L'Europe de Denis de Rougemont

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Ouvrage contenant deux inédits de Denis de Rougemont (sur la liberté, sur le fédéralisme) et un de ses articles-phares sur les régions. Les principales facettes de son œuvre y sont également étudiées en détail par divers spécialistes : rapport à l'écriture, conception de l'Europe et du dialogue des cultures, rôle de l'éducation, critique de l'État-nation, réflexions sur l'écologie et la technique, vision fédéraliste du devenir de nos sociétés.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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EAN13 : 9782806107305
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Publications de l’institut euroPéen de l’université de Genève
13
denis de rougemont fut un penseur original de la construction
européenne. il brasse les enjeux les plus actuels. Pour lui, le sens
de l’europe réside dans une conception de l’être humain qu’il pla-
ce au cœur de l’édifce. en pionnier du « dialogue des cultures »,
il cherche aussi à ouvrir cette europe sur le monde et anticipe
certains des enjeux fondamentaux de la globalisation. c’est aussi
un penseur original du fédéralisme, qui ouvre des pistes utiles à
explorer à l’heure où l’union se cherche des formes d’avenir et
des relations plus étroites à ses citoyens. L’EuropE dE
le présent ouvrage peut s’enorgueillir de publier deux de ses
inédits et de rééditer un de ses textes importants sur les régions.
Par ailleurs, des spécialistes de diverses disciplines nous livrent
des analyses actualisées et critiques des principales facettes de dEnis dE rougEmont
son œuvre, avec aussi un regard tourné vers l’avenir.
François Saint-Ouen est chargé de cours à l’Institut d’études
globales de l’Université de Genève et secrétaire général du
Centre Européen de la Culture. Il est spécialisé dans l’étude du
fédéralisme, de la construction européenne vue sous l’angle des
collectivités locales et régionales, du développement durable,
ainsi que des pays en transition.
François saint-ouen (éd.)
20 €
ISBN : 978-2-8061-0132-7
www.editions-academia.be
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François saint-ouen (éd.) l’euroPe de denis de rouGemontL’Europe
de Denis de RougemontDéjà parus dans la collection
« Publications de l’Institut européen de l’Université de Genève »
Cette collection publie les travaux des colloques internationaux organisés par le Pôle
européen Denis de Rougemont du Global Studies Institute de l’Université de Genève,
ainsi que des monographies de qualité, notamment issues des meilleures thèses de
doctorat soutenues sur les questions européennes ou les ouvrages des enseignants
affiliés au GSI et portant sur les questions européennes. Elle constitue une vitrine de
la recherche européenne au GSI.
13 L’Europe de Denis de Rougemont
François Saint-Ouen (éd.) (2014)
12 Histoire et mémoire dans l’espace postsoviétique
Korine Amacher et Wladimir Berelowitch (eds) (2013)
11 L’Europe de l’intérêt général
Déborah Lassalle (2013)
10 Multiculturalismes et identités en Europe
Maximos Aligisaki et Sofia Dascalopoulos (eds) (2012)
9 Vers une culture stratégique européenne ?
Alessia Biava (2011)
8 Europe : de l’intégration à la Fédération
Frédéric Esposito et Nicolas Levrat (eds) (2010)
7 Carrefour Europe
Silvio Guindani et Jenaro Talens (eds) (2010)
6 Le retour des héros
Korine Amacher et Leonid Heller (eds) (2010)
5 Parlement européen et société civile
Laurent Dutoit (2009)
4 L’Union européenne et la sécurité internationale
René Schwok et Frédéric Mérand (2009)
3 Des valeurs pour l’Europe ?
Samantha Besson, Francis Cheneval et Nicolas Levrat (eds) (2008)
2 Vers un nouveau pouvoir citoyen ?
Frédéric Esposito (2007)
1 Jusqu’où ira l’Europe ?
Korine Amacher et Nicolas Levrat (eds) (2005) PUBLICATIONS DE L’INSTITUT EUROPÉEN DE L’UNIVERSITÉ DE GENÈVE
N° 13
L’Europe
de Denis de Rougemont
François Saint-Ouen (éd.)

UNIVERSITÉ
DE GENÈVEPublié en partenariat avec le Centre Européen de la Culture
Mise en page: C W Design
D/2014/4910/40 ISBN : 978-2-8061-0132-7
© Academia / L ’Harmattan
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit,
réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.beSommaire
Liste des auteurs
Introduction
→ François Saint-Ouen
« De la liberté » (1945)
→ Denis de Rougemont
Sixième Lettre aux députés européens (1950)
→ Denis de Rougemont
La poétique du paysage dans « Le paysan du Danube »
→ Krisztina Horváth
Dialogues avec l’histoire
→ Bruno Ackermann
Deux conceptions de l’Europe de l’après-guerre :
György Lukács et Denis de Rougemont
→ Éva Szénási
De la décolonisation à la coopération : genèse et enjeux
du « dialogue des cultures »
→ Nicolas Stenger6 L’Europe de Denis de Rougemont
Denis de Rougemont, une exigence spirituelle incarnée
pour notre avenir
→ Simon Charbonneau
Denis de Rougemont, penseur original de la Fédération européenne
→ François Saint-Ouen
La Fédération européenne est notre affaire
→ Dusan Sidjanski
Pourquoi des Régions ? (1975)
→ Denis de RougemontListe des auteurs
Bruno Ackermann
Docteur ès lettres de l’Université de Lausanne en 1995, professeur
d’histoire dans un établissement secondaire supérieur près de - Lau
sanne. Il a mené des travaux sur l’histoire des intellectuels, l’histoire
et la théorie des genres littéraires, la littérature suisse romande. Sa
thèse de doctorat, consacrée à l’engagement intellectuel de Denis de
Rougemont et à sa conception du « journal non intime », est parue
en deux volumes en 1997 chez Labor et Fides à Genève, sous le titre
Denis de Rougemont, une biographie intellectuelle. Bruno Ackermann
a également publié Denis de Rougemont, de la personne à l’Europe
(Lausanne, 2000).
Simon Charbonneau
Maître de Conférences honoraire à l’Université de Bordeaux I, spécia -
liste en droit de l’environnement depuis 1976, engagé depuis cette
date dans le mouvement environnemental. À la retraite depuis 2005,
il sert de conseiller juridique aux associations qui mènent un combat
pour la défense de la nature. Il participe au mouvement de réflexion
sur la décroissance à travers diverses publications et conférences.
Krisztina Horváth
Depuis 1989, elle enseigne à l’Université ELTE de Budapest (Faculté
des Lettres, Institut des Langues Romanes, Département d’Études
Françaises). Parmi ses domaines de recherches : la théorie littéraire,
la littérature comparée, la littérature du Moyen Âge, les écrivains et 8 L’Europe de Denis de Rougemont
ephilosophes français du siècle. Elle est co-auteur d’une xx Histoire
de la littérature française parue en Hongrie (Budapest, Éditions ELTE
Eötvös Kiadó, 2011).
François Saint-Ouen
Secrétaire général du Centre Européen de la Culture, Secrétaire
général de la Fondation Denis de Rougemont pour l’Europe, Chargé
de cours à l’Institut d’Études globales de l’Université de Genève, il
s’est spécialisé dans l’étude du fédéralisme, de la construction euro -
péenne vue sous l’angle des collectivités locales et régionales, du
développement durable, des pays en transition. Parmi ses ouvrages :
Les partis politiques et l’Europe (Paris, 1990). Denis de Rougemont :
introduction à sa vie et son œuvre (Genève, 1995). Les grandes figures
de la construction européenne (Genève, 1997). Le fédéralisme (Lausanne,
2006), L’Avenir fédéraliste de l’Europe : du traité de Maastricht à celui
de Lisbonne (Bruxelles, 2011).
Dusan Sidjanski
Professeur émérite à l’Université de Genève dont il a créé le Dépar -
tement de science politique en 1969, Président d’Honneur du
Centre Européen de la Culture, Conseiller spécial du Président de la
Commission José Manuel Barroso, collaborateur de Denis de Rou -
gemont à partir de 1956. Il s’est spécialisé dans l’étude de la construc -
tion européenne, notamment sous l’angle des groupes de pression et
du fédéralisme. Parmi ses ouvrages : Dimensions européennes de la
science politique (1963), L’Europe des affaires (avec Jean Meynaud,
1967), Les groupes de pression dans la Communauté européenne (avec
Jean Meynaud, 1971), Europe Élections : de la démocratie européenne
(1979), L’avenir fédéraliste de l’Europe (Paris, 1992), The Federal
Future of Europe (Ann Arbor, 2000). En 2011, il a publié « Le Traité
de Lisbonne sur la voie fédéraliste ? » dans la revue L’Europe en -for
mation. En 2014, il a contribué au projet « EU 36 » sur l’élargisse -
ment de l’Union Européenne avec un texte intitulé « The Eurozone
and the Future of the EU ».
Nicolas Stenger
Docteur ès lettres de l’Université de Genève et docteur en histoire
de l’Université de Paris VIII, il est actuellement chargé d’enseigne - Liste des auteurs 9
ment au Département d’histoire générale et à l’Institut d’Études - glo
bales de l’Université de Genève. Sa thèse, à paraître prochainement,
examine l’engagement européen de Denis de Rougemont en le
situant par rapport à l’histoire intellectuelle et par rapport à l’histoire
de la construction européenne.
Éva Szénási
Professeur au Département des Sciences sociales appliquées de l’Uni -
versité de Szeged. Son domaine de recherche est l’histoire des idées
politiques et de l’intégration européenne. Son dernier ouvrage – en
hongrois – sur la construction européenne est paru en 2011. Elle
dirige une collection intitulée Varietas Europaea aux Éditions L’Har -
mattan-Hongrie.Introduction
→ François Saint-Ouen
« J’aime beaucoup les anniversaires », déclarait Denis de Rouge-
1mont en 1963. C’était l’année où il créait à Genève les études euro -
péennes, un événement dont le demi-siècle fut célébré en 2013,
notamment par la création d’un Pôle Denis de Rougemont d’Études
européennes au sein du tout nouvel Institut d’Études globales de l’Uni -
versité de Genève. Ce fut aussi l’occasion de se pencher sur l’œuvre de
l’auteur de L’Amour et l’Occident dont l’année 2015 marquera les trente
ans de la disparition.
Ainsi, le 23 mai 2013 eut lieu à l’Université ELTE de Budapest, un
colloque sur Denis de Rougemont à l’initiative de la section hongroise du
Centre Européen de la Culture et notamment de son animateur, le Pro -
fesseur Guy Turchany. Ce colloque, intitulé « L’Avenir est notre affaire »,
bénéficia du soutien de l’Ambassade de Suisse en Hongrie ainsi que de
l’Institut français de Budapest, et du concours de plusieurs personnes
parmi lesquelles nous mentionnerons Zoltán Bécsi. Cette initiative témoi -
gna, même à distance respectable de Genève, d’un intérêt marqué des
milieux académiques pour la pensée de Denis de Rougemont. Nous
tenons à les en remercier car c’est sur la base de ce colloque que le présent
2ouvrage, publié en partenariat avec le Centre Européen de la Culture , a
e1. C’était à l’occasion du 25 anniversaire de l’Institut neuchâtelois. Fédéralisme culturel,
Neuchâtel, La Baconnière, 1965, p. 9.
2. Nous remercions la Fondation Latsis et Mania Hahnloser qui soutiennent le projet de
recherche « Fédération européenne », ainsi que Françoise et Guy Demole, Antoine Firmenich,
Patrick Firmenich, Clarina Firmenich, Clermonde Dominicé et Marlène Borel, qui soutiennent
le projet « Régions en Europe ».12 L’Europe de Denis de Rougemont
été conçu et que plusieurs de ses participants ont été invités à y contri -
3buer.
Ce livre débute par deux inédits de Denis de Rougemont, l’un datant
de 1945 et l’autre de 1950, que ses ayants droit nous ont autorisé à
publier par l’entremise de sa fille Martine, à laquelle va toute notre grati -
4tude. Il se termine par la réédition d’un texte de 1975 sur les régions,
initialement paru dans le Bulletin du Centre Européen de la Culture, et qui
méritait selon nous d’être relu aujourd’hui.
Le but de cet ouvrage a été de réunir les meilleurs spécialistes et d’of -
frir une vision diversifiée en termes de thématiques et d’approches, de la
pensée de Denis de Rougemont, pour que le lecteur en découvre la
complémentarité et ce qui en fait intimement l’unité. Le premier inédit,
intitulé « De la liberté », aborde un point central, qui donne sa cohé -
rence à l’ensemble de l’œuvre : la Personne et sa vocation imprescrip -
tible, tout comme s’avèrent imprescriptibles la liberté et la responsabilité
qui l’accompagnent, le but de la société étant de leur permettre - au maxi
mum de s’exercer. Le texte, écrit en 1945, est extrait de La Morale du
But, un ouvrage que Rougemont envisageait de publier à la fin de sa vie.
Le second inédit, une lettre de décembre 1950 adressée aux députés de
Strasbourg (à l’époque, ceux du Conseil de l’Europe), s’inscrit dans le
militantisme pro-européen de l’après-guerre et montre un Rougemont
soucieux d’inscrire les tentatives de l’époque (notamment le Plan Schu -
man) dans une perspective fédéraliste sans laquelle leur signification
serait – d’après lui – perdue.
Mais Rougemont est d’abord – et est resté toute sa vie – un écrivain,
tourné vers son époque. C’est la quête, à la fin des années 1920, d’un
style capable de saisir paysages et personnages que nous présente Krisz -
tina Horváth à travers une exégèse du Paysan du Danube, un de ses tout
premiers livres. Puis Bruno Ackermann nous emmène dans les turbu -
lences de la guerre et de l’immédiat après-guerre, où Denis de Rouge -
mont se révèle doublement à l’écart des courants dominants de la
3. Le présent ouvrage rassemble des contributions originales et n’est pas la publication
d’une partie des Actes du Colloque de Budapest, dont certaines communications ne
portaient pas directement sur l’œuvre de Denis de Rougemont.
4. Les archives Denis de Rougemont sont conservées à la Bibliothèque publique et
universitaire de Neuchâtel, dans le service des manuscrits dont nous remercions les deux
personnes responsables, Mesdames Sylvie Béguelin et Martine Noirjean de Ceuninck. Introduction 13
pensée parisienne, d’une part en tant qu’exilé aux États-Unis (et non
résistant « de l’intérieur »), d’autre part en tant que rebelle à l’idéal
marxiste. Ce dernier aspect est prolongé par l’étude d’Éva Szénási, qui
relève le contraste, durant les Rencontres internationales de Genève en
septembre 1946, entre Rougemont et György Lukács, penseur marxiste
par excellence, sur la manière d’envisager l’avenir de l’Europe.
Nous nous déplaçons ensuite vers les années 1950 et 1960 avec le
texte de Nicolas Stenger, qui examine la genèse, la réception et les diffi -
cultés rencontrées par le concept de « Dialogue des Cultures » dont
Rougemont est l’auteur. Il le situe notamment par rapport à l’arrière-
plan historique de la décolonisation. En effet, ce concept – il ne faut
jamais oublier de le répéter – s’applique exclusivement aux relations
entre Européens et extra-Européens, donc entre l’Europe et le reste du
Monde. Pour ce qui concerne le dialogue entre Européens, Rougemont
adopte la méthode de la formation à l’Europe, et notamment au civisme
européen, et vise pour cela, rappelons-le, à promouvoir une vraie éduca -
tion européenne.
Vers la fin de sa vie, notamment dans son livre L’avenir est notre
affaire, il s’interrogera sur le devenir de nos sociétés productivistes et
technocratisées, tournées vers la croissance et le gigantisme, destruc-
trices selon lui de la planète et de l’humain, sous couvert de progrès.
Simon Charbonneau, un quart de siècle après la publication de cet
ouvrage, tente une actualisation critique de ses principales thèses.
Le fédéralisme est évidemment une question essentielle dans l’œuvre
et dans l’engagement de Denis de Rougemont. Elle résume sa façon de
concevoir la construction européenne. François Saint-Ouen montre l’ori -
ginalité de son approche à cet égard, laquelle ne se confond guère avec
les idées habituelles d’État fédéral, mais part de la personne pour abou -
tir aux régions, et de la culture pour aboutir à l’Europe fédérée. Dusan
Sidjanski, s’appuyant quant à lui sur l’expérience de sa collaboration avec
Denis de Rougemont, montre les leçons que l’on peut tirer aujourd’hui
de son fédéralisme pour, s’appuyant sur elles, lancer un projet - de Fédé
ration européenne à partir d’un noyau constitué par la zone euro.
Le livre s’achève sur un texte de Denis de Rougemont, paru - initiale
ment en 1975 et intitulé « Pourquoi des Régions ? ». En lui laissant la
parole, il est en effet important aujourd’hui de rappeler son acception
très personnelle (c’est le mot) du concept, conçu à la fois comme alter -14 L’Europe de Denis de Rougemont
native à l’État-nation et inscrit dans la finalité d’une construction fédé -
rale de l’Europe. La région selon Denis de Rougemont, ignorante des
frontières (notamment celles des États-nations), est fonctionnelle et
non territoriale. Plus encore, elle doit être un moyen au service de la
personne, une restauratrice de communautés vivantes, un vecteur de
civisme européen.
Nous vivons aujourd’hui à l’heure de la globalisation. La pensée de
Denis de Rougemont, on n’aura cessé de le répéter, est globale en tant
qu’elle a pour objet principal l’Homme, et pas seulement l’Europe qui
doit n’être qu’un de ses instruments de réalisation. Elle est globale, mais
elle n’est pas globalisante car c’est un à un que nous naissons, sentons la
vie et qu’un jour nous partirons :
« Je crois que la Vérité est une, mais que son appropriation existentielle
– seule valable en dernière analyse – compte autant de voies différentes
qu’il y a de vraies personnes au monde, et de vraies vocations person-
nelles. Ce que nous pourrons trouver dans le Dialogue mondial, c’est
donc, et finalement, notre personne véritable, plus de sens dans la vie de
plus d’hommes et de femmes, par plus de possibilités offertes à chacun.
C’est le risque et la chance d’un progrès ambigu mais désormais irréver-
5sible » .
5. Le cheminement des esprits, Neuchâtel, La Baconnière, 1970, p. 173. « De la libert» (1945)é
→ Denis de Rougemont
Ce texte est extrait de La Morale du but, un ouvrage resté inédit à ce jour
et dont la première version (d’un peu plus d’une centaine de pages dacty-
lographiées) a été écrite entre le 21 juillet et le 21 septembre 1945, alors
que Denis de Rougemont séjournait au bord du lac George, au nord de
l’État de New York. Par la suite, l’écrivain ajouta au manuscrit original des
commentaires, corrections et remarques, avec l’idée – qui s’est faite de
plus en plus précise vers la fin de sa vie – de le publier. La Morale du but
est une tentative de fonder une morale contemporaine sur la notion de
vocation personnelle.
Elle fut conçue par son auteur comme le premier volume d’un diptyque
dont le second, traitant des valeurs de la société et intitulé Les Règles du
jeu, ne fut jamais écrit, bien que Rougemont se fût engagé contractuelle-
1ment avec un éditeur . Le manuscrit est découpé en seize petits chapitres,
le présent extrait, « De la liberté », étant le quatorzième. Dans les premiers
chapitres, l’auteur s’attache à clarifier la notion de but, en montrant que
les vrais buts de nos actions sont souvent « invisibles à l’œil nu », dissimu-
lés derrière des prétextes ou des moyens que l’on prend pour des fins. Puis
il explique que la personne humaine se constitue par ce qu’il nomme
« l’appel du but », c’est-à-dire la vocation transcendante qui lui fait décou-
vrir et inventer son propre chemin, original et distinct, en contradiction,
ou du moins en tension, avec le conformisme social et les codes établis.
1. Voir Bruno Ackermann, Denis de Rougemont : une biographie intellectuelle, Genève,
Labor et Fides, 1996, p. 781. Dans son Journal d’une époque, Rougemont présente un plan
de recherche détaillé des Règles du jeu (Gallimard, 1968, pp. 507-511), mais ne dit mot de
La Morale du but (NdE).16 L’Europe de Denis de Rougemont
Nous sommes libres, étant hommes, et bien plus libres que nous
n’osons l’imaginer, le croire et le réaliser. Dans nos limitations physiques
et mentales, dont beaucoup sont d’ailleurs susceptibles d’être ôtées dans
la suite des âges, nous sommes parfaitement libres de choisir nos fins, ou
d’accepter la Fin qui nous choisit, et d’y conformer nos moyens. Mais
parce que nous sommes libres, justement, nous sommes parfaitement res-
ponsables. Et ce fait seul explique pourquoi la liberté, qui est notre condi -
tion, nous terrifie ; et pourquoi nous entretenons l’illusion que nous ne
sommes pas libres. Nous avons peur, tout simplement, peur du prix à
payer à l’époque et à nous-mêmes, si nous usons de notre faculté de libre
choix. Et plutôt que d’avouer cette peur, nous inventons des « lois » qui
nous empêchent, prétendons-nous, de choisir librement. Ainsi la plupart
d’entre nous se conforment sans lutte à la coutume régnante, et pour vivre
renoncent à leur raison de vivre. De fait, chaque jour, dans l’ordre intime,
nous préférons la vie, si mutilée soit-elle, à notre liberté ; et la devise de la
Révolution française, La liberté ou la mort !, nous émeut au même titre que
le luxe des intérieurs de cinéma satisfait le public du samedi soir.
Survient, dans cette situation, l’appel du but, la vocation. Cet appel
vient d’ailleurs, et ne tient aucun compte de nos lois et autres prétextes.
Il nous somme à nouveau, et cette fois-ci, dans le vif d’un drame bien
noué (c’est le concret), de choisir librement, fût-ce contre nos goûts,
dons naturels, et notions du bonheur. Or si nous acceptons cette voca -
tion, elle plante une revendication constante dans notre vie, à l’égard de
la société. Elle réclame pour notre personne une liberté d’un nouveau
genre, liberté au second degré, relative et non plus absolue : une liberté
de jeu dans la cité tout encombrée de coutumes et de lois ; une liberté de
marche au but choisi.
Telle est la liberté civique. Elle n’a d’autre ressort tendu que la pous -
sée des vocations, et d’autre fin relative que leur plein exercice. Que
celui qui n’a pas de vocation se contente des coutumes en vigueur, et
qu’il s’y tienne sans tricher. Quant à celui qui se reconnaît une vocation,
il ne demandera pas la liberté abstraite et des droits vides, mais seule -
ment que l’État et les coutumes soient strictement tenus à leur rôle de
moyens, et ne s’opposent jamais, en tant que fausses « fins», à l’exer -
2cice des vocations les plus diverses .
2. Une démocratie qui ne satisfait pas à ces conditions, et qui par exemple ne ménage
pas des limitations drastiques au pouvoir de la majorité, c’est-à-dire à la loi d’une classe ou « De la liberté » (1945) 17
Cette liberté n’est pas de celles que l’État puisse jamais proposer. Il
ne peut que s’y prêter lorsqu’on la revendique, puisqu’il n’est qu’une
machine, donc un moyen. (Une liberté proposée par l’État serait le nom
d’une nouvelle tyrannie. C’est la formule connue de l’État totalitaire.
Celui-ci, en dépit de la mystique dont il se voile, n’est rien qu’une
machine comme les autres ; mais un groupe s’en saisit, et par abus de
moyen, lui fait dicter les libertés, les fins, les buts et les fonctions des
citoyens.) C’est de la personne, et d’elle seule, que doit et peut venir
l’initiative.
La liberté sociale est le produit de toutes les volontés de liberté qui
surgissent de l’exercice même de nos vocations personnelles. S’il n’y a
pas cette poussée créatrice, innombrable, inconditionnelle, s’il n’y a
plus assez de personnes véritables, les pouvoirs mécaniques se mettront
à peser sur le corps social tout entier en vertu de la loi d’inertie. L’appa -
reil tendra rapidement à devenir totalitaire. C’est pourquoi je le répète,
sans fatigue, comme un delenda Carthago : là où l’homme veut être total
3– mais là seulement –, l’État ne sera jamais totalitaire .
Tout se ramène donc à cette question : comment multiplier les per -
sonnes véritables ?
J’ai dit que la personne est suscitée par l’appel d’un but transcen -
dant. Que ce but parle ou qu’il se taise, voilà qui ne saurait dépendre
d’aucun pouvoir humain organisé. Ce qui dépend de nous, c’est de ne
point entraver dans son élan l’individu, pour peu qu’il ait entendu
quelque chose, et qu’il se mette en devoir d’y répondre. Or les entraves
les plus tenaces et insidieuses sont celles que tissent autour de nos res -
sorts intimes nos habitudes de pensée. La solution que nous cherchons
est donc de l’ordre de l’éducation.
L’éducation est une activité paradoxale. Car d’une part elle a pour
office de transmettre des connaissances, d’inculquer des valeurs et des
coutumes reçues ; d’autre part elle doit préparer un enfant à s’en libérer
d’un parti, n’est qu’une dictature mal organisée. Peu m’importent d’ailleurs les étiquettes que
se donnent les régimes : je serai toujours pour le régime de la plus grande liberté des per-
sonnes, quel que soit son nom.
3. Il va sans dire que la défaite d’Hitler n’a pas modifié d’une ligne l’actualité de cet
axiome. L’État totalitaire est le problème du siècle, sous ses formes démocratiques et soviétiques
autant que sous ses formes fascistes. Il fut toujours le vrai problème de l’art de gouverner,
dans tous les âges. Il n’est devenu tellement urgent de nos jours dans les domaines de la
pensée et de la vie, qu’en vertu du subit accroissement des moyens de puissance de l’État.18 L’Europe de Denis de Rougemont
(e-ducere veut dire conduire hors de). Elle doit donc enseigner d’une part
les règles du jeu en vigueur ; d’autre part elle doit inspirer le courage
d’aller au-delà, d’accepter et de suivre une vocation, et d’exiger pour elle
un libre jeu.
La première partie de ce programme ne présente pas d’autres diffi -
cultés que celles d’une technique ou d’un art. La seconde partie pose un
problème d’amour réel, qui est de discerner la vocation d’autrui.
Je suis parti de deux exemples élémentaires : celui de la cible et celui
4de la marche . Dans les deux cas, le but était nettement perçu ou défini.
5Or il arrive que l’on ne puisse découvrir que peu à peu le but que l’on
poursuit depuis longtemps, sans avoir jamais à le formuler, ou à le voir
bien en face. Mais il arrive aussi que l’on puisse découvrir chez un autre
homme le vrai but qu’il poursuit, conscient ou non. Chose étrange, le pro -
blème est à peu près le même dans les deux cas. (Et c’est pourquoi Socrate
donnait pour règle aux pédagogues la devise orphique du « connais-toi
toi-même».) On détecte ce but à quelques signes simples, comme par
exemple si ce t homme déploie dans un certain domaine une énergie inu -
sitée, ou une obstination qui semblera curieuse à autrui mais qu’il tien t
pour toute naturelle. Ou bien s’il montre en quelque effort une endurance
particulière, pour laquelle on l’admire, et lui l’ignore. Ou encore une
absence de fatigue qui surprendrait de n’importe qui d’autre, - et qui sur
prend de lui surtout tel qu’on le connaît par ailleurs : mais c’est qu’ici
notre h omme est sur sa piste ; prolongez-la, vous devinerez son but.
Regardez maintenant votre vie, de la même manière. Pour quoi, dans
quel domaine, avez-vous déployé la plus constante et la plus inlassable
énergie ? (Surtout si vous n’y paraissiez point préparé par nature ou
6hérédité) . Cette connaissance vous permettra de reconnaître le mys -
tère d’une autre personne. Mais comme votre but, à vos yeux, reste un
objet de foi, donc affecté de doute, de même le but d’un autre ne vous
sera jamais certain. Un conseil de prudence ou de délicatesse serait ici
aussi peu efficace qu’attendu. Vous êtes éducateur, vous devez faire
quelque chose, l’initiative est dans vos mains, l’enfant attend… (Je dis
l’enfant pour simplifier, on m’entend bien.)
4. Chapitres 1 et 2 du manuscrit original (NdE).
5. Note en marge : point d’interrogation (NdE).
6. Note en marge, se référant au début de ce paragraphe et à la fin du précédent : « Mais
ici, je parais confondre la vocation et la nature (secrète). » (NdE).

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