François Chirpaz chemins de philosophie

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« Il convient plutôt de s'attacher à ce que signifie : être un homme ». Ce mot de Kierkegaard peut servir de fil conducteur à ces entretiens attachés à restituer le chemin de pensée de François Chirpaz. Un itinéraire philosophique s'efforçant de comprendre ce vivant que nous sommes, à travers la tradition des philosophes, bien sûr, mais également l'oeuvre littéraire, la psychanalyse ou le texte biblique. Mais toujours en le rapportant à la question de la vie et de son destin.
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358536
Nombre de pages : 186
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François ChirpazFrançois Chirpaz,
chemins de philosophie
Entretiens avec Emmanuelle Bruyas
« Il convient plutôt de s’attacher à ce que signifi e :
être un homme. » Ce mot de Kierkegaard peut servir
de fi l conducteur à ces entretiens attachés à restituer
le chemin de pensée de François Chirpaz. Un François Chirpaz,
itinéraire philosophique s’efforçant de comprendre
ce vivant que nous sommes, à travers la tradition chemins de philosophie
des philosophes, bien sûr, mais également l’œuvre
littéraire, la psychanalyse ou le texte biblique. Mais
Entretiens toujours en le rapportant à la question de la vie et de
son destin. avec Emmanuelle Bruyas
François Chirpaz est philosophe. Il a, pour
l’essentiel, enseigné à la Faculté de philosophie
de l’Université Jean Moulin Lyon 3. Parmi ses
publications : Pascal. La condition de l’homme
(Michalon, 2000), Job. La force d’espérance (Cerf,
2001), Dire le tragique et autres essais (L’Harmattan, 2010),
Le tragique (Éditions du relief, 2014).
Docteur en philosophie, Emmanuelle Bruyas est
auteur d’une thèse intitulée Traversées tragiques.
Penser le néant, vivre de rien. Parallèlement
à la philosophie, elle écrit des textes littéraires.
Elle a été notamment cofondatrice et rédactrice
en chef de la revue pluridisciplinaire L’Aleph de 1998 à 2005.
ISBN : 978-2-343-04436-1
18 €
POUR COMPRENDRE
François Chirpaz, chemins de philosophie
François Chirpaz
Entretiens avec Emmanuelle Bruyas
POUR COMPRENDRE
POUR COMPRENDRE










François Chirpaz,
chemins de philosophie
Entretiens avec Emmanuelle Bruyas

Pour Comprendre
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

L’objectif de cette collection Pour Comprendre est de
présenter en un nombre restreint de pages (176 à 192
pages) une question contemporaine qui relève des
différents domaines de la vie sociale.
L’idée étant de donner une synthèse du sujet tout en
offrant au lecteur les moyens d’aller plus loin, notamment
par une bibliographie sélectionnée.
Cette collection est dirigée par un comité éditorial
composé de professeurs d’université de différentes
disciplines. Ils ont pour tâche de choisir les thèmes qui
feront l’objet de ces publications et de solliciter les
spécialistes susceptibles, dans un langage simple et clair,
de faire des synthèses.
Le comité éditorial est composé de : Maguy Albet,
Jean-Paul Chagnollaud, Dominique Château, Jacques
Fontanel, Gérard Marcou, Pierre Muller, Bruno Péquignot,
Denis Rolland.

Dernières parutions

eGérard PETITPRÉ, Les années folles de la V République
(1988-2014), 2014.
Walter AMEDZRO ST-HILAIRE, Fondements et méthodes en
gestion appliquée, 2014.
Jean-Marie GILLIG, Histoire de l’école laïque en France,
2014.
Jean-Baptiste ESAÜ, Les élections présidentielles Aux
EtatsUnis, 2014.
eGérard PETITPRÉ, Les trente Glorieuses de la V République
(1958-1988), 2014.
Xavier BOLOT, Les Trois Réalités. Physique, perçue,
représentée ici, maintenant, évolutions, 2014.
Alain DULOT, Ce que penser veut dire. Essai, 2013.

François Chirpaz












FRANÇOIS CHIRPAZ,
CHEMINS DE PHILOSOPHIE
Entretiens avec Emmanuelle Bruyas
















































































Ouvrages du même auteur

e eLe corps, 1 éd. Paris, PUF, 1963, 4 éd., Paris, Klincksieck,
1988 (traduit en polonais).
Enjeux de la violence (Essai sur René Girard), Paris, Cerf,
1980.
Difficile rencontre, Paris, Cerf, 1982.
L’homme dans son histoire (Essai sur J.-J. Rousseau), Genève,
Labor et Fides, 1984.
Parole risquée, Paris, Klincksieck, 1989.
Hume et le procès de la métaphysique, Paris, Beauchesne, 1989.
Le tragique, Paris, PUF, 1998. Nouvelle édition 2014, Éditions
du Relief.
Raison et déraison de l’utopie, Paris, L’Harmattan, 1999.
Enjeux de la modernité, Centre de l’histoire de la culture,
Lisbonne, 2000.
Pascal. La condition de l’homme, Paris, Michalon, 2000.
Job. La force d’espérance, Paris, Cerf, 2001 (traduit en
polonais).
L’homme précaire, Paris, PUF, 2001.
La subjectivité revisitée. Essai sur Husserl, Binswanger et
Lévinas, Cahiers de l’Institut catholique de Lyon, 2008.
Dire le tragique et autres essais, Paris, L’Harmattan, 2010.
Devant Dieu, Paris, L’Harmattan, 2014.


© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04436-1
EAN : 9782343044361

C’est à l’initiative d’Emmanuelle Bruyas que le présent
ouvrage a été entrepris et patiemment conduit au fil de tant
d’heures de conversations et d’échanges.
Je tiens à lui exprimer ma profonde gratitude. Sans elle ce
livre n’aurait jamais été écrit.
Qu’elle en soit donc vivement remerciée.



Avant-propos
Pourquoi avoir proposé à François Chirpaz de réaliser ce
livre d’entretiens ? Tenter d’éclairer la genèse de ces derniers
me ramène en fait de nombreuses années en arrière, moment où
j’avais fait le choix d’effectuer des études de philosophie. À
cette fin, je m’étais inscrite à la Faculté de philosophie de
l’Université Jean Moulin Lyon 3.
Les cours ont commencé, suscitant largement mon intérêt,
même si, bien entendu, celui-ci était variable selon les questions
abordées et les approches proposées par les différents
enseignants. Très vite, une voix a commencé à se détacher, celle
précisément de François Chirpaz qui nous dispensait le cours de
métaphysique. J’avais le sentiment, pour la première fois, de me
situer dans un même registre de pensée que mon interlocuteur :
nature de l’interrogation centrée sur la compréhension de la
réalité humaine, un renvoi aux œuvres littéraires tout autant
qu’à celles des philosophes, des références centrales
communes – Dostoïevski, Kafka... Je me sentais dans mon
monde et comprise au sein de celui-ci. De plus, parallèlement à
la lecture de philosophes classiquement abordés dans les études
de philosophie, tels que Platon ou Descartes, François Chirpaz
ne manquait pas de nous ouvrir à d’autres œuvres marquantes :
les figures de saint Augustin, de Pascal ou encore de
Kierkegaard, pour ne citer qu’eux, apportaient un relief
supplémentaire au questionnement mené au fil des cours. Et ce,
sans oublier l’ouverture constante à d’autres registres de la
culture – mythes, textes bibliques, œuvres littéraires ou
cinématographiques… – susceptibles d’éclairer la démarche
philosophique soucieuse d’interroger la condition humaine dans
sa singularité concrète.

9 AVANT-PROPOS
La rencontre avec François Chirpaz a donc d’abord été celle
d’une voix, voix d’un enseignant attaché, comme il l’exprime
dans les entretiens, non seulement à ne pas s’en tenir au seul
corpus philosophique au profit de lectures croisées, mais aussi à
rendre les auteurs vivants et à les relier concrètement aux sujets
traités. Mon appétit philosophique était ainsi profondément
stimulé, je me sentais invitée à méditer les questions abordées
en cours et à revenir à la séance suivante riche des nouvelles
lectures et des réflexions que celles-ci avaient pu susciter dans
l’intervalle.

C’est après la remise d’une dissertation que le dialogue a
vraiment commencé entre nous. François Chirpaz avait apprécié
cette dissertation dont il justifiait la note en soulignant, à ma
grande joie, la qualité de la réflexion philosophique et celle de
l’écriture. Au-delà des appréciations inscrites sur la copie, il
m’invita à en parler de vive voix : dialogue au cours duquel il
m’encouragea, ainsi, à poursuivre mon trajet de réflexion et
d’écriture. Regard bienveillant et stimulant qui a vraiment
compté pour moi, d’autant plus qu’à ce moment-là mon
attachement à l’existence était plutôt vacillant. Je soupçonne
celui qui allait peu à peu devenir un ami de l’avoir rapidement
deviné. François Chirpaz appartient à ces êtres qui, en deçà des
mots, savent déceler cela dans le regard de l’autre et qui,
repérant ses aptitudes, s’efforcent de le pousser sur sa propre
voie. Invitation à toujours approfondir la réflexion, à rédiger de
longues dissertations et davantage, bref à exister dans toute
l’intensité du parcours philosophique entrepris.
Je me rendais à ces cours comme dans un « hors-temps »
qui, pourtant, me permettait de m’ancrer dans le temps de mon
existence singulière, cherchant à se définir, à aller au plus près
de son élan, hésitant parfois, qui fait que l’on existe.

Depuis, le dialogue entre nous ne s’est jamais rompu :
travaux universitaires, échanges épistolaires et longues
conversations ont su consolider mon estime et mon amitié au
cours des années. Alors c’est tout naturellement qu’est venue
cette idée des entretiens. Leur visée première est de permettre à
François Chirpaz de revenir sur son trajet de pensée et la nature
10 AVANT-PROPOS
de son interrogation attachée à comprendre, selon ses propres
mots, « l’existence de ce vivant que nous sommes ». Œuvre
consacrée à une herméneutique de la condition humaine dont
nous nous sommes efforcés de rendre compte dans ces Chemins
de philosophie en revenant sur les axes majeurs de la réflexion
du philosophe : la réalité corporelle, la parole, le rêve, notre
condition mortelle, la violence, l’horizon métaphysique...

Oui, c’est sans doute un peu pour toutes ces raisons que la
proposition de ces entretiens est venue. Une reconnaissance
personnelle, l’hommage à une pensée profonde et sincère et,
tout simplement, la joie de poursuivre le dialogue entamé
désormais depuis une vingtaine d’années.

Emmanuelle Bruyas

11
Chapitre I

PENSER EN PHILOSOPHIE
Commencements, choix, orientations
Pourquoi avez-vous fait le choix de la philosophie ? Quel a
été le moteur de votre décision initiale ?

Pourquoi, en effet ? Cependant, si votre question est simple
et directe, ma réponse ne peut guère l’être car elle invite à faire
état de plusieurs motivations entrecroisées.
Faire ce choix de la philosophie est, bien évidemment,
privilégier certaines formes d’études plutôt que d’autres, mais
les raisons qui y conduisent sont multiples. Il en va, je suppose,
de la sorte pour chacun de ceux qui s’y engagent. En ce qui me
concerne, ces raisons ont été diverses et d’ordres différents :
tout à la fois, un goût de l’étude, un souci de comprendre notre
propre condition humaine, mais aussi la pratique d’un métier et,
enfin, un certain nombre d’expériences qui m’ont marqué dans
le temps de l’enfance et de la jeunesse.

Une tâche de passeur
Je commencerai par le plus simple, en un sens, le choix du
métier d’enseignant. J’ai eu la chance, au long de ma scolarité
dans le secondaire, de rencontrer de vrais pédagogues attachés à
transmettre leur savoir mais, surtout, à rendre vivant cela même
qu’ils enseignaient, que ce soit dans le domaine de la littérature,
des langues ou de l’histoire. Les auteurs que ces enseignants
s’attachaient à nous présenter nous devenaient de la sorte
contemporains et familiers. Je pressentais alors ce que je n’ai
pleinement compris que plus tard que l’enseignant est comme
13 PENSER EN PHILOSOPHIE
un passeur capable de rendre proches des auteurs tout à la fois
du passé et nous concernant dans notre vie présente. Des textes
anciens dans leur forme, mais contemporains car nous parlant
de notre propre condition humaine.
« Insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! », comme l’écrit
Victor Hugo. C’est à cette proximité et à cette familiarité que je
fais allusion.
Je parle, ici, de « passeur » comme je le fais pour les
traducteurs et les interprètes pour qui j’ai une très grande estime
puisque, par eux et grâce à eux seuls, des portes s’ouvrent qui,
autrement, nous seraient restées fermées. Un livre écrit dans une
langue que nous ne comprenons pas demeure comme une chose
scellée et inaccessible. Une fois traduit, nous sommes en
mesure d’entrer dans son monde et lui peut faire son entrée dans
notre expérience personnelle et nous devenir familier. Un
passeur ouvre sur une communauté humaine plus large que
l’espace où nous sommes nés.
Pour avoir vécu cette façon de voir pratiquer l’enseignement
j’ai eu envie d’être, à mon tour, un passeur, en vue d’ouvrir à
d’autres le trésor des pensées du passé en les rendant proches et
vivantes.

Le souci de comprendre
Mais on n’entreprend pas des études de philosophie comme
on le ferait pour n’importe quelle autre discipline intellectuelle.
Dans quelque domaine que ce soit, entreprendre des études est
être mû par le souci de comprendre et de connaître ce que l’on
s’attache à étudier. En philosophie, il n’en va pas autrement.
Avec cette différence que ce que l’on entreprend d’étudier,
c’est, ici, l’homme lui-même, ce vivant que nous sommes, dans
une confrontation tout à la fois directe et indirecte.
Une confrontation directe puisque l’interrogation porte sur
l’interrogé lui-même. En ce domaine, en effet, l’homme est,
dans le même temps, le sujet et l’objet de sa propre question. Il
ne s’interroge pas sur une réalité extérieure, comme le font, par
exemple, les études concernant les choses de la nature, mais sur
lui-même. Et une confrontation indirecte qui passe par le détour
de la lecture patiente des œuvres. Toutefois, le lieu de la
philosophie n’est pas le seul monde des livres. Il est aussi celui
14 PENSER EN PHILOSOPHIE
de nos relations ordinaires avec nos semblables, comme, aussi
bien, ce rapport que nous entretenons avec notre propre vie, dès
lors que nous avons souci de comprendre ce que veut dire vivre
d’une manière humaine. Dans le même temps, donc, l’espace
des livres et notre rapport à la vie même, puisqu’il s’agit de
comprendre cet être que nous sommes.
Les raisons qui conduisent à l’étude de la philosophie sont,
sans doute, très diverses selon les motivations de chacun,
qu’elles portent sur l’élaboration et la mise en œuvre de la
connaissance du monde des choses, des relations des hommes
les uns avec les autres dans l’espace social et politique, etc.
Pour ma part, cette étude a, dès le commencement, été
commandée par le souci de comprendre cet être singulier que
nous sommes, sa nature propre et son destin, un être vivant pour
qui la vie est le bien le plus précieux mais qui ne peut, pourtant,
méconnaître que cette même vie n’est pas sans fin et que son
terme ultime est la mort. Sans méconnaître, également, que,
pour nombre d’êtres humains, les conditions qui leur sont
imposées sont comme autant d’entraves à leurs projets ou à
leurs rêves. En un mot, l’existence dans sa singularité et,
puisque mortelle, dans sa fragilité.
Quelques références pour éclairer mon propos. S’attacher, de
la sorte, à comprendre la réalité humaine est reprendre à son
propre compte et méditer la question de Socrate demandant ce
qu’est l’homme, ou celle de Pascal, s’interrogeant sur la place
de l’homme dans l’univers où il n’est guère qu’un point
infinitésimal. Mais, aussi bien, l’effroi de la question de
Gilgamesh devant la mort de son ami Enkidou.
Vous savez l’estime en laquelle je tiens l’Épopée de
Gilgamesh, le plus ancien des textes écrits auxquels nous
pouvons avoir accès. Devant le corps désormais sans vie de
celui qui fut son ami, Gilgamesh pose, le premier, la question
qui ne cesse, en fait, de requérir chaque être humain dès lors
qu’il est confronté au caractère inéluctable de son destin. Que
signifie, en effet, vivre si notre lot ultime est la mort ? Dans la
vie, sans doute, mais contraint, un jour ou l’autre, à endurer
l’épreuve de la précarité de cette même vie. Dans sa façon
d’habiter la vie au fil des ans chacun se considère volontiers,
surtout dans le temps de sa jeunesse, comme immortel, comme
15 PENSER EN PHILOSOPHIE
si le temps ne lui était pas compté. Or, la découverte que ce
temps n’est pas sans limite constitue, sans doute, l’épreuve par
excellence. Elle l’est pour chacun qui y est confronté comme l’a
été Gilgamesh.
Qui donc est-il, en fin de compte, cet être capable de parole
et de pensée, dès le moment où il découvre que son lot est la
mort ? Cette interrogation, j’en retrouverai, par la suite, nombre
de prolongements dans la fréquentation des textes des tragiques
grecs comme, aussi bien, des romanciers et des poètes. Et dans
la fréquentation des grands textes bibliques. La question sur la
vie est, pour moi, inséparable de l’interrogation sur la mort. De
là, ce souci de comprendre et de déchiffrer notre propre
condition. Autant, du moins, que la pensée en est capable.

Épreuves de la vie
Une telle interrogation, sans doute, ne vient pas de nulle
part. Il faut avoir été affecté par des épreuves de la vie pour
l’entendre et la formuler à son propre tour. En ce qui me
concerne, elle tient à la blessure violente ressentie au moment
de la mort de mon père. J’avais tout juste 12 ans à l’époque où
je regardais, effaré, sur son lit de mort, celui qui avait comme
enchanté le temps de mon enfance. De lui, j’avais appris un
amour de la vie et des mots. Comme si la vie ne pouvait jamais
être que promesse d’une jubilation que je vivais au quotidien.
Or, cette relation privilégiée s’est brisée d’un coup.
Cette mort de mon père a été, pour moi, un séisme brutal,
pour ainsi dire, comme si la vie prise dans une telle tourmente
en était venue, en quelque sorte, à vaciller sur elle-même.
Jusqu’alors, je pouvais vivre dans cette proximité d’une
présence vivante et rassurante. Mais, d’un coup, je me trouvais
confronté à la séparation, épreuve du délaissement et de la
solitude.
D’autres morts, dans le milieu proche de ma famille ou de
camarades d’école ont, dans les années qui ont suivi, réactivé
cette épreuve. Alors, vous comprendrez sans peine que cette
question de la vie et de la mort n’est, à aucun moment, pour
moi, une question abstraite : il y va de ma façon d’habiter la vie,
de la vivre au quotidien et de m’attacher à la comprendre. Pour
reprendre, en en modifiant l’accent, la question de Socrate :
16 PENSER EN PHILOSOPHIE
qu’est-ce que cela l’homme si son rapport à la vie est à ce point
précaire ?


La mort prématurée de votre père vous a amené à grandir
d’un coup. Diriez-vous que cela vous a empêché de vivre votre
adolescence ?

Cela m’a, sans conteste, contraint à mûrir plus vite. Pour
beaucoup, le temps de l’enfance n’est pas sans douleur ni
chagrin, dans le milieu familial ou au dehors. Dans mon milieu
familial j’ai eu la chance de vivre ces premières années dans un
climat d’insouciance ou de légèreté joyeuse. Or, voilà bien ce
qui s’est brisé d’un coup, d’autant que j’étais l’aîné de la
famille, investi, par le fait même, d’une responsabilité
jusqu’alors inconnue.
Vous avez donc raison. Cet événement m’a amené à grandir
d’un coup. M’a-t-il, pour autant, empêché de vivre mon
adolescence ? Si, par là, on entend poursuivre l’insouciance de
l’enfance, sans nul doute car le temps de mon adolescence a été
investi d’une responsabilité à l’endroit de ma mère et de mes
sœurs plus jeunes et d’une gravité qui me tenait à distance de
nombre de camarades de mon âge que je jugeais souvent
frivoles.
Mais gravité ne veut pas dire humeur morose quand bien
même il lui arrive de s’accompagner de mélancolie. En effet,
cette interrogation sur la vie et le sens de la vie n’a jamais eu,
pour moi, la moindre tonalité morbide. Cela n’a jamais, pour
moi, voulu dire vivre sous la fascination de la mort, obnubilé
par l’échéance, mais, bien plutôt, demeurer attentif à cette
fragilité de notre être et vivre sous le signe de la gravité, non
pas du désespoir. Le pessimisme, à la façon de Schopenhauer,
ne m’a jamais séduit le moins du monde. Ce n’est pas de lui que
je suis proche mais du tragique grec ou biblique, ce qui est tout
autre chose.
Lorsque l’échéance de la mort fascine, elle est un
empêchement à vivre et une entrave à la vie. Refuser une telle
fascination n’est pas, pour autant, faire comme si elle n’existait
pas, c’est prendre la mesure de la gravité de chacun des jours.
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