosophie de l’histoire, logicisant
le cours de la pensée, l’ait complètement passé sous silence, au point
d’introduire d’un auteur inventorié à un autre une filiation abusive, quand
vient à faire défaut dans cette généalogie des esprits un intermédiaire aussi
important. On devine le caractère erroné de la conséquence ainsi obtenue.
C’est pourtant ce que font Ernst Cassirer, induisant de Nicolas de Cues à
l’idéalisme allemand ou Hans Blümenberg effectuant le plus trompeur des
courts-circuits de Nicolas de Cues à Giordano Bruno, sans mesurer le
préjudice que constitue la perte du chaînon manquant. C’est à une
réévaluation du passage aux Temps Modernes que nous conduit la
reconstitution de l’intégralité du phylum, rendant à Bovelles la place
éminente qu’il occupe dans l’histoire des idées.
Reprenons cette histoire vivante. Nous avons trouvé à la bibliothèque
humaniste de Sélestat fondée en 1457, à l’heure où s’éteignait le Cardinal de
Cues, un cahier d’écolier d’un certain Beatus Rhenanus, élève de Charles de
Bovelles au collège Cardinal Lemoine, qui fait état d’un enseignement de ce
dernier où les thèmes développés dans le Livre du Sage sont anticipés.
S’inspirant de l’Idiota de mente du Cusain, Bovelles affirme : Sapiens est qui
se fecit hominem, mettant en quelque sorte la transcendance de l’homme au
compte de la pratique des vertus sapientielles. Toute la thèse du Père
Grégoire-Sylvestre Gainsi va tenter de rendre raison de cette courageuse
option : l’homme ne conquiert sa dignité propre que dans son effort pour se
mettre debout : ‘’ Homme tu es ; tiens bon dans l’homme.’’ La perfection
humaine est à ce prix, non pas que Bovelles ait voulu affranchir la nature de
la grâce, mais le Cur Deus homo d’Anselme de Cantorbéry, repris par
eAnselme Turmeda et l’école Catalane au début du 15 siècle, a trouvé sa
réponse dans une réflexion sur le mystère de l’Incarnation. L’humanisme
authentique se développe sous le couvert d’une Christologie renouvelée,
comme le montre un autre Catalan, Raymond de Sebond dans sa Théologie

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naturelle. Créé à l’image de Dieu, l’homme ne s’accomplit que dans une
posture divine à ‘’L’imitation de Jésus-Christ.’’ N’oublions pas que le
manuel de spiritualité de l’âge moderne avait déjà commencé sa carrière au
temps de Bovelles, en inspirant à la nouvelle génération une audace
spéculative encore inconnue.
Nous sommes en 1503. Notre jeune clerc picard a juste vingt-quatre ans
quand il est en charge de commenter devant ses cadets la pensée du Cardinal
de Cues, mais il est déjà beaucoup plus qu’un commentateur, car un tournant
se dessine dans son enseignement. Certes le Cusain est déjà allé très loin,
configurant l’homme au Christ, quand il fait, dans la Docte ignorance et
dans le De possest, de la christiformitas le sceau de Dieu sur l’homme, mais
il restait dans la disproportion qu’accuse l’Idiota de mente entre une mens
divina qui crée le monde dans son être (essentiat) et une mens humana qui
produit le monde dans sa notion (assimilat). Si les deux entendements
tendent asymptotiquement à se rejoindre, ils ne sauraient y parvenir : Nicolas
de Cues en reste à l’approximation, c’est-à-dire à ce qu’il appelle la
‘’conjecture’’ ; Bovelles va tenter de franchir le pas. Rompu aux méthodes
d’exhaustion et de passage à la limite, exercé à l’ascèse et à la
contemplation, il va induire de la coïncidentia oppositorum qui n’était
encore chez Nicolas de Cues qu’une manière de viser l’invisible, une
véritable logique dialectique. Ce ne sont plus l’infini et le fini, l’absolu et le
restreint qui s’opposent et cherchent à composer chez Bovelles, ce sont la
pensée et le réel, le sujet et l’objet, la nature et l’esprit, la lumière et les
ténèbres, le bien et le mal, Dieu et le néant. Ces contraires passent
indéfiniment l’un dans l’autre. Surmontant dès lors la distinction entre un
entendement divin qui réalise (essentiat) et un entendement humain qui
simule (assimilat) sur le mode de l’image, Bovelles reconnaît à l’un et l’autre
entendement la capacité de connaître leur objet sans avoir à sortir
d’euxmêmes, c’est-à-dire de le produire en le concevant. Dès 1504, en son
Metaphysicum introductorium, Bovelles distinguait deux manières pour
l’homme d’user de son intellect, sur le mode de l’altérité pour une
connaissance physique et sur celui de l’identité de la nature et de l’esprit,
pour une connaissance métaphysique. Forme des formes, l’esprit, sans sortir
de lui-même, peut connaître le monde par son pur exercice. Bovelles
audacieusement anticipe tout ce que pourra concevoir l’idéalisme moderne,
mais il le maîtrise et le contient dans les strictes limites d’une sagesse
chrétienne, évitant à l’homme le destin de Prométhée. La Croix du Christ
n’est pas le rocher où agonise le Fils du Titan.
On mesure l’enjeu considérable d’une mise en évidence de l’importance
historique du Livre du Sage paru en 1511. Âgé de trente deux ans, Charles
de Bovelles parvient à la parfaite maîtrise de sa pensée ; à l’audace du
novateur fort de tout le dynamisme des procédés euristiques que lui inspire
la mathématique se joint la prudence d’un jugement très sûr en matière de

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sciences sacrées. Dès lors, la mise en miroir qu’il nous propose de la nature
et de l’esprit apparaît non seulement comme l’accomplissement de la plus
haute sagesse mais aussi comme le dernier état de cette théophanie que le
Moyen-âge attendait de ses vœux. Premier des modernes, Charles de
Bovelles est aussi le dernier des anciens et, à ce double titre, un des plus
étonnants passeurs de vérité. C’est plus qu’un hommage que lui rend le
magnifique travail du Père Grégoire-Sylvestre Gainsi, qui en accrédite la
pensée en la faisant fonctionner dans toutes ses dimensions et selon tous ses
aspects, sans en méconnaître l’étonnante actualité. Faut-il ajouter que le
magistral interprète du philosophe picard nous vient du Bénin (Afrique),
donnant ainsi toute son ampleur à ce passage d’humanité auquel nous convie
l’humanisme de la Renaissance ? Rarement la transmission se sera plus
fidèlement effectuée.

Pierre Magnard
Professeur émérite à la Sorbonne



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POURQUOI CHARLES DE BOVELLES ?

Cet ouvrage sur Charles de Bovelles (1479-1566) poursuit la grande ligne
de recherche sur la pensée de cet auteur inconnu et ignoré. En effet, après
e Giordano Bruno qui, à la fin du XVI siècle, fait l’éloge de l’esprit
1 ephilosophique de Bovelles, il a fallu attendre le XIX siècle pour que
l’évocation par Martin Deutinger de la pensée de Bovelles dans son
ouvrage Das Princip der neueren Philosophie und die Christliche
Wissenschaft (1857) suscite pour la première fois une thèse sur Charles de
2Bovelles, celle de Joseph Dippel, en 1865. Mais déjà en 1850, H. Ritter
avait présenté une étude sur Charles de Bovelles dans son Histoire de la
3philosophie chrétienne . Plus tard, en 1916, Karl Hermann Brause fait
4également paraître une étude sur Bovelles . Toutefois, il fallait attendre Ernst
Cassirer, en 1927, pour un nouvel élan de recherches sur Bovelles. En effet,
Cassirer dans ses ouvrages : Les problèmes de la connaissance et Individu et
5cosmos dans la philosophie de la Renaissance, présente une véritable étude
philosophique sur Charles de Bovelles, dont il fait éditer en allemand la
traduction du De Sapiente. A partir de 1931, Bernard Grœthuysen entreprend
6une série d’études et d’essais sur l’anthropologie bovillienne. Remarquons
que c’est d’abord à l’étranger qu’ont été initiées toutes ces études sur cet
eauteur français. En France, c’est vers la fin du XIX siècle que Michel
Chasles parle de Bovelles comme d’un géomètre dans son travail sur les
Polygones étoilés. Puis en 1916, A. Renaudet dans son ouvrage Préréforme
7et humanisme à Paris pendant les premières guerres d’Italie (1494-1517)
présente de manière éparse la pensée philosophique humaniste de Bovelles.

1 FAYE, Emmanuel, Philosophie et perfection de l’homme, De la Renaissance à
Descartes, Paris, Vrin, 1998, p. 15, note 3.
2 DIPPEL, Joseph, Versuch einer systematischen Darstellung des Philosophie des
Carolus Bovillus, Wûrzburg, 1865.
3 Cf. RITTER, H., « Charles Bouillé », Geschichte der Philosophie, fünfter Theil (T. IX),
Hambourg, 1850, p. 348-352, cité par FAYE, Emmanuel, Philosophie et perfection de
l’homme, De la Renaissance à Descartes, Paris, Vrin, 1998, p. 16, note 5.
4 BRAUSE, K. H., Die geschichtphilosophie des Carolus Bovillus, Leipzig, Borna, 1916.
5 CASSIRER, Ernst, Individuum und Kosmos in der Philosophie des Renaissance,
Leipzig-Berlin, 1927 ; trad. Fr. par Pierre Quillet, Paris, Minuit, 1983 et CASSIRER, Ernst,
Le problème de la connaissance dans la philosophie et la science des temps modernes, trad.
R. Fréreux, Paris, cerf, 2004, T.1.
6 GRŒTHUYSEN, Bernard, « Die Kosmische Anthropologie des Bovillus », Archiv für
Geschichte des Philosophie, XL, 1931, p. 66-89 ; Mythes et Portraits, Paris, NRF, 1947 ;
Anthropologie philosophique, Paris, NRF, 1952.
7 RENAUDET, A., Préréforme et humanisme à Paris pendant les premières guerres
d’Italie (1494-1517), Paris, Champion, 1916.

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8En 1950, Albert Rivaud consacre quelques pages au Chanoine de Noyon.
En 1958, F. Rice propose une étude sur Bovelles dans son ouvrage Idée de la
sagesse à la Renaissance. Henri de Lubac, dans un article, présente Charles
9de Bovelles comme un humaniste chrétien. C’est Maurice de Gandillac qui,
dans sa thèse sur Nicolas de Cues et dans tout son travail ultérieur, va
vraiment révéler Charles Bovelles au monde français, même si c’est pour
10mieux parler du Cusain. En 1978, Joseph M. Victor présente une thèse plus
charpentée, cause d’un réveil bien timide mais résolu sur Charles de
11Bovelles. Depuis lors, le colloque organisé à Noyon pour le Cinquième
centenaire de Charles de Bovelles en Septembre 1979 a marqué une nouvelle
12étape dans la recherche le concernant. Celle-ci prendra un réel essor grâce
aux efforts de Jean-Claude Margolin, Pierre Magnard, Pierre Quillet et par la
suite Emmanuel Faye, Christian Trottmann, Albertini Tamara, Cesare Catta
et bien d’autres. Ainsi, en 2006, Anne-Hélène Klinger-Dollé fait une thèse
13de doctorat sur Bovelles. Diverses études et publications sur cet auteur
commencent à attirer l’attention. Comme le dit Emmanuel Faye : « la
recherche sur l’œuvre de Bovelles et les publications de son œuvre ne sont
14qu’à leur commencement. »
Dans tous les cas, Bovelles demeure encore aujourd’hui un auteur
inconnu, oublié ou même ignoré. Et pourtant, c’est un philosophe qui révèle
un grand intérêt pour la recherche philosophique, particulièrement sur la
question de l’Homme. Car, avec Charles de Bovelles, on peut rejoindre dans
le temps les penseurs de la Renaissance. Ceux-ci, par leur relecture des
Anciens - les grecs comme les latins- ont renouvelé, avec le mouvement de
l’humanisme, la pensée, la philosophie, la théologie, la science
anthropologique et la science cosmologique de leur temps. Si aujourd’hui,
notre monde ou nos sociétés ont besoin de renouveler leur pensée, leur façon
de traiter « l’humain », si aujourd’hui, on parle d’humanisme à tout propos,
il semble urgent de repartir à la source, afin de voir clairement de quel

8 RIVAUD, Albert, Histoire de philosophie, TII : De la Scholastique à l’époque
classique, Paris, 1950, Ch. XIX, p. 337-356 cité in FAYE, Emmanuel, Philosophie et
perfection de l’homme, De la Renaissance à Descartes, Paris, Vrin, 1998, p. 16, note 4.
9 LUBAC, Henri (de), « Le sage selon Charles de Bovelles », dans Mélanges offerts à
Marie-Dominique Chenu, paris, Vrin, 1967.
10 Cité in FAYE, Emmanuel, Philosophie et perfection de l’homme, De la Renaissance à
Descartes, Paris, Vrin, 1998, p. 16.
11 VICTOR, Joseph M., Charles de Bovelles, 1479-1553, an intellectual biography,
Genève, Droz, 1978.
12 Actes du Colloque International, Charles de Bovelles en son cinquième centenaire
1479-1979, tenu à Noyon les 14-15-16 septembre 1979, Éditions de la Maisnie, Paris, 1982.
13 KLINGER-DOLLE, Anne-Hélène, La figuration de la pensée et les médiations
sensibles dans la littérature de la Renaissance à partir de Charles de Bovelles (1479-1567),
Bovelles pédagogue, Vol. I, 28 Janvier 2006.
14 FAYE, Emmanuel, Philosophie et perfection de l’homme, De la Renaissance à
Descartes, Paris, Vrin, 1998, p 158.

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humanisme il s’agit en réalité et de découvrir par conséquent le langage ou le
discours à tenir à l’homme sur l’homme contemporain. Ainsi, à seulement
parler de son humanisme et de son anthropologie qui semblent tout englober
au regard de la pensée philosophique contemporaine, Charles de Bovelles ne
serait-il pas une vraie source de Révélation de la dignité humaine ?
L’anthropologie de Bovelles accordant une place centrale à la sagesse, ne
peut-elle pas permettre de découvrir un nouveau chemin d’humanisme fondé
sur une anthropologie du « Sage » ? En effet, la sagesse devient avec
Bovelles le sommet de la dignité de l’homme. Ce chemin part de "l’homme
de nature" à "l’homme studieux et vertueux" pour aboutir à "l’homme sage",
image du Fils de l’Homme.
Pour ce faire, il s’agit, non seulement, d’évaluer la place non négligeable
de Charles de Bovelles dans la vision anthropologique de son époque, mais
encore de montrer comment il assume la pensée anthropologique de ses
prédécesseurs et opère un tournant anthropologique humaniste dans la
philosophie et la théologie en général. Ceci peut permettre de voir l’impact
de Charles de Bovelles sur l’histoire de la philosophie, son apport à la
pensée de la Renaissance et à l’humanisme. En effet, la question primordiale
est de savoir si on doit classer Charles de Bovelles dans la troisième
génération des humanistes européens chrétiens, ou s’il appartient déjà à la
génération des précurseurs des humanistes des temps modernes. Bien qu’il
ait été oublié ou rejeté, voire sacrifié dans la grande lignée des humanistes,
peut-on oser aujourd’hui lui redonner sa place bien méritée ? Si pour Henri
de Lubac, le Liber de Sapiente de Bovelles intéresse les humanistes
aujourd’hui, c’est bien parce qu’il occupe une place originale dans l’histoire
de l’anthropologie. Partant, on serait d’avis que Bovelles est humaniste.
Mais quelle figure ? Un humaniste sans Dieu ? Un humaniste chrétien ? Ou
èserait-il considéré comme la figure de transition entre les penseurs du XV
siècle comme Nicolas de Cues et les penseurs des temps modernes ?
En ce sens, il serait plus juste de situer Bovelles dans la postérité héritière
lointaine du Cusain. Ce dernier ayant influencé fortement, déterminé ou
dessiné les contours propres de la formation de sa pensée grâce à son maître
Jacques Lefèvre d’Etaples, on pourrait peut-être trouver en Charles de
Bovelles une réplique de Nicolas de Cues. Toutefois, les particularités et les
innovations de la pensée du Chanoine de Noyon constituent une différence
fondamentale avec le Cardinal de Cues, spécialement en ce qui concerne leur
vision anthropologique. On n’en veut pour preuve que la coïncidence des
opposés du Cusain par exemple qui constitue un heurt à la docte ignorance
alors que, chez le Picard, elle représente même le moyen d’effectivité de
cette docte ignorance. La connaissance pour Bovelles établit un nouveau
rapport entre le rationnel et le réel, entre l’irrationnel et l’irréel. En effet, le
rationalisme naissant pose la convertibilité du rationnel et du réel. Comment
la mens humana pourrait-elle alors se saisir de la raison propre des choses et

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en produire de ce fait une connaissance ? Une telle connaissance, Bovelles
« l’origine » ou « en voit la source » dans la mens divina. Refusant ainsi de
tout centrer sur le sujet, sur le moi, à quoi Bovelles va-t-il accorder la
primauté ? Car le sujet pensant devient simplement un sujet ordonné au Vrai
Sujet, premier principe de toutes choses. La vraie connaissance pour
Bovelles consisterait à voir le monde avec l’œil de ce Sujet, avec l’œil de
Dieu. Ne ramène-t-il pas au De Visione Dei de Nicolas de Cues ? Notons
qu’il réussit à cet égard, et sans scrupules, le passage et même l'imbrication
du fini et de l'infini, du restreint et de l'absolu, de l'objet et du sujet, de la
matière et de l'esprit, du réel et de la pensée dans sa dialectique spéculative
de l’homme qui entre dans la vision de Dieu.
De ce qui précède, on comprend que Bovelles donne un nouveau statut à
la pensée humaniste en faisant du sage le lieu d’une circularité libre et
simple des opposés. Ce nouveau statut inspire un nouvel ordre social, un
nouveau corps social dans une nouvelle forme, un nouveau degré dans
l’échelle sociale. En quoi consiste alors ce degré ? Quelle est la place du
corps qui ne peut exister sans posséder une forme ? Et dans cette hiérarchie
sociale, quelle place le sage occupe-t-il ? Quel lien ce degré peut-il avoir
15avec les degrés entre les êtres dont il a parlé dans le Livre du Sage ? Si la
primauté du sage devait constituer sa dignité, le chemin d'humanisation de
l'homme que Bovelles propose serait donc la sagesse. « Sapiens est qui se
16fecit hominem. » « Le sage est celui qui se fait homme ». Ainsi, l'artisan de
"l’être-homme," c'est l'homme sage. Comment Bovelles a-t-il interprété cette
autoproduction de l'homme qui s'accomplit ? Devra-t-on comme Emmanuel
17Faye trouver dans cette autoproduction de l'homme la figure de
Prométhée ? Cette question du sage qui s'accomplit, Charles de Bovelles

15 Cet ouvrage de Charles de Bovelles est une traduction du texte latin contenu dans un
grand volume philosophique publié par lui-même en 1511 chez Henri Estienne. Il a été traduit
en allemand et annexé comme édition critique de Raymond Klibansky dans Individu et
Cosmos dans la philosophie de la Renaissance de Ernst Cassirer en 1927, et sera repris plus
tard par Pierre Quillet en français, en 1983, sous le titre Le sage aux Éditions Minuit, Paris.
Mais déjà en 1943 le Liber De Sapiente a été traduit en italien par Eugenio Garin, chez
Einaudi, Torino. Les véritables traductions du latin au français dont nous disposons et qui
nous ont servi dans notre recherche sont celles de Pierre MAGNARD, Le livre du sage,
précédé d’un essai « L’homme délivré de son ombre », Paris, Vrin, 1982 et Le livre du sage,
nouvelle traduction, Paris, Vrin, 2010. Nous allons utiliser cette nouvelle traduction avec des
recours au texte latin publié dans la première édition et à l’édition originale latine de 1511 de
H. Estienne. Nous remercions les Vrin de l’autorisation accordée pour usage des citations à
partir Charles de Bovelles, Le Livre du Sage, Edition et Traduction de Pierre Magnard,
Librairie Philosophique J. Vrin, Paris, 2010. www.vrin.fr
16 Proposition qui ouvre l’opuscule inédit de Bovelles découvert par Emmanuel Faye et
cité par Pierre Magnard dans son introduction au livre du Sage de Charles de BOVELLES,
Paris, Vrin, 2010, p. 9.
17 FAYE, Emmanuel, Philosophie et perfection de l’homme, De la Renaissance à
Descartes, Paris, Vrin, 1998, p. 96.

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18suppose son origine dans « la nature de la vraie et haute sagesse » . Posant
alors comme fondement de sa réflexion l'oracle d'Apollon Pythien dans le
19temple de Delphes : « Homme, connais-toi toi-même. » , il établit un lien
entre la connaissance de soi et la Sagesse, entre le sage et le divin. Pourquoi
en parlant de vraie sagesse, Bovelles emprunte-t-il le chemin de la
connaissance de soi ? En effet, si Charles de Bovelles demeure dans la
dialectique de l'art des opposés, il ne saurait parler de la sagesse et de la
connaissance de soi sans évoquer l'ignorance de soi de l'insensé.
Ainsi, en référence au Psaume 48, 13 « L’insensé ne pense plus à rien,
comme le bétail, il va à l’abattoir », Bovelles considère l’insensé comme
celui qui refuse de penser, de réfléchir pour se découvrir et découvrir Dieu. Il
est celui qui nie Dieu. Par conséquent, le vrai sage sera celui qui reconnaît
Dieu, celui dont la mens humana accepte et reflète l'image vivante de la
20mens divina. En tant que lieu de reflet vivant de la pensée de Dieu, le sage
est alors le miroir qui recueille, enregistre et mémorise l'image vivante de la
21pensée de Dieu. L'homme ne devient "comme un dieu sur la terre " qu’en
reproduisant spéculativement et par vertu l'ouvrage de son Créateur. Ce qui
détermine le sage bovillien serait en fin de compte l'être, la vie, la pensée et
la vertu propres à favoriser le chemin d’humanisation. L'absence de l'une ou
l’autre de ces dimensions l'empêche de s'accomplir et de tout accomplir en
tant que reflet de Dieu. La sagesse fait alors de l'homme ce creuset où toute
l’œuvre créatrice divine s’accomplit. Cela implique que sans réaliser et sans
donner forme à l'œuvre de Dieu, l'homme ne sera jamais un vrai homme, ni
un sage. Pour le dire autrement, l’homme sans la sagesse perd son caractère
de dieu sur la terre.
Il en résulte que l'homme n'est homme qu'en accord avec Dieu et en
tension vers Dieu. L'accomplissement de l'homme en tant que sage ou,
mieux, la métamorphose permanente de l’homme, comme le soutient
Montaigne, n’est donc possible que s’il est en Dieu, devenant à son tour dieu
sur la terre. De fait, l’homme passe par plusieurs degrés d’être jusqu’au
degré divin par suite d’élévations successives : de l’inanimé à l’animé, de
l’homme à l’ange, de l’ange à Dieu. L’homme véritable, pour Bovelles, est
l’homme tendu vers Dieu, s’accomplissant lui-même par la nature, la culture
et la vertu. En somme, se découvre ici la pointe de l’humanisme bovillien, à
savoir qu’il ne s’agit pas d’un humanisme sans Dieu, mais d’un humanisme
qui promeut l’homme en tension vers Dieu dont il est le reflet en tant que
miroir et chemin. L’homme de Bovelles n’est pas en rébellion contre Dieu ;
il n’est pas non plus un homme "sans Dieu", ni un homme asservi par un

18 BOVELLES, Charles, (de), Le livre du Sage, Trad. de Pierre Magnard, Paris, Vrin,
2010, p.19.
19 Ibid.
20 BOVELLES, Charles, (de), Le livre du Sage, op.cit., p. 10.
21 Idem, p. 86.

19


Dieu tyran, mais il est l’homme tendu vers sa finalité propre et dont
l’humanité se réalise grâce à la pratique de la Sagesse « sapiens est qui se
fecit hominem. » La sagesse est donc le chemin de l’homme vers Dieu.
Ainsi, si l’humanisme de Bovelles est celui de l’homme qui s’accomplit
en son humanité par la voie de la sagesse, et que Jésus-Christ vrai Dieu et
vrai homme est la Sagesse éternelle de Dieu et des hommes, on pourrait dire
que Bovelles donne à l’incarnation du Christ, Dieu fait homme, toute sa
force et tout son sens. N’est-ce pas une réplique de ce que les Pères de
l’Église disaient en parlant de Dieu qui s’est fait homme pour que l’homme
prenne le chemin de Dieu ? Toutefois, devra-t-on en conclure que
l’humanisme bovillien est chrétien ? Ou simplement ne devra-t-on pas dire
qu’il s’agit d’un humanisme sapientiel ? « Seul le sage est vraiment
22homme. » Et si, avec saint Irénée, le sage est "l’homme debout", il en
résulte que l’humanisme de Bovelles vise à mettre l’homme debout sur ses
23pieds : « Homo sta sede. » En effet, le chanoine de Noyon met l’homme
debout en opposition à l’insensé. Établissant ainsi une différence entre le
sage et l’insensé – qui s’ignore et qui se met à terre – il va situer cette
différence au niveau de la connaissance de soi et de l’ignorance de soi. Si le
chemin de l’homme est la sagesse qui le mène vers Dieu, la connaissance de
soi qui détermine le sage est donc la tension ou le véritable chemin vers Dieu
à la mesure de ses contemplations.
La question qui se pose désormais à ce niveau est bien de savoir
pourquoi, pour Bovelles, toute connaissance de l’homme doit tendre vers
Dieu. Est-ce parce que Dieu est la source de la lumière, le soleil de l’homme
et la source d’intelligence et de raison ? Y-a-t-il donc une continuité logique
entre la connaissance empirique que l’homme a de lui-même et du monde et
la connaissance métaphysique qui l’élève vers les choses éternelles ? La
vraie connaissance métaphysique est celle de l’homme qui s’élève et qui
« reconnaît le Père des lumières chez qui naît et prend sa source tout
24rayonnement. » La sagesse authentique, parfaite et achevée, est alors la
connaissance savoureuse de l’homme qui maintient et entretient son être
véritable. L’exhortation finale de Bovelles dans le Livre du Sage indique le
chemin de l’homme qui n’accomplit sa nature, sa pensée, qu’en
reconnaissant le Père des Lumières. L’homme accompli et sage, c’est donc
l’homme qui se reconnaît enfant de Lumière puisqu’il reconnaît le Père des
25Lumières comme la « source de tout rayonnement. » Enfant du Père des
Lumières, l’homme l’est en Jésus-Christ. Cette portée christique de
l’humanisme bovillien avec sa théorie sur l’incarnation détermine la vraie

22 Idem, p. 43.
23 Idem, p. 201.
24 BOVELLES, Charles, (de), Le livre du Sage, op.cit. p.207.
25 Ibid

20


dignité de l’homme qui se trouve dans la reconnaissance de son statut
d’enfant du Père Eternel en tant que vestige et indice de Dieu. Par
conséquent, Charles de Bovelles, faisant de l’incarnation le sommet de son
humanisme et de son anthropologie, sera-t-il considéré pur philosophe ou
pur théologien, chrétien philosophe ou encore philosophe et théologien à la
26fois ? Le Sta, le sede et le stabilire in his quae sunt de Bovelles
signifientils que l’idéal du sage est circonscrit dans la durée et dans l’espace terrestre,
évacuant toute pensée du ciel et de Dieu ? Le ‘’sistere in homine’’,
exhortation finale lancée à l’homme en tant qu’homme, permet-il de penser
que l’homme ne doit rester que terrien et terrestre sans s’élever vers les biens
éternels et transcendantaux ? Charles de Bovelles aurait-il donc oublié, dans
son anthropologie philosophique et théologique, qu’il est chrétien ? À partir
du moment où Bovelles conçoit l’homme dans un mouvement de
transcendance à l’immanence, ne pourrait-on pas en déduire, étant donné la
Révélation chrétienne et son interprétation moderne, que Bovelles est un
humaniste chrétien ? Quelle est alors la spécificité de l’humanisme bovillien
par rapport à ses pairs ?
En fait, l’humanisme de Charles de Bovelles est aussi l’humanisme de
l’homme spirituel. Car l’homme métamorphosé et accompli étant celui qui
sort de « l’inconnaissance de soi, viatique pour la mort » pour entrer dans
27« la connaissance de soi, viatique de vie éternelle » est aussi le Maître de
soi-même par sa sagesse. Comme le dit le livre de la Sagesse « Dieu n’aime
que celui qui vit avec la sagesse » (Sg. 7, 28), l’homme accompli est donc
l’homme aimé de Dieu, l’homme aimant Dieu et recherchant sa sagesse. On
pourrait conclure que, pour Bovelles, l’homme n’est accompli que par
l’amour de Dieu. Si Dieu est Amour, il est aussi Trinité. L’amour de Dieu
entrant dans la philosophie, la Sainte Trinité y entre aussi avec Bovelles
comme chez la plupart des Néoplatoniciens. Non seulement là se noue
solidement le lien de la philosophie humaniste de Bovelles avec sa théologie,
mais il se trouve renforcer par la prééminence qui leur est donnée sur toute
science. Il va jusqu’à présenter la science humaine comme une science qui
nous laisse à jeun et assoiffés alors que la science divine, la science
sapientielle, est « cette nourriture qui, selon le mot de Bigi, rassasie nos
28cœurs d’un aliment vivant. » La connaissance véritable et authentique pour
l’homme bovillien est la science de Dieu qui unirait la théologie et la
philosophie. Philosophie et théologie chez Bovelles sont une unique et même
science procurant à l’homme une véritable connaissance. Bovelles réussit

26 BOVELLES, Charles, (de), Le livre du Sage, Trad. de Pierre Magnard, Paris, Vrin,
1982, p. 308.
27 BOVELLES, Charles, (de), Le livre du Sage, Trad. de Pierre Magnard, Paris, Vrin,
2010, p. 200.
28 BOVELLES, Charles, (de), Le livre du Sage, op. cit., p. 205 Ici Bovelles cite le poète
Bigi dans son ouvrage : Opera Christophea, L. II, vers 18 note de Pierre Magnard.

21


par là l’union des deux disciplines divisées depuis des siècles. La pensée de
Bovelles est portée dès lors vers l’unité : l’unité de la science, l’unité de
l’homme. Tout en présentant la philosophie et la théologie de Charles de
Bovelles, on pourrait étudier de manière détaillée et précise son
anthropologie : quelle est sa conception de l’homme ? Comment en
parle-til ? Comment son anthropologie répond-elle à la question de l’humanisme
aujourd’hui ? À cette fin, on situera sa pensée humaniste à sa juste place.
Cette pensée humaniste trouve son expression claire dans cette phrase tirée
du De Sapiente : ‘’Homo es, sistere in Homine. Homme, tu es : tiens bon en
l’homme’’
29Le verbe latin Sistere signifie se placer, s’arrêter, consolider, tenir bon,
raffermir, se maintenir, demeurer ou s’établir. Partant de toutes ces
définitions du terme sistere, on pourra bien dire autrement le cœur de
l’humanisme bovillien. Ainsi, l’homme étant homme doit se placer
constamment dans l’homme ; il doit s’arrêter dans l’homme et consolider
son humanité, s’y tenir bon. Pour ce faire, il faudrait que l’homme se
raffermisse et se maintienne en demeurant dans son humanité et en s’y
établissant pour toujours. Toutes ces définitions se combinent donc pour
exprimer l’anthropologie de Bovelles. Mais la condition première est que
l’homme soit d’abord homme. Bovelles ne parle ni de l’animal, ni de l’ange.
Ce n’est pas un animal qui est appelé à se placer et à demeurer dans
l’homme mais c’est l’homme qui est appelé à demeurer dans l’homme. C’est
donc un appel que Bovelles lance à l’homme, une vocation dont il lui fait
part. L’homme a vocation à s’arrêter dans l’homme. Autrement dit, au cœur
de toutes ses métamorphoses, il est déjà en chemin vers l’homme pour s’y
arrêter et tenir bon en son humanité. Ce qui signifierait qu’il y a une
difficulté à tenir bon et à se savoir humain. L’a priori qu’il pose est la
connaissance de l’homme comme homme. Il faut que l’homme se sache être
homme pour s’y établir comme le préfèrent Henri de Lubac et Pierre
30Quillet dans leur traduction du mot sistere, ou pour y demeurer comme le
31propose Pierre Magnard. Pour notre part, nous avons choisi de traduire le
mot sistere par "tenir bon", parce que, selon nous, il ne s’agit pas de
demeurer ou de s’établir confortablement dans son humanité, mais il y a au
contraire une lutte constante à mener, un effort à fournir pour tenir bon parce
que l’homme risque de tendre vers une métamorphose permanente sans
stabilité. C’est bien un combat pour l’humanité que l’homme est appelé à
vivre. D’où l’importance des moyens qu’il doit se donner, tels que la
connaissance du monde, la connaissance de soi, la pratique de la vertu et

29 GAFFIOT, Félix, Dictionnaire Latin Français, Paris, Hachette, 2001.
30 Cf. LUBAC (de), Henri, Le sage selon Charles de Bovelles, in Mélanges offerts à
Marie-Dominique Chenu, Paris, Vrin, 1967.
31 Pierre MAGNARD, dans sa traduction du Liber de Sapiente, BOVELLES, Charles,
(de), Le livre du Sage, Trad. de Pierre Magnard, Paris, Vrin, 2010, p. 201.

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l’acquisition de la sagesse pour devenir réellement trois fois homme : homo
homo homo. Comme le dit si bien Bovelles lui-même dans son discours
exhortatoire :
« Homme, toi qui homme par nature n’es pourtant pas homme à part
entière, […] fais de bon gré l’apprentissage de la sagesse et tâche selon tes
forces de te connaître. […] Ne dégénère, ô homme, ni en pierre, ni en plante,
32ni en bête brute. Tu es homme : demeure en l’homme. »
C’est donc l’homme qui est au centre du débat et de la question. Il s’agit
donc d’étudier comment Bovelles parle de l’homme, comment il se situe
dans la lignée humaniste de son temps et ce qu’il apporte au débat humaniste
aujourd’hui. On pourra aborder ces questions en s’appuyant notamment sur
Le livre du sage précisément la deuxième édition et traduction de Pierre
Magnard. Dans la première partie, il s’agit de traiter le rapport de Charles de
Bovelles avec la question de l’humanisme tout en envisageant de montrer
comment il est bel et bien un tournant de l’humanisme en englobant et en
dépassant toutes les tendances humanistes de son temps. Dans la deuxième
partie de ce livre, pour parvenir à parler de l’humanisme bovillien, il sera
nécessaire de montrer dans un premier temps l’anthropologie philosophique
de Bovelles dans sa présentation du passage de l’homme-enfant à l’homme
studieux où l’homme est un être véritable, un homme de raison mais aussi un
être menacé. Dans un deuxième temps, on mettra toujours en relief
l’anthropologie philosophique bovillienne en relevant le passage de l’homme
du monde à l’Homme-Monde, miroir de l’univers, microcosme et
macrocosme, homme accompli. Dans un troisième temps, il faudra tenter de
présenter son anthropologie sapientielle en indiquant le creuset de l’homme
vertueux à l’homme sage avec l’homo duplex et la triade, avec l’homme sage
qui consent à la divinité et résiste au néant. Enfin, dans un quatrième temps,
on découvrira comment, pour Bovelles, à travers sa théorie de la
connaissance, la circularité de la connaissance de soi et la triple
connaissance de soi qui conduit à celle de Dieu, l’homme ne peut tenir dans

32 BOVELLES, Charles (de), Le livre du sage, p. 200-201
Notons que Pierre Quillet propose une autre traduction : « Homme, donc, toi qui par
nature es Homme-non-Homme, toi qui n’as obtenu de la nature humaine qu’une substance
indigente, privée de Vertu et de Sagesse, toi qui, dès le commencement, es ignorant de
toimême, sans maîtrise de soi, séparé de toi-même, acquiers de bon cœur la Sagesse, efforce-toi
dans la mesure de tes forces de te connaître toi-même. Dissipe tes ténèbres : l’ignorance de
soi est viatique de mort, la connaissance de soi est vie éternelle. Cette bienheureuse lumière
projetée sur nous-mêmes, le fameux oracle d’Apollon delphien qui est sur toutes les lèvres,
n’a-t-il pas partout publié qu’elle était le sommet de la Sagesse ?
Homme, ne te pétrifie pas, ne dégénère pas au niveau de la plante, ne t’abrutis pas. Tu es
Homme : établis-toi en l’Homme. » (Bovelles, Charles (de), Le Sage, traduction de Pierre
Quillet in CASSIRER, Ernst, Individu et Cosmos dans la philosophie de la renaissance, Paris,
Éditions de Minuit, 1983, p. 436.


23


son humanité que par cette même connaissance de soi. Et si cette
connaissance de soi conduit le sage à la connaissance de Dieu, dans la
troisième partie du travail, tout en faisant ressortir l’humanisme chrétien de
Bovelles, on pourra définir nettement son anthropologie philosophique
mystique. Il s’agit par là de montrer comment l’homme bovillien est chemin
vers Dieu, devant lutter contre le péché par la philautie et par la grâce de la
rédemption en Jésus-Christ ; et comment il est un homme bienheureux en
Dieu, invité à la vie de Dieu et à la table de Dieu comme un véritable
commensal au milieu des anges et des saints.




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Première Partie

A LA DECOUVERTE
DE CHARLES DE BOVELLES

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